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La Société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû 4 (Suite)

La Société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû II.— A Oshima (Suite) Le mauvais état de sa santé avait obligé le P. Ferrié à quitter Toku-no-shima pour se rendre à Naze, où il pouvait recevoir les soins nécessaires. Là il dut s’aliter, en proie souvent à de vives souffrances.
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    La Société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû
    II.— A Oshima (Suite)
    Le mauvais état de sa santé avait obligé le P. Ferrié à quitter Toku-no-shima pour se rendre à Naze, où il pouvait recevoir les soins nécessaires. Là il dut s’aliter, en proie souvent à de vives souffrances.

    Après son départ, la situation se modifia complètement. On aurait dit que les gens ne comptaient que sur lui : peu à peu ils se retirèrent et il ne resta au bout d’un certain temps que quelques catéchumènes. A quoi attribuer cette conduite ? D’aucuns prétendent que, si le P. Ferrié, habile à débrouiller les difficultés, était resté, il s’en serait tiré ; d’autres pensent que pour ces insulaires l’observation des dix commandements est bien difficile. Toku-no-shima a une très mauvaise réputation. Sous l’ancien régime l’île servait de lieu de déportation pour le Satsuma : c’est actuellement la grande pourvoyeuse de la prison de Naze. Malgré cette déconvenue, les deux Pères ne se découragèrent pas : ils purent faire quelques baptêmes : mais, après une année, ils décidèrent de rentre à Oshima, le P. Bouige se réservant de visiter de temps en temps Toku-no-shima.

    Le P. Richard, implanté à Kado, où, comme on l’a vu précédemment, il avait fait un bon noyau de chrétiens, ne pouvait plus, vu la distance et les difficultés des chemins, s’occuper de ses autres postes de Daikuma et d’Urakami. C’est alors que, dans une réunion des missionnaires à Naze, le 1er avril 1902, furent décidés de nombreux changements. Le P. Ferrié restait à Naze, le P. Halbout se chargeait d’Akaogi et Yaniyu, le P. Richard de Serikube et Kado, le P. Nakamura de Tekibu et Arakina, le P. Kataoka de Chinaze, et le P. Hiramura de Daikuma et Urakami.

    A Akaogi, le P. Halbout trouvait deux maisons louées, l’une au centre du village, l’autre à Nebaru, à quelque distance de là. La messe du dimanche se disait alternativement dans l’une ou l’autre, mais toutes les deux étaient insuffisantes et très incommodes. N’ayant pu obtenir du propriétaire qu’il lui louât la maison voisine, il se décida à acheter un terrain à peu près central et à y faire une construction. Le travail alla si vite qu’à Noël 1902 il put s’y installer, mais la bénédiction n’eut lieu que le jour de Pâques (12 avril 1903). Chargé en même temps de Yaniyu, le Père célébrait la messe tous les quinze jours dans chaque endroit.

    En mai 1903, Mgr Cousin vint administrer la confirmation à Oshima. Voici comment lui-même raconte sa tournée apostolique : — “Depuis sept ans je n’avais pas eu l’occasion de me rendre à l’île lointaine d’Oshima. Ma visite y était impatiemment attendue. Mon premier voyage y avait été contrarié par une épidémie de petite vérole qui s’était déclarée à Naze peu après mon arrivée. Cette fois aucun accident n’est venu gêner mon programme et j’ai pu voir chez eux tous les missionnaires et prêtres indigènes.

    J’ai vu d’abord le P. Richard, tout heureux de me faire les honneurs de sa jeune chrétienté de Kado, sa nouvelle fondation. Là tout est l’œuvre personnelle de notre cher confrère : les chrétiens, c’est lui qui les a convertis, instruits et baptisés ; la résidence et la chapelle provisoire, c’est lui les a construites sur un terrain qu’il s’est procuré au centre du village en puisant un peu dans sa bourse et beaucoup dans celle de la Providence. Sa foi a été récompensée : il a réussi et je l’en félicite. Les premiers mois de l’exercice avaient été employés à terminer les constructions. La bénédiction eut lieu le jour de Noël. A Sekirube, second poste du P. Richard et le plus ancien, nous avons un terrain vaste et bien situé : mais la maison, qui sert en même temps de résidence et d’oratoire, est dans un état pitoyable.

    A l’étape suivante, je rencontre le P. Halbout, nouvellement fixé dans son poste d’Akaogi, dont l’installation matérielle est due tout entière à son zèle industrieux.

    Dans la grande baie de Kasari, au fond de laquelle est Akaogi, se trouve aussi le village de Tekibu, où est le P. Nakamura, dans une maison propre, il est vrai, mais absolument japonaise, qui sert à la fois d’oratoire, chambre de travail, chambre à coucher, salon de réception, de tout enfin. Ce n’est pas très commode et peu à peu nos confrères s’ingénient à faire cesser ce provisoire.

    De Tekibu, mon itinéraire, fixé d’avance, me conduisait chez le P. Kataoka, à Chinaze, éloigné de sept lieues : mais, poussé par un bon vent, cette distance fut vite parcourue. Là j’eus le plaisir de trouver une jolie petite église et une résidence bien aménagée, construites naguère par le P. Halbout.

    Remontant encore en barque, nous allâmes à Urakami et Naze. Là se terminait ma tournée. Chaque parcours en pirogue durait en général plusieurs heures, ce qui me donnait l’impression, en débarquant dans un nouveau poste, d’être à une grande distance de celui que je venais de quitter. Or souvent il y avait à peine une lieue à vol d’oiseau entre les deux, qui n’étaient séparés que par une montagne. Nos villages sont cachés au fond de baies qui s’allongent à perte de vue.

    J’avais confirmé près de 400 néophytes.”

    Ce que ne raconte pas le vénérable évêque, ce fut le danger qu’il courut au commencement de ce voyage.

    Le petit bateau qui le portait avec le P. Halbout et son domestique était manœuvré par six bateliers à l’aide de petites palettes en guise de rames. Le bateau était surchargé et ne dépassait pas 20 centimètres au dessus de l’eau. Le départ de Naze s’effectua sans difficulté et dans la baie la mer était calme : mais lorsque le bateau fut au large, à mi-chemin, le vent se leva et une vague subite couvrit le bateau, qui s’enfonça, puis lentement remonta à la surface avec ses passagers trempés jusqu’aux os. Impossible de continuer ; le bateau aurait infailliblement coulé. Le rivage voisin était une montagne inabordable, mais à quelque distance se trouvait une petite baie, dans laquelle il put heureusement aborder. Il fallut aller à pied jusqu’à Daikuma, village le plus proche, par un chemin détrempé par la pluie.

    En septembre 1903, le P. Bouige, venu de Toku-no-shima, s’installait à Ashikibu, où il fit quelques dizaines de baptêmes.

    Vers la fin de cette même année 1903, le P. Nakamura, chargé des postes de Tekibu, Taira et Akakina, fut appelé par les habitants du gros village de Kasari, là où, comme on l’a vu, un policeman protestant avait fait des prosélytes. La non-réalisation de sa prophétie sur la fin du monde, la perte de leurs biens distribués aux pauvres, leur avaient laissé un sentiment de défiance qui semblait devoir les éloigner à tout jamais de l’Evangile, mais qui n’avait pas éteint chez eux l’estime qu’ils avaient conçue pour le christianisme. Ce fut leur salut et l’étoile qui les conduisit à Bethleem. Depuis trois ans ils avaient examiné attentivement ce qu’on enseignait et ce qu’on pratiquait chez les nouveaux convertis d’Akakin et, au mois de décembre, ils vinrent trouver le prêtre catholique et lui demandèrent de venir chez eux pour les instruire et les baptiser. Le P. Nakamura se rendit à leur invitation, leur donna des instructions pendant quelques jours et, après s’être rendu compte des bonnes dispositions de ses auditeurs, écrivit au P. Ferrié pour lui demander du renfort, ne pouvant lui-même s’en occuper désormais. Malgré le mauvais état de sa santé, le P. Ferrié n’hésita pas à se charger provisoirement, en plus de son poste de Naze, de ceux de Chinaze, Daikuma et Urakami, pour envoyer à Kasari les PP. Kataoka et Hisamura travailler dans le nouveau champ qui promettait une belle moisson. Dès le mois de janvier les deux Pères se mirent courageusement à l’œuvre. Comme ils n’avaient pas de catéchistes, ils devaient tout faire par eux-mêmes. Enfin, après six mois d’instruction, ils eurent la consolation, d’administrer en mai et juin, 434 baptêmes. En plus de ce chiffre les autres postes en avaient fourni une centaine.

    Le P. Ferrié, ayant rapporté de France quelques aumônes, avait acheté une partie des rizières avoisinant son habitation, les avait comblées, puis fait enfoncer des centaines de longs pieds de sapin là où devaient être creusées les fondations de sa future église. Il commença les travaux sous l’habile direction d’un artiste charpentier-menuisier à qui on doit de beaux monuments dans notre. Kyûshû. Il s’agissait d’une église en briques, qui devait être le principal monument de l’île et donnerait une haute idée de notre sainte religion. Chaudement recommandé par le P. Delpech, Supérieur du Séminaire de Paris, qui l’avait en grande estime, le P. Ferrié avait trouvé dans Mme la Baronne de Gargan, si connue par sa générosité, une insigne bienfaitrice qui lui promit de prendre à sa charge les frais de construction de son église. Le Père se mit se mit à l’œuvre tout joyeux ; mais, quelques mois après, Mme la Baronne de Gargan mourait presque subitement : sa mort fut suivie d’autres deuils dans cette noble famille, et le P. Ferrié se trouva sans ressources. Il dut suspendre les travaux après avoir achevé les murs, la toiture, et monté les tours jusqu’au niveau du faîte de l’église.

    A ce même moment commençait la guerre russo-japonaise. A Naze le bonze répandait publiquement le bruit qu’elle était une cause de la cessation des travaux, que le Père était un officier russe, que tous les missionnaires, et surtout lui, étaient des espions. Il fit tout son possible pour exciter la population contre le catholicisme et ses propagateurs. Le P. Ferrié se plaignit au Procureur impérial, mais il fut à peine reçu poliment par ce dernier, qui était loin de nous être favorable ; il écrivit alors au Ministre de l’Intérieur une lettre recommandée et signée de tous les missionnaires et prêtres indigènes. Elle resta sans réponse ; cependant, au bout de quelque temps, on apprit que le bonze avait reçu l’avertissement de se taire et il fut ensuite changé. Mais les calomnies du bonze s’étaient répandues dans l’île et avaient arrêté tout travail d’évangélisation. A Akaogi, sous prétexte de garder le câble sous-marin qui relie cette île à celle de Kikaijima, avait été placé un policeman chargé en réalité de surveiller le Père.

    Le P. Ferrié, ne pouvant plus s’occuper de tous ses postes, avait supplié Mgr Cousin de lui envoyer des aides. Le 3 avril 1904, jour de Pâques, arrivaient les jeunes Pères Fressenon et Bonnet. Le P. Fressenon était placé à Chinaze, le P. Bonnet à Urakami et Daikuma.

    Le chemin qui conduit de Kado à Ashikibu est assez pénible, et la montée est longue. Le P. Richard s’y rendait ordinairement à cheval. Un jour; en montant cette côte, il fit une chute, qui heureusement ne fut pas grave, mais qu’on avait peine à s’expliquer, le cheval ne pouvant qu’aller au pas en cet endroit. Ce fut après une visite au P. Halbout, le 16 août 1905, chez lequel il se trouva en même temps que le P. Bouige, qu’on eut l’explication de ce premier accident. Le Père se tenait debout sur la véranda, lorsque tout d’un coup il tomba comme une masse et donna tous les signes de l’épilepsie. Il resta plus de deux heures sans reprendre connaissance et ne put rentrer chez lui à pied. Un bateau venu de Kado le reconduisit. Renseignements pris, le même accident lui était déjà arrivé à la maison, mais ses gens n’en avaient rien dit, et lui-même n’en avait pas eu conscience. Mgr Cousin averti décida son départ immédiat pour la France. Ce fut la mort dans l’âme qu’il reçut cette décision, mais il s’y soumit humblement. Venu une dernière fois à Oshima après la retraite annuelle, il fit à tous ses postes des adieux bien pénibles et pour lui et pour ses chrétiens.

    Le P. Hamabata avait été envoyé en septembre 1905 à Oshima et placé à Chinaze, que le P. Fressenon avait quitté pour Urakami. Le P. Bonnet était remonté au Kyûshû et avait été envoyé à Miyasaki comme socius du P. Joly, dont l’éloignement de tout confrère rendait la situation difficile.

    En septembre 1906 le P. Hagiwara arriva à Oshima et, après quelques semaines à Daikuma, s’installa à Kasari.

    A cette époque le P. Ferrié était bien changé de ce qu’il était jadis. Autrefois plein de vigueur, d’entrain et de force, jamais il ne reculait devant un coup d’audace. Ne l’avait-on pas vu, lui qui ne lisait ni ne comprenait l’anglais, servir d’interprète à un Américain ? C’était vers 1895 : quatre Américains avaient loué à Yokohama un yacht de plaisance et étaient venus un beau jour aborder à Naze. Pensant qu’il en était là comme dans les pays sauvages, sans songer même à se procurer un permis de chasse, — que, du reste, on ne pouvait obtenir que pour les environs des ports ouverts, — ils avaient débarqué, armés de leurs fusils et prêts à faire massacre de gibier. La police fut sur les dents : personne ne savait l’anglais. On vint trouver le P. Ferrié, le priant de faire connaître les lois japonaises aux quatre chasseurs. Il se trouva heureusement que l’un d’eux savait le français et tout s’arrangea. Le directeur des écoles, désirant faire profiter ses élèves du passage des étrangers, leur fit demander, toujours par le P. Ferrié, de faire une conférence. L’un d’eux, un docteur en médecine, accepta et le P. Ferrié ne refusa pas de servir d’interprète et de traduire l’anglais en japonais. Dire que la traduction fut littérale, voire que le sens général des deux discours, l’anglais et le japonais, fut bien le même, serait peut-être exagéré. Le P. Ferrié avait été heureux de cette circonstance pour parler de religion à ses nombreux auditeurs, parmi lesquels étaient tous les employés de l’administration et beaucoup d’habitants de Naze. Personne ne se douta qu’il avait quelque peu berné l’assistance. Il fut même remercié vivement des belles choses qu’il avait dites.

    Devenu tout à fait impotent en septembre 1906, le P. Ferrié demanda un nouveau congé pour essayer encore une fois, par un plus long séjour au pays natal, de recouvrer la santé. Le P. Fressenon vint à Naze pour le remplacer, et le P. Hiramura à Daikuma et Urakami. Le P. Bonnet était revenu de Miyasaki pour prendre place du P. Richard. Le P. Kataoka, n’étant plus nécessaire à Kasari, était rentré au Kyûshû.

    En novembre 1907, la division menaça de se mettre à Akaogi entre chrétiens et païens à l’occasion de réparations au petit temple du village. Il avait été décidé que l’argent recueilli pendant les danses exécutées à l’occasion des semailles du riz serait employé aux réparations du dit temple. Les chrétiens du hameau de Nabaru s’y étaient refusés : les païens du village ne voulurent pas accepter cette décision et, mettant les chrétiens au ban de la commune, décidèrent qu’ils n’auraient plus aucun rapport avec eux et surtout les aideraient plus dans les travaux qui se font par corvées, comme construction de maisons, réparation de toitures, etc. Heureusement le maire, prévenu, vint à Akaogi : il rappela que, la Constitution impériale octroyant la liberté religieuse, tout le monde était libre de pratiquer la religion qu’il voulait et de coopérer ou non à l’édification des monuments du culte. Tout s’arrangea pour le mieux.

    Vers ce moment-là aussi, le P. Halbout fut chargé de faire les plans et de diriger les travaux de l’église-résidence de Sekirube. Pour cela il dut s’y rendre chaque lundi de la semaine jusqu’à l’achèvement de la construction en décembre 1908.

    En 1907, le P. Hamabata, qui était à Chinaze, alla à Yamatohama où habitait, comme on l’a vu plus haut, une chrétienne de Daikuma, mariée à un païen influent, avec lequel le P. Halbout avait eu jadis des rapports. Celui-ci, ainsi que le chef de la poste, bien disposé aussi, lui rendirent le travail facile et, en 1908, il eut le bonheur d’administrer le baptême à un bon nombre de catéchumènes. Il alla même jusqu’à Yuwan. village au fond de la baie de Yakeuchi, à 8 lieues de là, où quelques chrétiens s’étaient momentanément installés. Mais, lui aussi, assez faible de santé, ne put continuer et dut remonter à Nagasaki. C’est le P. Fressenon qui lors, en plus de Naze, s’occupa de ces postes.

    Le P. Bonnet, installé à Kado, devait pour se rendre à son autre poste d’Ashikibu, passer par le gros village d’Agina et il cherchait tous les moyens d’y faire des connaissances et d’y introduire notre sainte religion. Les habitants de ce village, quoique avides de plaisirs, lui semblaient se distinguer par l’aménité de leur caractère et la politesse de leurs manières. La divine Providence, au moment où il s’y attendait le moins, lui ménagea l’occasion d’entrer en relations.

    C’était au mois de février 1908 à l’époque des réjouissances du 1er de l’an lunaire. Devant aller à Ashikibu pour la messe du lendemain dimanche, il faisait ses préparatifs lorsqu’un jeune homme d’Agina vint le prier de se rendre au plus tôt chez un certain Maeda Shichirô. Celui-ci, originaire de Kado, avait tous ses parents chrétiens : lui seul avait refusé de se convertir. Mais l’épreuve vint le frapper et, dans le malheur, ses yeux s’ouvrirent à la lumière et son cœur à l’amour divin.

    A son arrivée, on fît entrer le Père dans une petite chambre reculée : là il vit la femme de Shichirô en proie à des convulsions de la face, des contorsions du corps, des gestes désordonnés des bras, un tremblement général, sans compter des cris affreux qui ressemblaient plus à des mugissements qu’à une voix humaine. On le pressa de baptiser la pauvre femme, l’assurant qu’elle était possédée du démon. La vieille mère, bouddhiste fervente, lui criait en pleurant : “Père, sauvez-la !” Le mari, pour prouver que c’était bien le diable, lui racontait certains faits : le bisaïeul de la malade avait empoisonné un neveu pour s’emparer de ses biens : depuis lors, les punitions du ciel n’avaient cessé de pleuvoir sur la famille : c’est pour cette raison que la pauvre femme ne peut pas, par exemple, avoir de garçon : à supposer même qu’il lui en naisse un, un jour ou l’autre le démon le fera mourir ! C’est pour cela, du reste, que les garçons d’une famille alliée à celle-ci portent tous des noms de fille : ce n’est ni plus ni moins que pour tromper le démon.

    Encore jeune missionnaire, le P. Bonnet n’avait jamais assisté à de pareils spectacles et il ne savait trop à quel saint se vouer : il se mit alors à parler religion à la pauvre femme et il remarqua que plus il parlait, plus elle devenait calme : les assistants aussi le constatèrent et à tout moment lui disaient : “Voyez, Père, sûrement c’était le diable ! Depuis que vous êtes auprès d’elle, elle ne tremble plus, elle comprend,” etc. Pour le décider à la baptiser, Shichirô alla chercher ses amulettes, ses tablettes, et les lui apporta comme gage de la sincérité de sa conversion et de celle de toute la famille.

    La vieille maman regretta bien quelque peu un affreux bouddha qu’elle vénérait particulièrement ; mais l’amour maternel fut le plus fort, et le Père, touché par la bonne foi de ces gens et encouragé par le mieux qui se manifestait dans l’état de la pauvre femme, lui conféra le baptême. Depuis lors elle fut complètement guérie.

    Le Père repartit pour Kado, suivi des bénédictions de tous et chargé des tablettes superstitieuses que Shichirô ne voulut pas garder une nuit de plus chez lui, craignant que le diable ne revînt.

    Dans cette même famille cependant, la mère et la fille, puis le père, furent atteints de folie : ce dernier surtout eut des crises tellement violentes qu’on fut obligé de l’enfermer dans une cage : les deux femmes furent délivrées lorsqu’elles furent régénérées par le baptême. Après six mois, le père lui-même retrouva le calme : il vint rendre visite au P. Bonnet, s’instruisit et, à Pâques 1909, il fut baptisé.

    Sa guérison parfaite frappa beaucoup les gens d’Agina, qui croyaient fermement qu’au printemps le pauvre homme devait retomber dans sa folie. Le printemps passa et la maladie ne revint pas. Ces quatre guérisons vraiment extraordinaires impressionnèrent fortement la population et c’est par centaines que le Père espérait les conversions. En vérité les apparences étaient magnifiques et la moisson s’annonçait belle et abondante.

    A partir de cette époque le P. Bonnet fut très occupé par l’instruction des catéchumènes. Au compte-rendu du 15 août 1910, il présentait 171 baptêmes pour son district de Kado : la plus grande partie était d’Agina.

    Fort embarrassé pour trouver un lieu de réunion, il se procura de vieilles maisons : deux réunies ensemble formèrent l’église. Dire le style de cette construction serait plutôt difficile, même à un architecte. Sauf au dessus de l’autel, où il y avait un plafond, le reste n’avait que le toit comme voûte : les murs étaient en vieilles planches, qui laissaient passer la fraîcheur et enlevaient toute crainte d’être asphyxié. L’habitation du Père était séparée, mais dans le même style, et les rats lui faisaient de fréquentes visites chaque nuit. Cela lui importait assez peu : il lui suffisait d’avoir, pour le présent, un endroit pour abriter ses chrétiens pendant les saints offices, et il remettait à plus tard, lorsque des bienfaiteurs lui en auraient fourni les moyens, de construire du neuf.

    (A suivre) A. HALBOUT,
    Miss. de Nagasaki.



    1925/449-458
    449-458
    Halbout
    Japon
    1925
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