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La source jaune

La source jaune Séminaire St. Pierre de Hoàng Nguyên Mission de Hanoï-Tonkin I Des origines à la clôture officielle des persécutions.
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    La source jaune
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    Séminaire St. Pierre de Hoàng Nguyên
    Mission de Hanoï-Tonkin

    I
    Des origines à la clôture officielle des persécutions.


    La Source Jaune, vieux nom, vieux souvenir dun passé relativement récent mais qui, dans nos temps modernes où tout évolue si vite, prend presque figure dancêtre, au point que son histoire commence à sestomper dans les brumes dun autre âge. La Source Jaune, nous ne le prononçons presque plus, ce nom du Séminaire qui eut ses heures de gloire, et bien peu le connaissent encore, même parmi les missionnaires déjà nombreux qui vinrent y faire leurs premières armes. Sil continue toujours à faire vibrer le cur de quelques vétérans de lapostolat, au cur des jeunes il ne fait plus chanter aucun souvenir.

    Placé par mes Supérieurs à la tête de notre Petit Séminaire, il ma paru utile de faire revivre ce passé qui ne mérite pas un pareil oubli. Depuis quelque temps dailleurs, les séminaires des pays de Mission sont à lordre du jour et, comme le St-Siège vient dattirer tout spécialement lattention de la chrétienté sur la formation des clergés indigènes, daucuns pourraient croire que nous commençons seulement à exister. Un des représentants les plus qualifiés de lapostolat, Mgr de Guébriant a pu écrire : On croit tant est grande, chez les catholiques eux-mêmes, lignorance des Missions que les clergés indigènes dont on parle tant aujourdhui, sont nés dune initiative récente et imprévue des derniers Souverains Pontifes. Comme si la création de ces clergés nétait pas depuis des siècles la grande préoccupation des missionnaires en général, et en particulier lidée même doù est sortie au XVIIe siècle la Société des Missions-Étrangères.

    On ne saurait mieux dire ; aussi bien nont-ils, pas attendu notre époque pour fonder des séminaires, les Retord, les Puginier, et, pour remonter jusquà nos Vicaires Apostoliques les plus anciens, les de Bourges et les Deydier. Il y a quelque 300 ans, le Père Deydier cachait, dans de vieilles barques, sur les eaux boueuses du Fleuve Rouge, les jeunes espoirs de la Mission du Tonkin. Et je ne sais si dans beaucoup de diocèses dEurope, lobéissance aux prescriptions du Concile de Trente sur lérection des séminaires fut si entière, si prompte et si méritoire.

    Oui, mais quels séminaires, dira-t-on ? Des barques, des paillotes. Et quelles études ? Quels séminaires ? quelles études ? Mais des séminaires de confesseurs de la foi, des études qui conduisaient jusquau martyre. Mais alors pourquoi ces séminaires nont-ils pas eu la belle floraison quune telle semence pouvait faire espérer ? Oui, pourquoi ? Relisez donc un peu lhistoire trop ignorée des Missions dExtrême-Orient au cours du XIXe siècle, et la réponse viendra delle-même sur vos lèvres. Cest une belle histoire, digne de la France, digne des Missions et jose dire, digne de lEglise Catholique. Il ny a pas cinquante ans que lEglise Annamite, pour ne parler que delle, sortait à peine des catacombes. Il ny a pas cinquante ans que le sang de nos aînés empourprait encore le sol que nous foulons. Massacres, incendies, ruines. Et on repartait pour de nouveaux espoirs, pour de nouveaux labeurs. Jusquà ce quenfin pourquoi ne pas le dire ? la paix française permît un travail plus sûr, un plus constant effort.

    Et cette paix, nos anciens ne lavaient pas attendue pour tenter de reprendre après chaque tourmente, luvre essentielle de tout apostolat. Dès quune accalmie le permettait, on voyait se blottir, à labri des grandes haies de bambous, les restes des séminaristes dispersés, et quelques vétérans, portant souvent la trace encore sanglante de la cangue ou du rotin, sefforçaient dinculquer à ces fils ou frères de martyrs, les rudiments de la langue latine. La protection inespérée du gouverneur de Namdinh avait un moment permis à Mgr Retord dinstaller la majeure partie du petit séminaire dans le village de Vinh-Tri. Cette protection ne dura guère. Et quand le protecteur de la veille se fut, le lendemain, changé en sanglant persécuteur, le vaillant Evêque avait déjà fait choix dune autre région, plus propice, croyait-il, à la formation de ses jeunes lévites. Ce fut lorigine de notre séminaire actuel.

    Dans le sud de la province de Hanoï et borné à lest par le Fleuve Rouge, se trouvait le district de la Source Jaune ; dirigé dabord par le Père Castex et en suite par le Bx. Théophane Vénard, Hoàng-Nguyên (source jaune) était son centre. Pays de plaine et de rizières profondes, son sol ne fut un peu surélevé que plus tard, lorsque le fleuve ayant rompu ses digues, des alluvions sentassèrent dans les bas-fonds et permirent dalterner la culture de la canne à sucre avec celle des vertes rizières. De nombreux arroyos sillonnaient la région, rendant possible une fuite rapide vers les montagnes qui, par les beaux soirs dété, se découpaient très nettes sur lor du couchant. Ce district semblait bien se prêter aux desseins du grand Evêque ; perdu dans la brousse, loin des grandes voies de communication, il offrait encore le précieux avantage de nombreuses chrétientés. Une visite domiciliaire était-elle annoncée ? Aussitôt professeurs et élèves séclipsaient, comme par enchantement ; ils allaient tout simplement grossir de quelques unités les membres déjà nombreux des familles chrétiennes du voisinage. Donc une certaine sécurité, bien relative sans doute. Mais vers 1850 on nétait pas difficile au Tonkin.

    Dailleurs on avait déjà tenté de timides essais dans les environs et il semble bien que dès 1831, Mgr Havard avait établi un embryon de séminaire à Ngoc Lau, paroisse de Kesô, située au nord de Hoàng-Nguyên. Pourquoi laissa-t-on ce village pour Hoàng Nguyên, je lignore ; il est pourtant probable quune des raisons qui détermina le choix de Mgr Retord fut létat florissant du district de la Source Jaune, plusieurs des villages qui le formaient étant entièrement chrétiens.

    Le siège du séminaire ne fut pourtant pas fixé de suite à Hoàng-Nguyên. Sur les indications du Père Linh, curé de Bai Vàng, linstallation se fit au hameau de Dông Tu. Installation fort précaire, puisque les élèves peu nombreux furent dispersés chez les chrétiens de lendroit. Forcément les études sen ressentaient, aussi le Père Linh jeta-t-il les yeux sur une autre chrétienté de sa paroisse pour y établir dans de meilleures conditions nos jeunes latinistes. Ce fut sur Hoàng-Nguyên que se porta le choix du zélé pasteur. En quelle année exactement ? Je ne saurais le dire, mais une lettre du Père Six, ancien curé de Phat-Diêm, ancien vice-roi du Tonkin, permet de placer cette date aux environs de 1845.

    Le séminaire ne comportait que deux classes, et le chinois y était plus en honneur que le latin car, est-il besoin de le dire ? à une époque aussi troublée, tous les professeurs étaient annamites. Prêtres, comme les Pères Ich et Trung, catéchistes comme Ngoi et At, ce sont nos aînés. Saluons-les bien bas, car en des temps difficiles ils ont maintenu la tradition et transmis à leurs successeurs de grands exemples dabnégation et de dévoûment. Directeur et conseiller de ces professeurs, le Père Castex, chef du district de la Source Jaune, était-il vraiment Supérieur du Séminaire ? Il est bien difficile délucider ce point de notre histoire et je crois plus prudent de réserver le titre de premier Supérieur au futur Mgr Theurel, le grand ami de Théophane Vénard.

    Cétait un homme comme il ne sen rencontre guère, doué de tous les dons de la nature et de la grâce. Sympathique au point que lon disait de lui quil volait le cur de ceux qui lapprochaient, il maniait en outre la difficile langue annamite avec une élégance qui ravissait les lettrés eux-mêmes. En de si bonnes mains, le séminaire ne pouvait que prospérer. Le terrain sagrandit, des paillotes sélevèrent et, dès 1856, quatre classes devenaient trop petites pour abriter les nombreux jeunes gens venus se former à si bonne école. Cela ne pouvait durer et le diable se promit bien dy mettre le holà.

    Les temps étaient sombres. Tu-Duc régnait sur tout lempire dAnnam et on sait de quel prix sanglant il fit payer aux missionnaires le droit de planter la Croix sur cette terre du Tonkin. Mais le Père Theurel ne sépouvantait pas pour si peu ; développant toujours le cycle des études, donnant tous ses soins à la formation de ses enfants, il allait joyeusement de lavant. Un secours précieux lui était arrivé : son ami le plus cher, Théophane Vénard venait de succéder au Père Castex dans la direction du district de la Source Jaune. Et si notre séminaire na pas lhonneur de pouvoir compter lhéroïque Martyr parmi ses anciens professeurs, il est cependant fier de lui avoir donné souvent lhospitalité. La pauvre paillote qui lui servait de demeure, occupait lemplacement actuel de lOratoire de la Ste-Vierge. Que de fois nos vieux ombrages ont dû retentir des échos de leurs joyeux et fervents entretiens. Ils allaient être singulièrement troublés.

    Cétait en 1858, un soir de Juin, un de ces soirs où la chaleur vous accable, où même les plus robustes ont peine à respirer lair embrasé qui brûle les poumons. Une rumeur parvint jusquau séminaire, et y jeta un profond émoi : les troupes mandarinales étaient en route pour bloquer et raser la communauté. Je ne retracerai pas ici les lamentables scènes qui se déroulèrent dans cette matinée du 11 Juin, le Chanoine Trochu la fait de main de maître, dans son beau livre sur Théophane Vénard. Quil me suffise de rappeler un des plus beaux titres de gloire de notre vieille maison : ladmirable conduite de nos séminaristes ; une dizaine dentre eux furent pris, pas un ne faiblit. Sous la cangue et la chaîne, sous le rotin et les tenailles ils confessèrent magnifiquement leur foi. Et ce sont eux qui se permirent à ladresse des mandarins une gaminerie sublime. Comme ceux-ci, par manière de jeu, leur avaient ordonné de réciter leurs prières, nos élèves se mirent à chanter les Litanies des Saints et par trois fois reprirent linvocation : Nous vous prions Pour le Roi et les Mandarins, Seigneur, délivrez-les de tout mal ! Lexil fut le prix de leur constance et leur fervente conduite y montra encore lexcellence de la formation quils avaient reçue.

    Après un tel orage, que restait-il du séminaire de la Source Jaune ? Rien, sinon des cendres que le vent du soir dispersait peu à peu dans limmensité de la rizière. Le séminaire avait tout perdu, même son Supérieur. Mgr Jeantet se sentant à bout de forces, venait en effet de nommer et sacrer le Père Theurel évêque dAcanthe, suivant les pouvoirs reçus du St-Siège. Le nouvel élu avait 29 ans et on se souvient encore de cette cérémonie fameuse où deux prêtres annamites servaient dassistants, alors que le nouvel évêque sans bas et sans gants tenait en guise de crosse un bâton de bambou habillé de papier doré. Cétait le 6 Mars 1859.


    II
    De la paix religieuse aux massacres de 1884-1886.

    Pourtant le séminaire de Hoàng Nguyên ne devait pas mourir. Son ancien Supérieur se préoccupait plus que jamais de ressusciter cette pépinière de catéchistes et de prêtres dont il avait tant besoin. Mais une certaine défiance lui restait contre le village de Hoàng Nguyên. Le village était tout chrétien sans doute et les gens tout dévoués, mais aucune tête, aucun notable influent némergeait de ce groupe un peu amorphe. Monseigneur aurait voulu des hommes mieux trempés pour les luttes qui sannonçaient toujours, dans un avenir bien incertain. Certes, Tu-Duc venait daccorder, au moins en paroles, le libre exercice du culte, mais le nouvel évêque dAcanthe savait ce que valaient en réalité de telles promesses.

    En 1863, ce ne fut donc pas Hoàng Nguyên qui vit dabord revivre le séminaire, mais Chàm-Ha, paroisse du même district en bordure du Fleuve Rouge, et Mgr Theurel chargea le Père Saiget dy réorganiser les études. On revécut les temps héroïques du début ; Ly Dô, fervent chrétien et notable influent, installa chez lui ce qui restait des anciens élèves. Tant bien que mal on sorganisa et les cours reprirent peu à peu, mais on se trouvait mal à laise sur un emplacement trop exigu ; aussi lEvêque du Tonkin, revenu de ses préventions, reprit-il le projet dinstallation à Hoàng Nguyên. A vrai dire, ce projet navait jamais été complètement abandonné puisque, sur lordre du Père Saiget, un vieux catéchiste, nommé Bô Thu, avait déjà entrepris la construction de quelques misérables cases. La décision de lEvêque galvanisa les ouvriers qui, en loccurrence, nétaient autres que nos vaillants séminaristes, et la moitié dentre eux vint prêter son concours à la restauration définitive du séminaire. Des achats opportuns agrandirent le terrain et, autour de la chapelle et de la maison du Supérieur, se dressèrent petit à petit six classes formant un quadrilatère plus ou moins régulier. Pour lépoque cétait un palais, et on raconte que Mgr Theurel, étant venu constater le résultat de tant defforts, manifesta quelque étonnement de voir le Supérieur occuper un si beau logement. Cette maison existe encore, ce nest quune pauvre case annamite, mais elle empruntait à lère des persécutions à peine close, je ne sais quel air de confort inouï jusqualors.

    Quand, vers 1865, tout fut presque terminé, les élèves vinrent prendre possession de leur nouveau domicile et les cours recommencèrent sous la paternelle autorité du bon Père Saiget. Bon, il létait presque jusquà la faiblesse, racontent les anciens, mais comme on laimait ! Il appartenait à la vieille école des missionnaires, qui avaient tant pâti, tant souffert, aux temps des persécutions, quils ne savaient plus quaimer et pardonner. Nous avons de lui une grammaire latine, un lexique, et il avait aussi commencé une explication complète du catéchisme. Sous sa douce direction le séminaire prenait de lallure et, si les élèves prêtaient encore leur concours aux travaux de terrassement, cétait au moment des récréations, aux jours de congé, pour soulager la Mission qui narrivait pas à faire face à tant de dépenses. Il y avait tant dautres ruines à relever, tant dautres misères à soulager !

    Le supériorat du Père Saiget dura jusquen 1868. Cette année, la dernière de son pèlerinage terrestre, fut marquée par un événement sensationnel : le sacre de Mgr Puginier. La cérémonie eut lieu le 26 Janvier, dans la chapelle du séminaire, et elle revêtit une telle solennité quelle fait époque dans les fastes de notre histoire. Ecoutons Mgr Theurel la raconter lui-même avec verve, avec humour : Jai choisi les premiers jours de lan annamite, pendant lesquels tout le monde étant en liesse, notre fête à nous devait être moins remarquée. Toutefois, je fis prévenir les mandarins que nous aurions une réunion considérable mais purement religieuse, quils voulussent bien ne pas sen préoccuper. Sur ce, je convoquai tous les confrères du Tonkin Occidental et jenvoyai des invitations dans les trois autres Vicariats. Trois Evêques, 18 missionnaires, 28 prêtres indigènes, 500 catéchistes ou séminaristes, des milliers de chrétiens répondirent à cet appel. Ce fut une assemblée magnifique, telle quon nen avait jamais vu de pareille dans aucun séminaire du pays dAnnam ; aussi lardent lutteur de conclure : Ce fut à ravir. A côté de la fête religieuse, les élèves firent les frais de réjouissances très variées : jeux, musique, feux dartifice. Les mandarins ne nous inquiétèrent pas, en sorte quil ne nous resta rien à désirer. Ainsi fut déversé sur le sacre de Mgr Puginier, évêque de Mauricastre, mon Coadjuteur, toute la solennité quon avait économisée sur le mien, neuf ans auparavant.

    La maison qui venait de voir célébrer de si belles fêtes et commencer lannée dans lallégresse, allait bientôt être plongée dans le deuil et finir lannée dans les larmes. Au mois daoût, une violente dysenterie emportait le Père Saiget et, en novembre de la même année, la Mission perdait son chef et le séminaire son premier supérieur ; Mgr Theurel était monté au ciel rejoindre les vieux compagnons de ses luttes apostoliques.

    La Source Jaune ne restait pourtant pas sans tête, car depuis 1867, le Père Lesserteur était venu prêter son concours très apprécié à la formation des séminaristes. En 1868 il prit donc dune main ferme la direction du collège et, soutenu par le dévouement compétent des Pères Beaujean et Fautrat, il lança hardiment ses dirigés dans les sentiers ardus de la science et de la vertu. Le nouveau supérieur était un homme dautorité, dinitiative et de beaucoup dentrain, ces qualités le servirent dans tous les domaines où devait se porter son activité. Il améliora les bâtiments du Séminaire, creusa un canal qui permit damener les barques jusque dans lintérieur de létablissement. Au point de vue intellectuel il donna une vive impulsion aux études et cest de cette époque que datent la plupart de nos dictionnaires et quelques-uns de nos manuels. La piété fut loin dêtre oubliée, car cet homme dune foi vive et profonde naurait pas toléré quelle fût en baisse dans une maison dont il avait la charge.

    Le supériorat du Père Lesserteur ne dura que deux ans, il laissa une forte empreinte, reconnaissable longtemps après, à la tenue de ses anciens élèves. Le Père Beaujean neut quà marcher sur les traces de celui dont il avait été le collaborateur dévoué, mais sa santé nétait pas à la hauteur de ses désirs. Des douleurs rhumatismales le faisant cruellement souffrir, il crut bon de les traiter par des bains de sable et de soleil. Hélas ! les plages du Tonkin ne se prêtent pas, surtout au mois daoût, à des exercices de ce genre ; le soleil y est bien trop violent et le Père, au lieu dy trouver un soulagement à ses maux, les vit se compliquer dune congestion causée par la chaleur. Il mourut à Cua-Bang au mois de Septembre 1872.

    Mgr Puginier choisit alors son Provicaire, le Père Cosserat, pour présider aux destinées de la Source Jaune. Le choix fut heureux et, sauf deux absences pour cause de santé, le nouveau Supérieur dirigea le collège jusquen 1897. Il prenait charge du séminaire en des circonstances difficiles. Les Pavillons-Noirs mettaient à feu et à sang les provinces du nord du Tonkin, Dupuis arrivait devant Hanoï et un peu plus tard Garnier entreprenait lhéroïque aventure de la conquête du Tonkin, magnifique et surprenante odyssée qui devait malheureusement se terminer par lintervention dun Philastre, dont un historien a pu dire quil semblait navoir quun but se faire pardonner les glorieuses audaces de son prédécesseur. A la suite de cette intervention, les lettrés relevaient la tête et on tremblait au Séminaire à lannonce de tous ces malheurs. Tout était à craindre en effet : les lettrés avaient résolu le massacre des chrétiens, et les grandes communautés de Ke So et de Hoàng Nguyên se trouvaient menacées plus que tout autre établissement. Langoisse était telle et la pénurie si grande que de Hanoï Mgr Puginier dut envoyer le Père Cadro avec une grande jonque porter des secours et des encouragements aux élèves et aux professeurs. Sa Grandeur partait elle-même pour Saïgon, Elle allait crier aux représentants de la France la détresse de sa mission : 3 prêtres, 25 catéchistes ou séminaristes, plusieurs centaines de chrétiens massacrés, 107 chrétientés détruites de fond en comble et des pertes matérielles qui se chiffraient par millions. Auparavant, lEvêque de Mauricastre sétait tourné vers le ciel et, en union avec ses prêtres et ses séminaristes, avait fait un double vu au Sacré-Cur. Il fut miraculeusement exaucé, le Séminaire ainsi que les établissements communs ne furent pas touchés, les meurtriers sarrêtèrent et lange exterminateur remit son glaive au fourreau (E. Louvet. Vie de Mgr Puginier.)

    Après de tels émois, le Séminaire avait besoin dêtre repris en main ; cest à quoi sappliqua le vigilant supérieur, durant les quelques années de paix qui suivirent. Ferme et bon, il était aussi craint quaimé et ses anciens élèves en parlent encore avec un affectueux respect. Avec laide de plusieurs collaborateurs, il organisa le cycle complet des études, de la sixième à la rhétorique. Les manuels amorcés sous les précédents supériorats furent revus et complétés, les élèves eurent en main des ouvrages mieux adaptés à leur mentalité et à leurs moyens : rhétorique, littérature, grammaire et exercices latins, histoire, géographie, arithmétique... etc...; le Père Fautra refondit tous nos livres classiques ; on a pu depuis les compléter, mais ils sont encore la base de notre enseignement actuel.

    Cependant une autre épreuve attendait encore lheure marquée par la Providence pour fondre sur le séminaire de la Source Jaune. Alors que tout était calme du côté des hommes, le désastre allait venir de la fureur des éléments. Cétait en Octobre 1881, il faisait chaud et de lourdes vapeurs montaient des rizières inondées, baignant hommes et choses de leurs blanches buées. Le ciel était calme et gris, trop calme, trop gris peut-être ; loppression gagnait les personnes, et les animaux marquaient une inquiétude grandissante. Tout dun coup, dans le ciel qui sassombrissait de plus en plus, une rafale passa, les bambous gémirent, tordus comme des fétus de paille. Etait-ce un typhon ? Malheureusement oui et terrible. Nuit et jour le vent souffla formidable, dévastateur. Les séminaristes apeurés avaient beau se précipiter pour barricader les portes, étayer les cloisons, rien ne résistait à la violence de louragan. Les toitures volaient comme des feuilles, les maisons sécroulaient comme des châteaux de cartes. Aussi, quand des trombes deau eurent calmé la violence du vent, il ne restait au Supérieur quà pleurer sur les ruines, son séminaire nexistait plus, cétait un monceau informe de débris. Il fallut donc le refaire à neuf, et cest à quoi sans retard semploya le Père Cosserat. On releva dabord la chapelle, en plein centre, et sur ses six rangées de puissantes colonnes en bois, elle apparut bientôt à tous, comme lâme, la source de toutes les énergies de la maison. A ses côtés on dressa la maison du Supérieur, puis petit à petit, classes, réfectoire, dortoirs salignèrent en un superbe quadrilatère autour des pelouses qui devaient servir aux ébats de la jeunesse cléricale. Le nombre des élèves augmenta, atteignit le chiffre de 120, et leur éducation se poursuivit malgré les troubles et les massacres des années qui suivirent la reprise de lexpédition française et létablissement du Protectorat sur tout le territoire du Tonkin. Tueries de 1884, massacres de 1886, cétaient les derniers soubresauts de Satan aux abois, et le Supérieur de Hoàng Nguyên aurait pu faire siennes ces lignes de son Evêque : Oui, jai la ferme confiance, je dirai même la certitude, que Dieu réserve à la Mission du Tonkin des jours heureux et des grâces de conversions éclatantes.


    III
    De 1886 à 1930.

    Les conversions vinrent en effet et, avec le chiffre croissant des chrétiens, le séminaire vit augmenter, dannée en année, le nombre déjà considérable de ses élèves. Une nouvelle épreuve lui était réservée, car Dieu népargne pas les croix à ceux quil aime. Ce fut une maladie peu connue alors, partant peu étudiée, mais qui, devenue épidémie terrible, décima les rangs de nos jeunes lévites ; on la nomme le béribéri. Dégoût, fatigue, dépression générale, enflure des membres inférieurs, tels en étaient les symptômes, et souvent, trop souvent hélas ! la mort venait cueillir lâme des pauvres séminaristes pour la conduire vers les demeures éternelles. Tous les remèdes restaient vains, impuissante la science des médecins annamites. Le Père Cosserat eut alors recours à St. Joseph. Toute la communauté fit un vu solennel, on promit de construire un oratoire et le Séminaire sengagea à venir deux fois par semaine, le dimanche et le mercredi, apporter aux pieds du Père adoptif de Jésus le tribut de la reconnaissance de ses enfants éplorés. Leffet tint du miracle, le béribéri disparut presque aussitôt et, en cette année 1890, je puis témoigner que, si le Séminaire a été fidèle à ses engagements, St. Joseph, lui, a été dune générosité tenant de la munificence ; aucun cas grave de béribéri na plus été constaté dans notre Séminaire. Gloire à St. Joseph, quil nous garde sa protection !

    Et le supériorat du Père Cosserat continua jusquen 1897, coupé de deux intérims nécessités par la santé du vénéré Supérieur. Notre séminaire eut alors par deux fois lhonneur de voir à sa tête Mgr Gendreau, alors Coadjuteur de Mgr Puginier et cest Sa Grandeur qui, en 1891-92, posa les fondements de notre chapelle actuelle. Un événement aussi cruel que trop prévu hélas ! ramena Mgr à Hanoï : ce fut la maladie et la mort de Mgr Puginier. Le Père Rigoin dut prendre alors la direction de la maison jusquau retour du Père Cosserat en 1893. Quatre ans encore, ce bon serviteur sefforça de donner à ses élèves lexemple de toutes les vertus, puis Dieu lappela pour rejoindre au ciel les générations de catéchistes et de prêtres formés par lui aux labeurs apostoliques. Sa dépouille mortelle repose dans notre chapelle et, lan dernier, le Père Vi rappelait encore à nos élèves, à loccasion dune retraite, les solides et mâles vertus que le Père Cosserat voulait voir fleurir chez les élèves de la Source Jaune.

    Le séminaire passa ensuite sous la direction du Père Doumecq qui, pendant cinq ans, sefforça de communiquer à ses latinistes son goût pour les belles-lettres et la bonne tenue. Puis vint le règne du Père Tardy, qui nous mène jusquaux temps actuels, puisquil exerça le supériorat jusquen juillet 1924. Esprit sagace et observateur, le nouveau Supérieur se sentait, par tempérament, plus porté vers lorganisation pratique que vers la spéculation abstraite. La force des choses ne lui laissa dailleurs pas le choix. En 1904, un vieux frère convers avait mis par mégarde le feu aux locaux de léconomat, tous ces bâtiments de bois et de paille flambèrent comme une allumette : Léconomat, la cuisine, le réfectoire, le parloir sévanouirent en cendres et en fumée. La classe de 6ème commençait à brûler quand on put enfin se rendre maître du sinistre.

    Il fallait reconstruire, la paillote savérait notoirement trop dangereuse, mais lépoque nétait pas encore aux confortables édifices que lon réclame de nos jours au nom de lhygiène et du progrès. On fit donc un compromis. Successivement se dressèrent des pavillons coquets dapparence, mais dune grande simplicité. Chaque classe eut le sien : logement du professeur, classe, dortoir formant un tout bien adapté à la mentalité de nos élèves, pour qui la classe reste une cellule indivise dans le grand corps du séminaire. Les murs, à vrai dire, nétaient quen torchis, étayés de colonnes de bois, mais la toiture en tuiles, de nombreuses ouvertures et la vérandah aux colonnettes élégantes faisaient, de ces six pavillons parfaitement alignés, des logements sains et bien aérés. Les élèves y furent notablement mieux que dans les vieilles paillotes de jadis, aussi y vinrent-ils nombreux et bientôt leur nombre atteignit et même dépassa 200. Il fallait nourrir tout ce monde et les revenus de la Mission ny auraient pas suffi. Sous linspiration de Mgr Gendreau et avec le concours de personnes généreuses, le Père Tardy acheta des rizières et améliora la ferme existante. Si la subsistance ne fut pas entièrement assurée, le souci du riz quotidien fut au moins écarté pour les années de bonne moisson. Pour les autres, il fallait et il faut encore toujours faire appel à la caisse de la Mission.

    Cependant des temps nouveaux se levaient sur le Tonkin qui sortait de sa millénaire torpeur. Au contact des Européens et de leurs sciences positives, les esprits souvraient à de nouveaux horizons et des questions se posaient auxquelles nul ne songeait autrefois. Le séminaire ne pouvait pas rester trop en dehors des préoccupations modernes ; des commissions se réunirent donc qui, si elles naboutirent pas toutes au résultat rêvé, suscitèrent au moins leffort de nouvelles bonnes volontés. Le Père Lebourdais édita en annamite une géographie plus complète de lAnnam, Mgr Chaize rédigea des manuels de sciences naturelles et le Père Lauvergnat mit au point notre manuel dhistoire et de géographie générale. Cétait une évolution qui se dessinait nettement et, quand je fus désigné en 1924 pour prendre la direction du séminaire, je neus quà suivre la ligne ascendante qui métait toute indiquée.

    Une autorité indiscutable dailleurs, vint me donner les directives très nettes dont javais tant besoin. Du 23 au 27 décembre 1925, le séminaire eut linsigne honneur de recevoir la visite et les avis de son Excellence Mgr Aiuti, Délégué du Saint-Siège en Indochine. Notre vieille maison avait pris un air de fête et nos élèves artistes sétaient surpassés ; cétait une vraie forêt de mâts bariolés, doriflammes de toutes couleurs et dinscriptions chatoyantes. Son Excellence voulut tout voir, visita les classes, dortoirs, salles détudes, interrogea les élèves, demanda les manuels de cours, enfin sintéressa à tout ce qui fait la vie dun séminaire, sans excepter la cuisine et le réfectoire. Le Délégué du Souverain Pontife daigna manifester son heureuse surprise des belles fêtes données en son honneur et nous laissa à tous de précieux conseils, que son Excellence promit de compléter après la visite générale de tous les séminaires de lIndochine. Ces directives se concrétisèrent dans un programme denseignement à lusage des petits séminaires de lIndochine française. Ce plan détudes, est-il dit dans les éclaircissements préliminaires, comparé aux programmes suivis actuellement dans les petits séminaires de lIndochine, semblera peut-être au-dessus des forces physiques et intellectuelles des élèves, sauf peut-être de quelques heureuses exceptions, mais il indique un idéal à atteindre et même à dépasser. Là où il ne sera pas possible de lappliquer dans tous les cours à la fois, on procédera par étapes.

    Nous avons donc repris luvre par la base et les élèves, au lieu de venir directement des écoles paroissiales au petit séminaire, passent désormais trois ans au Probatonium pour y achever leurs études primaires ; alors seulement ils entrent en sixième. Puis il a fallu réviser, adapter nos programmes pour les cours déjà existants. Nos manuels annamites sont appelés à disparaître, car ce même plan détudes dit encore : Les manuels et livres classiques édités en langue française étant incontestablement les meilleurs et les plus nombreux, son Excellence le Délégué, avec lapprobation de tous les Evêques, a proposé dadopter la langue française comme véhicule de lenseignement dans nos séminaires.

    Cest donc une orientation toute nouvelle que nous devons prendre, car jusquici nous nous servions de la langue annamite comme véhicule de lenseignement. Aussi, pour entrer plus pleinement dans les vues du St.-Siège, pour hisser aussi nos jeunes gens à la hauteur des tâches de demain, Mgr Gendreau na pas hésité à envoyer en France quelques-uns de nos séminaristes. Ils poursuivront dans notre chère Patrie leurs études secondaires et même supérieures pour nous revenir, je lespère, pleins de science, de bon esprit, de dévouement et de piété.

    Que deviennent, dans toute cette évolution, nos vieilles cases ? Elles restent encore ce quelles étaient, style mi-annamite, mi-européen. Elles portent toujours la marque démodée de leur époque et il est trop évident quelles font piètre figure à côté des nouveaux séminaires quon voit sélever de toute part. Mais que faire ? On ne peut tout mener de front. Il faut procéder par étapes, nous dit le plan détudes déjà cité, et la construction dun magnifique Probatonium à peine achevé ne favorise guère lérection immédiate dun nouveau petit séminaire adapté aux exigences actuelles. Cest une crise de croissance et Louis Ducathais la caractérise fort bien quand il écrit dans le Correspondant : Il faudrait affirmer que les missions posent aujourdhui un problème nouveau, non à cause dune quasi-faillite mais par suite de leur succès même. Leur développement a fait naître une crise de croissance et cest ce qui explique la plupart des décisions de Pie XI. Et plus loin : Dailleurs ce nest pas du tout un obstacle de principe, mais le plus souvent des difficultés financières qui parfois ont ralenti le recrutement du clergé indigène. Il ny a pas en effet duvre plus coûteuse que de prendre à sa charge, pendant 10 ou 15 ans, un certain nombre de séminaristes dont naturellement une partie seulement parviendra à la prêtrise. Dieu merci, jamais chez nous le recrutement du clergé indigène na été arrêté, ni ralenti par des difficultés financières. On sest privé, on sest contenté de peu, mais on a vécu. Il nen est pas moins vrai que cest une lourde, très lourde charge, étant donné surtout quaucun de nos séminaristes ne paie de pension. La Mission doit tout fournir et pourvoir à tout : logement, livres et nourriture. Mais quimporte ? Le passé nous est un sûr garant de lavenir ; et si nos aînés ont pu maintenir bien vivant le séminaire de la Source Jaune au travers des persécutions, malgré les désastres, nous les cadets, nous tâcherons, Dieu aidant, de tenir ferme au poste et de rajeunir notre vieux séminaire dans les difficultés daujourdhui et les luttes de demain. Duc in altum, nous ordonne le Vicaire du Christ. Au large nous irons sans peur et sans crainte, car nous avons avec nous Celui qui ne passe pas, Celui qui peut tout : Jésus, le Maître du temps et de léternité.

    28 juillet 1930

    J. VILLEBONNET, SUPÉR. DU SÉMIN.
    de la Source Jaune.



    1930/597-611
    597-611
    Villebonnet
    Vietnam
    1930
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