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Le bienheureux Gagelin

Le bienheureux Gagelin Mis à mort en haine de la Foi 17 octobre 1833 Aujourdhui 17 octobre, il y a cent ans que lun de nos frères était mis à mort en haine de la Foi sur la belle terre dAnnam. Cest lhonneur du Bienheureux Gagelin davoir été la première victime de la haine aveugle et farouche de Minh-mang, de sinistre mémoire. Le Bulletin se devait de ne pas laisser passer inaperçu le centenaire du triomphe de notre glorieux confrère.
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    Le bienheureux Gagelin
    Mis à mort en haine de la Foi
    17 octobre 1833
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    Aujourdhui 17 octobre, il y a cent ans que lun de nos frères était mis à mort en haine de la Foi sur la belle terre dAnnam. Cest lhonneur du Bienheureux Gagelin davoir été la première victime de la haine aveugle et farouche de Minh-mang, de sinistre mémoire.

    Le Bulletin se devait de ne pas laisser passer inaperçu le centenaire du triomphe de notre glorieux confrère.

    En fouillant les vieux papiers laissés par le P. Rousseille, fondateur de la Maison de Nazareth, on aime à constater que la vie de nos aînés, même ceux que la sainte Eglise propose à notre vénération, ne diffère guère de celle que nous menons encore de nos jours. Ils ont, dans le cours de leur vie apostolique, rencontré les mêmes difficultés auxquelles nous nous heurtons chaque jour, mêmes défiances de la part des autorités ; mêmes craintes pour la persévérance de leurs néophytes. De leur temps, pas plus que de nos jours, les chrétiens nétaient devenus des saints par le fait de leur baptême, et nos Martyrs ont eu maintes occasions de coudoyer les petitesses de la nature humaine, den souffrir et den pleurer. Mais, ces vaillants ne se laissèrent pas abattre par ladversité, ils luttèrent, confiants dans le secours de Dieu et prêts à sceller de leur sang le témoignage quils venaient apporter à la Vérité.

    François-Isidore Gagelin, né à Montperreux, en Franche-Comté, na que 22 ans quand il arrive à Hué, il nest encore que sous-diacre. Déjà pendant la traversée, il a pu se rendre compte que la fidélité à la vocation apostolique est un don de Dieu, car lun de ses compagnons de voyage, arrivé à Batavia, a préféré reprendre le chemin du retour.

    Le voyage a été long, fatigant, et le jeune partant a hâte de rejoindre sa mission, le Tonquin, mais il lui faut apprendre à être patient, car on nentre pas en Annam comme dans un moulin. Hué est bien un peu, comme on dirait aujourdhui, un port ouvert, il y a quelques étrangers qui y résident, mais qui ne peuvent pénétrer dans lintérieur. M. Gagelin donc, avec ses deux compagnons : les PP. Taberd et Ollivier, restent à bord de La Rose, puis trois ou quatre jours après, nous sommes descendus chez M. Vannier, pour nous rendre de là chez Mgr de Véren, habillés en cochinchinois et enfermés soigneusement dans une barque. lettre du 4 8bre 1821.

    Voilà qui commence bien et promet de beaux jours aux arrivants ! Notre bienheureux ne tardera pas dailleurs à savoir que la souffrance, sous toutes ses formes, est la compagne habituelle du missionnaire. Envoyé au Tonquin, il aspire à mettre le pied dans sa mission, mais la Providence en a jugé autrement. Mgr Labartette, vicaire apostolique de Cochinchine et évêque de Véren, prévoyant la fin prochaine de son coadjuteur, Mgr Audemar, évêque dAdran, retient près de lui le partant de la mission du Tonquin, et lenvoie au Collège de la Haute Cochinchine, à Anninh. M. Gagelin, se met avec ardeur à létude de la langue annamite tout en soccupant de donner des leçons de latin aux séminaristes.

    A peine deux mois après son arrivée au Collège, Mgr Audemar meurt le 8 août 1821. M. Gagelin se donne tout entier à son travail de professeur, et il faut lire ce quil écrit à la Fête-Dieu 1822 pour comprendre que tout nétait pas rose au séminaire. Les directeurs actuels de nos maisons de formation pour les clercs nont guère lieu de se plaindre, car lélément sur lequel ils travaillent est du pain béni comparé aux pauvres aspirants à létat ecclésiastique dil y a un siècle.

    Le 28 décembre 1822, M. Gagelin reçoit la prêtrise.
    Les difficultés ne vont faire quaugmenter dans les mois qui vont suivre. Le 22 mai 1823, cest la mort du P. Jarot, supérieur du Collège, et le 6 août cest le tour de Mgr Labartette. Voilà donc la mission sans chef, car en deux ans, la mort lui a enlevé le vicaire apostolique, son coadjuteur et son provicaire. Nos confrères ne sont plus que trois en Cochinchine : les PP. Thomassin, Taberd et Gagelin. Le doyen, qui na que 5 ans de mission, ne tardera pas à rejoindre les autres dans la tombe, il mourra le 24 mai 1824. Désemparés par ces deuils successifs, mais non découragés, nos confrères écrivent à Rome pour demander quon leur envoie un évêque, mais ils auront à prendre patience ; en effet, la nomination de Mgr Taberd ne viendra quen 1827.

    Laissés à eux-mêmes, nos confrères se partagent le travail et sefforcent par tous les moyens de maintenir le moral de leurs fidèles. Des bruits de persécution circulent un peu de tous côtés, tous les esprits sont inquiets. On se demande si lorage ne va pas bientôt éclater. On dit que Si Sa Majesté ne persécute pas ouvertement cest par pure politique, mais on ne peut se faire illusion sur ses dispositions intimes. On raconte quil aurait permis à des Anglais de venir commercer à Hué, mais à condition quils namènent ni opium ni missionnaires ! Le brave Minh-mang ne se doutait pas en associant ces deux termes quun siècle plus tard on imiterait son geste, car pour certains de nos modernes intellectuels dAsie et dailleurs la religion nest que lopium des intelligences.

    Bref, il faut se méfier et prendre mille précautions pour passer inaperçu, car si on laisse encore tranquilles ceux quon sait être dans le pays, les agents de S. M. veillent à empêcher tout nouveau débarquement. Cest ce quoublie M. Régereau qui a réussi à pénétrer à Hué. Il donne publiquement les Cendres, au grand émoi de nos trois confrères. Ceux-ci, craignant des représailles sur les chrétiens, obligent le nouveau venu à reprendre la mer. Le pauvre P. Régereau obéit en pleurant, et sen va rejoindre le bateau qui lavait amené à Hué. On faisait croire ainsi que le nouveau débarqué avait continué son voyage pour la Chine ou ailleurs, alors quen réalité le bateau irait déposer notre confrère un peu plus au sud ; il travaillerait dans la partie méridionale de la mission.

    Ce dut être un gros sacrifice pour le jeune arrivé ; en 1826, le P. Gagelin ira le rejoindre à Dong nai. Un mot du P. Régereau nous montre le futur martyr dans toute la ferveur de son zèle : on dit que la peste, qui dure depuis plus de 7 ans dans cette province, fait dans ce moment de terribles ravages ; dans quelques endroits les hommes meurent comme des mouches, nul prêtre pour les assister.... quoique nous soyons un peu fatigués du voyage, il paraît que M. Gagelin va courir au secours de ces pauvres malheureux; est-il possible que je ne sache pas assez la langue pour courir aussi ? lettre du 10 juillet 1826.

    Ce trait nous permet dêtre fiers de nos aînés, ils avaient lâme assez haut placée, et on ne sétonnera pas quils ne connurent jamais de défaillance et surent tenir jusquau bout. La vie va devenir, en effet, de plus en plus difficile pour les apôtres de la Cochinchine. Sa Majesté, qui hésite encore à dévoiler son plan, prétexte avoir besoin dinterprètes et ordonne, en conséquence, aux maîtres européens de se rendre à la capitale. M. Taberd juge prudent de répondre à cet ordre. Il se rend à Hué, où les PP. Gagelin et Odorico (franciscain) iront le rejoindre le 16 juin 1827. Minh-mang feint de les traiter de son mieux, il leur offre même la dignité de mandarin, nos confrères repoussent ces honneurs, et cela donnera à Sa Majesté loccasion dadmirer la fermeté et la grandeur dâme de notre futur martyr. Lidée que Minh-mang se fera du P. Gagelin sera telle quil jugera inutile de lui faire subir un interrogatoire quand on le lui amènera la cangue au cou. Il savait à qui il avait affaire.

    Au bout dun an, grâce à lintervention dun grand mandarin, vice-roi de la Basse-Cochinchine, Le van duyet, ou Thuong cong, ils purent quitter la capitale et repartir dans lintérieur. Ils en profitent pour aller visiter leur troupeau dispersé aux quatre coins du royaume. En 1829, nous trouvons le P. Gagelin à Cancao, il rêve même daller évangéliser les Moïs, pour lesquels il semble avoir toujours éprouvé un attrait particulier. Malgré une santé précaire, notre confrère se dépense sans compter, il sent venir la tempête et il voudrait y préparer toutes ses brebis. Nommé provicaire en 1830, on le verra courir du nord au sud du vaste royaume, laissant partout où il passera le souvenir de son zèle, de sa fermeté et de sa charité.

    Enfin, le 6 janvier 1833. Minh.mang, voulant en finir avec la religion catholique, lance son édit de persécution :

    Moi, Minh-mang, roi, je parle ainsi. Depuis de longues années, des hommes venus de lOccident prêchent la religion de Dato, et trompent le bas peuple, auquel ils enseignent quil existe un séjour de félicité suprême et un cachot daffreuses misères. Ils nont aucun respect pour le dieu Phat, et nhonorent pas les ancêtres. Voilà certainement une grande impiété. De plus, ils bâtissent des maisons de culte, où ils reçoivent un grand nombre de personnes, sans distinction de sexe, afin de séduire les femmes et les jeunes filles ; ils arrachent aussi la prunelle de lil aux malades. Peut-on rien imaginer de plus contraire à la raison et aux bonnes coutumes ?. Nous ordonnons à tous ceux qui suivent cette religion, depuis le mandarin jusquau dernier du peuple, de labandonner sincèrement, sils reconnaissent et redoutent notre puissance. Nous voulons que les mandarins examinent avec soin si les chrétiens qui se trouvent sur leur territoire se préparent à obéir à nos ordres, et quils les contraignent de fouler, en leur présence, la croix aux pieds ; après quoi, ils leur feront grâce pour cette fois. Pour les maisons de culte et les habitations des prêtres, ils devront veiller à ce quelles soient entièrement rasées, et dorénavant, si quelquun de nos sujets est reconnu coupable de professer ces coutumes abominables, il sera puni avec la dernière rigueur, afin de détruire dans sa racine la religion perverse.
    Ceci est notre volonté. Exécutez-la.
    Le douzième jour de la onzième lune, la treizième année de notre règne.

    Toujours fidèle à son système dhypocrisie, le persécuteur sétait bien gardé de dévoiler sa pensée toute entière. Il y avait un article secret contre les missionnaires et les prêtres du pays : il était ainsi conçu :

    La religion de Jésus est digne de toute notre haine, mais notre peuple imbécile et idiot lembrasse en grand nombre et sans examen, dans tous les endroits du royaume. Il ne convient pas de laisser saffermir et saccroître cet abus. Cest pourquoi nous avons déjà daigné porter un édit paternel, afin dapprendre à notre peuple ce qu il doit faire pour se corriger.

    Nous considérons que cette multitude insensée est pourtant notre peuple : le nombre en est très grand, et ils sont obstinés dans lerreur, en sorte que, corriger ce peuple de son aveuglement nest pas une chose qui puisse sexécuter en un instant. Si lon voulait strictement se conformer aux lois, il faudrait en faire mourir des mille et dos mille, mais cela coûterait trop à notre amour paternel pour ce peuple ; il pourrait arriver aussi que plusieurs, qui sont disposés à se corriger, périraient avec les coupables.

    Il est bon dailleurs dagir en cette affaire avec prudence, selon la maxime qui dit : Si tu veux détruire une mauvaise coutume, détruis-la avec ordre et patience; et cette autre qui dit : Si tu veux extirper la race des méchants, prends la cognée et frappe à la racine. Suivons donc le conseil des sages, pour réussir dans une affaire si importante.

    Nous ordonnons à tous les gouverneurs de province et à tous nos mandarins supérieurs :

    1º De soccuper à instruire sérieusement leurs inférieurs, quils soient mandarins, soldats ou peuple, de manière quils se corrigent et abandonnent la religion perverse,
    2º De sinformer exactement de lemplacement des églises et des maisons de religion dans lesquelles les maîtres réunissent le peuple, et de détruire tous ces édifices sans délai.
    3º Darrêter les maîtres de religion, mais en ayant soin duser plutôt de ruse que de violence ; les maîtres européens, il faut les envoyer promptement à la capitale, sous prétexte dêtre employés par nous à traduire des lettres : les maîtres du pays, vous les retiendrez au chef-lieu de vos provinces, et vous les garderez strictement, de peur quils ne séchappent ou naient des communications secrètes avec le peuple, ce qui maintiendrait celui-ci dans son erreur.

    Vous, préfets et gouverneurs de province, conformez-vous à notre volonté; surtout agissez avec précaution et prudence et veillez à nexciter aucun trouble. Cest ainsi que vous vous rendrez dignes de notre confiance.

    Nous défendons de publier cet édit, de peur que la publication namène des troubles. Dès quil vous sera parvenu, vous seuls devez en prendre connaissance. Obéissez.

    Les satellites se mirent en branle et bientôt ce fut la panique dans le troupeau des pauvres chrétiens. Mgr Taberd, avec trois de ses plus jeunes missionnaires, prend la route du Siam, espérant profiter dune accalmie pour rentrer dans sa mission. Les autres confrères restent fidèles au poste, dût-on leur brûler les moustaches, comme dit le futur martyr Marchand qui est dans le sud de la mission. Le P. Bringol est au centre, tandis que le P. Delamotte se trouve au nord. Le P. Jaccard, lui, est déjà à Hué, prisonnier depuis deux ans.

    Les chrétiens affolés nont pas tous la force de braver les supplices et les apostasies se multiplient au Quinhon dans le troupeau confié au P. Gagelin. Notre confrère assiste, le cur brisé, à ces défections, et il essaie par tous les moyens de rendre courage à ces brebis démoralisées. Il en arrive même à se demander sil ne vaudrait pas mieux pour lui se livrer, espérant par ce moyen ne pas compromettre ses ouailles. Il écrit ses pensées à son évêque et sollicite la permission de se livrer sil juge que cest le parti le meilleur. Il croyait dailleurs que le pire qui pouvait lui arriver serait dêtre envoyé à Macao ou Singapore.

    Entre temps, un de ses chrétiens, par boutade, a limprudence de suggérer quon pourrait bien le livrer aux mandarins. Ce pauvre homme, comme il lavoua plus tard, navait aucune intention de faire ce quil disait, mais cette parole fut un coup terrible pour le Père, qui craignit que lun ou lautre de ses chrétiens nen vînt à cette perfidie. Il résolut donc de mettre à exécution son ancien projet daller évangéliser les Moïs. Il quitte alors la plaine dAnnam et se met à gravir les pentes qui séparent le pays annamite des Pays sauvages. Laccueil, qui lui fut fait, fut moins quencourageant, il ne réussit quà se faire détrousser de tous ses effets et dut revenir bredouille. Une lettre de son évêque lavertissait que la permission sollicitée était accordée ; cétait fin mai 1833. Sans plus tarder, le généreux confesseur se met en route et va se présenter au prétoire du sous-préfet du Bong son dans la province du Binh dinh. Le mandarin, très heureux de cette prise dont il sattribuera tout le mérite, le garda 15 jours, puis lenvoya à la préfecture. Sur lordre de Sa Majesté Minh-mang, il est conduit à Hué, où il arrive le 23 août. Le P. Jaccard, prisonnier lui aussi, le voyant décoré dune lourde cangue, se met à le taquiner et, mettant son éventail sur le coup du confesseur de la foi, lui dit :
    Eh ! cher confrère, quel collier ! Il ne vous manque plus que le coup de sabre !
    Savez-vous que cela pourrait bien venir ! répondit en souriant le P. Gagelin.

    Et alors commence la glorieuse tragédie, dont jemprunte le récit au P. Launay, dans sa notice sur le Bx Gagelin.

    Arrivé à Hué le 23 août et enfermé au Tran-phu, M. Gagelin reçut, dès le jour même, la visite de M. Jaccard, un autre missionnaire déjà prisonnier. Depuis lors jusquau 11 octobre, il put sentretenir une ou deux fois chaque semaine avec son confrère ou avec le P. Odorico, religieux franciscain, également captif. Pendant cet intervalle de sept semaines, le confesseur neut à subir aucun interrogatoire.

    Le 12 octobre, M. Gagelin fut mis aux ceps ; pendant la nuit, des gardes furent placés à la porte de son cachot avec ordre de ne laisser entrer personne.

    Dès lors, il fut impossible à M. Jaccard daller le visiter ; il sen dédommagea en entretenant avec lui une correspondance très suivie que transmettaient ceux qui portaient de la nourriture au missionnaire.

    Le 12 au matin, il le prévint de sa condamnation à mort, et comme le confesseur, trompé par les soldats, faisait difficulté dajouter foi à cette nouvelle, Jaccard lui en affirma une seconde fois lexactitude, en ajoutant le motif de la sentence :
    Vous pouvez être certain que vous êtes condamné à mort, et cela pour avoir prêché la pure morale de lÉvangile. Et le lendemain, il ajoutait : Lorsque vous aurez subi le supplice de la corde, on vous coupera la tête pour la porter dans les provinces où vous avez prêché le christianisme. Ainsi, vous voilà martyr : que vous êtes heureux !

    Ne doutant plus du bonheur qui lui était réservé, Gagelin répondit par cette lettre touchante :

    Monsieur et très cher confrère,

    La nouvelle que vous mannoncez, que je suis irrévocablement condamné à mort, me pénètre de joie jusquau fond du cur. Non, je ne crains pas de le dire, jamais nouvelle ne me fit tant de plaisir ; les mandarins nen éprouveront jamais de pareil. Ltatus sum in his qu dicta sunt mihi, in domum Domini ibimus. La grâce dont je suis bien indigne a été, dès ma plus tendre enfance, lobjet de mes vux les plus ardents ; je lai spécialement demandée, toutes les fois que jélevais le précieux sang au saint sacrifice de la messe. Dans peu, je vais donc paraître devant mon juge, pour lui rendre compte de mes offenses, du bien que jai omis de faire et même de celui que jai fait. Si je suis effrayé par la rigueur de sa justice, dun autre côté, ses miséricordes me rassurent ; lespérance de la résurrection glorieuse et de la bienheureuse éternité me console de toutes les peines et de toutes les humiliations que jai souffertes. Je pardonne de bon cur à tous ceux qui mont offensé, et je demande pardon à tous ceux que jai scandalisés. Je vous prie décrire à Monseigneur notre vicaire apostolique, que je respecte et aime bien sincèrement, ainsi quà messieurs nos autres confrères, que je porte tous dans mon cur. Je me recommande à leurs prières, ainsi quà celles des prêtres du pays, des religieuses et de toutes les bonnes âmes. Je vous prie décrire à MM. les directeurs du Séminaire des Missions-Étrangères, à M. Lombard, missionnaire à Besançon, mon cher père en Jésus-Christ, et deux mots à mes parents. Je ne les oublierai pas dans le ciel, où nous nous réunirons tous, je lespère.

    Jai des effets au Phu-yen, au Quinhon et au Quang-ngai, je laisse le tout à la disposition des administrateurs de la Mission. Je quitte ce monde, où je nai rien à regretter. La vue de mon Jésus crucifié me console de tout ce que la mort peut avoir damertumes. Toute mon ambition est de sortir promptement de ce corps de péché, pour être réuni à Jésus-Christ dans la bienheureuse éternité. Cupio dissolvi et esse cum Christo. Je nai plus quune consolation à désirer, celle de vous rencontrer, ainsi que le P. Odorico, pour la dernière fois.

    Le lendemain, 15 octobre, après avoir reçu un second billet de M. Jaccard, le prisonnier écrivit de nouveau ces lignes, qui témoignent de son calme en face de la mort.

    Je désire beaucoup vous voir, et je crois que vous pourrez entrer. Vous pourrez parler à lOng Dôi Bâ qui nous aime bien ; en cas quil y ait de la difficulté, vous me consolerez en disant que vous ferez tout votre possible pour venir. Je désire me confesser et recevoir le saint Viatique avant dentrer dans mon éternité. Je crois bien, comme vous le dites, quon ne me condamne que in odium religionis, puisque le Bô ne minterroge point. Il serait essentiel dobtenir une copie de ma sentence et surtout de savoir le jour de mon exécution ; car cest assez lordinaire de le cacher aux condamnés. La nouvelle que vous mavez donnée de ma condamnation ne me fait nulle impression, sinon celle dun contentement parfait. Jai dormi cette nuit aussi tranquillement que de coutume, je mange dun aussi bon appétit ; seulement la cangue, qui me pèse sur les épaules, me fatigue de jour en jour davantage, et jai de la peine à rester assis. Quand vous écrirez en Europe, je vous prie de faire connaître ma mort à la Propagation de la Foi qui a jusquici témoigné tant de zèle pour les Missions-Étrangères : je noublierai point devant Dieu les membres de cette uvre, si comme je lespère jai le bonheur daller au ciel. Recommandez-moi aux prières de toutes les âmes ferventes.

    Cependant aucun message officiel navait averti le condamné ; jusquau dernier instant, Minh-Mang gardait, ou du moins croyait garder son secret.

    Le 17 octobre 1833, le bataillon, chargé de conduire M. Gagelin au supplice, se présenta vers sept heures à la porte de son cachot, un soldat entra et annonça au captif quil allait être transféré dans une autre prison, au Thua-thien.

    Le missionnaire venait de réciter son bréviaire, il shabilla et sortit.
    Aussitôt, entouré par les soldats de lescorte, il comprit à cet appareil inusité que sa dernière heure était venue.
    Me conduisez-vous pour me trancher la tête ? demanda-t-il.
    Oui, lui répondit un des gardes.
    Je nai pas peur, fit le martyr.

    On partit immédiatement, quatre soldats soutenaient les extrémités de la cangue, les autres armés de piques étaient placés de chaque côté, deux mandarins à cheval fermaient la marche. Le cortège se dirigea silencieusement vers le pont qui sépare la capitale du faubourg de Bai-dau.

    A la tête du pont, un crieur public portait une planchette, sur laquelle était inscrite la sentence de mort conçue en ces termes :
    LEuropéen Hoai-hoa (1) est coupable davoir prêché et répandu la religion de Jésus dans plusieurs provinces de ce royaume. A cause de cela, il est condamné à être étranglé.

    Tous les cent pas, le crieur public sarrêtait, frappait quelques coups sur le gong et lisait à haute voix la sentence.

    La foule très nombreuse déplorait le sort du missionnaire et disait :
    Pourquoi mettre à mort un brave homme comme celui-là ? Le roi est-il donc devenu un tyran ?

    Et aussitôt, ladmiration succédant à lindignation, cette multitude de païens sécriait : Qui a jamais vu quelquun aller à la mort avec aussi peu démotion ?

    M. Gagelin marchait à grands pas, dun air tranquille, jetant de temps en temps ses regards sur la multitude qui le précédait.

    Arrivés au lieu du supplice, les mandarins commandent halte, une partie des soldats forment le cercle autour du condamné, les autres enfoncent trois pieux en terre sur une même ligne, et étendent une natte devant celui du milieu. Le missionnaire, témoin de ces préparatifs, regarde autour de lui, et sinforme si on va le décapiter ou létrangler. Personne ne lui répond.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Le nom annamite que son évêque lui avait donne était Kinh, mais le roi lavait changé en celui de Hoai-hoa.


    Sa cangue, tenue par les soldats, ne lui laissant pas la liberté de ses mouvements, il demande à se mettre à genoux pour se préparer à mourir, il nest pas plus écouté. On le fait asseoir, les jambes étendues sur la natte, le dos appuyé contre le poteau du milieu ; deux soldats ouvrent ses vêtements, les abaissent jusquà la ceinture ; ils lui prennent les mains, les ramènent derrière le dos et les attachent fortement au pieu central. On lui passe au cou une corde dont les deux extrémités senroulent autour des pieux fixés à droite et à gauche.

    M. Gagelin se prête à tout avec le plus grand calme. Les dispositions achevées, les mandarins font un premier signe, une douzaine de soldats saisissent la corde ; à un second commandement, ils la tirent de toutes leurs forces, et le missionnaire exhale le dernier soupir.

    Pour sassurer de sa mort, on lui brûla la plante des pieds, puis son corps fut laissé à la garde des soldats.

    Un des élèves du P. Odorico qui avait suivi le martyr demanda lautorisation de détacher le cadavre, et ayant été exaucé, il le couvrit dune natte et sassit à côté.

    Vers six heures, les soldats permirent au jeune homme denlever le corps, pour lui donner la sépulture. Aidé par un catéchiste de M. Jaccard, lélève le transporta au village de Phu-cam et un prêtre indigène lenterra dans le jardin dune maison particulière. Ce nétait pas encore le dernier acte de ce drame. Minh-Mang nétait pas tranquillisé par cette exécution ; il avait lu dans un catéchisme que le fondateur du christianisme était ressuscité trois jours après sa mort. Il simagina que le même prodige pourrait sopérer en faveur du Maître de religion, et il ordonna de sassurer du trépas. Le catéchiste qui avait enseveli M. Gagelin conduisit les mandarins à la tombe et exhuma le cadavre. On en fit la reconnaissance publique, on examina si réellement la vie lavait quitté, et on prévint immédiatement le roi. Cette nouvelle le calma ; il jugea daprès ses idées sur les morts, que lEuropéen, ayant consenti à demeurer paisible dans sa fosse pendant trois jours, terme fatal, ne se permettrait peut-être rien contre lui ! Il commanda donc de le remettre dans le sépulcre. Cependant son inquiétude survivait encore à cet examen ; il enjoignit aux habitants de Phu-cam de surveiller le tombeau, car si le missionnaire ressuscitait ou si on lenlevait, ce seraient eux qui en répondraient sur leur tête.

    En 1846, les restes du martyr furent transportés au Séminaire des Missions-Étrangères, officiellement reconnus, et procès-verbal de cette reconnaissance fut dressé le 9 septembre 1847.

    Le 27 mai 1900, François Isidore Gagelin était solennellement proclamé Bienheureux par Sa Sainteté Léon XIII.
    1933/811-822
    811-822
    Anonyme
    Chine
    1933
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