Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Lanlong : Un simple épisode de la guerre civile en Chine

Lanlong : Un simple épisode de la guerre civile en Chine. I.— Ouang tchong fang va passer. Je suis arrivé d’hier, pas de loin, de He-tou : deux ou trois kilomètres. A une journée étouffante a succédé une nuit d’orage. L’air a été de ce fait respirable jusqu’à 9 heures. Puis de nouveau c’est l’étuve...
Add this

    Lanlong : Un simple épisode de la guerre civile en Chine.

    I.— Ouang tchong fang va passer.

    Je suis arrivé d’hier, pas de loin, de He-tou : deux ou trois kilomètres.

    A une journée étouffante a succédé une nuit d’orage. L’air a été de ce fait respirable jusqu’à 9 heures. Puis de nouveau c’est l’étuve...

    La maison qui m’abrite a des murs de terre ; on dirait une cave. C’est contre les rayons du soleil un rempart efficace. Assis sur mon lit, devant une table basse, tout près de la porte — l’unique — j’écris. Un vantail me protège ; par l’autre la lumière se précipite, violente, bientôt absorbée, vaincue par les ténèbres. Mon repas est fini, celui des chrétiens commence.

    Alors, comme un ouragan, comme la lumière crue qui débouche dans la pièce, après avoir mis le village en fièvre, une nouvelle entre dans ma demeure jusque-là tranquille : Ouang Tchong fang va passer.

    Ouang tchong fang ? Je connais ce nom-là. Dans la guerre entre le gouverneur actuel et le prétendant, il est pour le prétendant. C’est un ex-grand seigneur, (ex, depuis la république). S’il n’est plus seigneur, il demeure grand, je veux dire puissant : il a du riz, du coton, de l’opium. Il peut vivre largement et de plus entretenir une troupe de cent fusils. Il est Dioy, et, comme la plupart des chefs Dioys, au Kouytchéou, il s’est lancé dans l’aventure aux côtés du prétendant.

    Or toute aventure implique un aléa : pour le moment c’est la défaite. Le général Ly, (le prétendant), a été vaincu par Tchéou, le Gouverneur du Kouytchéou. Ly bat en retraite. Il est, dit-on, quelque part, sur les frontières du Yunnan, au-delà du Sin-tchien, dans les gorges inexpugnables de Ts’in-chan. Les partisans du prétendant partagent la mauvaise fortune de leur maître. ils sont des vaincus eux aussi, tous sont dans le désarroi le plus complet. Ouang tchong fang arrive, il est du nombre des vaincus. Il arrive chassé de son fief. Sa maison est détruite. Dans ses domaines, depuis quelques jours, les pavots ont perdu leurs pétales, ils sont à point pour l’incision, la cueillette de l’opium va commencer. Cette cueillette, Ouang tchong fang ne la fera pas suri ses domaines. D’autres, les vainqueurs, la feront pour lui.

    Ouang tchong fang va passer. Il ne passera pas seul : cent, deux cents, puis cinq cents hommes doivent l’accompagner. D’instant en instant, la peur accroît ses effectifs. Et par ce temps de troubles, réguliers et irréguliers, vainqueurs et vaincus, les premiers à cause de leur victoire même et à cause de la supériorité qu’elle confère, les autres par dépit ou bien par désespoir, se plaisent à marquer leur passage d’une traînée de désolation.

    Voilà pourquoi la panique les précède. Cinq minutes ne sont pas écoulées que je vois sortir des maisons, puis du village, se dirigeant vers les cols de la montagne, la longue théorie des fuyards : hommes chargés de baluchons, enfants, poussant buffles et chevaux. On fait le vide....

    — Ouang tchong fang est un Dioy, il n’a pas trop mauvaise réputation. Pourquoi craindre ?

    — Ouang tchong fang n’est pas méchant, mais il n’est pas seul. Attendons.

    Dix heures, dix heures et demie, onze heures, rien ne paraît. C’est dimanche ; à onze heures et demie, récitation du chapelet et des prières accoutumées. Je ne partage pas les appréhensions de mes chrétiens, mais je n’en prie pas moins St Arbogaste, patron de la station, d’intercéder pour nous. Peut-on jamais savoir ?

    La prière prend fin juste à temps : Ouang tchong fang monte la pente sous un ciel de plomb. Dans quelques minutes il sera ici.

    Aussitôt chacun s’esquive comme par enchantement et s’en va au plus vite rejoindre, à l’entrée des défilés, les buffles et les baluchons. Seul un jeune homme demeure près de moi.

    Il est d’un village voisin, très proche d’ici. Assez instruit, il a ouvert une école. C’est une autorité. Il y a quelque temps il m’a demandé le baptême. Pour le moment, je lui explique les prières, je m’efforce de lui en faire comprendre le sens ; je lui en fais admirer les beautés, goûter le rythme.

    Nous devisons en paix. Tout à notre sujet, nous avons oublié Ouang tchong fang, Ouang tchong fang qui monte, qui va être ici...

    II. — Ouang tchong fang passe.

    Voici que soudain la lumière n’arrive plus sur les caractères de notre livre. Nous nous tournons vers la porte : elle encadre un homme, sans une culotte insignifiante, cet homme serait nu. Il porte un fusil sur l’épaule, comme un maraîcher de chez nous sa bêche, le canon en avant, la Crosse en arrière. Autour de cette crosse, une veste a été mise à sécher, des cartouchières sont enroulées. Le coude replié, pesant sur la grenadière, maintient l’équilibre.... C’est un soldat de Ouang tchong fang.

    Passant sans transition du grand soleil à l’obscurité de ce blockhaus, il a perdu la vue. Pour la reprendre, il s’est arrêté et demeure un instant sur le pas de la porte. Ma barbe, un moment, semble l’étonner, il hésite. Puis en habitué de ces pays hospitaliers, sans façon, il va à la jarre et boit une longue lampée d’eau claire. Il sort presque aussitôt en nous remerciant.

    — Celui-ci, par exemple, n’a rien de féroce, dis-je à mon catéchumène.

    Cependant le village est envahi. Toutes les portes, sauf la mienne, sont barricadées. C’est pitoyable : des hommes qui ont marché toute la matinée sous le soleil, altérés par conséquent, ne trouvent pas même de l’eau pour étancher leur soif. Je manifeste mon indignation de pareille bévue. Car enfin, s’il leur plaît de brûler le village, ce ne sont pas les quatre ou cinq fusils à mèche, qui ont pris tantôt le chemin de la montagne, qui pourraient les en empêcher. Je trouve à ces partisans un caractère bien fait.

    Mon catéchiste, qui est allé au-devant d’eux, arrive bientôt avec les chefs : Ouang tchong fang et son frère, plus une manière d’officier chargé du militaire. Après les présentations on s’assied. Mon catéchiste sert le thé, le catéchumène roule des cigares et allume des pipes, et, tout en s’épongeant, on cause.

    La troupe est massée devant la porte. Les plus curieux s’écrasent sur notre unique jour. Rideau par trop opaque. Je pense alors à la soif de ces gens-là. Mon catéchumène me comprend à demi-mot, il va faire le nécessaire, et le rideau s’évanouit.

    Ces vaincus font pitié, et partant éveillent la sympathie.... Non, Seigneur de Pau-lo, tu n’en imposes pas, ni ton frère le Seigneur de loyen, ni même ton sergent, malgré son costume à demi-européen et son “mou” bien mal en point, non il n’en impose point, malgré un formidable revolver passé dans son ceinturon, malgré un air nouveau genre, air prétendu guerrier, qui achève de le rendre ridicule. Non, vraiment, vous ne portez pas la terreur sur vous.

    On cause donc. Ouang tchong fang me fait face. Je puis vous le présenter. Il porte veston noir boutonné de laiton, genre militaire, comme aussi genre écolier, et pantalon blanc. Il peut avoir cinquante ans. Ce visage-ci porte un mystère : le strabisme de ses yeux. Si le Seigneur boit, ses yeux se ferment, sa figure est sereine. S’il me regarde en parlant, son œil droit, très mouillé, me fixe sans ardeur, son œil gauche semble en vouloir à mon voisin de gauche. En d’autres termes son visage est à deux temps : feux éteints ou feux croisés. Pas de milieu.

    On cause et de quoi ? De la température, c’est inévitable ; de la guerre, du vieux temps, de la guerre encore, de mon précieux pays et encore de la guerre, toujours de cette guerre. Vingt fois on l’abandonne, vingt fois on la reprend. Elle est le centre, l’affaire capitale. Or, en Chine, quand une affaire sérieuse nécessite un échange de vues, on l’émaille de mille hors-d’œuvres qui permettent la réflexion. Je trouve l’expédient tout à fait commode. Mais, quand, tout novice, on est amené à conduire la conversation, et que des interruptions vous mettent, sans crier gare, sur les pistes les plus inattendues, on est tenté de s’inquiéter du système cérébral de l’interlocuteur.

    Je ne devine pas tout d’abord le but que poursuit mon Grand Seigneur. Quelques minutes suffisent pour le révéler. Il me fait mille éloges du P. Aloys Schotter : “Que de fois je l’ai vu chez nous ! Je vois encore sa barbe blanche et son sourire... Est-il mort ?
    — Hélas ! voilà cinq ans.
    — Et son frère, le vieux P. Schotter ? (P. Alphonse).
    — Mort aussi, depuis vingt-cinq ans,
    — Quel dommage ! Tous deux défendaient le peuple, et le peuple les aimait. (Mais toi....)

    Je constate chez mon interlocuteur la poursuite d’un double but : recueillir des renseignements sur les opérations militaires, et m’apitoyer sur son sort.

    Qui est plus fort ? Ly est-il vraiment vaincu ? Les Yunnanais vont-ils le renflouer ? Le gouverneur Tchéou est-il en force dans le pays ? Combien de régiments ? Lesquels ? Ses fusils sont-ils bons ? A-t-il des mitrailleuses ? des canons ? Mes réponses évasives à souhait ne le découragent pas. “Eh bien ! si Ly ne peut pas vaincre, qu’il traite, mais qu’il nous laisse la paix. Si cette guerre se poursuit, le peuple ne pourra plus vivre. Travailler pour se nourrir soi et sa famille, c’est bien. Mais travailler, semer et ramasser du riz pour en nourrir des bandes armées, ce n’est plus de jeu”.

    La sagesse parle par ta bouche, ô grand homme !

    “Et puis il faut que le Père nous aide... Ah ! si le P. Aloys était là.... Le Père, l’Evêque, l’Eglise, seuls sont capables de sauver la situation. Vous n’êtes pas inféodés à un parti, vous êtes au-dessus de nos querelles. Il vous faut chercher un moyen terme... Pour moi, je vais trouver le Ouang-se-lin (le brigadier du Prétendant). S’il ne me donne pas l’assurance de me faire rentrer en possession de mes biens, je passe au Kwangsi”

    III. — Ouang tchong fang est passé.

    Toujours s’épongeant, on fume une dernière pipe, on boit une dernière tasse de thé. Puis mes visiteurs prennent congé. Je les reconduis jusqu’à la porte du village. Sur notre chemin, les soldats, couchés à l’ombre des maisons, se lèvent. La file indienne se reforme, serpente un moment vers le col dans la direction du sud, puis s’y engouffre et disparaît.

    Ouang tchong fang a passé.

    Moins d’un quart d’heure après, ceux qui avaient fait le vide devant l’invasion rentrent de la montagne. Ils reviennent avec les baluchons et les fusils à mèche, les buffles et les chevaux.

    Et ce dernier spectacle me rappelle une réponse de Jeanne d’Arc à ses juges : “…. Lorsque j’ai été plus grande et que j’ai été jeune fille, je ne gardais pas habituellement le bétail. Cependant j’aidais à le conduire dans les prés et dans un château appelé De l’Ile, où on le renfermait par crainte des hommes d’armes”.

    Dans les centres de la côte, quand on veut mettre un brigand sur la scène, on le dit du Kouytchéou, et cette simple appellation d’origine fait frissonner l’assistance.

    Notre province du Kouytchéou ne manque certes pas de pirates. Il serait toutefois inexact de lui en réserver le monopole. Jusqu’ici elle avait même joui d’une paix enviée, dans sa relativité, par bien d’autres provinces.

    L’heure a sonné, depuis huit mois, de la guerre civile. Les brigands n’ont pas désarmé pour autant. Leur concours au contraire a été acheté à prix d’argent et surtout de fusils et de cartouches. Leurs effectifs ont grossi très vite.

    En plus de ces bandes de pirates et de brigands, nombreuses sont les bandes d’irréguliers, entretenues, soit par les villageois, soit par de riches propriétaires, — tel Ouang tchong fang, par exemple, — pour se garder des pillards. Ces bandes aussi sont entrées en campagne à côté du belligérant ami, ou dont la victoire probable leur vaudra quelque haute dignité.

    Ajoutez encore les contingents réguliers, les uniformes blancs, comme on dit en chinois, et vous aurez une idée du monde qui circule et que le peuple doit nourrir et subir. Ces effectifs vont croissant. Les paysans se découragent. Les jeunes gens s’enrôlent de plus en plus, aimant mieux vivre aux dépens du prochain que de faire au jour le jour un travail des plus aléatoires.

    “L’ombre de Jeanne d’Arc est sur cette vallée comme un mystérieux clair de lune”, a écrit Barrès de Domrémy.

    A l’heure où tant de Chinois rêvent d’un Napoléon pour cette Chine malheureuse, proie des Grandes et des Petites Compagnies, moi j’ai l’esprit hanté de Jeanne, de Sainte Jeanne d’Arc. Son ombre bienheureuse plane sur mes montagnes, rayonnant l’espoir....

    Au regard de tant de ruines accumulées ou redoutées, le découragement, le pessimisme noir de tous ces paysans naturellement si rudes, si acharnés au travail, rappellent étrangement le découragement, le pessimisme qui concouraient, avec l’universelle dévastation, à créer la Grande pitié au Royaume de France. Cette époque, qui fut de toute la Guerre de Cent ans celle des plus sombres perspectives, fut l’heure de Dieu.

    Le rapprochement est tentant, n’est-il pas vrai, entre l’état où se trouvait alors le Royaume de France et celui dans lequel se débat l’immense pays de Chine ? Plus tentante encore, une conclusion ne s’impose-t-elle pas ? Le culte de la Sainte qui sauva la France serait-il circonscrit à cette nation ? Je ne le crois pas. Et Sainte Jeanne d’Arc, cette “Fille au grand cœur” ne dédaignerait certainement pas de venir en aide à la Chine, si nous le lui demandions.

    A. SIGNORET,
    Missionnaire de Lanlong.


    1929/597-603
    597-603
    Signoret
    Chine
    1929
    Aucune image