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La Sibérie au point de vue catholique

La Sibérie au point de vue catholique
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    La Sibérie au point de vue catholique

    La Sibérie, au point de vue catholique, est un immense désert parsemé doasis qui se font de plus en plus rares à mesure quon savance de lOuest à lEst. Ces oasis sont des groupements de familles polonaises, allemandes, lithuaniennes, venues dans le pays comme fonctionnaires au colons, sans parler des exilés, à certaines époques si nombreux. Lélément allemand ne sy rencontre quà lOuest du Baïkal ; mais là il est assez compact, formant 30% environ de la population catholique. Les Lithuaniens, qui se fondent plus aussi facilement quautrefois avec les Polonais, sont beaucoup moins nombreux que ces derniers, à peine 10 à 20%. Le surplus, Tchèques, Hongrois, Chinois, est encore quantité négligeable.

    Si ces groupes dispersés à tous les coins de la Sibérie avaient été libres de sorganiser en paroisses et diocèses à la manière des Français au Canada et des Irlandais aux Etats-Unis ou ailleurs, il est à croire quil y aurait depuis longtemps en Sibérie des églises florissantes ; mais cette organisation est la chose même que le gouvernement impérial russe na jamais voulu tolérer.

    Rares, trop rares sont les catholiques, même les prêtres, qui savent avec quel acharnement, quelle suite dans loppression et lhypocrisie, a été poursuivie depuis le règne de Catherine II la destruction du catholicisme dans les pays russes. Le dernier diocèse uniate avait été supprimé en 1875. Les évêchés latins disparaissaient également lun après lautre et, depuis bien des année, il nen restait plus quun seul, celui de Mohilev, administrant toutes les Eglises de rite latin existant dans lEmpire russe, de la Finlande au Kamtchatka et de la Mer Blanche au Caucase. Encore les prêtres latins étaient-ils considérés moins comme un clergé régulier que comme des aumôniers polonais, et lon affectait dappeler indistinctement églises Polonaises, prêtres polonais, les églises et les prêtres catholiques disséminés dans lEmpire.

    Forcé de résider à Petrograd sous la surveillance impériale, sans la liberté de visiter son archidiocèse ou même sa ville épiscopale, lArchevêque de Mohilev nétait autorisé à ouvrir aucun séminaire, petit ou grand, sinon à sa résidence même. Ses prêtres, dispersés à dénormes distances, sauf ceux, moins déshérités, de la Petite-Russie, étaient privés non seulement de visite épiscopale, mais presque entièrement de réunions sacerdotales, de retraites ecclésiastiques. Pour ceux de Sibérie lisolement était plus complet encore : ils vivaient dans la plus grande pénurie de livres, de journaux, de lectures quelconques propres à soutenir leur courage. A plus dun point de vue, leur sort était tien plus dur que celui des missionnaires les moins favorisés du monde. Etroitement surveillés, il suffisait dun prétexte pour les chasser de leurs paroisses et les exiler au loin. Cest ainsi que le Père M..., chargé aujourdhui de Sakhaline, est arrivé dexil en exil, après une vingtaine de condamnations, sur cette terre ultime de la Sibérie. Cest ainsi que le Père E..., aujourdhui vicaire de Kharbine, y est venu chassé de Khabarovsk sur la dénonciation dune femme, qui sétait plainte dun refus dabsolution motivé par lirrégularité de son mariage avec un schismatique.

    Quant aux congrégations religieuses, même simplement contemplatives, inutile den parler : depuis longtemps elles navaient plus le droit dexister sur le territoire russe.

    Il y a lieu dadmirer que ce petit clergé séculier ait pu conserver çà et là sur tous les points de lEmpire et jusquau fond de la Sibérie des groupements catholiques qui, dans plusieurs localités, ont de la cohésion et même une certaine influence. Dans les districts où Mgr de Guébriant a pu pénétrer, chacun des prêtres catholiques était à son poste, à Sakhaline comme à Vladivostok, à Khabarovsk comme à Blagovechtchensk, à Tchita comme à Verkne-Oudinsk ; et, daprès les renseignements obtenus de districts plus éloignés, il en serait, semble-t-il, de même dans toute la Sibérie. Cette fidélité en des circonstances aussi critiques nest-elle pas tout à lhonneur de lhumble clergé de Sibérie ? Seule des églises de la Sibérie Orientale, celle de Nikolsk dOussouri na pas de prêtre : mais son titulaire a dû partir pour des motifs indépendants de sa volonté. A la fin dun modeste banquet que les catholiques dune localité sibérienne offraient au Visiteur Apostolique, plus dun toast déjà avait été porté au Saint-Père, à son Envoyé, à lArchevêque lointain, quand le curé du lieu, silencieux jusque là, se leva inopinément et, pour tout compliment, dit à peu près ceci : Jai un aveu à vous faire, à vous, mes paroissiens : épuisé moralement par les longues épreuves que nous traversons tous, javais commencé des démarches pour être rappelé de Sibérie en Pologne. Mais, à vous voir aujourdhui si courageux, si unis autour de lEnvoyé du Saint-Père, à voir quau centre de lEglise on noublie pas nos groupements perdus, je comprends que jai tort. Pardonnez-moi. Je me rétracte. Plus que jamais je suis à vous et je ne vous quitterai pas ! On comprend que, de tous les toasts qui lui furent adressés en diverses occasions, le Visiteur Apostolique ait sur tout retenu celui-là.

    Y a-t-il dans ces groupements épars les éléments dune organisation ecclésiastique normale ? Cela ne paraît pas douteux. Si les troubles politiques ne sy opposent pas, il faut renforcer prudemment les cadres insuffisants de ce petit clergé, lui donner les chefs dont loppression tsariste la jusquici privé, et laider surtout à fonder des séminaires, car la proportion des vocations est considérable dans cette petite population catholique. Le nombre des catholiques, du Baïkal à la mer, ne paraît pas dépasser 15.000, même en y comprenant ceux des paroisses polonaises de Mandchourie Septentrionale. Mais, de lautre côté du grand lac, les agglomérations catholiques sont beaucoup plus denses, et le chiffre de 150.000 pour toute la Sibérie semble être plutôt un minimum.

    Un renfort de prêtres pourrait-il à lheure quil est sintroduire dans la Sibérie ? La visite de Mgr de Guébriant prouve que cest possible, au moins jusquau Baïkal. Les autorités de la D. V. R. (Dalnié Vostotchnaia Respublika = République Extrême-Orientale) ont affirmé à plusieurs reprises, même par écrit, que la liberté religieuse était absolue sur leur territoire. De fait, si elles ont hésité longtemps à laisser le Visiteur Apostolique entrer sur ce territoire, elles ne ly ont gêné par aucune surveillance inquiète. Mais, sans doute, il ne faut pas entendre par liberté religieuse autre chose que la liberté du culte et des cérémonies ; sil était question, par exemple, des libertés de lécole, de la presse, etc., ce serait probablement très différent. Cependant un personnage officiel fit entendre nettement à Mgr de Guébriant quil verrait avec plaisir les catholiques fonder sur le territoire de la D. V. R. des uvres charitables, hôpitaux, dispensaires, etc., en recourant même, sil le faut, à un personnel étranger, de préférence français . Que croire de ces avances ?

    Un autre officiel des plus en vue, abordant le même sujet, dit ex abrupto au Visiteur : Et puis, vous savez, si vos initiatives charitables vous attirent des sympathies et portent les Pravoslaves à se faire catholiques, nous ny voyons pas dinconvénient. Chez nous la liberté de conscience est complète.

    Encore une fois que croire ? Les catholiques de Tchita sétaient entendus avec Mgr de Guébriant et dautres concitoyens non catholiques pour fonder un Comité de secours, qui se proposait de soulager leffroyable misère qui règne à Irkoutsk et au delà, à laide daumônes en argent ou en nature, quon espérait obtenir du dehors. Le gouvernement, favorable au début, a ensuite refusé son autorisation. Comment tout cela se concilie-t-il ?

    Est il permis despérer en Sibérie des conversions de schismatiques ? Pour la Russie, la question est à lordre du jour dans les milieux ecclésiastiques. Pour la Sibérie, elle ne se pose pas différemment ; mais les solutions proposées ne sont pas concordantes.

    Au sortir de Sibérie, le Visiteur Apostolique semblait plutôt se défier des optimismes prématurés et surtout des plans de campagne basés sur la théorie plus que sur la constatation pratique des faits.

    Quil y ait du désarroi dans lEglise pravoslave, ce nest pas douteux : sa clef de voûte a été jetée par terre, ses biens confisqués, son influence officielle à jamais détruite. Aussi le peuple sest-il en partie détourné delle, et les popes, réduits à une extrême pauvreté, sont tentés de chercher hors de lEglise les moyens de vivre et délever leurs familles. Le sort des dignitaires, évêques et autres, a été plus dur encore. On connaît les supplices affreux parmi lesquels plus dun est mort martyr de la foi. Aussi la plupart des évêques russes de Sibérie se sont-ils enfuis. Ils sont excusables, certes, mais leffet moral, évidemment, nest pas favorable à la cause de leur Eglise. On assure quau début de lété dernier, il ny avait plus à Perm, en fait de clergé, quun prêtre polonais catholique. Un tel fait, sil est exact, doit être bien exceptionnel. En tout cas le moment serait évidemment favorable pour essayer de rattacher au catholicisme les prêtres et les fidèles des districts éloignés de Moscou. Encore faudrait-il prévoir et peut-être craindre quavant longtemps lEglise catholique ne soit accusée davoir abusé des circonstances et surpris la bonne foi des chrétiens privés provisoirement de leurs légitimes pasteurs.

    Mais ce quil importe de comprendre, cest que, dans lordre intellectuel et théologique, il ny a pas à proprement parler de désarroi chez les Russes restés croyants. Tout au contraire, ils regardent comme renouvelée et fortifiée la position de leur Eglise. Le Tsar, ils lavouent sans détour, avait usurpé les droits de Dieu. La Révolution la renversé avec son Saint-Synode et, au prix dépouvantables épreuves et du sang des Martyrs, lEglise orthodoxe sest ressaisie et a retrouvé sa véritable assiette. Tikhône, métropolitain de Moscou, élu canoniquement par ses pairs, est son chef légitime et Patriarche unique de toutes les Russies. Telle est la position présente de lintelliguenza pravoslave, plus forte assurément que lancienne et soulignée par lhéroïsme de tous ceux qui sont morts pour leur foi.

    Cest pourquoi, malgré la défection, définitive ou temporaire, dune partie du peuple entraîné dans les excès de la Révolution, lEglise russe, près du centre surtout, se sent auréolée par ses souffrances et fortifiée par la liberté reconquise. Très compact est le groupe de fidèles, même intellectuels, qui désormais se serre autour delle et lui donne lespoir des relèvements futurs. Nombreuse est la partie du clergé qui sest retrempée dans lépreuve et veut sortir de son abaissement séculaire.

    Aussi serait-ce une illusion de vouloir convaincre les Russes que leur Eglise sest écroulée parce quelle était fondée sur le sable. A pousser un tel raisonnement, on naboutirait quà froisser et à éloigner ceux que lon désire attirer.

    Alliance entre églises : voilà ce que les Russes croyants proposent aux communions chrétiennes séparées deux. Le mot même dunion leur est suspect, car il suggère des compromis, des soumissions, dont ils ne veulent pas. Au Pape de Rome ils accordent volontiers comme, disent-ils, les Pères de Chalcédoine, une primauté dhonneur, mais rien de plus. Lidée que Rome peut profiter des circonstances pour chercher à leur imposer sa juridiction a suggéré aux évêques pravoslaves plus dun mandement enflammé, tel celui, dailleurs injuste et haineux, de Nicandre, Archevêque de Lithuanie (1919).

    Le problème est donc beaucoup moins simplifié que plusieurs ne semblent le supposer. Rome décidera entre lopinion qui croit lheure venue de tenter une réunion en bloc sur le terrain ecclésiastique, et celle qui pense tout au plus pouvoir, en attendant mieux, profiter de la liberté rendue aux consciences et dautres circonstances favorables pour multiplier les conversions individuelles et préparer lavenir en tendant la main aux Russes, en les aidant dans leur longue épreuve, en les éclairant par la parole et par la presse.

    Une opinion étrange est celle qui, pour mieux atteindre les Russes, voudrait tenir pour négligeable le peu de catholicisme qui existe çà et là en Russie et en Sibérie, parce quil nest guère représenté que par les Polonais et leurs prêtres, et que entre Russes et Polonais la haine est irréconciliable.

    Voici ce que disent à ce sujet, daprès les lettres de Mgr de Guébriant, les Nouvelles Religieuses de Novembre : Pour ce qui est de la Sibérie, on peut dire : Nego majorem. Lantipathie alléguée nest, sans doute, pas une chimère ; elle a des racines qui ne mourront pas du premier coup, surtout chez les classes élevées et les intellectuels. Mais quil y ait là un obstacle radical capable déloigner a priori le Russe du catholicisme, on ne peut le dire sans une exagération qui sent lamplification littéraire. Au Canada, le Français nétait guère sympathique à lAnglais protestant, et ce dernier, aux Etats-Unis, ne voyait pas de meilleur il lIrlandais catholique. Fallait-il pour cela négliger Français et Irlandais ? Le fait ne prouve-t-il pas, au contraire, que les catholiques français et irlandais ont servi de fondement à de magnifiques Eglises qui vont toujours se développant, même parmi les Anglo-Saxons ? Pourquoi lexpansion catholique chez les Russes exigerait-elle que le seul élément catholique existant dans le pays et dispersé par une Providence, singulière jusquau fond de la Sibérie, soit écarté a priori et regardé, parce que polonais ou lithuanien, comme une quantité négligeable, sinon même un obstacle ? Entre les éléments qua préparés la Providence elle-même et les considérants élaborés par les hommes même les plus doctes, lhomme daction ne sera pas un seul instant tenté dhésiter. Ce qui importe, cest dexiger du clergé polonais, qui du moins en Sibérie y est tout disposé, quil élargisse ses vues et que, prenant conscience du rôle quil peut jouer, il fasse sentir aux Russes que catholicisme ne veut pas dire polonisme, ni même latinisme, et que le Pravoslave, à la seule condition de reconnaître le Pape pour chef unique de lEglise, peut garder son rite, qui est vénérable, et sa religion, qui est la nôtre. Si donc on réussit à fonder des séminaires en Sibérie, les études russes devront être fortement poussées et, en attendant, les prêtres devront shabituer à prêcher fréquemment en russe, langue comprise de tous, et non exclusivement en polonais.

    Le Visiteur Apostolique a, dès son arrivée en Europe, envoyé ses rapports à Rome. Le Saint-Père jugera sil est possible de faire, dès à présent, quelque chose avec le peu qui existe dans la zone relativement accessible de la Sibérie. En tout cas il ne détournera certainement plus les yeux de ces pays jusquici abandonnés, sur lesquels, avec tant dinsistance, il a tenu à être renseigné. Concluons donc comme larticle déjà cité des Nouvelles Religieuses : Il faut que les sympathies catholiques regardent aussi de ce côté. A nos missionnaires de donner lexemple et de ne plus ignorer que lExtrême-Orient russe peut, comme lExtrême-Orient français ou anglais, Japonais ou chinois, donner des consolations à lEglise et de la gloire à Dieu.



    1922/33-40
    33-40
    Anonyme
    Russie
    1922
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