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La société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû 1

La société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû (Japon) I.— Aux Ryûkyû Le 15 août 1549, saint François-Xavier débarquait à Kagoshima et dans l’espace de 50 ans, lui et ses disciples et successeurs convertissaient trente seigneurs et près d’un million de Japonais.
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    La société des Missions-Etrangères dans l’archipel des Ryûkyû (Japon)
    I.— Aux Ryûkyû
    Le 15 août 1549, saint François-Xavier débarquait à Kagoshima et dans l’espace de 50 ans, lui et ses disciples et successeurs convertissaient trente seigneurs et près d’un million de Japonais.

    A ces années de triomphe succéda une persécution qui anéantit cette jeune et splendide Mission. Le Japon s’isola du reste du monde et le silence se fit, de plus en plus profond, sur ces îles illuminées un instant par le soleil de la vérité religieuse.

    Deux siècles s’écoulèrent.
    La Providence réservait à la Société des Missions-Étrangères de Paris le bonheur de planter de nouveau la croix sur cette terre chère à l’Eglise ; mais ce bonheur ne devait être acheté qu’au prix d’héroïque sacrifice. C’était l’époque où les nations civilisées tentaient de renouer les relations avec cet empire obstinément fermé.

    Le 28 avril 1844, fête du Patronage de saint Joseph, le P. Forcade 1 abordait à Naha, dans l’archipel des Ryûkyû, sous la protection du pavillon français.

    L’archipel des Ryûkyû, situé au sud du Japon, entre le Kyûshû et Formose, renferme une population de 571.565 habitants (statistique de 1920) avec une superficie d’environ 2.000 kilomètres carrés. Petit royaume tributaire de la Chine, il se vit enlever par le Japon en 1609 la partie nord, le groupe d’Oshima. Placé désormais entre l’enclume et le marteau, il fut réduit à payer tribut au Japon et à la Chine, seul moyen de prolonger une indépendance désormais précaire. Ce n’est qu’en 1870 que l’archipel tout entier fut annexé au Japon.

    Le 1er mai, le P. Forcade célèbre la messe à bord et met sa nouvelle Mission sous la protection du Cœur Très Pur de Marie. Ce jour-là même il découvrait, sur une large dalle de l’embarcadère, une croix latine parfaitement dessinée : il se trouvait en face d’un monument authentique de l’odieuse loi du e-fumi (foulement des images). Cette croix n’avait été gravée là que pour forcer à un acte d’apostasie tout chrétien qui s’aviserait de débarquer en ce lieu.

    La foi avait-elle été prêchée aux Ryûkyû au temps des anciens missionnaires du Japon ? Les Dominicains l’assurèrent au P. Forcade, ajoutant qu’un de leurs Pères y avait souffert le martyre. Au temps de saint François-Xavier et de ses successeurs, les bateaux des Ryûkyû allaient en Corée et dans diverses provinces du Japon, où il y avait des chrétientés florissantes. Les marchands des Ryûkyû n’auraient-ils pas connu la Religion chrétienne au Japon et ne l’auraient-ils pas transmise à leur pays d’origine ?

    Le 6 mai le P. Forcade s’installe définitivement dans la bonzerie d’Amiko, à Tomari, en compagnie d’un catéchiste chinois que l’amiral Cécille venait de tirer des prisons de Canton.2 Cette bonzerie est située à environ un kilomètre et demi de Naha et sur la même baie que cette ville, mais dans un endroit difficilement abordable par mer. La bonzerie comprend deux corps de bâtiments, dont l’un servait d’habitation aux bonzes, l’autre renfermait d’abord le temple bouddhique, puis, à côté, à l’extrémité, près du mur de clôture de la propriété, un appartement de 16 m.2 ouvert de deux côtés et d’où l’on pouvait apercevoir la baie de Naha. Ce fut la demeure du Père et de son compagnon. La bonzerie était absolument isolée de toute habitation. A côté de l’entrée de la propriété, en dehors, se trouve un bois de sapins, renfermant surtout les tombes des étrangers.

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    1. — Théodore-Augustin FORCADE, né à Versailles le 2 mars 1816, prêtre en 1839, entra au Séminaire des Missions-Étrangères en 1842 ; sous-procureur à Macao en 1843 ; aux Ryûkyû, l’année suivante ; Vicaire Apostolique en 1846 ; puis successivement évêque de la Guadeloupe (1853), de Nevers (1861), archevêque d’Aix (1873) ; mort le 12 septembre 1885.

    2.— Voir Bulletin des M.-E. 1924, Nos 26, 27, 28 : Une belle figure de prêtre chinois; Augustin Kô.


    La crainte d’une intervention française empêcha, sans doute, toute violence sur la personne du missionnaire, mais il n’en mena pas moins une vie de prisonnier. Nuit et jour il vivait entouré d’obséquieux petits officiers, qui n’étaient que d’honnêtes geôliers. Si on lui indiquait le nom des objets, c’était en le trompant sur le sens des mots. Cependant un mandarin qui l’avait pris en amitié lui dicta quelques dialogues : il put ainsi se composer un dictionnaire de 6000 mots. Mais il n’avait aucune liberté de prêcher l’Evangile, non plus que les indigènes de l’embrasser.

    Deux ans se passèrent dans cette terrible solitude et le missionnaire se croyait abandonné, lorsque, le 1er mai 1846, un navire français lui amena un confrère dans la personne du P. Le Tardu.1 . En même temps il apprenait que Grégoire XVI venait d’ériger le Japon en Vicariat apostolique et que lui, l’intrépide sentinelle des Ryûkyû, était désigné pour en être le premier évêque. Mgr Forcade se réjouit beaucoup de la venue de ce nouveau frère d’armes “gratifié à un degré peu commun du don de la conversion des âmes” ; mais ils ne devaient pas être longtemps ensemble. En effet, le 17 juillet suivant, Mgr Forcade, laissant le P. Le Turdu à Tomari, partait pour le Japon et la Corée avec l’amiral Cécille. Le P. Le Turdu se résigna sans peine à ce complet isolement, qui, d’ailleurs, dans la pensée de tous, ne devait être que de courte durée. L’amiral Cécille avait obtenu que désormais les missionnaires auraient toute la bonzerie à leur disposition, qu’ils en paieraient le loyer, que les corps de garde disparaîtraient, que les missionnaires, libres chez eux, le seraient aussi en dehors et que, soumis au droit commun, ils seraient placés dans la condition des indigènes.

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    1. — Pierre-Marie LE TURDU, né à Quintin (Côtes-du-Nord ) le 6 août 1821, prêtre en 1844, aux Ryûkyû en 1846 ; agrégé à la Mission du Kouangtong en 1850 ; mort à Canton en 1861.


    Le 5 septembre suivant, le P. Adnet 1 rencontrait à Ningpo Mgr Forcade, et, tandis que ce dernier partait pour Manille afin d’y recevoir la consécration épiscopale, le premier se rendait aux Ryûkyû, où il arriva le 15 septembre. Le navire de guerre était à peine parti que les PP. Le Tardu et Adnet s’aperçurent d’un changement radical dans les dispositions des mandarins à leur égard. Le gouvernement, qui avait déjà porté plainte en Chine contre Mgr Forcade, accusait les deux missionnaires au commissaire impérial, qui en écrivit à l’amiral Cécille. Ce dernier crut de l’intérêt des missions de promettre que, cette année même, les deux missionnaire quitteraient les Ryûkyû.

    Le 21 février 1847, dans la chapelle de la Procure des Missions-Étrangères de Hongkong, Mgr Forcade recevait la consécration épiscopale, puis, ne trouvant pas de bateau pour les Ryûkyû, partait pour la France et Rome, traiter les affaires de sa Mission.

    Pendant ce temps les deux missionnaires de Tomari n’étaient, en réalité, ni moins surveillés ni moins tenus hors du droit commun que ne l’avait été le P. Forcade. Sur leur passage, les maisons se fermaient ; les objets leur étaient vendus à un prix exorbitant ; ils étaient hors la loi. Ce qui les affligeait le plus, c’était de se voir condamnés à l’inaction et de ne pouvoir aborder le peuple, qui avait ordre de fuir leur présence. La moindre estime manifestée pour notre sainte Religion, écrivait le P. Le Turdu, serait punie de la prison ou de l’exil. Jamais nous n’avons parlé en public, contrairement au ministre protestant. On n’a pas défendu à celui-ci de parler, mais on a défendu au peuple de l’écouter. Si nous n’avons jamais prêché en public, nous l’avons fait souvent en particulier ; mais, lorsque nous leur parlions de Dieu, ces braves gens nous disaient : “Ce que vous dites est bon, mais nous ne pouvons pas l’entendre.”— Un jour, en l’absence du P. Le Turdu, le P. Adnet reçut la visite d’un vieillard du nord de l’île, venu uniquement, disait-il, pour voir les étrangers. A peine était-il parti que, réfléchissant à ce que cette visite avait d’étrange, le Père se précipita dehors pour retrouver ce vieillard, mais ce fut en vain. Le P. Le Turdu résolut alors de visiter le nord de l’île. Les mandarins, n’ayant pu empêcher le voyage, envoyèrent dans les bourgs et hameaux où il devait passer l’ordre de ne point le recevoir, de lui refuser toute nourriture, voire même de lui parler. Ceci n’arrêta nullement le Père. Quand la faim se faisait sentir, il entrait dans quelque cabane pour y acheter des bananes et avertissait les gens qu’il ne partirait que lorsqu’ils lui auraient répondu. Son voyage dura 5 jours, mais il ne trouva pas le vieillard. Il demeura convaincu qu’il avait eu affaire à un descendant des anciens chrétiens.

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    1. — Matthieu ADNET, né le 8 décembre 1813 à Grand-Verneuil (Meuse), prêtre en 1839 ; entra au Séminaire des M.-E. en 1844 ; aux Ryûkyû en 1846 ; mort à Naha le 1er juillet 1848.


    Déjà malade en arrivant aux Ryûkyû, le P. Adnet avait paru ne souffrir d’abord que d’une fièvre intermittente. Son confrère reconnut bientôt qu’il était atteint de phtisie. Le P. Adnet lutta pendant 20 mois, offrant à Dieu ses souffrances pour le salut des âmes qu’il était venu chercher si loin. Le 1er juillet 1848, il mourait. A genoux près de lui, son confrère assista à la mort du premier missionnaire de la nouvelle Eglise du Japon et, demeuré seul, conjura la Providence de lui servir de Père et d’Ami. A cette occasion, le P. Le Turdu reçut des visites et des lettres de condoléances du premier Ministre, des gouverneurs de Shuri et de Naha. Le 3, il offrit le saint sacrifice de la messe devant les mandarins et leur suite. Le P. Adnet repose dans un petit bois, près de la bonzerie, et son tombeau a été respecté jusqu’à nos jours ; cependant il n’a plus aucun caractère religieux. Peu après, le 27 juillet, le P. Le Turdu quittait les Ryûkyû pour Hongkong sur un navire français.

    Le 12 septembre 1848, arrivait à Hongkong Mgr Forcade, qui, en plus de la Mission du Japon, était chargé de celle de Hongkong, d’où il pourrait, tout en dirigeant cette dernière avec ses missionnaires, chercher une occasion favorable de s’introduire dans la première. Les missionnaires dressaient de nombreux plans pour entrer au Japon, non plus sous la protection de navires de guerre, mais par de simples barques. Tout bien considéré, Mgr Forcade finit par décider que, le Japon devant s’ouvrir sous peu aux nations étrangères, il valait mieux attendre ce jour-là. Les privations endurées aux Ryûkyû et le climat de Hongkong avaient achevé d’affaiblir la vigoureuse constitution de l’Evêque : de plus, les ennuis causés, soit par la situation mal définie qu’il avait à Hongkong, soit par les difficultés continuelles qui s’opposaient à l’entrée au Japon, avaient grandement altéré sa santé : il pensa qu’un voyage dans un climat différent le remettrait et alla passer quelques mois à Singapore.

    Le 25 septembre 1850, il était de retour à Hongkong et paraissait avoir recouvré à peu près son ancienne vigueur. Cependant il laissait paraître dans l’expression de son visage un fond indéfinissable de tristesse, qu’augmenta l’épreuve la plus douloureuse pour son cœur, la mort de sa sœur, religieuse de Saint-Paul de Chartres à Hongkong même. De nouveau, il ressentit l’atteinte de sa cruelle maladie. Miné par la dysenterie et la fièvre, sur le conseil des médecins, il partit pour Manille, puis assista à Zikawei au synode des Evêques de Chine, où on l’engagea fortement à retourner en France, seule chance de se rétablir. Le 31 décembre 1851, il rentrait à Hongkong : un mois après il partait pour l’Europe. L’année suivante, il était nommé évêque de la Guadeloupe.

    La Propagande avait choisi le P. Colin 1 pour succéder à Mgr Forcade avec le titre de Préfet apostolique du Japon (1853). En annonçant au P. Libois, 2 Procureur des Missions-Étrangères, sa prochaine arrivée à Hongkong il lui faisait part de son dessein de se rendre aux Ryûkyû et lui demandait d’y envoyer le P. Girard 3 (qu’il savait destiné au Japon et attendant depuis 1848 une occasion propice pour s’y rendre) avec un ou deux missionnaires, comptant les y bientôt rejoindre ; mais il mourait le 23 mai 1854. Cependant sa mort ne fut pas un empêchement à la réalisation de ses desseins. Le 11 février 1855, les PP. Girard, Furet 4 et Mermet 5 s’embarquaient sur un navire marchand français et, dès le 26, arrivaient à Okinawa. Jusqu’au 1er mars, toutes leurs démarches se heurtèrent à des refus formels et obstinés. Sans se laisser abattre, les missionnaires fixèrent leur débarquement au lendemain. Dès le matin, leurs bagages sont portés à terre. A ce moment les autorités s’émeuvent. A 6 heures, les missionnaires sont reçus par le Régent : “Vous êtes maîtres de sévir contre nous, dit finalement le P. Girard, nous ne voulons pas partir ; vous nous tueriez plutôt.” Ces paroles produisirent un bon effet. Le Régent permit aux missionnaires d’occuper la bonzerie d’Amiko, mais à la condition que, dans deux ou trois mois, on viendrait les reprendre.

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    1. — Charles-Emile COLIN, né le 12 mai 1812 à Senones (Vosges ), prêtre en 1845 ; entra, l’année suivante, au Séminaire des M.-E ; missionnaire de Mandchourie en 1847, supérieur de la Mission du Japon en 1853 ; mort à Tchakeou en 1854.

    2. — Napoléon-François LIBOIS, né à Chambois (Orne) le 14 décembre 1805, prêtre en 1830 ; entra au Séminaire des M.-E. en 1836 ; sous-procureur à Macao en 1837, procureur en 1842 ; transféra la Procure à Hongkong en 1847 ; procureur à Rome en 1866, il y mourut en 1872.

    3. — Prudence-Séraphin-Barthélemy GIRARD, né à Henrichemont (Cher) le 5 avril 1821, prêtre en 1845 ; entra au Séminaire des M.-E. en 1847 ; missionnaire au Japon l’année suivante, supérieur de la Mission en 1857 ; mort à Yokohama le 9 décembre 1867.

    4. —Louis Théodore FURET, né le 25 novembre 1816 à Commer (Mayenne), prêtre en 1839, entré en 1852 au Séminaire des M-E., aux Ryûkyû en 1855 ; rentré en France en 1869, mort à Laval en 1900.

    5.—Eugène-Emmanuel MERMET, né le 11 septembre 1828 à Haute-Molune (Jura ), prêtre en 1854, missionnaire du Japon la même année ; rentré en France en 1864 ; mort en 1871.


    Pendant deux jours on leur refuse toute espèce de provisions. Peu à peu cependant les fronts se dérident, mais une quinzaine de gardiens les surveillent. Lorsqu’ils sortent, chacun s’enfuit, averti de leur arrivée par leurs fidèles gardiens.

    Le 8 mai, le P. Furet, quittant ses confrères, montait à bord d’un vaisseau français qui partait pour le nord : il avait entrevu la possibilité d’être débarqué au Japon et d’y rester, mais ce fut en vain ; peu après il rentrait à Hongkong.

    Les PP. Girard et Mermet, portant la soutane, vivaient comme dans un désert, bien que leur résidence se fût transportée au centre de Naha même. “C’était autrefois, écrira le P. Mermet, un lieu de promenade très fréquenté ; aujourd’hui l’herbe et les ronces obstruent le chemin. Les maisons qui regardaient la nôtre ont tourné le dos et s’ouvrent au côté opposé. Tous les deux ou trois jours, deux mandarinots viennent nous traduire des livres japonais ; ils repoussent avec un fanatisme obstiné tout ce qui pourrait, de près ou de loin, conduire la conversation sur le terrain religieux ; on serait tenté de croire qu’ils sont liés, par quelque serment.”

    En dehors de ces deux personnages, impossible d’avoir la moindre communication avec qui que ce soit. Si un ouvrier vient, il est toujours accompagné de quelqu’un chargé de l’épier. Les domestiques sont changés tous les mois et ne peuvent parler aux missionnaires que pour leur service. Et cependant c’est parmi eux que le Bon Dieu leur fit trouver leur premier néophyte. Il avait 22 ans. Après avoir été instruit et préparé, à la faveur des ténèbres, il fut baptisé la nuit de Noël et reçut le nom de François-Xavier. Doué une force de caractère et d’une pénétration au dessus du commun, il pouvait devenir un excellent catéchiste. Au jour de l’adoration des ancêtres, prétextant une indisposition, il avait pu se dispenser d’assister à la cérémonie. Son zèle impatient, le changement que la grâce avait opéré en lui, le dénoncèrent à l’œil défiant de son père. Exaspéré de cette persévérance, celui-ci jura de se livrer dès le lendemain, lui et toute sa famille, à la sévérité des tribunaux. Le jeune François courut, la nuit, prendre conseil des missionnaires et leur apprit que “quiconque professait le christianisme devait mourir avec tous ses parents ou alliés au premier degré.” François se retira, les larmes aux yeux, mais calme et plein de courage. Quel a été le sort de cette famille? Qu’est devenu le néophyte ? Interrogé, un jour, un mandarin répondit, avec un certain embarras et un trouble marqué qu’il n’était plus à la capitale.

    Un autre adolescent leur donna de belles espérances ; mais la famille l’ayant appris, le traita si durement qu’il fut impossible de continuer son instruction. Un père de famille eut aussi, malgré la surveillance, de longs rapports secrets avec les missionnaires, mais ils n’aboutirent pas.

    Cependant on ne pouvait laisser longtemps seuls les PP. Girard et Mermet, car la disparition de l’un d’eux pouvait réduire l’autre à un complet isolement, comme cela était arrivé précédemment pour le P. Le Turdu. Le P. Libois décida donc que, pour commencer, le P. Furet retournerait à Naha avec le P. Mounicou 1 et que le P. Mermet, affaibli par le climat et par un travail excessif, reviendrait à Hongkong. Les PP. Furet et Mounicou arrivèrent aux Ryûkyû le 26 octobre 1856. Trois semaines après leur arrivée, le vieux gouverneur vint lui-même leur rendre visite et les invita à dîner avec le P. Girard. Le dîner fut convenable et le gouverneur très obligeant. Quelque temps après, l’un des trois ministres leur fit envoyer des gâteaux avec sa carte. Mais, au fond, toutes ces prévenances ne changeaient rien à la politique vigilante et exclusive dont ils étaient l’objet. Lorsque les missionnaires voulurent rendre politesse pour politesse, ils se heurtèrent, comme par le passé, aux mêmes procédés de la population. Leurs réclamations finirent par obtenir pour les habitants la permission de répondre à leurs questions ; mais ils demeurèrent comme auparavant sans action religieuse sur le peuple. Ils purent cependant apprendre la langue du pays et le japonais.

    Pendant ce temps se poursuivaient les négociations entre les pays d’Europe et le Japon. En 1858 enfin, le Baron Gros obtenait l’ouverture des trois ports de Nagasaki, Yokohama et Hakodate. Ils s’ouvraient non seulement au commerce, mais aussi à l’apostolat catholique. Les missionnaires allaient entrer dans cette terre promise. La nomination d’un nouveau supérieur s’imposait : le P. Girard fut choisi pour occuper ce poste.

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    1.— Pierre MOUNICOU, né le 4 mars 1825 à Ossun (Hautes-Pyrénées), prêtre en 1848, sous-procureur à Hongkong ; missionnaire du Japon en 1856 ; mort à Kôbe en 1871.


    Depuis deux ans, il n’avait reçu de visite d’aucun navire français. Le 25 octobre 1858, un aviso qui revenait de Nagasaki lui apporta la nouvelle des traités conclus avec le Japon et celle de sa nomination. Tout effrayé de cette charge, qu’il essaya ensuite de décliner, il partit le lendemain pour Hongkong, laissant aux Ryûkyû les PP. Furet et Mounicou. Séparé du reste du monde pendant près de trois ans, il éprouvait le besoin de s’éclairer sur la situation avant de se rendre au Japon. Ce n’est que le 6 septembre 1859 qu’il débarqua à Yokohama. A la vue du champ immense qui s’ouvrait devant lui, ne pouvant laisser le P. Furet seul aux Ryûkyû, il pensa abandonner ces îles ; mais une lettre de Paris, lui annonçant que le P. Rousseille, 1 sur lequel il avait compté, rentrait comme directeur du Séminaire, lui exprima le désir que les Ryûkyû ne fussent pas abandonnées après tant d’efforts.

    La situation des PP. Furet et Mounicou, restés seuls, s’était, du reste, un peu améliorée, mais la prédication de l’Evangile rencontrait toujours les mêmes obstacles. Le P. Furet surtout se résignait avec peine à l’inutilité apparente de sa vie. Alors que le P. Mounicou avait fait de grands progrès dans la langue, il répétait : “Une vieille caboche n’apprend rien.” On était devenu accommodant pour leur fournir des maîtres. C’est par eux que tomba entre leurs mains un livre assez étrange où il était question de la Trinité, de la création, etc. Le P. Furet s’était déjà attiré un renom de savant par sa connaissance des mathématiques ; grâce à l’onguent du P. Libois, il passa bientôt à dix lieues à la ronde pour un médecin de premier ordre. Il se prépara même à exercer la profession de dentiste. Ceci montre que les missionnaires entraient plus facilement en rapport avec le peuple.— “Nous sommes trop tranquilles, écrivait le P. Furet ; quelques coups de rotin et avec cela la possibilité d’annoncer la Bonne Nouvelle et de gagner des âmes vaudraient bien mieux, à mon avis.”

    Le P. Furet crut le moment venu de tenter une nouvelle démarche pour obtenir l’autorisation d’enseigner publiquement la religion. Il avait conçu le dessein d’écrire une petite apologie du christianisme, que le P. Mounicou traduirait en japonais et qu’ils iraient ensemble présenter au gouverneur. Au bout de quelques mois la traduction fut prête et ils n’attendaient plus qu’une occasion favorable. L’arrivée d’un nouveau missionnaire allait la leur fournir.

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    1—Jean-Joseph ROUSSEILLE né à Bordeaux le 1er août 1832, prêtre en 1855, l’année suivante sous-procureur à Hongkong ; directeur du Séminaire de Paris en 1860 ; procureur à Rome de 1872 à 1880 ; Supérieur du Séminaire, 1880-83 ; Supérieur de la Maison de Nazareth, 1884-1899 ; Supérieur du Séminaire de Bièvres en 1899 ; mort le 22 janvier 1900.


    Le 27 octobre 1860 le P. Petitjean 1 débarquait aux Ryûkyû et, le lendemain, le P. Mounicou partait pour le Japon. L’arrivée du P. Petitjean rajeunit le P. Furet de dix ans. Profitant de l’occasion, le curé et le vicaire rendirent visite aux autorités et reçurent partout un accueil bienveillant. Le P. Furet, trouvant le moment opportun, se rendit à la capitale, muni d’une lettre pour le Roi, et sollicita une audience du Régent. La réponse, obtenue après bien des difficultés, fut complètement négative. — “Le pays suit la doctrine de Confucius : elle nous suffit pour gouverner le pays. Nous n’avons pas besoin de la doctrine du Maître du Ciel.”

    Peu de temps après, les ministres lui firent porter des cadeaux : il les refusa. Il déclina aussi l’invitation de se rendre à la Résidence, à moins qu’il n’y fût question de religion : — “Nous avons deux grands chagrins, celui de voir tant d’habitants mourir sans penser à leur âme, et celui de penser que Dieu punira sévèrement ceux qui nous ont empêchés d’enseigner la religion au peuple.”— Une autre fois, rappelant les malédictions de Notre-Seigneur sur les royaumes qui auront rejeté la vérité : — “Si quelque châtiment vient à fondre sur vous, je n’en serai pas étonné : notre départ sera pour vous un malheur.” Or, à peu de temps de là, un météore prodigieux, en éclatant, répandit la terreur à Naha ; puis une épidémie fit d’affreux ravages, enfin, une sécheresse extraordinaire amena une grave disette.

    C’est à ce moment-là qu’un navire français vint prendre les deux missionnaires pour les transporter au Japon. Ils quittaient les Ryûkyû 18 ans après l’arrivée du P. Forcade dans l’archipel. 2

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    1. — Bernard-Thaddée PETITJEAN, né le 14 juin 1829 à Blanzy (Saône-et-Loire), prêtre en 1853, au Séminaire des M.-E. en 1859 ; missionnaire du Japon en 1860 ; Vicaire Apostolique en 1866, du Japon Méridional en 1876 ; mort à Nagasaki le 7 octobre 1884.

    2 — Missionnaires qui ont résidé dans l’île d’Okinawa (Ryûkyû) :
    P. Forcade — du 28 avril 1844 au 17 juillet 1846
    P. Le Turdu — du 1er mai 1846 au 27 août 1848
    P. Adnet — du 15 septembre 1846 au 1er juillet 1848
    P. Girard — du 26 février 1855 au 26 octobre 1858
    P. Mermet — du 26 février 1855 à octobre 1856
    P. Furet — ” au 8 mai 1855
    ” –– du 26 octobre 1856 à septembre 1862
    P. Mounicou — ” au 27 octobre 1860
    P. Petitjean — du 27 octobre 1860 à septembre 1862


    Durant cette période de 18 ans, les missionnaires avaient eu la consolation de baptiser un Japonais et un habitant des Ryûkyû. Deux baptêmes en 18 ans ! C’est révéler d’un mot la principale souffrance des missionnaires : c’est dire quels furent leurs mérites au regard de Dieu, qui ne mesure pas la récompense aux succès obtenus et ne bénit pas moins ceux qui creusent le sillon que ceux qui moissonnent.

    *
    * *

    Installé à Nagasaki, à Oura, près de l’église construite en face de la montagne où se dressèrent les croix des 26 Martyrs, le P. Petitjean eut le bonheur, le 17 mars 1865, de découvrir un groupe de femmes, qui, devant la statue de la Sainte-Vierge, lui révélèrent l’existence de milliers de descendants des chrétiens d’autrefois. Le P. Petitjean, devenu évêque, s’adonna tout entier à l’organisation de ces nouvelles chrétientés, mais sans oublier l’archipel des Ryûkyû, particulièrement cher à son cœur. Bien qu’atteint d’une grave maladie de foie, il voulut lui-même aller y fonder une station apostolique. Avec une énergie indomptable il traversa à pied une partie du Kyûshû et arriva à Kagoshima. Là son mal s’aggrava, il tomba, épuisé, et fut forcé de rentrer à Nagasaki où il mourut en octobre 1884. Mais le geste du vaillant évêque ne devait pas être oublié et, comme on le verra plus loin, l’évangélisation commençait peu après.

    En 1893, le P. Marmand 1, étant à Daikuma, dans l’île d’Oshima, fit une courte visite à Okinawa et visita le lieu qu’avaient habité les missionnaires et la tombe du P. Adnet.

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    1.— Joseph-Ferdinand MARMAND, né à Simandre (Ain) le 26 mars 1849 ; prêtre en 1876 ; missionnaire de Nagasaki ; mort en 1912.


    L’année suivante, le P. Halbout s’y rendit, lui aussi. Sur le bateau qui le transportait de Naze à Naha se trouvait le personnel de l’Ecole Normale d’Okinawa. Le principal l’invita à lui faire une visite à Shuri. A Naha il rencontra un chrétien, tailleur de son métier, qui lui fit baptiser un de ses enfants et lui servit de guide pour visiter l’ancienne habitation des Pères ; il s’entretint même quelques instants avec le vieux bonze de l’endroit, qui était bonzillon 50 ans auparavant, c’est-à-dire lorsque le P. Forcade et les autres étaient là. Bien reçu à l’Ecole Normale, sur la demande du chef des écoles secondaires de l’endroit, il les parcourut et y remarqua que la plupart des enfants avaient encore la longue chevelure retenue par une épingle. Il put pénétrer aussi dans l’antique demeure du roitelet de l’île, devenue caserne. Un catholique, ordonnance du capitaine, lui ménagea un entretien avec ce dernier.

    En 1900 le P. Richard 1 avait converti à Daikuma un indigène d’Okinawa et, sous la conduite de ce dernier, il alla essayer d’y faire entendre la parole divine : mais il ne fit guère que passer.
    Peu de temps auparavant, le P. Ferrié 2 y avait fait un voyage. Ce qui l’avait attiré, c’était surtout le désir et l’espoir de retrouver des descendants des anciens chrétiens qui auraient réussi à conserver leur foi. Il se croyait en possession d’indices suffisants pour concevoir de belles espérances. Il passa une quinzaine de jours à Naha, Shuri, et dans d’autres localités de l’intérieur, mais il ne put découvrir aucune trace de ce qu’il cherchait. Il fut convaincu que, si quelques missionnaires pouvaient s’installer à la campagne, il y avait grand espoir qu’ils pourraient y faire des conversions. Mais nous n’étions pas assez nombreux à Oshima et il fallait remettre à plus tard ou à d’autres ce travail impossible pour le moment. En 1909 le P. Fressenon se rendait à Okinawa, où il trouva plusieurs chrétiens. Il y célébra la sainte messe et leur administra les sacrements.

    A. HALBOUT,
    (A suivre) Miss. de Nagasaki.


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    1. — Henri RICHARD, né à Valzergues (Aveyron ) le 5 novembre 1867, missionnaire de Nagasaki en 1893, mort en 1910.

    2. — Bernard-Joseph FERRIÉ, né à Montrozier (Aveyron } le 10 août 1856, missionnaire de Nagasaki en 1880 ; mort en 1919.




    1925/255-267
    255-267
    Halbout
    Japon
    1925
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