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La scénopégie du Shang-tsoi-ui

La scénopégie du Shang-tsoi-ui Yung-ki Kwangtong. 25, 26, 1ère lune 1933. Y a-t-il encore de la superstition en Chine ? Si oui, quel est son caractère ? Au moins pour le Sheuntak, au Kwangtong, la relation suivante pourrait sans doute apporter quelques éléments de réponse à ces questions. Les 25 et 26 de la 1ère lune, grand pèlerinage à la pagode du Nénuphar blanc près de Sai hong, à 20 minutes de la chapelle catholique de Yung ki.
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    La scénopégie du Shang-tsoi-ui
    Yung-ki Kwangtong. 25, 26, 1ère lune 1933.
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    Y a-t-il encore de la superstition en Chine ? Si oui, quel est son caractère ? Au moins pour le Sheuntak, au Kwangtong, la relation suivante pourrait sans doute apporter quelques éléments de réponse à ces questions.

    Les 25 et 26 de la 1ère lune, grand pèlerinage à la pagode du Nénuphar blanc près de Sai hong, à 20 minutes de la chapelle catholique de Yung ki.

    Ce pèlerinage est un des plus fréquentés de la province. Il ne le cède guère quà celui du 5 de la 5e lune, à To Shing. près de Shiu Hing, où lon vénère la Mère du Dragon. A To Shing 300 jonques amèneraient au jour susdit dans les 60.000 pèlerins. Le pèlerinage à Sai hong en rassemble au moins la moitié. On y vient depuis Canton, en 6 h. de vapeur, les bateaux avançant leur horaire de façon à amener leurs passagers avant le coup de minuit. Cest en effet dans la nuit du 25 au 26 quest le point culminant de la fête.

    La fête a pour nom le Shang Tsoi ui (caractères chinois) pèlerinage de la richesse. Kun Yam ouvre ses trésors (caractères chinois). On va donc à Sai hong pour obtenir la richesse. Mais on y va aussi pour lobtention de tous les bonheurs : Que les cinq félicités descendent en notre logis (caractères chinois) : nommément la richesse, et aussi la postérité, la joie, la santé, la vieillesse. La question de vertu intéresserait moins.

    La richesse dabord par les moyens honnêtes et ordinaires, mais aussi et surtout la richesse subite, inespérée par les moyens louches, tout au moins faciles, extraordinaires, par le jeu, le pari, la loterie, par le gros lot obtenu. Au risque perpétuel de se ruiner, le Chinois veut toujours tenter la chance ; et voilà pourquoi le jeu fut et demeure une des plus grandes plaies de la Chine.

    Le corps central du saint édifice est donc surtout envahi par la cohue des joueurs, par la presse des hommes en quête de fortune, en mal de gros lot. Serrés à en être asphyxiés, tenant à bout de bras leur offrande : bâtonnets dencens, bougies, simili-monnaie, pétards, habits de papier, cest à qui pénétrera jusquau brûle-parfum ultime pour brûler son offrande. Le gage de succès dans la prière sera dautant plus grand quon aura pénétré plus avant.

    Et pour allumer cet espoir du gain sont là dans le temple les ex-voto dactions de grâces. Trente au moins sur une quarantaine sont en reconnaissance du gros lot acquis, ou dun heureux coup au jeu. Où donc, hélas ! les témoignages des 99 perdants qui ont payé le gros lot de lunique gagnant ? Mais lespoir nourrit ; léchéance a beau reculer sans cesse, le Chinois se pipe, il vit de son leurre.

    Cest donc avec un espoir ravivé quau retour, vers la sortie du temple, il jette les sorts, marque du feu sacré de lencens les caractères désignés par le sort du billet de loterie dont il sest déjà muni.

    Le Chinois veut la richesse ; il veut aussi des enfants, des garçons surtout. Cinq garçons, trois filles, comble de la chance, dit le proverbe. Pour les Chinoises la stérilité est un opprobre, dont elles doivent se laver. Elles vont donc demander des enfants à Kun Yam, la miséricordieuse, comme jadis Anne, la future mère de Samuel, allait demander progéniture mâle au temple du Seigneur.

    Dans la nuit du 25 au 26 de la première lune toute laile droite du temple est réservée à ces orantes. Des nattes sont étendues à même les dalles de la pagode. Cest là que ces femmes de désir passent leur nuit assises et priant : (caractères chinois). Lespoir de ces personnes est que linflux sacré du sol du sanctuaire favorisera la réalisation de leurs vux. Deux soldats sont là ; debout, qui veillent, revolver au poing, au centre du pavillon. Ils prélèvent vingt cents par tête dorante.

    Hors du temple déjà, au bas de la colline qui lenvironne, sont installés des baraquements provisoires, tavernes de jeu qui ne désemplissent pas. Des soldats sont de garde à la porte, pour lordre, et aussi pour la taxe à prélever sur les jeux. Ces tripots sont la tare, la verrue de toute fête païenne, serait-elle la plus religieuse.

    Plus encore cest la colline elle-même qui présente un spectacle rare au monde, et essentiellement révélateur de la mentalité chinoise.

    La colline doit mesurer 150 mètres sur 200, cest-à-dire dans les 3 hectares. Et sur toute cette surface à peine quelques pieds de vides. En cette sainte vigile 20 à 30.000 personnes sont là qui campent sur les tombes mêmes des morts, à proximité des cercueils, éventrés parfois, attendant sur leurs supports ou à même le sol, le moment propice et toujours éloigné de linhumation. La place leur manque ou plus exactement le vent du bonheur.

    Alors que tout au cours de la 1ère lune le Chinois est comme hanté par la crainte de la maladie et de la mort, alors quaux premiers jours de ce mois il ne prononce le nom ni de lune ni de lautre, alors que le trépassé du premier de la première lune ne passe point pour mort ce jour-là, alors que, tout au cours de cette première lune, on sabstient parfois dassister aux funérailles de très proches parents, le 25 et le 26 de cette même lune, sur la colline sainte de Kun Yam, toute crainte est bannie : Morts et vivants font là bon ménage.

    La surface entière de la colline est tapissée de nattes. Ça et là, elle est couverte de pavillons, de tentes, la plupart simples, quelques-unes luxueuses. Presque toutes les nattes occupent lintérieur du fer à cheval de chaque tombeau. Létroit rebord ou talus du dit fer à cheval est pour la circulation. Circuler ! aller en cercle ! jamais mot ne fut plus doccasion.

    Sur lhémicycle de chaque tombeau, sous chaque tente, en chaque pavillon, une famille, un groupe de familles, un groupe de pèlerins dune même région sont installés pour la nuit. Lisolé sinvite où il veut, à la bonne franquette ; le repas de minuit fini, il payera simplement son écot. Ce qui frappe dabord en ce vaste campement cest le calme, la paix, la dignité, lair de joie, de bonhomie, de simplicité, lesprit de famille et dhospitalité qui règnent dans toute cette foule. A peine ou pas de police, on est sous la protection de Kun yam, la toute puissance bienveillante. Nul doute quune foule dOccident ne soit plus nerveuse, plus remuante, plus accessible aux troubles. Jeunes et vieux, hommes et femmes, parents et enfants, connaissances, amis sont là groupés comme au logis familial. Pour une nuit les barrières sont levées qui ferment ce logis. Le spectacle est réconfortant. On se prend à souhaiter que la vie de famille demeure la force de la vraie Chine.

    Ce qui est chinois encore : cest la pétarade, lillumination. En Chine les dieux sont aveugles et sourds. Le proverbe laffirme, et on le conclut aisément à léclatement multiple des bombes et des pétards, à la profusion des lampes et des lampions, à labondance des habits et autres objets brûlés pour le service des génies dans lau-delà.

    Cette nuit, la colline entière est terre sainte, lieu de culte. Partout allumées les lanternes de la richesse et de la postérité (caractères chinois). Partout les bougies rituelles, les bombes, les pétards. Pour la plupart, les habits brûlés à Kun Yam sont de prix ordinaire : quelques cents. Dautres sont de grandeur naturelle, en papier peint de luxe. Diadème du phénix, manteau du dragon valent alors des cinq et dix piastres. Daucuns brûlent des habits en soie véritable, de vraies chaussures de prix avec perles précieuses. Le papier monnaie simili-or est brûlé en liasses ; on brûle de soi-disant rouleaux de dix piastres ; le rouleau est de papier et vaut 2 cents.

    Pareilles combustions laissent rêveur, et donnent une piètre idée de lindigence des génies païens que tant doffrandes narrivent pas à soulager, à habiller, à réveiller.

    Léclat des détonations, le reflet des lumières se perçoivent à plusieurs kilomètres. La colline est en outre éclairée par les feux de campement. Car en cette nuit sacrée chaque famille, chaque groupe organisé fait sa cuisine, prend le repas rituel sur la sainte colline : (caractères chinois). Et tandis que sur le fourneau apporté cuisent les mets du jour, les veilleurs assis sur les nattes font leur sacramentelle partie, qui de ma cheuk, qui de cartes, qui de dominos, gage pour lannée de gains inespérés.

    Soit au tripot, soit en famille, neuf cantonnais sur dix passent au jeu les veillées de toute la première lune. A Sai hong, la nuit du 25 au 26 est privilégiée. Delle dépendra la fortune, le bonheur de lannée. Pour nous convaincre davantage encore de cet espoir ancré dans lâme chinoise un moyen nous demeure. Il ny a quà considérer les mets rituels, installés à même leurs plats, sur les nattes, ou cuisant encore dans le fourneau du jour.

    Il y a là les plats de la richesse, il y a ceux de la descendance, ceux de la longévité, etc. etc.

    Le grand met du jour, de la nuit sainte, cest la salade (caractères chinois) Shang tsoi, légume frais, vivace, sonne comme engendrer la richesse (caractères chinois) Shang tsoi. Le pèlerinage de la richesse se résout donc en un pantagruélique banquet de la salade. Prodigieuse est la consommation de ce légume tout au cours du premier mois. Le 30 au soir, dernier jour de lannée, les enfants revenant de vendre leur paresse (caractères chinois) en rapportent un pied chacun à leurs parents. Le 30 au soir, libre à chacun den cueillir un pied dans le champ du voisin : on laisse à la place deux sous comme pourboire ; ce sont des pieds de salade quapporte la fille mariée de retour chez ses parents après le nouvel an.

    Mais plus encore cest dans la nuit du 25 au 26 de la 1ère lune que triomphe la salade. Cest par centaines de charges quau cours de la journée du 25 elle sest accumulée sur la montagne sainte. Singulière façon de dénouer en Chine une crise financière quen France naura point imaginée M. Chéron !

    On mangera la salade cuite ; on la mangera crue, enveloppant des boulettes de hachis de moule bivalve, symbole elle aussi de double profit, de double intérêt perçus.

    Les vendeurs de détail trouvent à ces croyances leur bénéfice. Le hachis, qui, dordinaire, vaut 20 cents la livre de seize onces, atteint 4 piastres la nuit du 25. On achète pour 10, 20, 30, 40, 60 cents, et le vendeur donne quelques pincées en proportion. Personne ne proteste. Cest la réalisation du vu de nouvelle année : Dix mille dintérêt pour un de capital (caractères chinois).

    Ny aurait-il pas quelque catholique parmi les vendeurs de salade et de hachis de moule ? Vendre tels mets de bon augure, en pareil lieu, en pareil jour, à pareil prix, peut soulever de curieux cas de conscience que nous livrons à la sagacité de nos lecteurs. Parmi les mets servis, et, en nous bornant, citons encore : le porcelet rôti, la carotte symbole de prospérité ; la langue, loreille de porc symbole de richesse ; citons loignon de laisance ; la tripe de cochon, la saucisse, le poireau de la permanence et de la longévité ; la mandarine de la félicité ; les ufs peints en rouge, le gingembre, les raves vinaigrées, les jujubes, les graines de lotus de la postérité ; la canne à sucre de la douceur, de la concorde, de lharmonie ; les pilules de viande, les bonbons, symboles aussi de bonne entente, dharmonie ; loie rôtie de la fidélité conjugale, et du succès aux examens ; les beignets, et autres gâteaux soufflés, levés, présages de bonne réussite, de fortune, sils ont été réussis, comme aussi de male fortune, si quelquun dentre eux avait manqué de lever, ou avait crevé pendant sa confection.

    Cest tout un traité sur le symbolisme que demanderait le détail des mets étalés sur la colline : viandes, légumes, fruits et gâteaux. Pour beaucoup de ces mets, le symbolisme résulte dun simple jeu de mots. Lhomophonie chinoise par ses équivoques se prête magnifiquement à cette opération.

    Régulièrement le repas commence vers 11 h. du soir. On joue en attendant, on fait la cuisine. Bon nombre devancent lheure du banquet.

    La dispersion a lieu au jour. Chacun emporte au logis familial quelque souvenir du pieux pique-nique : deux salades, luminaire, gros bâton dencens. On emporte le brûle-parfum, acheté au sanctuaire, et garni de cendre prise devant lidole. Encens et brûle-parfum, placés sous le lit nuptial du plus jeune ménage, seront le gage assuré dun fils à venir dans lannée.

    On emporte les nattes de la sainte vigile. Une natte vulgaire de cinquante cents se vendra cinq et dix piastres, à lenchère, au plus fort enchérisseur. Gage de fécondité pour les époux, gage aussi de santé pour les enfants déjà nés ou encore à naître.

    Les joueurs emportent le billet de loterie piqué du feu sacré ; dautres fidèles, limage de Kun Yam, souvenir du pèlerinage.

    Tous ces détails nous font mieux comprendre lavidité de nos catholiques chinois à se munir de leau sainte, du cierge, du feu et autres objets bénis par lEglise au Samedi Saint. Si lon ny prenait garde, ce serait même cohue, même pillage.

    Le 26 au jour, comme le 25 toute la journée, affluence énorme au temple et alentours. Les tripots de jeu continuent leur néfaste commerce. Pagode toujours bondée. Le pourtour de létang sacré, face au temple, est lui-même comme un vaste autel. Sur la double table du parapet qui entoure le quadrilatère de létang sont accumulés volailles immolées, encens, bougies. La volaille est entière, plumée, sauf la queue au naturel : Tête et queue : gage dintégrité, de perfection ; dans le bec une jujube rouge, signe de postérité brillante, et un rameau de sapin présage dheureux et longs jours encore pour les vieillards. Les dieux sont toujours nus ; la combustion des habits se poursuit ; ils ont soif : on les abreuve de vin ; ils sont toujours sourds : la pétarade continue. Sur tout, le pourtour de la galerie, les fidèles, femmes surtout, font leurs prostrations à ciel découvert, au vieux Ciel, et à tous les esprits célestes.

    Au cours de la matinée du 26, gracieux défilés en ville, introduction de lencens sacré : (caractères chinois). Fillettes et garçonnets, costumés à lantique, sont portés par groupe de 3, de 4, en des palanquins de feuillage : action de grâces de fortunés parents comblés dans leurs souhaits de descendance ou de richesse, ou encore pétition de nouveaux bienfaits.

    Les défilés ont lieu entre une double haie de curieux au son forcené des gros tambours et des gongs, avec jonglerie de dragon. Le contraste avec la grâce des enfants est plutôt criant.

    Le comble du nau it, du solennel à la chinoise, le summum du grandiose diabolique est atteint au retour, face à la pagode. Limmense dragon, à la gueule dévorante, aux yeux de feu exorbités, arrive porté par ses jongleurs, et les recouvrant de sa monstrueuse tête, de ses plis écailleux. Il bondit, se détend, se replie, salue, se prosterne, pour rebondir, se détendre, se déployer, se replier, se prosterner encore devant lidole. On sent à ce spectacle comme un frisson de terreur vous saisir. Le diable a seul imaginé pareil monstre, pareille jonglerie. Et lEglise a eu mille fois raison de faire de ce dragon la figure et le symbole du démon.

    La fête est finie. Le païen, gonflé despoir, va de nouveau entrer en plein dans la vie. La 2ème lune est proche. Le mois des fêtes, le mois du repos est fini. On va peiner comme ci-devant, mais une fois de plus encore, lespérance au cur.

    Pauvre chinois, si matériel et pourtant si sympathique ! En sa course vers le bonheur, mû par le moteur de lespoir, il va sur le rail dune série sans fin danalogies et de jeux de mots. Sur le parcours il accumule les gares et relais : gare de la félicité, gare de la richesse, gare de la descendance, gare de la longévité.... Et il ne songe pas au terminus de léternel repos en Dieu, la source unique et véritable de tous les bonheurs. Il est myope et se trompe de guichet

    Ce 25 de la 1ère lune, 19 février 1933, était le jour même de la Sexagésime, où Jésus nous parle des épines de la fausse richesse, du désir quil faut avoir de la vraie richesse qui nest autre que la vertu, prélude des biens éternels. Quand la Chine trop matérielle entendra-t-elle enfin lappel du Seul Rédempteur ?

    ALFRED FABRE,
    Miss. de Canton.

    1933/677-683
    677-683
    Alfred Fabre
    Chine
    1933
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