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La situation religieuse en Haute-Birmanie

La situation religieuse en Haute-Birmanie Un vent de tourmente politique souffle sur la Mission. Le mouvement gandhiste a traversé la baie de Bengale : le home rule, le boycottage des marchandises européennes, le départ des Anglais et de tous les blancs du pays, sont à lordre du jour.
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    La situation religieuse en Haute-Birmanie

    Un vent de tourmente politique souffle sur la Mission. Le mouvement gandhiste a traversé la baie de Bengale : le home rule, le boycottage des marchandises européennes, le départ des Anglais et de tous les blancs du pays, sont à lordre du jour.

    Commencée, il y a quelque neuf ans, sous le manteau de religion par les Young Men Buddhist Associations, cette agitation politique a des ramifications partout. De modérés au début, ses membres sont bien vite devenus extrémistes, et ce nest rien moins que le renversement de lordre établi quils demandent. La Birmanie aux Birmans ! Fuori i barbari!

    Dans sa dernière incarnation, le parti est actuellement représenté par le General Council of Buddhist Associations, qui critique les actes du gouvernement, mène une campagne active dans la presse indigène, soulève la classe soi-disant lettrée. Pour nimporte quelle arrestation de bonze, ces messieurs jettent les hauts cris et, imitant les meneurs de lInde, proclament un hartal (grève sympathique). Ce hartal est supposé être un jour de jeûne et de prière ; en réalité il est un acte de protestation et un jour de désordre. Les marchés, les boutiques sont fermés ; le travail cesse.

    Pour ne point rester en arrière, les femmes birmanes de la haute société ont emboîté le pas. Elles aussi ont leurs sociétés, dont on compte une quarantaine, et leurs meetings. La Myanmahita Womens Association1 demande instamment quon ouvre partout des écoles nationales. Dans un meeting récent, ces bonnes dames demandèrent, dun ton péremptoire, au Gouvernement des Indes le renvoi immédiat du Gouverneur de la Birmanie.


    1. Littéralement = Birmane-Prospérité-Société. Société pour promouvoir les intérêts birmans.

    Eh ! Oui : quos vult Jupiter perdere, dementat prius. En effet, nos jeunes étudiants birmans, nos futurs maîtres, se sont mis en tête de se passer des écoles tenues par les Européens, tant gouvernementales que confessionnelles. Ils ont ouvert leurs écoles nationales. Un comité élabore le programme des études, fait passer les examens, délivre des diplômes, tout comme à lUniversité de Rangoon, mais en dehors delle. Louverture de celle-ci, lannée dernière, fut loccasion de la séparation. Sous le prétexte de protester contre certains statuts, mais au fond travaillés par des meneurs, plusieurs élèves se mirent en grève. Ce fut comme une traînée de poudre : la grève devint générale. Comme ces mauvais champignons qui, après une forte pluie dorage, poussent en une nuit, un beau matin les écoles nationales couvrirent le sol de Birmanie. Et, fait intéressant, on dit à Mandalay que la police et linspecteur des écoles, qui voulaient savoir ce qui se passait ou senseignait dans ces écoles, auraient été bel et bien mis à la porte. La charité publique nourrissait les élèves, le zèle patriotique payait les maîtres. Le nombre de ces écoles a diminué depuis lors, mais toute ville un peu importante possède la sienne, qui fait maintenant son petit chemin clopin-clopant.

    Ce brusque changement a évidemment fait diminuer le nombre délèves dans nos écoles anglo-vernaculaires, mais nous nous en consolons facilement : ces élèves étaient presque tous bouddhistes et sans espoir de conversion : une expérience de 25 ans en est la preuve. Ils venaient chez nous parce que nos écoles catholiques ayant un grand renom, avec chaque année les meilleurs résultats, ils étaient à peu près sûrs de réussir leurs examens. Combien durera cet état de choses ? Les Birmans se fatigueront-ils vite de payer pour ces écoles nationales ? Y aura t-il un revirement dopinion ?

    Lesprit religieux est en baisse, et un troisième point noir à lhorizon, est la participation active des bonzes à ce mouvement politique. Quelques-uns prêchent ouvertement la révolte, se font arrêter par la police et deviennent, par le fait même, les martyrs de la cause. Nous avons tous présent à la mémoire le cas du fameux U-Ottama qui, dancien employé du gouvernement, mais chassé de son emploi pour irrégularités, sest fait bonze et porte parole du mouvement nationaliste : il expie aujourdhui en prison sa désobéissance aux lois constitutionnelles.

    Les membres du Sangha1 assistent aux réunions publiques, prennent part aux débats, émettent des vux, font chorus avec leurs concitoyens laïques et tiennent eux-mêmes des conciles. A lunanimité, au nombre de 1.300, ils ont, tout récemment, engagé leur parole que jamais loi anglaise ne les jugerait et ont promis de ne porter que des robes jaunes tissées dans le pays. Toujours lâme de Gandhi qui plane sur tous ces pauvres esprits ! Pour être juste et tout à fait au point, il nest pas inutile dajouter que les Indiens résidant en Birmanie, et ils sont nombreux, surtout la classe des Babus, avocats sans causes, médecins sans malades, ont largement contribué à jeter les Birmans dans limpasse où ils se trouvent. Gens retors et à double face, ces Indiens du Bengale ou dailleurs ont tout simplement gâté la mentalité birmane !

    Le 21 Octobre dernier, tout le Mandalay bouddhiste et home rule était en fête et, toutes grandes, ouvrait ses portes à la Ninth Annual All-Burma Conference.2 Un hall immense et somptueux pouvant contenir deux mille délégués, quatre mille bonzes, avec galeries pour deux ou trois mille invités, sélevait dans lun des quartiers sud de la ville. Une exposition industrielle des produits du pays allait de front avec la Conférence. Electricité, téléphone, bureau de poste, tout le confort moderne quun corps diplomatique réuni à Paris ou à Londres sattend, je suppose, à trouver, avait été à grands frais installé pour la circonstance. Délégués, bonzes et femmes y prirent la parole.


    1. Ordre des bonzes bouddhistes.
    2. Neuvième Conférence annuelle de toute la Birmanie.

    Le président, vieillard octogénaire, ancien gouverneur de province au temps des rois birmans, ancien ambassadeur, aux applaudissements répétés et prolongés de lassistance, dans un discours véhément, exposa hardiment le programme du parti national : participation des Bikkhus1 aux affaires politiques de leur pays ; fin de lexploitation par les Blancs ; produits étrangers (excepté les indiens) boycottés : nationalisation des chemins de fer ; refus de payer les taxes ; écoles nationales partout ; visite du Prince de Galles mise à lindex, etc., etc.. Il va sans dire quaux meetings, qui ont duré trois jours, à trois sessions chaque jour, toutes ces revendications ont été votées demblée. La bruit court maintenant dans la brousse quun roi birman a été nommé et couronné à Mandalay, le 5 Novembre : un soldat birman, armé dun fusil, ouvrait la procession royale à travers les rues de la ville ; à sa vue, tous les Anglais se sont enfuis !... Vive est limagination orientale, surtout celle dun Birman !

    Notre situation politique va-t-elle saméliorer ? Une nouvelle forme de gouvernement nous est promise, et lactuel semble vouloir sortir de son apathie. Des mandats darrêt ont été lancés, les, principaux leaders du home rule coffrés et déportés aux quatre coins de la Birmanie. Les troubles survenus à Bombay, lors de la visite du Prince de Galles, ont enfin dessillé les yeux du Vice-Roi et sont la cause, peut-être trop tardive, de la répression à présent exercée. Peut-être trop tardive, car de la ville la gangrène révolutionnaire a gagné la campagne, et le tawtha, 2 avec enthousiasme, mais sans réfléchir, jen suis sûr, senrôle, sous la bannière rouge de lanarchie : il lui suffit de savoir que cest contre lAssoya. 3 Nous sommes à une époque de transition, époque toujours dangereuse : notre sort va se fixer, au moins pour un temps.


    1. Bonzes.
    2. Littéralement : enfant des bois.
    3. Le Gouvernement.

    Nous navions, certes, aucun besoin de ce fâcheux contretemps pour venir à nouveau paralyser nos efforts. Pour nous, le Bouddhisme, voilà lennemi. Il a été et sera la grande pierre dachoppement que à moins dun miracle du ciel, nous parviendrons difficilement à enlever. Nous sommes, en effet, au cur de cette religion. Importée, en lan 241 A. C., elle sest développée en un arbre gigantesque, dont les racines profondes couvrent et enlacent le pays entier. Mais cest surtout en Haute-Birmanie que, dans sa forme la plus pure, elle est pratiquée par le peuple. Je nai point lintention den décrire les pratiques, tâche fort au-dessus de mes connaissances en la matière. Mais tout le monde convient ici que le Birman, le pur Birman de chez nous, est un bouddhiste fervent. Tout, dans sa vie, contribue à le rendre tel : son éducation au monastère, le noviciat quil y fait, les bonzes, les fêtes, les pèlerinages, tout, du berceau à la tombe, lattache à sa religion. Avec une pareille mentalité, bien difficile est la conversion du Birman : les missionnaires en savent quelque chose !

    Concluons. Une propagande ouverte, prêchant la haine de lEuropéen quelquil soit, sapant lautorité de toute manière, tel est le triste spectacle auquel nous assistons. Le chemin de la révolte est glissant, a dit quelquun. Un abîme se creuse : nos Birmans y tomberont-ils ?

    Cette effervescence des esprits nest point faite pour faciliter notre tâche déjà bien ingrate. Depuis 50 ans nous vivions surtout despérances, attendant patiemment lheure fixée par la Providence douvrir largement nos ailes, jusque, là seulement entrouvertes, et de voler à la conquête des âmes de nos chers Birmans. Quand viendra-t-elle ?...

    Aug. DARNE,
    Miss. de Birmanie septentrionale.

    1922/83-88
    83-88
    Darne
    Birmanie
    1922
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