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LÉglise catholique dans les pays infidèles

LÉglise catholique dans les pays infidèles 1 Si dedero somnum oculis meis, et palpebris meis dormitotionem, et requiem temporibus meis, donec inveniam locum Domino, tabernaculum Deo Jacob. Je jure de ne donner ni sommeil à mes yeux, ni répit à mes paupières, ni repos à mes tempes, avant davoir trouvé un pied-à-terre au Seigneur et dressé une tente au Dieu de Jacob. EMINENCE, 2 MESSEIGNEURS, 3 MES FRÈRES,
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    LÉglise catholique dans les pays infidèles 1


    Si dedero somnum oculis meis, et palpebris meis dormitotionem, et requiem temporibus meis, donec inveniam locum Domino, tabernaculum Deo Jacob.
    Je jure de ne donner ni sommeil à mes yeux, ni répit à mes paupières, ni repos à mes tempes, avant davoir trouvé un pied-à-terre au Seigneur et dressé une tente au Dieu de Jacob.

    EMINENCE, 2

    MESSEIGNEURS, 3

    MES FRÈRES,

    A qui de nous tous qui sommes ici ne sappliquent-elles pas ces sublimes paroles du Roi-Prophète, type du Messie, précurseur de tous les hommes apostoliques qui travaillent à étendre sur la terre le Règne de Dieu ? Elles sappliquent à vous, Eminence Révérendissime, qui depuis votre élévation au trône primatial des Gaules, avez fait vôtres les intérêts et les soucis, les espoirs et les anxiétés, les joies et les tristesses de l uvre éminemment française, et plus spécialement lyonnaise, de la Propagation de la Foi. Elles conviennent à vous, vétérans des Missions, que le devoir a rappelés en France pour les mieux servir après les années laborieuses au champ lointain. Elles sappliquent à vous, MM. les Bienfaiteurs insignes de la Propagation de la Foi, chefs et conseillers de luvre bénie qui embrasse dans sa sollicitude tous les missionnaires du monde, aidant à leurs travaux, soulageant leurs angoisses, vous dont lactivité merveilleuse a su faire face aux difficultés dune période critique entre toutes et épargner aux Missions les ruines dont elles étaient menacées. Elles sappliquent à vous, aspirants du sacerdoce, jeunes âmes éprises didéal, qui rêvez de faire régner Jésus-Christ avant tout sur la terre de France, puis, à laide de la France sur la terre entière. Elles sappliquent enfin à vous, chrétiens et chrétiennes, amis des Missions étrangères, associés des uvres qui soutiennent, et que la sainte passion dentendre parler dapostolat réunit ici en une grandiose assemblée. Oh ! Puissiez-vous tous tressaillir une fois de plus aux accents inspirés du Psalmiste et redire son serment enflammé : Non, pas une heure de répit pour moi, avant quait été dressée au Dieu de Jacob, au Dieu des Ancêtres qui mont légué la foi, la tente à laquelle il a droit sur tous les points du monde : locum Domino, tabernaculum Deo Jacob !


    1. Discours prononcé dans léglise primatiale de Lyon par Mgr de Guébriant, le 3 Mai 1922, pour la clôture du triduum du centenaire de luvre de la Propagation de la Foi.
    2. S. Em. le Cardinal Maurin, Archevêque de Lyon.
    3. Mgr Bourchany, évêque dHadrumète, auxiliaire de Lyon ; Mgr Thévenoud, Vicaire apostolique de Ouaghadougou, sacré lavant-veille à Chambéry.


    Eh bien, mes Frères, quelle est cette tente quil sagit de dresser à notre Dieu aux quatre coins de la terre ? En dautres termes, où le missionnaire en veut-il venir ? Et de fait, dores et déjà, où en est-il arrivé de son effort ? Et enfin, que lui reste-t-il à faire et comment doit-il sorienter ? Il me semble quen répondant à ces trois questions je satisferai à vos plus généreuses préoccupations des progrès de lapostolat et que je compléterai ce qui vous a été dit ces deux derniers jours tant de compétence, de chaleur et de vérité sur le Missionnaire et sur la Propagation de la Foi catholique.

    I

    Et dabord, où le Missionnaire en veut-il venir, et quelle est cette Tente quil cherche à planter partout pour son Dieu ? Mes Frères, vous compris, cest lEglise, lEglise dont le caractère divin exige tout dabord quelle soit catholique, cest-à-dire universelle : universelle dans la durée et sans solution de continuité à travers les siècles ; universelle dans létendue et présente sur tous les méridiens et sous toutes les latitudes, pour que la planète qui nous porte soit dans limmensité de la création comme un ostensoir tourné successivement vers les points de lespace et présentant à leur adoration lhostie sacro-sainte dont loffrande rend à Dieu le seul hommage digne de lui. Magnum est nomen meum in Gentibus, mon nom est grand chez les Gentils eux-mêmes, disait déjà Malachie, le dernier des prophètes de lAncien Testament, et in omni loco sacrificatur, lhommage du sacrifice monte vers moi de tous les lieux du monde, et offertur nomini meo obtatio munda, et une oblation très pure est offerte à mon nom. Vous reconnaissez à ces mots, mes Frères, le sacrifice eucharistique, seul sacrifice vraiment universel, et aussi vraiment perpétuel, puisque, grâce à la différence de lheure aux longitudes différentes, il ny a plus, depuis longtemps, dans la durée, soit du jour, soit de la nuit, une seule minute où la Messe nait été et ne soit célébrée quelque part sur la terre. Mais le sacrifice suppose le sacerdoce, et le sacerdoce émane lépiscopat. Donc hiérarchie ecclésiastique assurant à Dieu le culte dont lEucharistie est le centre et le sommet, voilà le tabernacle quil faut au Dieu de Jacob, voilà ce que leffort missionnaire tend à instituer partout.

    Y a-t-il jamais eu à cet égard une incertitude, un flottement dans les directions de lEglise ? Non, mes Frères ; mais, au long des vingt siècles des de son histoire, la propagation du Christianisme a dû sadapter des circonstances si diverses et parfois si imprévues, quon y doit distinguer plusieurs phases, dailleurs moins différenciées en réalité quen apparence, et que je crois pouvoir ramener à trois.

    Dans la première période, la plus longue, qui va des temps apostoliques au moyen-âge, la diffusion de la vérité chrétienne se fait de proche en proche en partant de quelques centres, tels que Jérusalem, Rome, Alexandrie, centres dailleurs reliés entre eux par des relations étroites que facilite, aux premiers siècles, lunité de la domination romaine. Et si lexpansion chrétienne dépasse çà et là les frontières de lEmpire, ce nest pas le fait dun essaimage lointain, cest à la manière dun trop plein qui déborde : le contact avec le gros de la chrétienté reste immédiat. Quand viennent les Barbares, ils trouvent le cadre ecclésiastique préparé et peu à peu ils y entrent, se laissant, parmi maint soubresaut, imposer le joug du Christ par la main dune mère patiente et magnanime. Mais ce développement poursuivi dans tous les sens pendant près de 600 ans se trouve, au VIIe siècle, arrêté soudain vers le Sud et vers lEst par linvasion musulmane. La croix recule devant le croissant : ses conquêtes nont plus de route ouverte que vers le Nord, et, dans cette direction, elles sétendent lentement jusquaux confins de lEurope. Cest la première phase de la propagation de la Foi : elle a duré plus de 1000 ans.

    Le Moyen-Age souvre. Dans le va-et-vient généreux des Croisades les chrétiens, qui longtemps ont cru le monde converti, perdent leurs illusions et reconnaissent toujours mieux quils sont loin, très loin, de couvrir la terre. Alors commence la série des tentatives grandioses par lesquelles ils essaient datteindre les contrées restées infidèles. Tandis que saint Dominique prépare des missionnaires pour évangéliser les Cumans et autres païens, les Franciscains sinstallent en Orient et bientôt, sous limpulsion de saint Louis, envoient des missionnaires jusquen Tartarie. Cet héroïque effort nest pas sans résultat : des chrétientés se forment dans la Chine du Nord. Un évêché est établi à Khambalik, cest-à-dire Pékin, sans que, dailleurs, il soit question de clergé indigène. Puis toute communication est coupée avec cette Église naissante : le silence se fait et, deux siècles après, on ne retrouvera plus en Chine trace de christianisme. Dans la direction opposée, celle de lOccident, cest encore lidée missionnaire qui est à la base des grandes entreprises de découverte. Christophe Colomb veut avant tout atteindre ces nations païennes, quil sait occuper une hémisphère, leur porter la Foi. Saint Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus pour prêcher partout lEvangile : les Missions lointaines ne sont pas son but exclusif, mais elles sont au premier rang des activités de son Ordre. Aussi en reçoivent-elles une impulsion extraordinaire. Les contrées récemment ouvertes à la pénétration européenne sont sillonnées par saint François Xavier et ses Frères qui déploient aux Indes, aux Moluques, au Japon, en Ethiopie, dans les deux Amériques, un zèle prodigieux et fécond. Cest la deuxième phase de la propagation de la Foi. Elle sétend sur quatre à cinq siècles. Les pays de mission ne sont plus directement reliés au centre de la Catholicité : dénormes distances les en séparent ; de vastes régions, où Mahomet règne en maître, barrent la route aux pionniers de lEvangile. On est saisi dadmiration et de respect devant les résultats quont obtenus parmi de tels obstacles ces héros de lapostolat. Des chrétientés se sont formées partout et ont jeté parfois un vif éclat, mais, trop souvent aussi, hélas ! Ont disparu sans retour. La semence évangélique a été répandue au loin. Des âmes innombrables ont été sauvées. Des saints de toutes races ont peuplé le ciel. Des pages admirables ont été écrites à la gloire de Dieu et de lEglise catholique. Mais, à lexception des pays où sest fixée par la conquête, comme aux Philippines, au Mexique, au Pérou, la domination européenne, la Tente du Dieu de Jacob na pas été définitivement plantée.

    Alors vient la troisième période, la phase moderne de la propagation de la Foi. La terre, dans sa configuration générale, est mieux connue. Lexpérience a rendu moins dangereuses les navigations au long cours. Dans les îles et sur les côtes de pays naguère inaccessibles des comptoirs, parfois des colonies, se sont établis, jalonnant, la route des marchands et des missionnaires. Les communications sont encore lentes, incertaines, risquées, avec les pays exotiques. Elles existent pourtant. Des missionnaires reviennent en Europe et font connaître les succès et les détresses, les espoirs et les craintes de lapostolat. LEglise du Japon a sombré dans le sang de ses martyrs. Celle dEthiopie, un instant ressuscitée par lhéroïsme des fils de saint Dominique, de saint François et de saint Ignace, est de nouveau couchée dans sa tombe. Mais dautres sont nées pour les remplacer. En Chine, aux Indes, au Siam, en Annam, des chrétientés florissantes se sont épanouies. Comment les préserver des mêmes catastrophes ? Comment assurer leur perpétuité ? Voilà comment se pose la question au milieu du XVIIe siècle.

    Cest alors que se fonde à Rome la Sacrée Congrégation de la Propagande et quun mouvement, parti de France et encouragé par le Saint-Siège, se donne directement pour but la fondation des clergés indigènes, et cest dans cette vue que, vers 1660, les premiers évêques des Missions-Étrangères partent pour lExtrême-Orient. Sans nul délai, ils ouvrent à Siam un Séminaire général, tandis que peu à peu leur juridiction se précise, saffermit et se délimite sous la forme des Vicariats apostoliques. Avant même la fin du XVIIe siècle, il existe six de ces Vicariats en Chine, trois en Indochine, deux aux Indes. Les prétentions surannées de la couronne du Portugal leur créent mille difficultés. Linstallation des protestants anglais ou hollandais sur les grandes routes maritimes est pour les missionnaires catholiques un obstacle et un danger de plus. Nimporte ! Luvre grandit. Des écoles cléricales, parfois de vrais séminaires fonctionnent au Siam, en Cochinchine, au Tonkin, au Setchoan, ailleurs encore. En 1724, le Séminaire de la Sainte-Famille souvre à Naples et commence à recevoir des élèves chinois. Les évêques ordonnent des prêtres, et des prêtres indigènes, chinois, indiens, annamites. Les missionnaires jésuites, franciscains, dominicains, forment aussi des religieux indigènes. On voit même un Chinois sacré évêque de Basilée et Vicaire apostolique de Nankin en 1684, et, quelques années plus tard, le Vicaire Apostolique de Cochinchine est aussi un natif du pays. Grâce à ce clergé national, les jeunes Eglises traversent les pires vicissitudes, et cest ainsi quau Setchoan, vers le milieu du XVIIIe siècle, deux ou trois prêtres chinois, et par moment un seul, en labsence de tout Européen, soutiennent pendant de longues années, malgré les persécutions, les chrétientés naissantes.

    Le principe est donc admis, le branle est donné. Mais la difficulté encore si grande des communications, la rareté extrême des missionnaires, la pénurie des ressources, la persécution à létat tantôt aigu, tantôt latent, mais continuelle, tout cela et dautres causes encore retardent lépanouissement des clergés indigènes et empêchent de leur donner une formation supérieure. Ils restent presque partout, comme en Annam et aux Philippines, à létat de clergé auxiliaire, et même, la détresse des temps, les évêques sont parfois réduits à user des dispenses de Rome, qui permettent, en cas de nécessité, dordonner des prêtres ignorant le latin et capables seulement de lire les formules du Rituel et une messeou deux du Missel.

    Cest seulement après la première moitié du XIXe siècle que satténuent les difficultés. Celle des communications est supprimée tout à coup par la navigation à vapeur. Celle de la pauvreté est résolue par luvre bénie dont nous fêtons aujourdhui le centenaire, uvre providentielle entre toutes, qui se fonde à Lyon, puis sétend progressivement à toute la France, à lEurope et au monde entier, assurant aux missionnaires le pain quotidien et mettant à leur service le secours matériel grâce auquel ils pourront bâtir des églises et des écoles, former des catéchistes et des vierges, avoir des imprimeries, des orphelinats, des hôpitaux, et surtout ouvrir des séminaires et donner aux élèves du sanctuaire une instruction plus complète. En même temps, lexpansion coloniale des nations européennes, les traités quelles font consentir bon gré malgré par les gouvernements païens, inaugurent, pour la prédication de lEvangile, une ère de liberté relative. Alors se déroule jusquà nos jours la phase contemporaine de la propagation la Foi : après avoir tenté de vous montrer où voulait en venir leffort missionnaire, cest pour moi le moment de vous dire à quel point il est aujourdhui parvenu.

    II

    Locum Domino Tabernaculum Deo Jacob ; un pied-à-terre au Seigneur, une demeure pour le Dieu de nos ancêtres et le nôtre, voilà ce ne cherche et a toujours cherché le missionnaire. Un pied-à-terre dabord, une demeure stable ensuite. Le pied-à-terre est trouvé presque partout ; mais, presque partout aussi, la demeure normale et définitive est encore à bâtir. Voilà comment, pour ma part, je comprends la position actuelle de lEglise missionnaire : elle est déjà magnifiquement développée ; elle sétend sur les trois quarts au moins des terres restées païennes ; mais elle nest encore que missionnaire, cest-à-dire envoyée, transplantée dailleurs, par conséquent dépendante dautres Eglises et gardant, sous certains aspects, quelque chose de précaire et dinachevé.

    Voyons donc tout dabord jusquà quel point elle sest développée en tant quEglise missionnaire. Ce développement, je le répète, est magnifique ; et lensemble des Missions catholiques à la surface du globe présente à quiconque est capable de lembrasser du regard un spectacle incomparable. Cest le monde entier couvert dun jalonnement de lumière, lumière de la Foi catholique qui brille partout à travers les brumes du schisme et de lhérésie, ou les ténèbres du paganisme comme les étoiles percent la nuit et redisent à toutes les du firmament la gloire de Dieu. Ce nest pas la clarté du plein jour, mais cest une illumination déjà universelle, où les points lumineux se multiplient, se rapprochent, tendent à se rejoindre et çà et là forment ce quon pourrait appeler déjà des zones éclairées. Comment se fait cette croissance ? Comme en toutes les choses de Dieu : Humilitate. Humilitate vult crescere, dit un saint Docteur, Dieu veut que son Eglise croisse humblement. En voulez-vous, mes Frères, un exemple qui me paraît typique ? Je me sens en état de vous le donner très simple et très authentique, car je lai, pour une bonne part, vécu moi-même.

    Il sagit dun pays où jai passé dix-sept ans, sans compter quatorze autres années passées dans son voisinage immédiat et en relations continuelles avec lui. Cest un dernier recoin de la Chine intérieure, là où les Provinces reculées du Setchoan et du Yunnan confinent au Thibet impénétrable. Ce district, grand comme une dizaine de départements français, sappelle le Kientchang. Il y a cent ans, on ny voyait aucune trace de christianisme. Vers 1820, deux familles chrétiennes chassées du Setchoan central par la persécution de Kiakhing, cherchant au loin quelque recoin perdu pour y pratiquer en paix leur religion, vinrent sétablir à lextrémité sud du Kientchang, près du village obscur de Hong-pou-so ; elles y vécurent vingt ans, profondément ignorées, mais fidèles à la Loi de Dieu et soucieuses de transmettre leur foi à leur postérité. En 1840, les missionnaires du Yunnan eurent connaissance de leur existence et commencèrent à les visiter à de longs intervalles. En 1860, un évêque français, chassé du Thibet les Lamas, chassé du Yunnan par les rebelles mahométans, vint demander refuge aux chrétiens de Hong-pou-so et, caché chez eux pendant sept ans, leur donna, en retour de leur hospitalité, une forte formation chrétienne grâce à laquelle ces familles, devenues riches et influentes, répandirent la foi autour delles. En 1875, il y avait déjà plus de deux cents chrétiens en plusieurs groupes différents. Alors lévêque du Setchoan méridional, prenant le Kientchang à son compte, en dépit des communications longues et dangereuses, y installa trois missionnaires. Quand jy fus envoyé moi-même, en 1893, on y comptait plus de quatre cents chrétiens, mais lautorité chinoise jalouse de voir des missionnaires étrangers prendre pied aux marches extrêmes de lempire, multiplia les obstacles sous leurs pas. En 1895, au mépris des traités, une persécution de tous points injustifiable bouleversa tous les petits établissements déjà fondés, mais ce fut un mal pour un bien. Le Gouvernement central désavoua ses agents et les missionnaires eurent dès lors au Kientchang la liberté dont jouissaient ailleurs leurs confrères. Ils en profitèrent, et, en 1900, le chiffre des chrétiens atteignait le millier. En 1910, ils étaient plus de trois mille, répartis en sept districts régulièrement administrés chacun par un missionnaire ou un prêtre chinois. Alors le Saint-Siège, détachant le Kientchang de sa mission mère et lui annexant un district contigu assez prospère, en fit Vicariat Apostolique. Un an plus tard, nouveaux bouleversements : cest la révolution qui passe. Un missionnaire, le P. Castanet, et plus de vingt chrétiens sont massacrés en haine de la religion. Mais le progrès nest pas arrêté : il continue même pendant les anxiétés et les détresses de la guerre, et en 1918, le nombre des fidèles approche des mille. Cest ainsi que deux pauvres familles, fuyant les persécuteurs, sont devenues, en moins dun siècle, une Eglise complète avec son Evêque, son petit clergé de douze missionnaires et quatre prêtres indigènes, ses quatorze districts ou quasi-paroisses, son séminaire avec trente-cinq élèves, de nombreuses écoles, quelques uvres bienfaisantes, une Sainte-Enfance organisée, et jajoute, ses petites ressources propres en voie de se constituer. Nest-ce pas très simple, mes Frères, et en même temps très touchant ? Rien dextraordinaire dans cette histoire : de la fidélité chez dhumbles chrétiens, du dévouement chez les missionnaires, un peu daumônes envoyé de France, de lesprit suite dans lorganisation progressive que dirige, contrôle et sanctionne de loin le Saint-Siège : cest tout. Or cette histoire est celle de toutes les Missions. Plus ou moins vite, à travers plus ou moins dobstacles, au prix dun effort plus ou moins dur et souvent plus ou moins sanglant, chacune delles naît dun grain de sénevé, qui germe, pousse, croît et fructifie. Elle grandit dans lhumilité, elle sorganise dans la souffrance, puis se divise et multiplie. Et le filet de Pierre sétend sur le globe, réparant ses mailles, sil le faut, mais les resserrant toujours.

    Voyez plutôt, mes Frères, et comparez. Sans parler de lEurope, ni de lAmérique, ni même du Proche Orient : en 1822, lAfrique est inévangélisée : deux ou trois évêques coloniaux dans les territoires portugais et espagnols, et cest tout. Aujourdhui quatre-vingt-deux archidiocèses, diocèses et vicariats apostoliques, avec tout un épanouissement dEglises noires, vivantes au delà de toute prévision, auréolées déjà de martyre et de sainteté, dans lOuganda, à Madagascar, au Congo, à la Côte dIvoire, ailleurs encore. En Océanie, si lon excepte les Iles Philippines, cest le néant en 1822 ; en 1922, ce sont les florissantes Eglises de lAustralie et de la Nouvelle-Zélande, et, en outre, dix-huit vicariats ou préfectures apostoliques. Aux Indes, quatre vicariats en 1822 : cent ans après, trente-quatre archidiocèses et diocèses. Au Japon, jusquen 1850, néant : depuis lors, treize vicariats ou préfectures et cent quatre-vingt mille chrétiens. En Chine, 7 Vicariats et moins de 300.000 fidèles en 1822 : aujourdhui les catholiques sont plus de deux millions et un Synode général réunirait près de soixante évêques. En Indochine, un million trois cent mille fidèles au lieu de trois cent mille, et dix-huit vicariats au lieu de quatre. Et ainsi de suite.

    Telle a été, mes Frères, au cours du siècle qui souvre à la naissance de votre uvre lyonnaise, la superbe croissance de lEglise missionnaire: combien consolante pour notre Foi ! combien probante contre ceux qui prétendent, sans y croire, que le catholicisme se meurt ! Nest-ce pas la prophétie évangélique réalisée : le Royaume des cieux est semblable au grain de sénevé, qui, plus petit dabord que les autres plantes, devient peu à peu un grand arbre où sabritent les oiseaux du ciel ?

    III

    Mais cet épanouissement nest pas laboutissement. LEglise missionnaire nest pas IEglise définitive. Et, dussent les Missions croître encore jusquà doubler, quadrupler et décupler, il y resterait encore ce je ne sais quoi de précaire et de provisoire qui sattache à tout ce qui ne vit pas dune vie propre et ne peut se passer pour exister dun apport étranger. Larbre de plein air et de pleine terre, qui saccommode du climat ambiant et qui, enraciné dans le sol, y puise les sucs dont il forme sa sève, voilà limage de lEglise sous sa forme complète et normale, celle que nous lui voyons dans les pays chrétiens et dans notre France la première. Cest à quoi plusieurs Eglises de Missions parviendront sans doute bientôt : mais il faut reconnaître que le plus grand nombre en est encore éloigné. Chez les sociétés païennes encore peu évoluées, celles de lAfrique, par exemple, il ny a pas péril en la demeure, les peuples ayant une conscience au moins confuse de leur présente infériorité. Ailleurs cest plus grave et plus pressant. Simaginer que des peuples tels que les Japonais, les Indiens et dautres encore, se croient au-dessous des Blancs, cest tomber dans une grossière illusion. Ils se sentent au moins nos égaux et veulent être traités comme tels. Et cest pourquoi si vous doublez, triplez ou décuplez cet ensemble déjà grandiose des Missions catholiques dans le monde, en le laissant indéfiniment dans son cadre missionnaire, cest-à-dire étranger, vous ne ferez que hâter lheure où une telle organisation ne sera plus tolérée, quels que soient le bon esprit des chrétiens et leur attachement à leurs Pères dans la Foi ; et elle le sera dautant moins que luvre des missionnaires sera plus vaste et plus parfaite, les Missions plus avancées. Cest donc un véritable cercle vicieux où lon risquerait de tomber si lon ne sy prenait à temps ; car, du côté des missionnaires, il coûte dautant plus de mettre une uvre en des mains moins expérimentées que cette uvre est plus développée et par là même plus compliquée. Et voilà pourquoi le passage de ladministration missionnaire à ladministration indigène est une chose très délicate que le temps, en sécoulant, rend dune part plus nécessaire et de lautre plus difficile.

    Comment donc sortir de la difficulté ? Cest ici, mes Frères, quil fait bon de se sentir catholiques et catholiques Romains. Comment surmonter la difficulté ? Simplement par la foi et par lobéissance. Roma locuta est : le Pape, responsable devant Dieu, a parlé. Sans parler de beaucoup dautres, la Lettre apostolique Maximum illud nous a dévoilé la pensée de lEglise sur lApostolat moderne et nous a dit : Il est temps ! Il est temps denvisager comme prochaine, quoique non pas immédiate, lévolution qui, par essais progressifs, plus tôt dans certains pays, plus tard et beaucoup plus tard dans dautres, substituera le cadre normal, indigène, disons, si vous voulez, national, au cadre missionnaire. Cela suppose-t-il la disparition du missionnaire ? Oh ! Que non pas ! Son rôle sera dautant plus utile que plus effacé en apparence. De nombreuses uvres, telles que surtout la direction des séminaires par exemple, devront lui rester confiées longtemps, très longtemps, je dirais presque : indéfiniment.

    Et quil sera beau ce désintéressement ecclésiastique dont ladmiration Précurseur de Jésus-Christ donna la sublime formule : Illum oportet crescere, me autem minui : Lui, il faut quil grandisse : moi, je nai quà meffacer ! Effacement de lindividu, effacement de la collectivité, de la Congrégation, pour faire place à Jésus-Christ et à son Eglise. Transition émouvante, où la Mère spirituelle, pleine de sollicitude et dindulgence, découvre anxieusement ses petits, quelle abritait jusqualors sous ses ailes, et les laisse sessayer à la marche, prête à les guider encore, à les relever sil y a lieu, à réparer les accidents inévitables, sicut aquila provocans ad volandum pullos suos et super eos volitans ! Ce spectacle, nous lavons eu dès les siècles, les plus reculés de lhistoire de lEglise, et les siècles à venir le verront souvent encore. Avec lui souvrira la dernière phase de la propagation de la Foi, la phase de laboutissement, phase qui demandera des siècles aussi bien que les autres mais à laquelle, sans doute possible, nous arrivons.

    Vous voyez donc, mes Frères, ce quil reste à faire au Missionnai et à ses auxiliaires. Parmi ces auxiliaires et dans la phase en question plus que jamais vous êtes les plus nécessaires. Car, pour diriger lévolution de ces sociétés nouvelles dont lavenir est celui du monde lui-même, pour y former des jeunesses chrétiennes, pour organiser lenseignement à tous les degrés, pour former ces clergés nouveaux et les élever à la hauteur de toutes les responsabilités, pour tout cela le sou des Associés traditionnels de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance nest plus suffisant, à moins quil ne pullule, Vous le comprenez, mes Frères, et combien plus vivement vous le sentiriez sil vous était donné de voir de vos yeux lincontestable et parfois écrasante supériorité de leffort protestant sur le nôtre en matière denseignement, de librairie, de presse, de collèges, duniversités, dhôpitaux : supériorité qui na quune seule cause, celle que vous savez. Ah ! Ne restez pas sourds à la voix du Pape. Rendez-vous compte de son anxiété et du pourquoi de lappel quil adresse à tous les catholiques du monde pour ladaptation nécessaire, urgente, de notre effort et le développement du personnel et des ressources missionnaires tandis quil en est temps encore. Aux Evêques, aux éducateurs de la jeunesse cléricale, lEglise demande que, malgré les besoins immenses des diocèses de France, les vocations à lapostolat soient facilitées et encouragées. Au Clergé elle demande de sintéresser aux questions missionnaires, de les étudier, den pénétrer limportance, den faire lune de ses propres affaires, en les discutant dans ces réunions sacerdotales que comporte la Croisade prêchée par Benoît XV, lUnion du Clergé pour Missions. Aux Fidèles enfin elle demande encore un grand effort, effort qui sera le dernier, mais qui devra être soutenu longtemps et intensifié jusquà ce quil aboutisse au but final de lapostolat, but qui est de planter pour toujours sur les terres jadis païennes la tente du Dieu de Jacob, dy fonder la demeure définitive de notre Dieu, du Dieu de saint Pothin et de saint Irénée, la sainte Eglise telle quelle existe dans nos vieux pays chrétiens, avec son cadre différencié selon la diversité des peuples, français en France, italien en Italie, américain en Amérique, et donc chinois en Chine, russe en Russie, indien aux Indes, mais toujours et partout catholique, toujours et partout identique à elle-même dans lunité de sa Foi et de sa Discipline, de ses Sacrements et de sa Hiérarchie.

    1923/4-15
    4-15
    Guébriant
    France
    1923
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