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La Société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû 5 (Suite et Fin)

La Société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû II.— A Oshima (Fin)
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    La Société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû
    II.— A Oshima (Fin)
    A Kado une des familles les plus importantes du village est celle de M. Matsuoka Tomiryô. Parmi ses enfants il en est un qui s’appelle Shinichirô. Ce jeune homme, après avoir achevé son école primaire, jugea qu’on ne pouvait plus rien lui apprendre dans son pays natal et, comme le font de nombreux natifs d’Oshima, partit pour la capitale, où il passa plusieurs années à poursuivre ses études. Il ne put cependant terminer les cours du lycée et dut réintégrer la maison paternelle. Ne se sentant aucun goût pour l’agriculture et voyant un chrétien de Naze ouvrir une boutique de vin français, l’idée lui prit d’aller essayer du même commerce à Okinawa. Pour se faire connaître, il faut ajouter de petits cadeaux à la marchandise. Cela alla bien pendant quelque temps, mais, clients et fonds diminuant, il fut obligé de cesser. Ne voyant rien qui pût le satisfaire dans son pays natal, il imagina d’aller rejoindre son ancien Père spirituel, le P. Richard, rentré en France, comme on l’a vu plus haut. Il s’embarqua sur un bateau japonais et arriva à Marseille. De là, grâce au consul japonais, il prit le chemin de fer et, sans avertissement préalable, alla se présenter au Collège Saint-Gabriel, dans le Rouergue, où le P. Richard avait fait ses études. Grand embarras pour s’expliquer, l’arrivant ne sachant pas plus de français que les professeurs du Collège ne connaissaient le japonais. Heureusement le P. Ferrié se trouvait dans la région : il servit d’intermédiaire. Il chercha même une bienfaitrice qui consentît à payer les frais d’études. Mais Shinichirô n’accepta pas cette proposition : il voulait, comme cela se fait au Japon, gagne sa vie lui-même et se hâter d’apprendre le français. Tout finit par s’arranger, et notre jeune homme resta un certain temps dans cette institution. Dès qu’il eut acquis une connaissance à peu près suffisante de la langue française, le Rouergue ne lui suffit plus : il lui fallait la capitale ; il se rendit donc à Paris. Pendant longtemps il habita rue du Bac, non loin du Séminaire des Missions Etrangères, où il visitait de temps à autre le P. Compagnon, qui donnait de bons renseignements à son sujet. Quelques années après, il rentrait à Tôkyô et prenait la plume de journaliste. Nous le retrouvons ensuite à Osaka, employé dans une grande banque, dont le directeur est le frère du marquis Saionji. Lorsqu’il s’agit d’envoyer une mission japonaise pour le traité de paix de Versailles, sa banque l’avait désigné pour la représenter : mais le marquis Saionji, chef de la mission, le réclama comme interprète. 1 Ainsi lancé par ce haut protecteur, il arriva, malgré son instruction incomplète, à devenir un gros employé au ministère des Affaires Etrangères : il fut même question de lui, grâce à sa connaissance de la langue française, pour un poste diplomatique important.

    ___________________________________________________________________________
    1.— A ce congrès il y avait trois catholiques japonais ; le commandant (aujourd’hui amiral) Yamamoto, président de la Jeunesse catholique et récemment encore précepteur du Prince Impérial (aujourd’hui Prince Régent), qu’il accompagna dans les capitales de l’Europe ; M. Motono, fils de l’ancien ambassadeur japonais à Paris, et M. Matsuoka Shinichirô.


    Après cette longue digression, il nous faut retourner à Oshima : en octobre 1910, on y apprenait la mort en France du regretté P. Richard.

    A Kado le P. Bonnet trouvait qu’il n’avait pas encore assez de postes et était prêt à en commencer de nouveaux, s’il s’en présentait. A 1 h. ½ de Kado se trouve le petit hameau de Ankiyaba, dépendant du village de Tatsuyô Grâce à la bonne disposition des gens de l’endroit, il put s’y établir et, au compte-rendu de 1911, il eut le bonheur d’inscrire 145 baptêmes pour son district.

    Cette même année 1911, le 16 juin, à 11 h. ½ du soir, eut lieu un tremblement de terre comme on n’en avait jamais ressenti. La journée précédente avait été chaude et les vagues sur la côte est étaient énormes, ce que l’on ne pouvait s’expliquer, car il n’y avait pas de vent. A 11 h. ½ un sourd grondement intérieur fut suivi d’une très violente secousse, qui sembla bien longue. On se serait cru sur la crête d’une vague, montant et descendant. De nombreuses crevasses se produisirent. Ici il y avait exhaussement, là effondrement ; ici un puits avait été rempli de sable, là un champ de patates était complètement couvert de poussière. Cette première secousse fut suivie de nombreuses autres pendant plusieurs jours. L’église de Naze, non terminée, eut des fissures dans les murs : une fenêtre du chœur était tombée à terre et les colonnes de l’intérieur avaient presque quitté leur base.

    A Akakina et à Tekibu, le P. Nakamura avait fondé une école du soir, dans laquelle, quatre fois par semaine, garçons et filles, à tour de rôle, se réunissaient pour faire des études élémentaires et recevoir par surcroît une leçon de catéchisme. C’est parmi les païens qui fréquentaient cette école qu’il recrutait ses catéchumènes. Tous les dimanches, il visitait quatre localités, célébrant la messe dans deux endroits, avec sermon pendant ou après. Chaque année, il donnait quatre grandes conférences avec projections. Ses catéchistes et leurs aides avaient mission principale d’assister aux classes du soir et de profiter de toutes les occasions pour exhorter les païens, les attirer vers la religion et les décider à l’étudier sérieusement.

    A Naze, pour réapprendre le chemin de l’église aux premiers baptisés qui s’étaient négligés, le P. Fressenon enrôla une dizaine de jeunes gens sous la bannière du Sacré-Cœur et leur distribua les familles de ses néophytes. Ils devaient les visiter, les instruire de tous les devoirs pratiques de la vie chrétienne et les habituer à la fréquentation des sacrements. Le missionnaire se félicitait des heureux fruits déjà obtenus.

    Tous, à Oshima, tant missionnaires que prêtres indigènes, s’efforçaient par tous les moyens d’arriver à développer l’esprit chrétien parmi leurs fidèles, les rendre fidèles observateurs des commandements de Dieu et de l’Eglise. Ils ne négligeaient pas non plus de circuler de ci de là pour trouver des villages où il y aurait quelque espoir de faire connaître l’Evangile.

    Nous arrivons à la terrible année 1914. A Naze, le P. Fressenon se préparait à reprendre les travaux de l’église, dont l’état faisait peine à voir, avec ses murs non crépis, ses tours à moitié achevées, ses fenêtres fermées par des planches et son toit qui laissait passer la pluie. Au commencement d’août, couvreurs et charpentiers avaient été mandés pour continuer le travail si longtemps suspendu, lorsqu’arriva l’ordre de mobilisation, qui atteignait les PP. Fressenon et Bonnet. Laisser tout en l’état fut pénible pour eux ; mais il fallait répondre à l’appel de la patrie : ils partirent pour Moji.

    Mgr Combaz, qui avait succédé à Mgr Cousin, ne pouvait envoyer personne pour les remplacer : il fallut s’ingénier pour que leurs postes souffrissent le moins possible. Le P. Nakamura fut placé à Naze ; il devait en plus s’occuper de Chinaze et de Yamatohama. Le P. Hiramura dut ajouter à ses postes de Daikuma et d’Urakami ceux d’Ashikibu et d’Agina ; le P. Bouige se chargea, en plus de Sekirube et Yaniyu, de Kado et d’Ankiyaba ; le P. Hagiwara ajouta à Kasari Tekibu, Taira et Akakina.

    Un peu avant cette époque, le P. Hagiwara, trouvant qu’il fallait absolument s’installer plus au large, avait, avec les ressources que son poste lui fournissait, acheté un vaste terrain : ses chrétiens avaient prêté leurs bras pour l’exhausser et empêcher les inondations de l’envahir. Il comptait encore sur leur générosité pour fournir des journées de travail et payer les bois de construction.

    Mgr Combaz fit allouer une somme suffisante et chargea le P. Halbout de faire les plans et de diriger l’entreprise. Les travaux. commencèrent en octobre 1914. Le P. Halbout se rendit à Kagoshima et à Nagasaki pour acheter les matériaux qu’on ne trouvait pas à Oshima ; il passait deux jours chaque semaine à surveiller et faire les recommandations nécessaires pour le travail des autres jours. En mars 1915 tout était fini : l’autel, exécuté à Nagasaki, était arrivé ; une maison achetée par le P. Hagiwara était reconstruite à côté de l’église. Le 27 avril, la bénédiction eut lieu, en présence d’un grand concours de fidèles et de païens.

    Dans le même temps on célébrait à Naze et à Daikuma les noces d’argent de l’évangélisation d’Oshima. Une statistique générale de toutes les chrétientés de l’île donna, comme baptêmes administrés durant ces 25 ans, un chiffre un peu supérieur à 5000. Dans les deux endroits il y eut messe solennelle et salut d’actions de grâces, et, le soir, séance de lanterne à projections. Quel changement ! 25 ans auparavant, on n’entendait dans l’île que des chansons grossières ou inconvenantes : aujourd’hui les louanges de Dieu sont artistement chantées dans nombre de villages.

    Quelques semaines après, on apprenait le retour du P. Ferrié. Mais la faiblesse de ses jambes et son état général ne lui permettaient pas, quelque désir qu’il en eût, de revenir à ses anciens postes. Il fut chargé de Kumamoto, où il n’avait pas de courses à faire et où il pouvait recevoir les soins des religieuses. Malgré tout, il ne devait pas résister longtemps. Le 26 décembre il s’alitait pour ne plus se relever. A l’hôpital où il fut transporté, tout fut tenté pour le sauver, mais en vain, et, après d’atroces souffrances, il mourait le 26 janvier 1919.

    En mars le P. Hagiwara recevait son changement et partait, vivement regretté ; sa chrétienté était devenue, grâce à lui, un modèle à bien des points de vue. Le P. Kataoka, qui lui cédait son poste de Sasebo, vint le remplacer.

    La guerre terminée, le P. Fressenon avait repris son poste de Naze et le P. Nakamura était provisoirement chargé des postes du P. Bonnet jusqu’au retour de celui-ci.

    Au mois d’août le P. Halbout quittait Oshima après y avoir passé 27 ans. Les divers postes furent alors répartis comme suit : le P. Fressenon à Naze, Chinaze, Yamatohama ; le P. Bonnet à Ashikibu, Agina, Kado, Ankiyaba ; le P. Nakamura à Daikuma, Urakami, Tokunoshima ; le P. Hatabara à Akaogi, Tekibu ; le P. Kataoka à Kasari. Le nombre des chrétiens était de 3.774.

    A la fin de l’année, le P. Fressenon s’employait à l’achèvement de l’église de Naze. La bénédiction en eut lieu le 23 novembre 1921. C’est un beau monument : avec ses deux tours, elle domine toute la ville, et les bateaux l’aperçoivent longtemps avant de jeter l’ancre dans le port. Puisse-t-elle attirer de nombreux indigènes pour la remplir et inspirer aux païens qui la regardent avec admiration le désir de s’instruire de notre sainte religion !

    De retour dans ses postes, le P. Bonnet se remettait à la besogne et trouvait dans le gros village de Tatsugo, dont dépend le hameau en partie chrétien d’Ankiyaba, un nouveau champ d’action pour son zèle. Il avait déjà quelques chrétiens, dont le chef de l’école, fils de l’ancien catéchiste de Yaniyu. Toujours placé jusqu’ici dans des postes éloignés, il ne pratiquait plus depuis longtemps. Il rendit des services au Père. En 1923 celui-ci avait le bonheur de voir son troupeau s’augmenter de 107 nouveaux fidèles, la plus grande partie fournie par le village de Tatsugo.

    A la fin de 1920, le P. Bouige était allé passer quelques mois à Singapore auprès de son ami et compatriote le P. Beaublat. Pendant son absence, le P. Bonnet alla souvent à Sekirube et même jusqu’à Yaniyu, malheureusement bien délaissé. En février 1921, le P. Bouige reprenait son poste et semblait rajeuni par son voyage. Pourtant il était profondément atteint et, malgré sa forte constitution, il ne devait pas prendre le dessus. Au printemps 1922 il se faisait encore illusion sur son état : il pensait au poste qu il occuperait après son départ de Sekirube ; il faisait même des plans à ce sujet. Mais, après plusieurs mois de souffrances, il mourut au commencement de l’été et fut enterré à Sekirube. C’est le seul missionnaire qui repose à Oshima.

    A l’automne de 1923, Mgr Giardini, Délégué Apostolique, vint faire sa visite au Kyûshû. Mgr Combaz devait aller le rejoindre à Oshima pour y administrer la confirmation. Indisposé, il demanda à Son Excellence de le remplacer au moins pour Naze. Le Délégué accepta l’invitation et se mit à la disposition des confrères. A son arrivée à Oshima, il fut reçu officiellement par toutes les autorités, et il en fut de même partout : les chrétiens étaient enchantés. Le jour de la fête de l’Empereur, le sous-préfet l’invita à présider la cérémonie, ce qu’il fit au contentement de toute la population et surtout des catholiques.

    Dès 1920, on nous avait annoncé que la moitié de la Mission de Nagasaki, la partie Sud, serait cédée aux RR. PP Franciscains de la province du Canada. Leur supérieur devait être le R. P. Maurice Bertin, ancien officier de la marine française. Avant la mort du P. Bouige, il était déjà installé à Oshima et se chargea de remplacer le Père à Sekirube. En 1922 d’autres Pères arrivaient et, le 28 novembre 1922, le P. Fressenon quittait Oshima pour Nagasaki.

    Au printemps de ]923, remplacé par un Père Franciscain, le P. Nakamura quittait à son tour Daikuma et, peu après, s’embarquait pour le Brésil, où l’on avait réclamé deux prêtres pour l’administration des chrétiens japonais, dont personne là-bas ne pouvait s’occuper, ne sachant pas la langue, et eux ne parlant pas celle du pays.

    Le P. Bonnet resta encore une année, et c’est dans cet intervalle qu’eurent lieu de nombreuses conversions à Tatsugo. Après le 15 août 1923, il quittait ses postes. Les deux prêtres japonais restèrent encore jusqu’à l’époque de leur retraite annuelle de 1924. A leur départ, toute l’île passait aux mains des Franciscains.

    Au mois d’août 1923 les chrétiens d’Oshima étaient répartis comme suit :

    Naze
    Chinaze 1.129 catholiques
    Yamatohama

    Urakami
    Daikuma 715 “

    Akaogi — 168 “

    Sekirube
    Yaniyu 443 “

    Tekibu
    Akakina 290 “
    Taira

    Kado
    Ashikibu
    Agina 676 “
    Ankiyaba
    Tatsugo

    Kasari — 636 “
    ———————
    4.057 catholiques

    Il y avait 8 églises et résidences complètement installées.
    D’après cela on peut juger de la somme de travail qui a été dépensée. La plus grande partie des travaux matériels a été faite aux frais de la Mission et des missionnaires. L’évangélisation, se développant beaucoup plus rapidement que partout ailleurs au Japon, suscita heureusement de nombreux et généreux bienfaiteurs, soit pour l’entretien des catéchistes, soit pour la construction des églises et résidences.

    L’instruction des catéchumènes ne pouvant ordinairement se faire durant le jour à cause des travaux des champs, que de nuits furent consacrées à ce ministère ! Si des missionnaires ont été si vite épuisés, la cause n’en est-elle pas là ? D’autres, sans doute, ont résisté plus longtemps, mais ils ont fini par voir presque tous leur santé compromise par le surmenage sous un climat débilitant. Travaillant pour Dieu, ils n’ont pas craint de se dépenser à son service.

    En quittant Oshima, tous ont fait et font encore les vœux les plus chaleureux pour ce pays. Ils souhaitent que leurs sympathiques successeurs voient se développer les œuvres déjà existantes et les chrétientés fondées au prix de tant de labeurs. Il n’existe probablement pas un seul village dans Oshima qui n’ait vu un prêtre catholique pendant cette période de 32 ans. Malgré leur bonne volonté, les missionnaires des M.-E. n’ont pu faire tout le bien. qu’ils auraient désiré : leurs successeurs achèveront le travail commencé. Dum omni modo... Christus annuntietut !

    A. HALBOUT,
    Miss. de Nagasaki



    1925/513-521
    513-521
    Halbout
    Japon
    1925
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