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LAngleterre au Thibet

LAngleterre au Thibet
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    LAngleterre au Thibet
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    Les première relations entre lAngleterre et le Thibet remontent à 1774. Voici en quelles circonstances. Le Bouthan, thibétain de race et de religion, avait un gouvernement copié sur celui de Lhassa, cest-à-dire quil avait à sa tête un Lama ou roi de la loi, qui se reposait du soin dadministrer sur un régent aidé par quelques conseillers. A lépoque qui nous occupe, les chefs bouthaniens voulaient imposer un gouverneur de leur choix au Kouch Bihar. Le Bihar demande le secours du Bengale devenu anglais. Le Gouverneur de la Compagnie des Indes Orientales, à lappel de son voisin en détresse, envahit le Bouthan qui, de son côté, réclame lappui du Thibet, son suzerain. Le Grand-Lama de Tchrachilhumbo, régent du Thibet durant la minorité du Dalai, dans une lettre au Gouverneur de la Compagnie, le prie daccorder la paix au Bouthan. Warren Hastings donne ordre à ses troupes dévacuer le pays et signe avec le vaincu un traité dont les termes sont très modérés. Prenant ensuite occasion de la lettre du régent thibétain, il envoie Bogie à Tchrachilhumbo. Le Panchan-Lama reçoit avec de grands honneurs le délégué du Gouverneur des Indes et sengage à favoriser le commerce entre les Indes et le Thibet.

    La Chine, qui dès lors régnait en maîtresse à Lhassa, prend ombrage de ces relations amicales, attire le Lama à Péking, où il meurt. Warren Hastings envoie un nouveau délégué en la personne de Turner, pour saluer la réincarnation de son ami ; mais la Chine veillait et Turner ne put obtenir du régent le traité que son gouvernement désirait.

    A quelque temps de là, les Gourkhas, qui, après la chute du Grand Mogol, sétaient taillé un royaume dans le Nepal, envahissent le Thibet et semparent de Shigatsé quils pillent. Un général chinois, Fou Khanggan, à la tête de ses troupes sino-thibétaines, remporte une série de victoires sur les Gourkhas, quil poursuit jusque sous les murs de Katmandou, leur capitale, et les oblige à reconnaître la suzeraineté de la Chine. Chine et Thibet suspectent, bien à tort, le Gouvernement des Indes davoir favorisé, sinon suggéré, la campagne des Gourkhas. La Chine construit des forteresses aux points vulnérables de la frontière, notamment à Phari et à Tingri, pour surveiller plus étroitement que par le passé lentrée du Thibet.

    En 1811, un médecin anglais, Thomas Manning, put cependant pénétrer dans la ville de Lhassa ; après lui Moorcroft réussit à séjourner plusieurs années dans la capitale ; mais ni lun ni lautre ne put nouer des relations avec les autorités thibétaines ou chinoises.

    Toute la politique anglaise au XIXe siècle a pour objet de protéger son vaste empire des Indes et pour cela de sassurer la liberté des mers et dimposer son protectorat aux états voisins. On sait les luttes que lAngleterre eut à soutenir contre les Mahrattes en particulier. Or, vers 1815, les Gourkhas, Radjpoutes dorigine, intriguaient avec les Mahrattes pour chasser les Anglais des Indes. Ces derniers eurent vite fait de rejeter les Gourkhas dans le Nepal et de leur imposer un traité dalliance. En même temps ils prenaient sous leur protection le petit royaume thibétain du Sikkim, quils avaient dégagé.

    Par le traité anglo-birman de 1826, la Compagnie des Indes annexait lAssam et de ce fait héritait des contestations entre lAssam et le Bouthan. Quelques années plus tard, en 1830, elle louait Darjeeling pour en faire un sanatorium ; puis, en 1849, annexait cette enclave pour venger deux sujets britanniques que le rajah du Sikkim avait maltraités. Par une sage diplomatie la Compagnie des Indes sut régler à lamiable les querelles de frontières ; mais en 1865, à la suite des injures infligées à son représentant par le Gouvernement bouthanien, la Grande Bretagne, qui avait remplacé la célèbre Compagnie dans le gouvernement des Indes, délaisse la diplomatie pour les armes et oblige le Bouthan à implorer la paix. Aux termes du traité, lAngleterre, contre une pension de 50.000 roupies, obtenait le territoire situé à lest de la Tista (connu sous le nom de British Boothan) et rattachait au Bengale les dix-huit douars du Kouch Bihar.

    Déjà, en 1849, le traité dAmritsar avait ajouté à la couronne britannique tout le nord-ouest des Indes : Lahore, Cachemire, Ladak, et, en 1852, les tribus Akas, Daflas et Miris, au nord du Brahmapoutre, avaient renoncé à leur droit de razzia. La chaîne de lHimalaya, sur une ligne ininterrompue du Ladak au Bouthan, était donc devenue la frontière des Indes et tous les groupements subhimalayens, thibétains en grande partie, jouissaient de la pax britannica.

    Malgré ces conquêtes, peut-être même à cause de ces conquêtes, le Thibet restait toujours fermé : on répandait le bruit que, si les Anglais ou autres étrangers pénétraient au Thibet, ils détruiraient le lamaïsme et répandraient la variole. Devant limpossibilité pour les voyageurs européens de pénétrer dans la Terre des Esprits, les Anglais y envoyèrent des pandits, qui purent déjouer la surveillance et atteindre les frontières de Chine et de Mongolie. Quelques-uns dentre eux reçurent même lassistance des indigènes, qui pour ce crime furent tués, affreusement mutilés ou emprisonnés par ordre des autorités thibétaines.

    En 1876, à la suite du meurtre de Margary sur la frontière birmane, la convention de Tchefou spécifiait pour les voyageurs anglais le droit de pénétrer au Thibet par le Koukounoor, la Chine et les Indes. Le Gouvernement des Indes construit la route de Darjeeling à la passe du Jalep, qui donne accès dans la vallée de Chumbi, et quelques Anglais se disposent à user de lautorisation qui leur était accordée. Gill et Mesny sont arrêtés sur les bords du Mékong et le major Tanner à la frontière du Nepal. En 1884, Macaulay peut atteindre Tchrachilhumbo, où il est bien reçu, et, lannée suivante, muni de passeports chinois en règle, il prépare le voyage de Lhassa. Il est arrêté à la frontière du Haut-Sikkim par une troupe de lamas en armes et rappelé, à la demande de la Chine, qui en retour sengageait à régler la question de frontières entre le Sikkim, contrôlé par lAngleterre, et le Thibet, vassal de la Chine. Les Thibétains saluent le départ de Macaulay comme une victoire et, à linstigation du rajah, envahissent le Sikkim. Une colonne anglaise entre dans la vallée de Chumbi, culbute les forces thibétaines, qui ne tardent pas à demander laman, et ramène dans son camp le rajah du Sikkim. Par le traité de Darjeeling, la Chine, qui sest substituée au vaincu, signe après trois ans de pourparlers (1890-1893) les clauses qui délimitent la frontière du Haut-Sikkim et ouvrent au commerce Yatong, petit village de la vallée de Chumbi. En même temps quelle établit un entrepôt de commerce à Yatong, lAngleterre construit une route de Siligouri à la frontière nord du Sikkim (300 kilom. environ de Lhassa). Elle ne devait pas tarder à sapercevoir, là comme à Yatong, de lobstruction systématique de la Chine.

    A Lhassa, le parti nationaliste accuse ouvertement la Chine dincapacité ; la victoire japonaise sur les troupes chinoises en 1895, lentrée des Alliés dans Pékin en 1900, achèvent de le convaincre que la Chine ne peut assurer sa protection. Déjà, à sa majorité, le Dalai avait pris en main les rênes du gouvernement et, pour ne point, comme ses prédécesseurs, se réincarner trop tôt, sétait débarrassé du régent que lui imposait la Chine. Il était aussi entré en relations avec la Cour de Saint-Pétersbourg et avait accueilli au Potala un sujet du tsar, le bouriate Dordjieff. Toute lautorité était entre les mains dun triumvirat composé du Dalai, de Dordjieff et du ministre Shrata, qui recherchaient le protectorat de la Russie. On disait alors que le gouvernement russe faisait des démarches près de la Chine pour obtenir lautonomie du Thibet sous son protectorat. Le protectorat russe aurait lavantage, croyait-on, de garantir le Thibet dune autre intervention et, à cause de la distance qui sépare Lhassa de Saint-Pétersbourg, assurerait en fait son indépendance.

    LAngleterre retrouvait donc encore devant elle la Russie, quelle avait arrêtée en Perse et en Afghanistan dans sa ruée vers la mer. Le Gouvernement des Indes considère que la présence à Lhassa des sujets du tsar constitue une menace pour son empire. Dès lors la barrière de lHimalaya nest plus une frontière assez sûre : la véritable frontière du nord, the true barrier of India to the North, est le désert Changthang, situé entre les monts Kouenlen et la vallée du Brahmapoutre. Pour appuyer cette thèse, lhistoire est mise à contribution : ne dit-elle pas que les troupes chinoises de Fou Khanggan, en poursuivant les Gourkhas, avaient franchi les Himalayas ? Les historiographes se gardaient bien toutefois de rappeler quen 1714, les Dzoungares de lIli avaient traversé dans toute sa largeur ce même désert Changthang, la frontière scientifique.

    Les Anglais, qui, en signant le traité de Darjeeling avec la Chine seule, avaient implicitement reconnu son autorité sur le Thibet, réclament à Lhassa la rectification des frontières du Haut-Sikkim et la conclusion des négociations commerciales. Le Gouvernement thibétain, prétextant quil na pas autorité pour traiter, renvoie sans les ouvrir les lettres que le Vice-roi des Indes avait chargé un chef bouthanien de lui remettre : il navait pas les mêmes scrupules pour entretenir des relations avec Saint-Pétersbourg. Une mission pacifique, dirigée par Younghusband, franchit la frontière et attend à Khangbadzong, où il leur a donné rendez-vous, les délégués thibétains. Il avait comme instructions de céder sur la question des pâturages que réclamait Lhassa, mais devait demander en retour quon autorisât lAngleterre à transférer lentrepôt commercial de Yatong à Pharidzong, au haut de la vallée de Chumbi. Les délégués ne se présentèrent pas : Lhassa se refusait à traiter. En novembre 1903, une colonne, forte de 4,000 hommes, entre dans la vallée de Chumbi pour y passer lhiver. Au printemps suivant, elle reprend sa marche en avant, marche lente par suite de pourparlers avec des émissaires thibétains qui navaient dautre mission que de surveiller les mouvements des troupes anglaises, par suite surtout des difficultés de transport. Peut-être aussi espérait-on lintervention des procureurs impériaux chinois. Perceval Landon, correspondant du Times, qui accompagnait lexpédition, nécrivait-il pas quil y avait entente parfaite entre le Gouvernement des Indes et la Chine et que le but de la campagne était de fortifier lautorité chinoise à Lhassa ?

    Dans les premiers jours daoût 1904, larmée anglo-indienne entrait dans la capitale du Thibet. Le Dalai avait quitté le Potala et se dirigeait sur Ourga en compagnie de Dordjieff. Le 7 septembre, le Commissaire britannique signait avec les supérieurs des trois grandes lamaseries de Lhassa un traité par lequel le Thibet sengageait à rétablir les bornes-frontières du Sikkim, à ouvrir Gyantsé (dans le Thibet central) et Garthok (dans le Ngari) au commerce, à payer une indemnité de guerre de 7.500.000 roupies, à raison de 100.000 roupies par an, à permettre pendant 75 ans, cest-à-dire jusquà paiement intégral de lindemnité, loccupation de la vallée de Chumbi, enfin à exclure toute influence étrangère au Thibet. Le procureur impérial, qui dailleurs avait reçu défense de signer le traité, était méconnu, et des Russes, qui se faisaient alors battre en Mandchourie, il nétait plus question.

    Dans les derniers jours de septembre, la colonne de Younghusband reprenait le chemin des Indes, tandis quun groupe dofficiers explorait le pays et préparait les voies aux missions commerciales. Un dissentiment assez grave éclate entre le Gouvernement de Londres et Calcutta ; on reproche au vice-roi davoir outrepassé les instructions reçues et lon fait annoncer à Lhassa que lindemnité est réduite des deux tiers et que la vallée de Chumbi ne sera occupée que trois ans.

    La Chine, rentrant alors en scène, sanctionne sa suzeraineté en déposant le Dalai-Lama et en transmettant ses pouvoirs au Lama de Tchrachilhumbo, qui ne put, du reste, les exercer. Malgré lappui de la Chine et ses relations amicales avec les Anglais, quil alla même saluer aux Indes, il ne fut pas agréé par les autorités indigènes et les lamaseries rivales. La Chine ratifie à Pékin (27 avril 1906) le traité anglo-thibétain de Lhassa et, deux ans plus tard, paie lindemnité qui assure lévacuation de la vallée de Chumbi. Par ce traité de Pékin la Chine sengageait à entrer en pourparlers avec lAngleterre sur la question thibétaine et à ne pas transférer à dautres nations ses droits sur le Thibet. LAngleterre, de son côté, promettait de ne pas simmiscer dans le gouvernement intérieur du Thibet. Deux ans plus tard était signé un protocole fixant les règlements qui devaient présider durant dix ans au commerce anglo-thibétain. En 1907, lAngleterre avait signé avec la Russie une convention par laquelle les deux nations reconnaissaient la suzeraineté de la Chine sur le Thibet et sengageaient à maintenir dans son intégrité le territoire du Thibet et à ne pas envoyer de représentant à Lhassa.

    La Chine ne tarde pas à reprendre son autorité. A Pékin, où elle a appelé le Dalai Lama, elle croit de bonne politique de lui décerner des honneurs quasi divins, honneurs que le Dalai ne trouve pas suffisants ; à Lhassa lautorité des ambans saffermit. Ses diplomates regardent aussi par delà les Himalayas et sefforcent à détacher le Bouthan et le Népal de lAngleterre. Dans les Marches frontières du Setchoan, Tchao Eulfong organise activement les territoires quil a conquis. Le Général Tchong Ing entre dans Lhassa à la tête dune armée forte de 2.500 hommes (février 1910). Le Dalai Lama, qui avait réoccupé le Potala quelques mois plus tôt, juge prudent daller demander asile et protection au gouvernement des Indes.

    En réponse à la mainmise que la Chine venait dopérer sur le Thibet, lAngleterre prend sous sa protection le Punlop de Tongsa, créé roi du Bouthan en 1907, et signe avec lui un amendement au traité de 1865. Le Bouthan recevra désormais 100.000 roupies par an, mais ses relations extérieures seront assurées par lAngleterre. Le Gouvernement des Indes décerne au petit préfet de létroite vallée thibétaine de Taouang, en bordure du Bouthan, le titre de rajah, et le meurtre de deux sujets britanniques perpétré par les sauvages Michemis (1911) appelle une expédition punitive qui, dirigée par le général Bower, est couronnée de succès. Le voyage dexploration du capitaine Bailey de Chine aux Indes par le Dzayul a pour résultat de fixer la limite entre le territoire michemi et le Thibet. Plus à louest, les sources de lIraouaddy étaient rattachées à la Birmanie.

    LAngleterre avait donc déblayé les abords du Thibet et le Dalai-Lama, son hôte, insistait pour quelle prit le protectorat de son royaume, ce quelle refusa pour ne pas mécontenter la Chine. Le Gouvernement de Pékin demandait à celui des Indes de diriger son vassal sur Pékin, mais les règles de lhospitalité, comme celles de la diplomatie, le lui interdisaient. Survint la révolution anti-dynastique. Elle fournissait au parti nationaliste thibétain une opportunité de secouer le joug chinois en dénouant les liens qui rattachaient le Thibet au gouvernement mandchou. Les troupes chinoises de Lhassa se mutinent, les lamaseries prennent parti ; le Dalai-Lama, par lintermédiaire démissaires tout dévoués à sa cause, réunit ses partisans. La garnison chinoise de Lhassa capitule et est autorisée à rentrer en Chine par la voie des Indes. Les troupes de Lhassa, bien armées, réoccupent tout le pays à louest de Chamdo et le Dalai rentre dans sa capitale. Après le départ des Chinois, les Anglais peuvent drainer sans entrave tout le commerce du Thibet vers les Indes.

    La Mongolie, soutenue par la Russie, a profité des troubles de Chine pour proclamer son indépendance. Le Thibet veut imiter son exemple et dabord se lie par un traité avec la jeune nation. Cette nouvelle alliance jette le trouble aux Indes, où derrière la Mongolie on entrevoit le spectre russe. Il est temps dagir. LAngleterre, qui sest acquis un droit à la reconnaissance du Dalai-Lama et qui, en vertu des traités, est autorisée à chercher de concert avec la Chine une solution au problème thibétain, invite les intéressés à une conférence diplomatique. La Chine, qui voudrait traiter la question en famille, propose au Gouvernement thibétain denvoyer ses délégués à la frontière sino-thibétaine, à Chamdo. Devant le refus catégorique du Dalai elle accepte pourtant de traiter en dehors des Anglais et denvoyer ses représentants à Simla. Il y fut question de diviser le Thibet en extérieur et intérieur, de donner lautonomie au Thibet extérieur sous la suzeraineté nominale de la Chine, à linstar de la Mongolie. Le principe, semble-t-il, fut admis, mais la Chine ne voulut pas signer le traité et réserva tous ses droits sur le Thibet. Il fut pourtant convenu, à la veille de la guerre européenne, que les pourparlers seraient repris plus tard et que, en attendant, les troupes chinoises et thibétaines garderaient leurs positions respectives. LAngleterre toutefois fit admettre, durant cette conférence, ses droits sur les territoires michemis récemment annexés.

    En 1917, un général chinois, qui voulait attirer lattention sur sa personne, donna ordre à ses troupes, sous un prétexte futile, de pénétrer en territoire thibétain. Elles furent vaincues en plusieurs rencontres et une dizaine de districts rattachés au Setchoan tombèrent au pouvoir des Thibétains. Le général Lieou sabouche avec le dictateur de la province Khang reconquise et, en présence dun représentant britannique, signe un traité qui nest pas agréé par son gouvernement. Une nouvelle avance des troupes de Lhassa dans la direction de Tatsienlou oblige le Commissaire Général des Marches à signer un armistice qui suspend les hostilités durant une année.

    La guerre européenne a pris fin. Il est question de porter à Versailles ou à Washington la question thibétaine, que la Chine accepte de dirimer à Pékin. LAngleterre y joue le rôle darbitre, rôle délicat, puisquil lui faut ménager son intérêt, lintérêt de son client et lamitié de la Chine. Durant la campagne anglaise de 1904, on lisait sur les murs de Gyangtsé : Le Thibet et lAngleterre sont en guerre, la Chine est lamie des deux. LAngleterre pourrait reprendre le mot et dire : Chine et Thibet sont en guerre, lAngleterre est lamie des deux. Une violente campagne de presse, à laquelle le Japon nest pas étranger, rend les négociations de mai-août 1919 inutiles et la question thibétaine reste entière.

    Une autre invasion, russe encore, le bolchevisme, menace les Indes. Le Dalai, dont lautorité est battue en brèche par les puissantes lamaseries de son royaume et qui na pas trouvé près de son protecteur tout le concours quil en attendait, se retourne vers la Chine, à laquelle il fait de nouvelles avances. Cest alors que le Gouvernement des Indes envoie à Lhassa la mission Bell pour resserrer les liens qui unissent le Thibet à lAngleterre, contrecarrer linfluence chinoise et fortifier le pouvoir central. Durant son séjour dans la capitale thibétaine, le chef de la mission obtint pour le Club Alpin lautorisation de tenter lascension du Mont Everest, autorisation que le Nepal, quoique protégé anglais, avait refusée. Cest sur ses avis aussi que le gouvernement thibétain relia Lhassa à Gyangtsé par le télégraphe et adopta quelques réformes qui neurent pas lheur de plaire aux lamaseries réactionnaires. La levée de nouvelles taxes et le recrutement dune armée nationale, en particulier, sont impopulaires chez les lamas qui se rendent compte que lindépendance dont ils jouissaient sous la suzeraineté de la Chine est menacée. Le Panchan-Lama a préféré quitter sa lamaserie de Tchrachilhumbo plutôt que de plier sous le joug, après quil eut constaté que ses anciens amis les Anglais le lâchaient.

    Dans un chapitre spécial de son livre : Tibet, Past and Present, Sir Ch. Bell indique les grandes lignes de la politique anglo-thibétaine. LAngleterre désire faire du Thibet un état tampon, qui aura le double avantage décarter de lempire des Indes et le péril jaune et le bolchevisme. Comme le Dalai cherche de son côté à soustraire son royaume à lemprise chinoise, lAngleterre trouve donc en lui un allié naturel. Le Dalai charge la Chine de tous les crimes : il lui reproche davoir renversé les temples, tué ou dispersé les lamas, oubliant un peu trop quil a eu recours aux mêmes moyens de coercition pour fortifier son autorité. A Simla naguère, son représentant reconnaissait la suzeraineté de la Chine sur le Thibet à la condition quelle ne simmisçât plus dans le gouvernement intérieur de son vassal. Actuellement le Dalai refuse daccepter un représentant chinois à Lhassa, à moins que son influence ne soit contrebalancée par la présence dun représentant de Sa Majesté britannique. Il ne lui reconnaît plus le droit davoir une escorte chinoise, même réduite, et moins encore celui de le conseiller. Bien plus, il se réserve le droit de désigner les chefs indigènes dans le Thibet qui relève directement de la Chine. Les cartes récentes du Thibet englobent le Koukounoor et les Marches thibétaines du Setchoan, qui sont territoires chinois depuis deux siècles.

    Si seulement la Chine voulait entrer en pourparlers, lAngleterre sans doute ferait entendre raison à son impulsif protégé, mais elle fait la sourde oreille et oblige de la sorte le Dalai à entretenir une troupe qui obère ses finances. Le Dalai-roi ne dispose, en effet, pour couvrir tous les frais de ladministration et de larmée, que de ses revenus personnels, des faibles taxes quil prélève sur le sel, le thé, la laine, et du papier-monnaie quil a mis en circulation. Il songe à ouvrir des mines, quon dit riches, mais qui nont jamais été prospectées. Durant ces dernières années, le Dalai a organisé le service postal entre Lhassa et les Indes ; il a relié, comme nous lavons déjà vu, sa capitale à Gyangtsé par une ligne télégraphique, installé le téléphone dans ses bureaux ; il se proposait même déclairer sa ville à lélectricité, mais les lamas rétrogrades ont détruit le matériel et massacré lélectricien qui revenait dAngleterre, où il avait fait quelques études.

    Le Dalai veut unir plus étroitement sous son sceptre les lamaseries et principautés qui jusquà ce jour ont joui dune large indépendance et se partagent les revenus de la contrée. Dans un pays aussi vaste et aussi peu peuplé que le Thibet lunification sera une uvre de longue haleine et le Dalai-roi, âgé de 50 ans, nen verra sans doute pas la réalisation. Aussi a-t-il hâte de voir son autonomie reconnue par la Chine, ce qui enlèverait à ses adversaires lespoir dêtre soutenus et les obligerait à plus de ménagements et dobéissance.

    LAngleterre espère que ses relations de plus en plus étroites avec le Thibet, ainsi que les écoles quelle doit sous peu ouvrir à Gyangtsé, feront tomber les préventions et que la vie des étrangers ne sera plus en danger au pays des Lamas. Dores et déjà, un agent politique anglais, en résidence au Sikkim, délivre des passeports à destination de Gyangtsé (137 milles au sud de Lhassa) aux voyageurs qui lui agréent ; mais, pour pénétrer plus avant, il faut lautorisation du gouvernement thibétain. Ce fut un beau tapage quand, sous un déguisement, le Dr Mac Govern, durant lhiver de 1922, parvint à Lhassa, la ville sainte. Quelque dix ans plus tôt il eût été proclamé héros !

    Il ny a quun pas des Indes au Thibet, disait naguère un illustre voyageur, le Prince Henri dOrléans. Daucuns sétonneront peut-être que lAngleterre ait mis plus dun siècle à le franchir. Souhaitons quelle ne tarde pas à ouvrir à tous indistinctement, voyageurs, missionnaires ou marchands, cette porte à laquelle elle a si longtemps et si patiemment frappé.

    Lingénieur qui dirigea les travaux de la ligne télégraphique, M. Fairley, raconte que, visitant le temple principal de Lhassa, il vit, suspendue au dessus de lentrée, une cloche que laissèrent derrière eux les Pères Capucins italiens, quand ils durent, en 1745, quitter Lhassa. Sur cette cloche est gravé le premier verset de lhymne dactions de grâces : Te Deum laudamus, te Dominum confitemur.

    Quand donc cette cloche sera-t-elle rendue à sa destination primitive ? Quand donc une communauté chrétienne, répondant à son appel, pourra-t-elle célébrer les louanges du Très-Haut ?

    Te ergo qusumus, tuis famulis subveni, quos pretioso sanguine redemisti.

    FR. GORÉ,
    Miss. de Tatsienlou.


    Sources :
    CH. BELL : Tibet : Past and Present.
    LAUNAY : La Mission du Thibet
    BONIN : Le Royaume des Neiges
    WADDEL : Lhasa and its mysteries
    LANDON : Lhasa.

    1926/648-659
    648-659
    Goré
    Chine
    1926
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