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La vie aventurière de François Caron

La vie aventurière de François Caron
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    La vie aventurière de François Caron

    Environ lan 1620 un navire de la Compagnie des Indes Néerlandaises faisait voile vers le Japon. Il avait à bord un tout jeune homme, embarqué à titre daide-cuisinier, qui se nommait François Caron. Né en Hollande de parents françois, il avait dès lenfance manifesté un goût prononcé pour les voyages et les aventures, et cest pour satisfaire à cette inclination quil sétait engagé comme marmiton. Ses débuts dans la carrière ne furent pas encourageants. Pendant la traversée il eut à subir toutes sortes de mauvais traitements de léquipage et du capitaine même. Pour y échapper il ne trouva rien de mieux que de se cacher lorsque le navire repartit et il resta à Hirado. Dans cette île, à environ 75 kilomètres au nord de Nagasaki, la Compagnie des Indes Néerlandaises avait obtenu en 1610 lautorisation dériger une factorerie, où elle faisait une rude concurrence au commerce anglais, qui, de guerre lasse, abandonna la place. Les employés de la factorerie hollandaise, frappés de lintelligence éveillée du jeune Caron, lui enseignèrent la lecture, lécriture, le calcul, dans lesquels il fit de rapides progrès. Dans le même temps il se livrait à létude de la langue japonaise, dont il acquit une connaissance qui lui permit de rendre grandement service à la factorerie. Admis au service de la Compagnie, il y obtint un avancement rapide et fut nommé successivement membre du Conseil général dadministration, puis directeur du Comptoir de Hirado.

    En 1636, il fit une première fois le voyage de Yedo et porta au Shôgun 1 Iemitsu 2 de magnifiques présents au nom de la Compagnie, entre autres un candélabre de cuivre dun travail remarquable, mesurant 5 mètres de hauteur et portant 30 branches, qui se encore aujourdhui dans le temple funéraire du Shôgun Ieyasu à Nikkô.

    1. On sait que le Shôgun, sorte de lieutenant-général de lEmpire, avait son palais à Yedo (aujourdhui. Tôkyô), tandis que lEmpereur résidait dans la vieille capitale, Miyako ou Kyôto.
    2. 3e Shôgun de la famille Tokugawa ; gouverna de 1622 à 1651.


    En récompense il obtint lélargissement de Peter Nuyts, gouverneur des établissements hollandais de Formose, depuis cinq ans enfermé dans la prison dOmura, près de Nagasaki, pour avoir retenu des bateaux japonais dans le port dAmping 1.

    Directeur de la factorerie de Hirado, Caron sappliqua à augmenter le chiffre des affaires de sa Compagnie et arriva à le doubler : la cargaison de 1640 fut de 8 millions de florins. Tout semblait donc marcher à souhait, lorsquune tempête aussi terrible quimprévue vint fondre sur le Comptoir si prospère. Le 9 décembre 1640, Caron reçut soudain la visite dun envoyé du Shôgun, accompagné des deux gouverneurs de Nagasaki, et lobjet de cette visite nétait autre que de lui enjoindre davoir à démolir au plus tôt des magasins quil avait bâtis pour suppléer à linsuffisance des anciens.

    1. Peter Nuyts, député à Yedo en 1628 par la Compagnie néerlandaîse de Batavia, avait commis limprudence de se donner comme ambassadeur du roi de Hollande. La supercherie fut découverte et lenvoyé éconduit sans ménagement aucun. Irrité, il jura de se venger de laffront quil sétait attiré lui-même. Nommée, lannée suivante, gouverneur des établissements de Formose, il trouva bientôt loccasion quil attendait. Deux bateaux japonais, appartenant à laventurier Hamada Yahei, touchèrent à Amping en se rendant en Chine. Nuyts se fit livrer les voiles, le gouvernail, lartillerie, et, sous des prétextes divers, retint les bateaux dans le port. Après une année écoulée en vaines instances pour obtenir leur liberté, les Japonais perdirent patience : Yahei, avec quelques hommes déterminés, sintroduisit dans la maison du gouverneur, lemmena prisonnier malgré la résistance des soldats qui le gardaient et ne le relâcha, après deux semaines de captivité, que moyennant une forte indemnité pour le dommage quil avait subi ; puis, non content de cette réparation, de retour au Japon il porta plainte au Shôgun. Iemitsu fit aussitôt mettre lembargo sur 9 navires hollandais alors dans les eaux japonaises, il suspendit le commerce de la factorerie de Hirado et exigea que le gouverneur de Formose lui fût livré. La Compagnie nosa pas résister et, au mois de juillet 1631, le malheureux Nuyts était remis aux autorités de Nagasaki et jeté dans la prison dOmura, où il languit durant cinq ans, jusquau jour où Caron obtint sa libération.


    Et pourquoi cet ordre rigoureux ? Les Hollandais auraient eu limprudence de graver au frontispice de ces bâtiments la date de leur érection ; non pas la date correspondant à lère japonaise alors en cours, mais la date de lère chrétienne, 1638. Dans un pays où le tout puissant Shôgun venait de promulguer urbi et orbi un édit ainsi conçu : Tant que le soleil échauffera la terre, quaucun chrétien ne soit assez hardi pour pénétrer au Japon ! Et que tous sachent bien que, fût-ce le roi dEspagne, fût-ce le Dieu même des chrétiens, sils contreviennent à cette défense, ils le paieront de leur tête ! dans un tel pays avoir laudace dinscrire une date de lère chrétienne, nétait-ce pas faire profession de ce christianisme si impérieuse interdit ? Telle serait la raison de lordre de démolition apporté de Yedo.

    Lauteur du Recueil des Voyages du Nord donne une autre version, qui semble plus plausible. Les nouveaux bâtiments élevés par Caron auraient été construits comme une véritable forteresse ; puis, les travaux terminés, il aurait écrit au gouverneur de Batavia de lui envoyer, en même temps que la cargaison annuelle, des tonneaux qui, au lieu dépices, contiendraient de la poudre et des mousquets. Lenvoi fut effectué, mais au débarquement un des tonneaux se brisa et laissa apparaître son contenu. Cette découverte suffisait largement à justifier la défiance du gouvernement de Yedo et la décision qui sensuivit.

    Quoiquil en soit, du reste, des motifs, lordre était formel : Tout ce qua ordonné Sa Majesté sera exécuté à la lettre et sans retard, répondit simplement Caron, et le jour même les démolitions étaient commencées. Bientôt de ces magasins élevés à grands frais il ne resta que des décombres. De plus, défense absolue fut faite aux Hollandais de célébrer le dimanche, de tuer du bétail, de porter des armes, etc. Et tout fut accepté, et tout fut exécuté ponctuellement.

    Cependant les exigences dun côté, les humiliations de lautre, ne devaient pas se borner là. Le Shôgun, qui venait de faire mettre à mort les 60 membres de lambassade envoyée de Macao, avait rompu toute relation avec le Portugal ; les marchands de cette nationalité, confinés dans lîlot artificiel de Deshima, ménagé à cet effet dans le port de Nagasaki, avaient été expulsés. La place devenait libre : elle fut assignée aux Hollandais, qui durent abandonner Hirado et se virent enfermés dans cette véritable prison de Deshima, où ils devaient, pendant plus de 200 ans, être soumis à une surveillance et à des vexations quil eût été honorable de subir pour une cause plus noble que lauri sacra fames.

    Le transfert du Comptoir de Hirado à Deshima eut lieu au mois de mai 1641. Caron neut pas à supporter cette humiliation. Sa Compagnie, comprenant quil avait perdu toute influence au Japon, venait de le relever de sa charge et de le rappeler à Batavia. Après quelques années dans cette ville, nous le trouvons en 1644 dans lîle de Ceylan. Mais, mécontent du poste qui lui est attribué et estimant que la Compagnie hollandaise ne récompense pas comme elle le devrait les services quil lui a rendus, il donne sa démission et va orienter sa vie dun autre côté, toujours en quête daventures.

    A cette époque, au milieu du XVIIe siècle, alors que Portugais, Hollandais, Anglais, se livraient une concurrence acharnée pour le développement de leurs entreprises commerciales en Extrême-Orient, on ny avait presque jamais vu le pavillon français. En 1604, Henri IV avait bien décrété la fondation dune première Compagnie des Indes, mais le manque de fonds et la division parmi les directeurs nommés en empêchèrent le fonctionnement. Relevés par Louis XIII en 1615, la Compagnie envoya dans les Indes 2 navires en 1616 et 3 en 1619 ; puis on ne parle plus de rien jusquen 1642. A cette époque Richelieu accorde à cette seule Compagnie le droit de faire le commerce avec les Indes : un navire est envoyé, mais il sarrête à Madagascar.

    Enfin Colbert vint. Daprès les plans dressés par lui, un édit de Louis XIV, du mois daoût 1664, créait la Compagnie royale des Indes Orientales, à laquelle était accordé le privilège du commerce depuis le Cap de Bonne-Espérance jusquà la Chine et au Japon.

    Dès lannée suivante, 4 navires, partis de France le 7 mars, arrivaient à Madagascar le 10 juillet et une colonie sinstallait dans lîle.

    Au début de 1667 une nouvelle expédition sorganisait, et celui que Colbert mit à sa tête, avec le titre de Directeur général du Commerce français dans les Indes, avait nom François Caron. Cétait le transfuge de la Compagnie hollandaise, qui était venu offrir ses services à la France et qui avait réussi à les faire agréer. Pendant vingt ans il avait adressé en haut lieu rapports sur rapports, pétitions sur pétitions ; mais ce nest que lorsquil se rencontra avec un ministre que neffrayaient pas les entreprises lointaines quil trouva lappui et les encouragements nécessaires à la réalisation de ses plans. Les conversations que Colbert eut avec Caron, les rapports quil reçut de lui, lui donnèrent à penser que 20 années de séjour au Japon, la connaissance de la langue et des usages du pays, le désignaient naturellement pour la difficile mission dentamer des relations commerciales avec ses îles si jalousement fermées. Car il semble bien que ce fût là le but final de la mission confiée à Caron. Colbert nignorait pas que la question religieuse serait le grand obstacle à la conclusion dun traité quelconque avec le Shôgun, ennemi irréductible du catholicisme. Aussi le Ministre de Sa Majesté. Très Chrétienne donne-t-il à son envoyé des instructions quon pourrait croire datées de deux siècles et demi plus tard : Vous ferez entendre, y est-il dit, à lEmpereur du Japon ou à ses ministres que encore que le Roy de France professe la religion catholique, il y a une partie de ses sujets qui suivent celle des Hollandais et que, si Sa Majesté Japonaise le désirait, on ne lui enverrait Jamais que de ceux-ci. Les autres difficultés possibles étaient prévues et résolues avec la même prudente circonspection.

    Mais ces instructions étaient destinées à rester lettre morte : Caron ne devait jamais revoir le Japon.

    Avant de partir pour lExtrême-Orient il avait obtenu, en 1665, des lettres de naturalisation comme descendant dune famille dorigine française, quon trouva illustrée dès le règne de Charles V en la personne de Christian Caron, à qui ce roi permit de porter dans armes une bande dazur semée de 3 fleurs de lis et de 4 deniers.

    Embarqué au commencement de 1667, le nouveau Directeur du Commerce des Indes arriva sans encombre à Madagascar. Là il trouva dans un état déplorable létablissement français fondé quelques années auparavant ; mais, ne voyant pas le moyen de travailler avec chance de succès à son relèvement, il résolut de poursuivre son voyage plutôt que de gaspiller là inutilement les ressources dont il disposait. Peut-être regretta-t-il plus tard de sêtre ainsi désintéressé de cette colonie naissante, car en 1672 les indigènes massacrèrent une partie des Français et ceux qui échappèrent à la mort durent se réfugier à Bourbon (île Maurice).

    Au mois de décembre 1667 Caron arrivait à Cochin ; un mois après il était à Surate, où il établit le premier comptoir français dans lInde.

    Il se mit à luvre aussitôt. Il avait comme collaborateurs, sous le titre de marchands, 4 Hollandais et 4 Français, que Colbert lui avait associés à la condition que les Français, selon leur grade, auraient le pas sur les étrangers. Il en résulta des rivalités fâcheuses et nuisibles à lentreprise. Parmi les Français se trouvait un nommé Carré, qui fut envoyé à Bassora pour le commerce de la Compagnie : il y arriva au moment même où les Turcs enlevaient cette ville aux Arabes et dut revenir à Surate. Il fut alors député auprès du roi de Golconde et obtint de lui pour la Compagnie la liberté de faire le commerce dans ses états avec exemption de tout droit, tant à lentrée quà la sortie, ainsi que lautorisation de construire une factorerie à Masulipatam. On ne pouvait espérer succès plus complet ; mais ce succès même porta ombrage à Caron, qui, jaloux de son collègue, le tint désormais à lécart et chercha à le perdre dans lesprit de Colbert. Carré cependant sut se défendre : il fit parvenir au ministre un rapport très détaillé de ses négociations fut déclaré innocent des accusations qui avaient été portées contre lui ; mais ces procédés ne firent quaccroître son antipathie pour Caron, quil appelait toujours le Hollandais, et il semble quil ait reçu mission de surveiller son chef, en qui Colbert navait pas une confiance absolue.

    Toujours en quête daventures, Caron ne pouvait se résigner à demeurer tranquillement à Surate ; il combinait de vastes desseins. Dans ses rapports il représentait au ministre que, pour sétablir solidement dans la contrée, il fallait choisir une place dont on fût le maître incontesté, hors de latteinte des indigènes du continent, toujours prêts à la révolte et au brigandage. Reprenant une idée dAlbuquerque, il conseillait loccupation dune île et suggérait de semparer des côtes de Ceylan, alors occupées par les Hollandais, faisaient ressortir les avantages commerciaux que la France retirerait de cette entreprise et affirmant que le roi de Kandy, sondé à ce sujet, avait promis son concours.

    Colbert se laissa convaincre et prépara une nouvelle expédition. En 1669, Jacob Blanquet de La Haye, colonel du régiment de La Fère et gouverneur de Saint-Venant, était nommé gouverneur et lieutenant-général pour le Roy en lîle Dauphine (Madagascar) et dans toutes les Indes et recevait le commandement de la flotte la plus puissante que la France ait jamais envoyée en Extrême-Orient. Parti de Brest le 30 mars 1670, il arrivait le 24 octobre à Madagascar, où il resta six mois ; puis il se rendit à lîle Bourbon, dont il prit possession au nom du roi, et de là à Surate, où il débanquait le 27 août 1671. Il avait mission de fonder des établissements français à Ceylan, à Banka (dépendance de Sumatra) et ailleurs encore.

    Il était chargé aussi de remettre à Caron, en récompense de ses services, les insignes de lOrdre de Saint-Michel, faveur dautant plus extraordinaire que Caron était protestant.

    Au moment où de La Haye arrivait à Surate, le Directeur ne sy trouvait pas : il était parti pour Java, où il établissait le comptoir de Bantam. Il fallut attendre son retour.

    Sur les entrefaites, cest-à-dire moins de deux mois après le gouverneur, Mgr Pallu débarquait à son tour à Surate. Parti de France au mois de mai 1670, il narriva quun an plus tard, après un voyage des plus pénibles, à lîle de Madagascar. Là il avait recueilli sur Caron, qui y avait séjourné en se rendant aux Indes, des renseignements plutôt défavorables. Il écrivait de Fort-Dauphin aux Directeurs de la Compagnie des Indes Orientales : Je ne sçai que dire et que juger de M. Caron, veu les rapports quon en faicts. Il me semble quil y en a suffisamment pour rendre sa conduite suspecte et pour vous obliger à le faire observer et à ne permettre pas quil aye tout seul le signet de vos affaires et le pouvoir absoleu de décider et résoudre toutes choses. Quand je serai à Surate, je vous promets que, sans me commettre et sans prendre party ny dun costé ny de lautre, je feré touttes les diligences possibles pour descouvrir la vérité et que je vous feré de suitte un fidele rapport de tout ce que jauré conneu et de tout ce qui me semblera le meilleur et le plus advantageux pour vostre service. (5 août 1671).

    Il y a lieu de penser que les renseignements obtenus à Surate ne furent pas à lavantage du Directeur ; car M. de La Haye ayant invité Mgr Pallu à célébrer la messe à la cérémonie de la remise de lOrdre de Saint-Michel au nouveau titulaire, lévêque crut devoir refuser : Je nai pas cru, écrit-il au Gouverneur, vous devoir importuner des motifs qui mempeschent dy dire la sainte Messe. La vérité est que jeusse bien voulu me surmonter moy-mesme en cette rencontre pour lui donner cette satisfaction, mais tant plus jay voulu considerer et approfondir de prez cette action, jay mieux connu que je ne pouvois ny ne devois y prendre aucune part. (22 décembre 1671).

    Quelles pouvaient être les raisons de cette abstention ? Mgr Pallu y fait allusion dans une lettre adressée à Colbert quelques jours après. Parlant de labbé Sevin, quil envoie en Europe pour les affaires des missions, il dit : Si le Roy linterroge des affaires des Indes, il est assez avisé pour ne luy point faire connoistre les desordres quil a pu remarquer dans les affaires de la Compagnie, aussi bien que dans lescadre, non plus que les sujets de plaintes quon prétend avoir de la conduite de M. Carron. (2 janvier 1672).

    Un autre passage de la même lettre jette quelque lumière sur la question. Il seroit fort à desirer que MM. les Directeurs de Chambre generalle nenvoyassent plus aucun officier dans les Indes pour y demeurer, qui ne fust bon catholique. Ce meslange porte bien des obstacles à lhonneur de la nation, au progrez de la foy et au bien mesme de la Compagnie ; quand il ny aurait que pour le secret de ses affaires, qui asseurement periclite beaucoup par lalliance et le commerce que porte avec soy la conformité de religion entre les sujets du Roy et de la Compagnie qui sont calvinistes, et les Anglais et les Hollandais, quil faut par necéssité quils frequentent pour faire les actes.

    Ces derniers mots permettent de supposer que Caron navait pas rompu toutes relations avec ses coreligionnaires et quil ne servait pas uniquement les intérêts de la France et de la Compagnie des Indes.

    Cependant de La Haye se préparait aux opérations que comportaient les instructions quil avait reçues. Après avoir longé la côte de Malabar, il partit pour Ceylan avec toute sa flotte. Il essaya dabord de semparer de Pointe-de-Galle ; mais, ayant échoué devant cette place, il se porta sur Trincomali, dont il se rendit maître. Il soccupait à aménager et à fortifier cette position, lorsque fut signalée lapproche de la flotte hollandaise. Nosant pas engager le combat, il se retira, laissant à Trincomali une petite garnison, qui, une courageuse défense, dut capituler, et la ville retomba aux mains des Hollandais.

    Déçu de ce côté, de La Haye, remontant vers la côte de Coromandel, se porta sur San-Thomé (Myliapour ou Madras) ; mal accueilli par le gouverneur more, il attaqua la ville et sen rendit maître (25 juillet 1672). Il reçut à cette occasion les félicitations de Mgr Pallu, qui, mettant toujours au premier rang les intérêts de la religion, lui écrivait, le 29 septembre 1672 : Je vous exhorte quen mesnageant les interests du Roy et de la Compagnie, comme vous faites partout avec un très grand soin, vous ayez toujours plus desgards à ceux de Dieu et de la religion, dont les premiers ont une telle dependence quils ne subsisteront jamais si ceux-cy ne sont bien establis et puissamment secourus, particullierement dans San-Thomé et dans touttes ses dependences. Si cette place demeure assujetie aux François, aussi bien pour le spirituel comme pour le temporel, elle fournira infailliblement des moyens très avantageux pour la reparation de la religion chrestienne dans les Indes, qui est decheue presque partout, et pour son accroissement.

    Ces prévisions du zélé prélat ne devaient pas se réaliser. Deux ans plus tard, bloqué dans San-Thomé par les Mores du roi de Golconde aidés des Hollandais, de La Haye conclut une capitulation honorable, puis il revint en France, où il fut tué dans un combat en Lorraine (1677).

    Mais revenons à Caron. Il avait comme associé François Martin, arrivé aux Indes avec lescadre française. Celui-ci se mit en relation avec Cercam Soudy, représentant du roi de Viziapour et gouverneur de la ville de Valegondaporou, et obtint de lui la cession dun territoire sur la côte de Coromandel afin dy establir la nation : ce fut lorigine de la ville de Pondichéry, dont François Martin est regardé comme le fondateur (1673).

    Comme on la vu plus haut, Caron avait établi un comptoir de la Compagnie des Indes à Bantam, dans lîle de Java. Mgr Pallu, qui, en 1672, passa plusieurs mois dans ce pont, se rendit compte quune procure installée là pourrait rendre de grands services aux missionnaires de lInde et de lIndochine. Dun autre côté, les employés français du nouveau comptoir, qui avaient rendeu touttes sortes de bons offices à lévêque missionnaire, lui demandaient instamment de leur laisser un prêtre qui serait leur aumônier. Mgr Pallu désigna M. Gayme pour remplir cette double fonction, quil exerça pendant 4 années, après lesquelles il fut nommé procureur général à Juthia. Il ne fut pas remplacé à Bantam. On sait que, chargé daccompagner en France lambassade siamoise de 1680, il périt dans le naufrage du Soleil dOrient, qui le portait.

    Cependant la nouvelle des revers subis à Trincomali, à San-Thomé, était arrivée en France. Comme toujours en pareil cas on en fit retomber la responsabilité sur Caron, qui avait été linstigateur de lentreprise. Les nombreux ennemis quil sétait attirés par son esprit dominateur et son caractère impérieux avaient fait parvenir à Paris des plaintes contre lui. Les Directeurs de la Compagnie lui reprochaient son avarice et le souci exagéré de ses propres intérêts. On laccusait même dentretenir des relations clandestines avec les Hollandais et leur Compagnie des Grandes Indes. Son rappel fut décidé ; mais, soit quon ne voulût pas prononcer sans lavoir entendu, soit plutôt quon craignît quil ne trouvât le moyen de se soustraire à un ordre de révocation, on donna pour prétexte à ce rappel le désir quavait le roi de le consulter sur de nouvelles entreprises. Il obéit sans défiance et sembarqua, avec toute sa fortune, qui, paraît-il, nétait pas modique, sur un bateau affrété par lui. Il avait déjà passé le détroit de Gibraltar et approchait de Marseille lorsquil apprit, par un bâtiment français quil rencontra, que la Cour était mal disposée à son endroit et que cétait là la raison de son rappel. A cette nouvelle il fait virer de bord et mettre le cap sur Lisbonne. A lembouchure du Tage le vaisseau donna contre un écueil et sombra en quelques instants. Un de ses fils, quil ramenait avec lui, parvint à se sauver, mais le malheureux Caron fut englouti avec toutes les richesses quil apportait de lInde (1674).

    Ainsi finit la carrière de cet aventurier.
    1927/166-175
    166-175
    Anonyme
    France
    1927
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