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Le bonheur daprès la conception chinoise 1

Le bonheur daprès la conception chinoise
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    Le bonheur daprès la conception chinoise
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    Le besoin du bonheur est ancré au cur de tout homme. Sa poursuite est une hantise, elle est laxe autour duquel pivote la vie entière des humains. Quelle juste idée faut-il se faire du bonheur ? Où se trouve le bonheur par excellence ? Comment se le procurer ? A qui le demander ? Comment et quand le lui demander ? Le mal est-il ? Quel est-il ? Comment léviter ? Questions capitales pour un homme ! Vie pleine et parfaite, vie tronquée ou gâchée, selon quil les résoudra bien ou mal. Comment le Chinois les a-t-il résolues ? Cest ce que nous voudrions examiner au cours de la présente étude. Une première partie sattachera plus spécialement aux faits ; une deuxième, à la fois plus étymologique et psychologique, basée sur lanalyse des caractères, scrutera plus à fond lidée que le Céleste se fait de la félicité.

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    1. Auteurs consultés : Doré : Superstitions chinoises ; Wieger : Leçons étymologiques.

    I
    A. Symboles variés.

    Et dabord, le Chinois est obsédé, hanté par le besoin de bonheur. Au premier jour de lannée, limmense majorité des maisons chinoises portent en gros caractères et sur papier rouge linscription : (caractères chinois), daignent les cinq bonheurs sabaisser jusquà notre porte ! Cette inscription est parfois remplacée par une autre qui en est le commentaire : (caractères chinois). Nous traduisons : Bonheur, émolument, vieillesse, joie, richesse. Lénumération classique est la suivante : (caractères chinois). Longue vie, richesses, santé du corps et sérénité de lâme, amour de la vertu, digne fin couronnant la vie, ou encore, vivre jusquau bout de la mesure accordée par le ciel, puis mourir de mort naturelle et le corps intact.

    Et, à travers limmense Chine, sur toutes les portes, y compris celles des écuries et des latrines, se déroulent poétiquement de haut en bas les myriades, les millions de distiques, commentant le thème inscrit sur le frontispice. Une anthologie de ces inscriptions serait le document le plus authentique de lâme chinoise. Le spectacle en est unique au monde, souligné quil est par la liesse générale, par les milliards de fusées ou de pétards dont léclat et les débris couvrent partout à la fois la vaste République.

    La peinture est venue à la rescousse. Chacune des félicités sest trouvée représentée par la divinité correspondante : (caractères chinois), le dieu du bonheur en rutilant costume ; (caractères chinois), le dieu des émoluments sur sa monture de grand mandarin et précédé de ses insignes ; (caractères chinois), le vieux Shau Sing, au crâne chauve, au bâton noueux, tenant dans la main la pêche dimmortalité : (caractères chinois), la déesse de la joie, sous la figure dune belle et noble dame ; (caractères chinois), enfin, le dieu des richesses, chevauchant un dragon.

    Symbolisme ou métonymie ont, à leur tour, élargi le champ de la peinture. (caractères chinois), le fouk de chauve souris, se prononce comme le fouk de bonheur ; le louk (caractères chinois)de cerf comme celui des émoluments ; sapins et bambous demeurent toujours verts ; le plumage blanc du cygne ou de la grue fait penser aux cheveux blancs du vieillard ; par sa beauté la rouge pivoine est, en Chine, la reine des fleurs. Sur ces différents thèmes les tableaux se sont multipliés. La grue, perchée sur un sapin, au-dessus duquel voltige la chauve-souris, au pied duquel est adossé un cerf, cest un souhait délicat de bonheur, de dignités, de longue vie. Un sage en extase devant une pivoine, du cur de laquelle éclot une beauté, est un vu non déguisé de joie familiale. Des cygnes blancs, sur un lac entouré dune forêt de bambous, sont un souhait de longue vie.

    Symboliquement exprimée, basée souvent sur le simple calembour, cette idée de bonheur enserrera donc la vie du Chinois, inspirera bon nombre de ses relations, sera comme lâme de la politesse sociale. Il lempruntera tour à tour au règne végétal, au règne animal, au règne minéral.

    Un pot de pivoines, un pot dimmortelles seront le meilleur souhait, lun de joie, lautre de vieillesse. Un noyau de pêche se sculptera de mille façons, plus délicate lune que lautre ; porté au cou, surtout par les tout petits, il sera pour eux un brevet de longue vie. Grenade, citrouille, châtaigne, jujube ou nénuphar, tous les fruits aux multiples pépins seront un symbole de nombreuse postérité et auront leur rôle marqué, surtout dans les banquets de mariage.

    La petite orange (caractères chinois), Kat, a la même prononciation que le (caractères chinois) Kat de bon augure. Mêlé aux branches de prunier ou aux fleurs nouvellement écloses du narcisse, ce fruit ornera donc les salons tout au cours de la première lune.

    Oignon et céleri seront lun symbole dintelligence, lautre de diligence. Simple jeu de mots encore, mais lui aussi de bon augure. Et la présence des deux légumes au jour de louverture des classes assurera au futur potache dexcellentes études.

    A côté des légumes ou fruits porte-bonheur, il faut classer les plantes qui chassent le malheur. La fleur du prunier est un démonifuge réputé. Démonifuges aussi : jonc, armoise, bambou, cactus, épines diverses, branches de sapin, branches de saule, et généralement toutes les plantes qui, par leurs pointes ou piquants, peuvent repousser le mauvais influx.

    Les animaux ne pouvaient demeurer en retard sur les plantes. Les dieux chevauchent les dragons pour apporter aux familles bonheur et postérité. Les jeunes mariés sont assimilés au dragon et au phénix. Lapparition du dragon, du phénix, de la licorne annonce les grands hommes. Aux ménages heureux la licorne apportez de nombreux descendants.

    La carpe est symbole de richesse, de dignités, de multiple postérité. Son nom (caractères chinois) li, nest-il pas lassonance du li (caractères chinois) qui signifie profit ? Ses ufs, se comptant par myriades, ne peuvent présager que dinnombrables petits-fils. Souvent, enfin, la carpe dissimule et incarne le dragon qui, au printemps, monte au ciel pour gouverner les nuages. Ne se devait-elle donc pas de signifier encore lascension aux dignités ?

    Dune façon habituelle, le poisson est symbole dopulence, de fécondité. Linscription (caractères chinois) témoigne de cette idée : Possède à gogo richesses et dignités ! Le dernier caractère (caractères chinois) à gogo se prononce comme le (caractères chinois) yu de poisson. De là lheureux calembour et la vogue du poisson, animal faste entre tous.

    Généralissime des animaux, le lion fut préposé à la garde des richesses. Des lions de pierre surveillent lentrée des édifices privés ou publics, comme aussi celle des tombeaux. Roi des animaux, le tigre symbolise la terreur, la force ; seuls les sages auront le privilège de les dompter et de les monter dans lau delà. Les tigres en peinture gardèrent lentrée des mandarinats ou des logis particuliers. Les os de tigre broyés, ses poils, sa moustache furent des porte-bonheur, des chasse-malheur sans pareils. Lours symbolisa la prestance, la bravoure. Son fiel fut le meilleur tonique pour le courage. Similia similibus curantur. Les cornes de cerf aux pieds légers furent un remède souverain contre limpotence et les rhumatismes.

    Au tour maintenant du minéral comme agent de bonheur. Le Chinois a une horreur manifeste de la ligne droite. Nous nentendons pas parler ici de son caractère. Ce quil redoute, cest quun chemin quelconque aboutisse directement à son logis. Ne serait-ce pas la voie ouverte au malheur ? Que faire donc ? Ou bien il déplacera la maison pour éviter tout angle droit avec le chemin, ou bien il détournera le chemin ; plus simplement une pierre, plantée face à la route, arrêtera linflux nocif. Nest-ce pas une réduction, une miniature de la montagne sacrée du Tai Shan (caractères chinois) ? Et devenue de la sorte transcendante, comment noserait-elle pas faire face et réaliser ainsi son inscription : (caractères chinois) ?

    On trouve en mille et mille endroits de la Chine dautres pierres porte-bonheur : pierres ovales roulées par les courants, recueillies, peintes en ocre et placées sur des autels ; pierres brutes et fixes, quon entoure dun édicule et devant lesquelles on brûle de lencens.

    La vaporisation du vinaigre, au premier jour de lan ou au cinq de la cinquième lune, est un démonifuge souverain. De même, une parcelle minime de phosphore dans le vin bu ces jours-là.

    Mille autres gestes du Chinois témoignent de sa hantise constante du bonheur. La veille du nouvel an, il balaye soigneusement toutes les immondices. La maison est lavée à fond. Recedant vetera, nova sint omnia ! Arrière le passé, et que tout soit nouveau ! Mais, les trois premiers jours de lannée, tout balayage est scrupuleusement évité. Du bonheur, quamène la nouvelle année, il ne faut pas expulser la moindre parcelle. Pour ce même motif, au dernier jour de lannée, la porte du logis sera scellée à lintérieur ; elle ne sera ouverte, les sceaux ne seront enlevés que le matin du nouvel an.

    Au soir du 30, le père offre quelque menue monnaie aux enfants. Ces étrennes sont les arrhes de la longue vie que vient dacheter pour ses enfants le chef de la famille.

    Ce même soir, au moment du coucher, les chaussures auront été disposées la semelle en lair. Le démon des épidémies naura pu de la sorte fixer à ces chaussures un germe quelconque de maladie pour lannée à venir.

    Le matin, au réveil, il est essentiel que la première parole prononcée soit une parole dheureux augure : Bonne année ! Joie nouvelle ! Puissions-nous nous enrichir ! Il est dimportance non moins capitale quau premier jour de lan néchappe aucun mot néfaste. Même de la bouche des enfants sans raison ne devraient sortir les mots de faillite, de maladie ou de mort. Pareils vocables pourraient compromettre lannée entière. Aux enfants le père frotte donc les lèvres avec du papier monnaie, pour que leur bouche, en un jour aussi solennel, ne profère aucune parole inconsidérée.

    Les vux sans nombre, échangés aux premiers jours de lannée, ont le bonheur pour préoccupation constante et sont tous dictés par un scrupuleux protocole. Les pauvres trouvent avantage à cette disposition desprit. Mendiants, lépreux, de prodiguer leurs vux. On se doit de leur prodiguer laumône. Et la litanie des cinq bonheurs de se dérouler dans la Chine entière, chantée à deux churs par larmée des malheureux. Prenant chacun une poignée de poussière, les mendiants la sèment, à dix reprises différentes, sur le seuil du riche quils implorent et formulent tout haut leurs vux de félicité :

    1º Nous semons de lor ! Bien !
    2º de largent ! Bien !
    3º le lotus, cassette magique ! Bien !
    4º la bonne fortune pour les quatre saisons ! Bien !
    5º cinq fils tous gradués ! Bien !
    6º la prospérité universelle ! Bien !
    7º sept épouses ! Bien !
    8º huit gros chevaux ! Bien !
    9º une vieillesse vigoureuse ! Bien !
    10º la fortune qui entrera par tes portes ! Bien !
    La porte dentrée franchie, que tous tes pas ne quittent pas les larges allées ! Bien !
    Que tes deux pieds ne foulent quun beau dallage ! Bien !
    Que sur ces larges dalles soient gravés sept mots ! Bien !
    Fils et petits-fils, que tous deviennent mandarins ! Bien !

    B. Présages et vaines observances.

    Et la préoccupation du bonheur demeure lancinante tout au long de lannée, tout au long de la vie du Chinois. Il demande aux aveugles la bonne aventure et le fin mot de sa destinée. Il se fait interpréter lossature et les traits de sa face, les lignes de ses mains. Et rien de plus curieux, à ce sujet, que la concordance entre le physique de Confucius et sa haute destinée. Linterprétation est si forcée, quelle en tourne au burlesque.

    Les animaux interviennent dans lavenir heureux ou malheureux du Céleste. Cheval et buf étant contraires, on ne mariera pas ensemble deux jeunes gens nés dans ces deux années du cycle. Deux individus, nés la même année du cycle, ne peuvent assister à lenterrement lun de lautre ; rien de plus néfaste !

    Cest à pile ou face dune pièce de monnaie quun Chinois demande son avenir, la réussite au jeu, la solution dune question épineuse. Il les demande aux fiches divinatoires dont il est une centaine. Chaque numéro correspond à un vers et à son commentaire donnant la réponse, signalant même le remède sil sagit de maladie.

    La racine de bambou, coupée en deux moitiés qui sopposent ; les deux moitiés, convexe et concave, dune coquille quon jette en lair, sont aussi éloquentes. Toutes ces méthodes variées ont dailleurs des codes complexes, qui ont pensé à tout et tout résolu.

    Le graphique des caractères chinois fournit une solution aux arcanes les plus profonds. Cette solution peut être contradictoire ; quimporte ! Citons plutôt quelques, exemples.

    (caractères chinois) peut aussi bien signifier lhomme (caractères chinois) par excellence dans son royaume (caractères chinois), autrement dit lempereur, que le prisonnier (caractères chinois) captif en sa prison (caractères chinois).

    , premier élément de (caractères chinois), mort, dernier élément de (caractères chinois), vie, peut sinterpréter : Tu mourras, parce que né lannée du buf (caractères chinois) ; il peut sinterpréter aussi bien : Tu vivras, parce que né cette même année. ajouté à (caractères chinois) buf, ne donne-t-il pas (caractères chinois), cest-à-dire la vie ?

    Monsieur Song (caractères chinois) demande si oui ou non il sera reçu aux examens. Non, répond un premier interprète, car (caractères chinois) toi tu nes pas dans la liste (caractères chinois). Oui, répondra un deuxième, car tu es la couronne, (caractères chinois), donc le premier de la liste collée sur le bois (caractères chinois) de la planchette officielle (caractères chinois).

    Religieusement le Chinois devra se guider encore daprès le calendrier, qui donne la nomenclature des jours fastes et néfastes. Cest daprès lui seulement quil pourra se marier ou être enterré.

    Suivant quil croassera à tel ou tel point de lhorizon, le corbeau présagera bonheur ou calamité. Létude de la lampe, des fleurs formées par sa mèche, des étincelles quelle émet, la façon dont elle brûle ou séteint sont eux aussi, un signe davenir. Signe encore que les oreilles chaudes, le picotement des yeux, la rougeur du visage, léternuement.

    Un mariage ne pourra se conclure quautant quon aura trouvé concordants les chiffres respectifs désignant lheure, le jour, le mois, lannée de naissance des deux futurs.

    On évitera scrupuleusement de se soulager face à la lune ; dans la même occasion on évitera non moins soigneusement de profaner tout papier écrit. Des édicules sacrés sont réservés à sa combustion. Seuls sont tabous les caractères chinois ; les journaux étrangers ne participent pas au privilège.

    Capitale sera lorientation dune latrine, dun édifice public ou privé. Plus capitale encore pour lavenir dune famille lorientation dun tombeau. Il faudra quil soit entouré par les rives dun cours deau, par des monticules pouvant servir dantre au dragon. Déposés dans ces lieux choisis, les ancêtres puiseront dans les veines de la terre une fécondité mystérieuse, quils transmettront à leurs descendants.

    Et partout dans la Chine entière la préoccupation de capter le meilleur vent sans être gêné par personne. De là souvent des déplacements ou transferts de maison ; de là des délais infinis à trouver ou construire un tombeau ; de là les retards imposés aux sépultures ; de là les migrations successives imposées aux morts, tard inhumés, exhumés ensuite et inhumés encore ; de là tant de mines inexploitées en Chine ; de là si peu de chemins de fer construits jusquici. La poursuite insensée du bonheur aurait-elle précisément conduit la Chine jusquà son antipode ?

    Aussi bien, pourquoi les moyens employés à le conquérir sont-ils si puérils ? Si le désir seul suffisait, quel est le Chinois qui ne serait heureux, riche, vertueux ? Nous avons donné en gros le thème écrit ou symbolique des inscriptions ou tableaux de nouvel an ; il eût fallu y ajouter le thème des inscriptions de mariages ou même denterrements. Cest la nomenclature entière des noms dindividus quil faudrait donner. La langue chinoise nest pas une langue figée, rigide, comme les nôtres, en matière de noms propres. Or, que proclament ces noms, sinon la vertu, la noblesse, lopulence, la paix, la joie, la santé, la richesse, la force, la victoire, la science, la sagesse, le mérite, la gloire, léclat, la grâce, le parfum, la beauté, lharmonie ? Ces quatre derniers sont, plus généralement, le lot des jeunes filles.

    La nomenclature chinoise fait penser à la nomenclature grecque ou latine, où les noms conservaient encore un sens voulu, compris, recherché : Faustus, Felix, Secundus, Prosper, Pudens, Prudens Justus, Augustus, Valens, Valentinus, Valerius, Victor, Victorinus, Constans, Constantius, Perpetuus, Clemens, Stephanus, Felicitas, Eugenius, Alexis. Alexander, Andreas, Athanasius, Chrysostomus, Agatha, Philumena, Eulalia, Euphrasia, etc..

    Une étude, tout aussi intéressante, devrait porter sur les noms chinois de villes ou de localités. Daucuns ont une origine purement géographique : v. g. Nam-Hoi (caractères chinois), mer du Sud. Mais que dautres donnant la gamme complète de la paix, de la tranquillité, de la fécondité, de la vertu, de la force, de léclat dun pays !

    Rien de plus éloquent encore et de plus vertueux en Chine que les enseignes de magasins. A elles seules, elles formeraient un code de morale, grâce auquel la poursuite et lobtention certaine du lucre nexcluraient jamais la probité ni la justice.

    Ce sont les enseignes de pharmacie qui proclament le maximum didéal et de poésie. Il ny est question de rien moins que de résurrection et de vie éternelle.

    Létude des noms et des enseignes en Chine devrait tenter un érudit. Un mot les résume, cest le mot (caractères chinois) bonheur.

    Ce mot a son histoire ; nous la redisons en quelques lignes. (caractères chinois), le premier empereur de la dynastie des Ming (caractères chinois) (1368-1399), avait épousé une dame aux longs pieds, de louest de la rivière Wai (caractères chinois). Le 30 de la XIIe lune quelques amateurs dironie, comme il en est beaucoup en Chine, collèrent sur leurs portes limage dune femme aux longs pieds, pressant sur son sein une courge, (caractères chinois) wai si Koua, une concombre de louest.

    Laffiche eut du succès et fut multipliée à quelques exemplaires. Sorti incognito, lempereur devina le calembour. Froissé de linsulte à limpératrice, il donna ordre secret à ses officiers de coller le mot (caractères chinois) bonheur sur les portes de logis où nétait pas limage frondeuse. Les familles des moqueurs furent ainsi distinguées des autres et finalement exterminées par les émissaires royaux. Le caractère fuk (caractères chinois) bonheur avait fait se renouveler lépisode du sang de lagneau sur les portes des Hébreux. Il fut encensé, depuis, dune manière superstitieuse, honoré dun véritable culte. Pas de caractère plus souvent prononcé, écrit, affiché. Avec lui sont à lhonneur les astres de moindre grandeur, qui gravitent tout autour, (caractères chinois), opulence, émoluments, longue vie, vieillesse. Ils sont brodés en lettres dor sur le bonnet des enfants, gravés sur le cadenas que portent au cou bon nombre dentre eux. Comment, après cela, le bonheur ne serait-il pas comme fondu en leur personne ? Comment la vie ne serait-elle pas cadenassée à leur corps ? Le caractère (caractères chinois) vieillesse est offert en cadeau aux vénérables jubilaires, brodé en or sur un ample tapis de pourpre. Il en était de superbes, à lexposition vaticane, dont les traits étaient tous de pivoines et de roses. Avec (caractères chinois) partage lhonneur dêtre peint sur la face antérieure des cercueils.

    Fasciné par la poésie des mots, le Chinois va jusquà leur témoigner un culte. Ce culte ne peut cependant amener le bonheur. Quelque grande que soit la fascination du vocable, si grande soit lillusion, apportée par le désir du bien convoité, cette fascination, cette illusion ne peuvent suffire à combler lâme chinoise. Elle décerne donc un autre culte à quelque chose dextérieur à elle et de supérieur à elle.

    Par leur source les mots bonheur, émoluments, joie supposent quelque chose de transcendant. Le caractère (caractères chinois), qui signifie la transcendance, nous dépeint le (caractères chinois)supérieur, doù découle sur lhomme linflux bon ou méchant (caractères chinois). Ce supérieur peut être le ciel immatérialisé, le Sublime Souverain, qui domine et gouverne tous les hommes, leur départissent en toute justice les biens ou les maux, la récompense ou la punition. Après le ciel, il y a les génies bons ou mauvais quil faut se concilier ; il y a surtout les ancêtres de la famille, agents principaux de bonheur ou de malheur, (caractères chinois)est leur appellation, du nom de lédifice (caractères chinois)où on les invoque et doù ils exercent leur action (caractères chinois)sur les descendants. Leur culte est ladoration, lexaltation exprimée par la montagne (caractères chinois), qui les proclame des excellences (caractères chinois).

    Le (caractères chinois) lam de linscription des cinq bonheurs, sabaissant jusquà la porte, dépeint lui aussi la condescendance du supérieur vers linférieur ; il montre le ministre incliné vers les diverses catégories de ses serviteurs.

    Bonheur et malheur ont donc leur source en dehors du Chinois. A lui dobtenir lun et déviter lautre. Un culte formaliste, étroit, dont il est lesclave, le guidera vers ce double but. Faut-il chercher dans ce culte le mobile de lamour, du respect ? Nous ne le pensons pas. Lâme païenne est égoïste et servile. Si elle respecte et révère, cest surtout parce quelle a peur. Cest le mouton rentrant les cornes, fermant la bouche, courbant léchine devant le bâton du berger : (caractères chinois). Cest lhomme atterré devant lapparition du lutin ou la griffe du tigre : (caractères chinois). Les mille superstitions, qui enserrent lâme païenne tout au long de chaque jour, sont une preuve de cette allégation. Cest la vérité seule qui délivre, elle seule qui explique laisance avec laquelle vivent nos chrétiens de Chine parmi les transes continuelles, qui assaillent les païens.

    Le spectateur, averti des mille manifestations religieuses du paganisme chinois, aura moins été frappé par le caractère de respect et de sincérité que par celui dun infernal tintamarre, dune mise en scène souvent grotesque et dune inconcevable puérilité. Prostrations faites, bâtonnets dencens, chandelles ou pétards brûlés dans le courant dune année sur toute la surface de la République, se chiffrent par milliards. Le budget cultuel dune famille chinoise pourrait bien atteindre cent-cinquante francs, une dizaine de piastres. Et pourtant, même en matière de culte, le Chinois laisse suer un esprit pratique, intéressé ; il veut sacheter le bonheur pour rien, il exploite la simplicité de ses dieux et de ses morts. Pourvu que le monde de lau delà lui laisse la paix dans le présent, cela lui suffit.

    Un mot de la combustion liturgique chinoise nous permettra de saisir cette mentalité sur le vif. Jusquen 250 av. J.-C., on offrit des chevaux vivants en holocauste aux divinités. De cette date à 750 après J.-C., on les offrit en bois ; de 750 à nos jours, on les a offerts en papier. Cest plus facile, moins coûteux, moins répugnant.

    Un système si expéditif fut employé surtout pour le service des morts. Cest en papier quon leur adresse meubles et immeubles, voire serviteurs et servantes, pour lautre vie. Le dernier cri est de leur envoyer, de la même manière, des automobiles. Le tout est brûlé, et, lexpédition ainsi faite, le tour est joué.

    Même méthode pour les trésors à leur faire parvenir. Or ou argent sont transmis sous la forme de guirlandes de papier doré ou argenté.

    Plus pratiques encore que leurs dupes, les bonzes lèvent parfois limpôt du ciel sous cette même forme. Ils brûlent le papier, mais gardent pour eux les frais de la perception.

    Inutile dajouter que les nombreuses viandes offertes en sacrifice aux génies ou aux morts sont surtout pour la liesse et la joie des vivants. Rien de moins lugubre, au vrai sens, que des funérailles en Chine. On pleure, on hurle aux moments prescrits par le cérémoniaire ; la tristesse nest plus au moment des banquets funèbres. Ceux-ci sont dautant plus multipliés que les funérailles durent plus longtemps, et les funérailles durent dautant plus que le défunt a succombé dans un âge plus avancé. Ne faut-il pas le féliciter de sa vieillesse ? Les nombreuses agapes, auxquelles il a eu le bonheur de participer au cours de sa longue vie, ne demandent-elles pas une compensation ? Ne faut-il pas faire honneur à sa famille qui, elle, aimera mieux se ruiner que déroger ?

    Héroïques au fond et rares ceux qui rachètent les animaux vivants et les délivrent, sauvant peut-être ainsi la vie de quelque ancêtre réincarné ; héroïques et rares ceux qui ne mangent pas la viande des animaux par crainte de parricide et de sacrilège ; plus héroïques encore et plus rares les végétariens qui sabstiennent daliments forts, dail, déchalote, doignons, de vin pour obtenir plus aisément la miséricorde de Bouddha ! La masse est généralement plus égoïste et plus terre à terre. Cest après un intérêt plutôt matériel quelle aspire, cest la crainte de maux purement terrestres qui la fait surtout tressaillir.

    (A suivre)
    A. FABRE,
    Miss. apost. de Canton.

    1928/85-96
    85-96
    Fabre
    Chine
    1928
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