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La situation religieuse au Japon

La situation religieuse au Japon Impressions dun mobilisé retour du front.
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    La situation religieuse au Japon
    Impressions dun mobilisé retour du front.

    Avant dentrer en matière, je me dois de prémunir le lecteur contre la valeur densemble des vues que je pourrai exposer ici. De fait, la modeste position que joccupe est exactement celle de lhumble Poilu devant son créneau ; cest dire que le panorama étalé sous mes regards est des plus limités : ce nest quun point de cette partie de limmense front dattaque confié à la Société des Missions Étrangères. En pareilles conditions il est bien impossible de décrire la situation réelle de lensemble. Mais précisément le but du Bulletin doit être de recueillir les renseignements divers fournis par chaque point du secteur occupé par ce corps davant-garde que na cessé dêtre dans lEglise depuis plus de deux siècles la vénérable Société des Missions-Étrangères. Cest un Service de Renseignements que la Société est en voie de créer, et il ne faut pas méconnaître limportance de pareil Service. Se tenir au courant des moindres mouvements de lennemi a toujours été un devoir élémentaire pour les armées en campagne. Durant la grande guerre le 2e Bureau du G. Q. G. était spécialement chargé de ce soin et, ce faisant, il permettait au 3e Bureau de tracer à bon escient le plan des opérations, cependant que le 1er occupait des effectifs et de tout le matériel, si divers et compliqué, des armées modernes.

    Admettons donc que la Société a créé son 2e Bureau, son Service de la Presse et son Communiqué.

    Il sagit pour moi de donner une rapide impression densemble sur le secteur du Japon.

    Lan dernier, à Yokohama, vers la fin de lhiver, on parlait entre confrères des lenteurs de lévangélisation au Japon. Fallait-il cependant désespérer ? Non, conclut lun de nous, voici exactement où nous en sommes : après la bataille de la Marne, la première Marne, naturellement ; depuis lors le cours du combat ne sest pas sensiblement modifié. Pourtant le Délégué Apostolique, Mgr Fumasoni Biondi, est venu apporter la parole despérance et dencouragement : de cela les humbles combattants sont infiniment reconnaissants au Saint-Père ; mais cest toujours la longue guerre de tranchées. Peut-être pourrait-on même parler de guerre sous-marine, si limage nest pas forcée, pour marquer les efforts de la sourde et secrète résistance des classes cultivées, résistance à toute conquête du Japon par quelque civilisation étrangère que ce soit, à tout apport de la vérité cependant libératrice. Sans doute on signale bien de ci de là quelques retours dopinion ; mais il semble toujours quil y ait une entente tacite en vertu de laquelle les dirigeants, défenseurs-nés du patrimoine national, doivent sefforcer, sinon de faire périr dans les flots, du moins décarter des côtes de lEmpire du Soleil-Levant tout ce qui peut servir la cause même du Christianisme. A ce point de vue, Mgr lEvêque dOsaka semble avoir eu le mot de la situation dans son compte-rendu de exercice 1920 : Si les Japonais, dit Mgr, Castanier, reconnaissent la supériorité de lEurope et de lAmérique dans le domaine économique ou industriel, ils la nient dans le domaine moral et religieux.

    Depuis lors a eu lieu le voyage en Europe, la visite au Vatican du Prince Impérial. De cet événementnouveauil nest pas une âme apostolique qui ne cherche à déduire les conséquences les plus heureuses pour lavenir du Catholicisme. Après son Constantin bouddhiste du VIe siècle, le Japon serait-il près davoir son Constantin chrétien ? Il est vrai que, jusquà un certain point, les missionnaires peuvent travailler en toute liberté ; dautre part, M. Yamamoto, officier catholique en vedette, tient à donner la note optimiste lorsquil affirme, à bon escient, sans doute, que les Japonais sentent un vide immense au point de vue religieux (Croix, 18 Juin 1921). En tout état de cause laffermissement de bonnes relations entre le Vatican et le gouvernement japonais ne peut que favoriser lapplication des desseins miséricordieux de la Providence divine à lendroit du Japon. A ce point de vue la Revue Catholique (Koe, caractères chinois, la Voix) de Tôkyô se complaît à établir un parallèle de bon augure entre la Papauté et la Dynastie Impériale du Japon, les deux seules institutions, bénies du Ciel, qui, ayant un passé de deux mille ans, soient assurées de durer aussi longtemps que le monde ! thèse amoureusement caressée par la pensée méditative de plus dun de nos catholiques japonais, tous patriotes, certes.

    Mais il y a la contre-partie, à savoir la pression morale à peine voilée exercée par les milieux dirigeants sur le débat, toujours ouvert, relatif au culte des ancêtres. Des autorités intellectuelles japonaises reconnues nhésitent pas à admettre que le Shintoïsme (Shintô, caractères chinois) est bien une religion : tel, par exemple, et de longue date, M. Inoue Tetsujirô, Dr en Philosophie ; tel M. Kakehi Kakuhiko, Dr en Droit ; tel surtout récemment M. Katô Genchi, Dr ès Lettres, professeur de Littérature à lUniversité Impériale de Tôkyô, et dont louvrage : Waga kokutai to Shindô (Notre Constitution nationale et le Shintoïsme), prétend donner les derniers éclaircissements sur le Shintoïsme. Mr Basil Chamberlain avait cru découvrir dans le renouveau du Shindô une création purement fondée sur de récents besoins politiques. M. Katô marque la place de la dignité impériale, dorigine divine, à la base même de linstitution nationale. Dans son Shintoïsme, la fidélité et la piété filiale tiennent lieu et place de foi religieuse ; des cérémonies cultuelles, des rites constituent la vie réelle du Shintoïsme, comme de toute autre religion ; dès lorigine du Japon, lEmpereur est, pour le Shintoïsme, ce que représente le Messie pour les Juifs ou Shaka pour les bouddhistes. Pour finir M. Katô préconise lentente, lunion de toutes les religions du monde : Dans le monde religieux, au nom du principe idéal de luniverselle fraternité, ne parlons plus de Bouddhisme, ne parlons plus de Christianisme, ni même de Shintoïsme : le temps viendra où, réunis dans la même enceinte, nous rirons ensemble et échangerons des poignées de mains.

    Pareille publication, si elle ne dirime pas le débat sérieux qui se pose devant lâme chrétienne, a à tout le moins le mérite de fixer la moyenne des opinions reçues ; elle est un indice dappréciation ; elle témoigne à sa façon du tourment qui tenaille le tréfonds de lâme japonaise, du sentiment réel dun vide immense, écho lointain du perpétuel cri de toute âme humaine : Fecisti nos ad Te, Domine, et irrequietum est cor nostrum donec requiescat in Te !

    Peu importe que le Shintoïsme nait été dabord quune pure forme du Naturisme et se soit transformé depuis, surtout sous linfluence du Bouddhisme, en une variété de Panthéisme, puis en culte authentique des ancêtres : quand lâme japonaise veut se retrouver elle-même devant la scène du monde moderne, cest à ses vieilles traditions religieuses quelle se reporte. Tant il est vrai que cest par le besoin religieux, par la foi en la Divinité, par le contact avec lEtre supérieur infini, tel quil le conçoit, que lhomme est ce quil est vraiment, une créature nécessairement dépendante de Dieu. Cest bien là que se dresse la clef de voûte de lédifice humain : jusque dans lerreur lhomme ne peut se détacher delle sans éprouver limpression de la ruine totale de lui-même. Là vraiment se trouve lexplication de lantinomie que certains veulent voir dans lattitude du Japon moderne. On fait en quelque sorte reproche au Japon davoir adopté les effets de la civilisation chrétienne sans en adopter le principe. La réponse à cette difficulté paraît des plus simples. Si le Japon a adopté les bénéfices matériels de la civilisation européenne, ce nest pas en vue dadopter la principe fécond dont ces bénéfices ne sont après tout quune conséquence éloignée ; cest bien plutôt pour mieux se tenir en garde contre linfluence pénétrante et tôt ou tard victorieuse de ce principe.

    Ce quentendent bien les hommes qui gouvernent lEmpire, cest que le Japon reste à jamais le Japon, et cela il ne le peut, à leurs yeux, quen gardant jalousement son âme contre lemprise de toute religion autre que le Shintoïsme. Erreur néfaste, cest évident ; mais, pour ne pas être affirmée à la face du monde, cette préoccupation est bien celle des milieux dirigeants.

    On sest beaucoup préoccupé, surtout depuis la guerre, de linfiltration des idées dangereuses, à savoir, démocratiques, socialistes, de fréquentes agitations ouvrières et universitaires ; une longue suite de scandales administratifs retentissants a fourni loccasion de certaines réformes ; mais cest surtout de lappel aux forces supérieures de lidée religieuse que les hommes détat du jour se préoccupent. Sans doute, et probablement plus que tout autre Japonais, ils sentent le vide immense, mais ils noublient pas, par ailleurs, que le Japon a conquis le rang de grande puissance ; or, à ce titre encore, le Japon doit chercher à se suffire à lui-même, tout comme sinon plus il cherche inlassablement à se suffire à tout autre point de vue. Moins que jamais le Japon ne peut tenir à honneur dêtre à la remorque de létranger. Or précisément le Bureau des Religions, rattaché au Ministère de lInstruction Publique, a annoncé au commencement de Juillet 1921 un projet denquête en vue dun Règlement sur la vie religieuse nationale. Cest une refonte de la législation religieuse, qui paraît décidée en principe. Il est reconnu que la situation religieuse du Japon est très confuse : chaque religion a ses traditions et prétend sy tenir ; aussi est-il prévu que lenquête sera longue, et ce nest pas trop dun délai de trois ans. La dite enquête devra porter sur les trois chapitres suivants :

    1º Etat actuel du Christianisme ;
    2º Etat religieux sous les Tokugawa (1600-1868) ;
    3º Ordonnances de service des temples bouddhistes jusquà lOrdonnance commune des temples bouddhistes et shintoïstes.

    LAssociation Néo-bouddhiste sest livrée, de son côté, à une enquête relative à la croyance à limmortalité de lâme ; des questionnaires furent adressés aux personnalités marquantes du monde religieux, universitaire, politique, scientifique, industriel et commercial. Les réponses, comme on peut le supposer, furent très diverses. Les uns déclarèrent la question insoluble ; dautres prirent lattitude de sceptiques en sen tenant à des peut-être . En fin de compte, sur un total de 226 réponses, pour 29 non catégoriques, on obtint 68 oui catégoriques. Parmi les réponses négatives, on trouve cela nest pas pour étonner, celle de feu Katô Hirobumi, surnommé le Hckel japonais. Le Dr Ebina, en sa qualité de leader du protestantisme japonais, répondit oui. Mr Ukita Wamin, correspondant bien connu de la Revue Taiyō (caractères chinois, le Soleil), fut davis quon ne peut rien nier, vu la certitude acquise de lexistence du moi personnel et du monde, mais quon ne peut pas davantage affirmer, faute de connaissance fondée sur lexpérience. Mr Fukuzawa Tokci se déclara tellement affairé par les soucis de la vie actuelle quil navait point le temps de songer à la vie future. Mr Inukai, le chef du parti populaire ou national de la Chambre des Représentants, fut la brièveté même : Je nai absolument aucune idée sur ces questions.

    De tout cela, conclut la Revue Catholique de Tôkyô il résulte que le nombre de ceux qui tiennent pour lexistence de la vie future est le triple de ceux qui la nient : ce sont là réponses émanant des milieux intellectuels. Or on peut tenir pour certain que, parmi les classes inférieures de la société, cest la généralité qui a foi en un monde futur. Ceux qui nient limmortalité de lâme sont principalement ceux qui, nayant pas encore réfléchi, nont pour laffirmative aucune preuve à portée de leur raison, noyée dans le dilettantisme si cher à lâme païenne : tel ce Mr Shirayanagi Hideko qui, tout ingénûment, avoue : Si je crois quil ny a pas de vie future, cest que jy trouve quelque avantage, et dabord cest toute commodité pour mener ma vie comme je lentends.

    Par bonheur il ne manque pas de Japonais réfléchis, qui comparent la situation de leur pays avec celle de lEurope et de lAmérique ; beaucoup voyagent, étudient, fouillent les vieilles bibliothèques, même celle du Vatican ; certainement lentrevue du Prince Impérial et du Saint-Père prend, aux yeux dun grand nombre, une signification providentielle. Mais, étant donné létat desprit des Japonais de ce jour, on peut affirmer que, sil doit se produire quelque fort mouvement de conversions dans lEmpire du Soleil-Levant, ce mouvement viendra moins de limpulsion directe des missionnaires, étrangers que de lentraînement dune élite de Japonais fidèles à la voix de Dieu.

    Pour nous, gardons confiance. Confiance en Dieu tout dabord : lheure de la grâce viendra pour le Japon, mais non est vestrum nosse tempora vel momenta. Rappelons-nous, pour soutenir notre courage dans la lutte, ce principe des sciences naturelles : Rien ne se crée et rien ne se perd dans la nature, parfaitement applicable au monde surnaturel de la grâce, créé et restauré par lAuteur de tout don, et ans lequel les plus merveilleuses transformations vont toujours sopérant sous laction des agents les plus humbles. Toujours la parabole du grain de sénevé et la promesse de récompense pour un verre deau : répercussion infinie du moindre battement dun cur apostolique ! Credidi propter quod locutus sum.

    CH. CESSELIN,
    Miss. de Hakodate.

    1922/4-10
    4-10
    Cesselin
    Japon
    1922
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