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La question religieuse Russie 2 (Suite et Fin)

La question religieuse Russie et lEglise Romaine
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    La question religieuse Russie et lEglise Romaine

    La guerre de 1914-18, la plus effroyable qui fût jamais et dont on ne peut encore prévoir toutes les conséquences, place à un tournant de leur histoire la plupart des peuples qui y prirent part, le peuple russe avant tous les autres. Sitôt la tempête déchaînée, le professeur Schrrs de Bonn, dans la brochure Der Krieg und der Katholizismus, et le professeur Rosenberg, dans le dernier chapitre de son travail Der deutsche Krieg und der Katholizismus, avaient cru devoir soutenir que la victoire des Empires centraux favoriserait avantageusement les intérêts de lEglise catholique, tandis que les succès de la France athée, de lAngleterre protestante et de la Russie schismatique ne pouvaient quêtre désastreux. Sur la chaîne des visées russes soi-disant dirigées contre lEglise latine, Schrrs avait brodé ses appréhensions et en avait tracé et achevé le dessin avec la trame de ses hypothèses, darguments de calibre 420 et dactes de zèle intempestif du clergé russe. Pour lui nexistait même pas la question des Ruthènes-uniates, qui pose tout le problème des relations de lOrthodoxie et du Catholicisme romain, cest-à-dire de la possibilité de réunion. Puisant tous les tons clairs dans son imagination, limperturbable théoricien se plaisait à renforcer les notes sombres de son dessin en rappelant quà peine les Russes maîtres de Lemberg (Lwov ou Léopol), larchevêque ruthène, Mgr Szeptycki 1, et le P. Bociar, recteur du Séminaire de cette ville, furent expédiés en Russie et que sinstalla à leur place le redoutable faiseur de prosélytes orthodoxes quétait le métropolite de Volhynie, Mgr Euloge. Le fond reproduit a pu alors impressionner péniblement plus dune âme catholique, mais il avait un grave défaut, celui dêtre par trop subjectif. Cest un jeu bien dangereux que celui qui consiste à vouloir profiter du désarroi mental provoqué par une mêlée dévénements tragiques pour frapper captieuse-ment les imaginations. Rêves généreux ou regrets de curs étroitement patriotes, quels que soient les mobiles qui soulèvent pareilles questions académiques Doktorfragen, elles naboutissent guère quà des déductions abstraites ou à des affirmations hasardées dont ne tarde pas à faire bonne justice la sagesse qui ne donne de poids quaux faits solidement établis.


    1. Mgr Szeptycki est Galicien dorigine. Religieux de lordre des Basiliens, il est archevêque de Lemberg, métropolite de Halicz et évêque de Kamienetz. Appartenant au rite grec-ruthène, il est le chef spirituel des Ukrainiens-uniates, unis au S.-Siège, mais gardant une liturgie nationale avec des usages particuliers. Il fut pendant quelque temps déporté dans lOural.


    Rien ne démontre mieux combien lanarchie sectaire et toujours grandissante, qui menaçait de réduire en poussière lEglise orthodoxe, devenue impuissante à satisfaire les aspirations religieuses des chrétiens sincères, que cette lamentable crise dilluminisme qui rampa jusquaux marches du trône sous le nom de raspoutinisme. Malgré les témoignages les plus irrécusables, on voudrait, pour lhonneur de lhumanité, pouvoir trouver des raisons de douter des répugnants exploits ou des déconcertants succès de ce Gregory Raspoutine, car ils dépassent ce que peut concevoir limagination la plus débridée. Admis que son cas relevât de la psychiâtrie, il nen a pas moins trouvé une atmosphère étonnamment disposée à favoriser ses truculentes aventures, et cest ce qui frappera toujours le plus péniblement ceux qui liront cette triste page de lhistoire de la Russie.

    Né en 1871 sur les confins de la Sibérie Occidentale, Gregory, fils du maquignon Efim Novy, se vit de bonne heure donner le nom de Raspoutine à cause de ses murs paillardes (raspoutnikh signifie débauché). Après une jeunesse désordonnée il entra dans la secte des Flagellants, où ses exploits le rendirent vite populaire. Eloquent parfois quoiquillettré, retors malgré ses allures de visionnaire désintéressé, il sut, à la faveur dune certaine hantise de mysticisme et dun goût de vague et dabsolu, créer autour de lui une légende vaporeuse et bientôt une réputation de thaumaturge qui le mirent sur le chemin de Saint-Petersbourg. Après avoir inspiré confiance au haut clergé il réussit à se faire admettre et bientôt désirer dans les sociétés les plus fiévreusement adonnées aux pratiques les plus absurdes de loccultisme. LArchimandrite Théophane, recteur de lAcadémie théologique de Saint-Petersbourg, se porta lui-même garant de sa mission divine auprès de lEmpereur Nicolas II et de lImpératrice (1907). Bientôt Raspoutine eut sur eux une emprise dont les effets dépassèrent les limites du domaine de la religion pour gagner celles de la politique. Lhémophilie inguérissable du Czarevitch, qui avait fait de la Czarine une malheureuse névrosée, toujours en proie à une torpeur fataliste ou à une agitation inquiète, donna à maintes reprises à Raspoutine loccasion de simposer comme thaumaturge, élu de Dieu, et de se faire entendre comme la voix de la Terre russe.. Naturellement les quémandeurs lui firent la cour, et sa voix se fit facilement autoritaire dans les cercles mondains où étaient délibérées les promotions dans la hiérarchie ecclésiastique et les nominations au Saint-Synode, aussi bien que les graves questions relevant du dogme et de la liturgie. Son emprise sur le procureur du Saint-Synode lui faisait, pour ainsi dire, tenir en main tout lépiscopat et toutes les hautes fonctions ecclésiastiques. Il réussit à obtenir de la faiblesse de lEmpereur plusieurs nominations scandaleuses de chefs déglise et aurait même reçu la prêtrise, comme le procureur du Saint-Synode avait reçu lordre de la lui faire conférer, si, jugé trop compromettant et libidineux, il navait dû de temps à autre séclipser de la capitale, Cet érotomane mystique mourut de la main de lun des patriotes clairvoyants qui avaient essayé, mais en vain, douvrit les yeux du Czar et de la Czarine sur son abjection morale.

    Raspoutine, qui, aux plus mauvais jours de la guerre, avait eu une stupéfiante intrusion dans les affaires de lEglise et de lEtat en Russie, navait fait, somme toute, que reprendre les erreurs de Montanus. Il lui fallut tout de même trouver un milieu étrangement superstitieux et faisant de la religion moins une affaire de conscience que dimagination et de rêverie, pour faire admettre autour de lui la théorie du Pecca fortiter sed crede fortius. Partant du précepte : Pnitentiam agite, il avait établi la nécessité du repentir pour le salut et conclu à lavantage du péché pour avoir occasion de se repentir, et au bienfait de la tentation comme condition préalable et indispensable dune salutaire pénitence. Ne pas céder au péché, ce nest pas en avoir horreur, cest craindre, la pénitence qui le suit, et partant lhumiliation de notre orgueil. Tel est le thème sur lequel brodait limagination fripouillarde de Raspoutine et qui lui permettait de créer une atmosphère de pénitence à la Cour, pendant que, sur la frontière occidentale, les soldats se faisaient tristement décimer pour leur grande et sainte Russie et pour leur Petit Père.

    La Révolution de Février-Mars 1917, qui renversa toute lorganisation de lEtat, provoqua du même coup leffondrement de lEglise russe et, comme conséquence logique, sa division en autant de nouvelles églises autocéphales et nationales que se créèrent de nouveaux Etats, lors du démembrement de lEmpire à sa périphérie. Les fidèles neurent pas à se demander trop longtemps comment allait sorienter lEglise russe, car, comme sil veillait au grain, le fervent admirateur de Nicon quétait Mgr Antonyi, évêque de Karkow, se chargea de donner une direction aux âmes en désarroi. Sous son habile autorité lEglise, redevenue indépendante du pouvoir laïque, se ressaisit assez vite et sachemina à assez bonne allure vers la reconstitution des patriarcats. Dans le Concile panrusse qui succéda au Saint-Synode, une part assez large avait été faite à lélément laïque, dont comptait pouvoir se servir le gouvernement provisoire pour faire contrepoids aux initiatives du haut clergé ; mais ces calculs politiques ne tardèrent pas à être déjoués par les événements. A ce Concile, qui se réunit le 15 Août 1917, assistèrent 75 évêques, près de 230 prêtres et environ 200 laïques. Les séances se tinrent dans léglise du palais métropolitain. La présidence honoraire échut à Mgr Wladimir, métropolite de Kiew ; les présidents élus furent Mgr Tykhon, métropolite de Moscou, Mgr Antonyi, évêque que de Karkow, Mgr Arsenyi, évêque de Novgorod. Les quatre assesseurs furent choisis deux dans le clergé et deux parmi les laïques (M. Rodziansko, ex-président de la Douma, et le professeur E. Troubetzkoy). Vu la masse des questions à résoudre et des projets de loi rédigés par la Commission préparatoire, on dut élire plus de vingt commissions. Les deux premières assumèrent à elles seules létude des problèmes qui devaient donner toute sa signification au Concile, cest-à-dire ceux de la direction supérieure des églises et de lorganisation des paroisses. Les travaux de la Commission doù, devant une impopularité croissante, les membres du gouvernement avaient dû se retirer spontanément, furent conduits jusquà la mi-avril 1918 ; mais, devancés par les, événements et par la vague montante du bolchevisme qui menaçait de tout engloutir, les membres du Concile résolurent dajourner les séances sine die. Parmi les décisions prises jusqualors, il est à remarquer que, si le célibat du clergé séculier est repoussé, du moins les clercs qui se destinent à la prêtrise ne seront plus obligés au mariage préalable dès quils auront atteint lâge de trente ans, et que dans les écoles pastorales seront seuls admis ceux qui se destineront à la carrière ecclésiastique.

    La décision la plus importante prise par le Concile fut celle relative au rétablissement du patriarcat. Cette idée, qui éveilla tout dabord les susceptibilités de presque tout le haut clergé séculier, aussi bien que de tous les intellectuels, ne prit corps que grâce à la ténacité de Mgr Antonyi, qui senhardit à rappeler que le gouvernement de lElise russe avait cessé dêtre canonique depuis la création du Saint-Synode ; quant à la partie la moins informée de lassemblée, il sadressa à son imagination en organisant avec un vrai talent de mise en scène des pèlerinages émouvants au monastère de Voskresensky, où se trouve le tombeau du patriarche Nicon.

    Le 24 octobre furent élus comme candidats, entre lesquels le patriarche devait être choisi : Mgr Antonyi, évêque de Karkow, Mgr Arsenyi, évêque de Novgorod, et Mgr Tykhon, métropolite de Moscou. Après leur élection, ils eurent à se retirer chacun dans un monastère différent et à y attendre les résultats du tirage au sort. Cette cérémonie du tirage au sort eut lieu le 28 octobre, le jour même où les bolchevistes étouffèrent dans le sang ce quils appelèrent linsurrection de Moscou, et immédiatement avant la grandMesse, qui fut célébrée à la cathédrale du Saint-Sauveur par le métropolite de Kiew, Mgr Wladimir. Sur un pupitre dressé face à lautel reposait depuis le 24, sous la garde de deux membres du Concile, qui se relayèrent deux par deux, une cassette en argent contenant sur des billets séparés les noms des trois candidats. Les heures à peine terminées, Mgr Wladimir rompit les scellés sous les yeux du peuple, et aussitôt on vit sapprocher pour tirer le bulletin un moine de 85 ans aux allures de revenant : cétait le vénérable Alexis, avantageusement connu de Moscou, où, pour la circonstance, on lavait fait revenir de son ermitage quil habitait depuis 1907. Après une dernière prière dinvocation et une triple inclination à ladresse du clergé et du peuple, le moine Alexis tira, pour le présenter à Mgr Wladimir, un billet où à peine celui-ci y eut-il lu à haute voix le nom de Mgr Tykhon, métropolite de Moscou, que la foule chanta avec allégresse : Axios, axios ! Il est digne, il est digne ! alors que le canon bolcheviste couvrait la ville de son grondement. Lintronisation du patriarche se fit au Kremlin le 21 novembre et selon lancien rite, dans la cathédrale Ouspensky, portant déjà de nombreuses traces de projectiles. On dut, pour laccomplissement de la cérémonie du revêtement, remplacer, à cause de leur poids, la mitre, la chape et le manteau de Nicon par sa mante verte, de beaucoup plus légère. Après la Messe le nouveau Patriarche occupa le siège resté vacant pendant 200 ans, tandis que le siège réservé à lEmpereur dans cette cathédrale du couronnement était devenu vide à son tour. La cérémonie se termina par une promenade en traîneau tout autour du Kremlin, au milieu dune foule recueillie et agenouillée.

    Fils dun pope du diocèse de Pskow, le patriarche Tykhon, né en 1860, fit ses études au séminaire de Pskow et à lacadémie ecclésiastique de Saint-Petersbourg. Après avoir occupé le siège de Lublin pendant un an, il fut nommé en 1898, évêque dAléout et résida à ce titre pendant huit ans en Amérique. Il a la réputation dêtre un homme simple et accessible, pieux et laborieux, et se distingue surtout par une grande largeur de vues et une saine pondération de jugement. Le patriarche préside un synode de six évêques, soccupant exclusivement des affaires ecclésiastiques, et un conseil composé de douze membres, six ecclésiastiques et six laïques, dont relèvent les affaires administratives en général. Les paroisses, organisées en personnes morales, sont gouvernées par un conseil de paroisse élu par les fidèles et se choisissant lui-même son président. Ces conseils de paroisses ont jusquici fourni un puissant appui au patriarche dans sa résistance aux empiètements du bolchevisme.

    Avec son système dutopie et de haine, qui lui a fait abolir la famille et la propriété, mettre en commun les biens et les enfants, proscrire lintelligence, débrider les forces brutales et provoquer lépanouissement de toutes les chimères communistes, le bolchevisme a fait de la Russie un vaste cimetière, sur lequel aujourdhui le spectre de la famine étend lourdement ses ailes. Après son installation au Kremlin, en janvier 1918, le gouvernement fit appliquer brutalement ses décrets relatifs à la séparation de lEglise et de lEtat et donna à la persécution religieuse un caractère de sauvagerie sacrilège et démoniaque. Son concept de la religion se trouve réduit à sa plus simple expression dans la dédaigneuse formule : La religion est lopinion du peuple, qui sétale sur un immense écriteau, sous limage de saint Nicolas incrustée au-dessus de la porte dentrée principale du Kremlin. Sans prohiber le culte, il y met toutes les entraves possibles, parce quil voit un ennemi à détruire dans le christianisme, dont la mission est dentraver la lutte acharnée des classes. Nationalisées en droit les églises restent en fait à la disposition des fidèles et de leurs pasteurs. Dans sa lutte contre lorthodoxie, cest surtout contre ses représentants, qui, pour lui, ont joué le rôle de suppôts du régime czarien, que le bolchevisme sen est pris avec la férocité la plus acharnée. Quant au malheureux peuple, il cherche à le détourner de la voie de la religion par les moyens les plus variés, qui sétendent de la terreur jusquaux tentatives de persuasion. Cest ainsi que le Commissariat de lInstruction Publique, dirigé par Lounatcharsky, a entrepris une propagande athée, mégalomane et utopiste, par la publication déditions de littérature mondiale, où la Bible figure elle-même, mais sous forme de traduction faite dans un esprit prétendu scientifique.

    Daprès le rapport de personnes échappées de la Russie soviétique, autorité nen serait pas moins impuissante à étouffer un mouvement religieux qui saffirme particulièrement à Moscou et à Petrograd, où, par un revirement singulier, les crimes commis par le peuple produisent un retour à la foi des aïeux et une sorte dexaltation religieuse. Cette nouvelle atmosphère de pieuse mysticité serait créée par les membres de lintelliguenza, ou classe des gens cultivés, et par de jeunes popes fortement attachés à la notion dune Eglise indépendante, soccupant plus de religion que de politique et, bien que démocrates, souvent opposés au régime soviétique.

    Sans se laisser aucunement intimider par les autorités bolcheviques, Tykhon soccupe, dans la mesure où sa liberté nest pas entravée, des intérêts de lEglise, fait souvent preuve dun esprit de décision et dune courageuse hardiesse, qui ne peuvent que favoriser une recrudescence de vie religieuse. Le 25 octobre 1918 il lança même au gouvernement soviétique un réquisitoire énergique et fièrement casqué, où il le fouaille dune main vengeresse en établissant le lugubre bilan de la première année de son règne, qui na valu à la Russie, à lextérieur quune paix honteuse, à lintérieur quune guerre civile faite de vols et de pillages, de meurtres, de suppression de la liberté et de persécution religieuse. Les commissaires bolchevistes se rendent bien compte quils sexposeraient à dinquiétantes représailles de la part du peuple sils, savisaient de trop molester le patriarche : On peut nous massacrer, répondit même un jour Lénine à un camarade qui voulait en finir avec Tykhon, surnommé le contre-pope. Lorsque Tykhon alla à Petrograd, en août 1918, les confréries des paroisses de cette ville sétaient entendues avec les organisations révolutionnaires des cheminots pour assurer son parcours, Cest là quil parla de son expérience des choses dAmérique, où il fut témoin des heureux résultats dus à la liberté de propagande et au large développement de la vie de paroisse : Toute la Russie, avec laide de Dieu, déclara-t-il, samalgamera en une confrérie paroissiale unique. Tel est son idéal de Patriarche.

    Les fidèles pravoslaves souscriront ils tous à cet idéal ? Nen est-il pas, au contraire, parmi eux qui, au milieu des bacchanales et des convulsions dans lesquelles se tord la Russie, sentent leurs yeux se dessiller devant leffondre ment de leur Eglise, dont le célèbre procureur du Saint-Synode, M. Pobiedonotsef, avait dit : Orthodoxie et autocratie sont deux forces inséparables ; ruiner lune, cest saper lautre, et se prennent à regarder, en dignes émules de Soloview et Ouspensky, vers le seul phare susceptible de les guider sur le chemin de la vérité et de la vie, vers cette Rome dont lattirance sétait déjà fait particulièrement sentir aux jours du Concile de Florence, comme sous les règnes de Paul 1er et dAlexandre 1er ? A tout le moins, on a lieu de lespérer. Bien des préjugés contre lEglise latine semblent commencer à fondre, et bien suggestive reste, à cet égard, la visite que Mgr Euloge, archevêque de Volhynie et lun des plus hauts dignitaires de lEglise russe, fit, en automne 1921, au Cardinal Dubois, de Paris, en témoignage de sympathie et de reconnaissance pour lintérêt que Son Eminence prend à la cause de la Russie affamée. Cet événement, dont il ny a pas déquivalent depuis trois siècles, prend une importance peut-être exceptionnelle. Si la situation actuelle de la malheureuse Russie fait converger sur elle lattention du monde entier, on peut dire quelle nest suivie nulle part ailleurs avec autant dintérêt quau Vatican. A la lumière des événements déclenchés par la guerre mondiale, Benoît XV comprit de suite, dans toute leur gravité, les devoirs que le moment historique lui imposait envers les chrétiens de lOrient, et sappliqua à trouver les moyens les plus convenables pour montrer à ces brebis égarées la voie qui doit les ramener dans lunité et les réunir avec tous les catholiques dans un seul bercail sous la garde dun seul Pasteur. De cette préoccupation naquit en 1918 lInstitut Oriental, où sont formés de jeunes missionnaires du rite latin et de jeunes prêtres du rite oriental, qui devront prendre contact avec tout lOrient schismatique, de toutes les classes et de tous les rangs sociaux, et dont le caractère international fera un organe sympathique de controverse avec les théologiens ou érudits dissidents, propre à créer autour de lEglise catholique une atmosphère de conciliation.

    Plus tard, le 5 août 1921, Benoît XV adressa un pathétique appel au monde civilisé en faveur de la Russie en détresse, où des masses de créatures désemparées sont décimées par la famine et par de virulentes maladies épidémiques. Le 21 septembre suivant, Sa Sainteté renouvelait son appel et le soulignait par lannonce au Président de lAssemblée de la Société des Nations à Genève dun don de un million de lires italiennes, dont elle mettait une moitié à la disposition de M. Nansen, en faveur des victimes de la disette en Russie, et lautre moitié à lUnion internationale de secours aux enfants pour atteindre son but en Russie.

    Entre temps le Saint-Siège organisait sur la périphérie de limmense Empire russe une série de visites apostoliques laissant limpression de tout ud plan systématique de reconnaissance et dexploration.

    En mai 1918, Mgr Ratti, aujourdhui Sa Sainteté Pie XI, se trouvait en Pologne, à un poste dobservation de premier choix, doù il pouvait suivre les événements de Finlande, dEsthonie et de Lettonie, dont les gouvernements ont envoyé des représentants auprès du Vatican. Plus tard le R. P. Genocchi était envoyé comme Visiteur Apostolique en Ukraine, qui a noué également des relations avec le Saint-Siège. Dans les Balkans, où la politique austro-hongroise, dans la crainte de voir son prestige diminué par létablissement des nonciatures, sétait souvent oubliée à saper les moindres travaux dapproche du Vatican vers la réconciliation, linfluence qui émane du centre de la Catholicité ne peut, grâce à lorganisation de rapports directs et la négociation de concordats avec la Serbie, la Roumanie et bientôt avec la Grèce, qui a engagé des pourparlers dans ce sens, quétablir solidement et élargir une atmosphère de sympathie favorable à léclosion de relations conciliantes entre les membres du clergé des deux rites. Les provinces transcaucasiennes reçurent à leur tour la visite du R. P. Delpuch, des Pères Blancs dAfrique, qui constata quau sein des républiques de Tartarie, de Géorgie et dArménie, une partie de lopinion honnit aussi bien le Saint-Synode que labsolutisme de lancien régime. En Sibérie, Mgr de Guébriant, Supérieur du Séminaire et de la Société des Missions-Étrangères de Paris, put, grâce à un sauf-conduit, savancer jusquau poste découte de Tchita, capitale de la République Extrême-Orientale. Malgré une large indépendance vis-à-vis de Moscou, ce gouvernement laisse limpression dêtre comme une porte de derrière, entrebâillée à dessein pour faciliter des communications plus ou moins avérées entre le gouvernement intégralement communiste russe et les gouvernements capitalistes étrangers. Aussi les observations recueillies par Mgr de Guébriant sont-elles considérées comme étant de première valeur.

    Deux ouvriers, bien placés pour cela et qui travaillent directement à un rapprochement avec le Saint-Siège, sont Mgr Von Ropp et Mgr Szeptycki.

    LArchevêque de Mohilew, Mgr Von Ropp, qui goûta de la prison soviétique et en fut délivré par lintermédiaire du Saint-Siège, et dont la juridiction monstruosité ecclésiastique sil en fut, sétendait aussi loin que les limites mêmes de lancien Empire, avait obtenu du gouvernement temporaire de 1917 des garanties dune autonomie très acceptable pour lEglise catholique ; alors que, sous le règne de Nicolas II, il sétait toujours heurté aux fastidieuses réglementations du césaro-papisme, si ombrageux vis-à-vis des catholiques, et à ces farouches traditions politiques opposant toujours la raison dEtat à la moindre tentative de pénétration ou dacclimatation du catholicisme en Russie.

    En vue de fonder un Séminaire apostolique, Mgr Von Ropp se serait même adressé directement au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris, qui se trouva dans limpossibilité de répondre à son appel. Pour échapper au risque de partager la nation en une élite qui se tournerait de préférence vers le rite latin et une masse populaire à laquelle la liturgie orientale agréerait mieux, Mgr Von Ropp inclinait, sous réserve de lapprobation de Rome, vers lorganisation dun clergé bi-rituel, et le clergé polonais lui paraît tout désigné pour faire le premier pas dans cette voie, sans crainte aucune de lépouvantail du polonisme, vu que la haine na jamais existé que de la part des employés et du clergé orthodoxe exerçant leurs fonctions en Pologne et réciproquement. Au surplus le clergé polonais est celui qui connaît le mieux lâme russe, et cest grâce à lui que sont desservies les églises catholiques disséminées dans limmense chaos quelles recouvrent dun filet à mailles larges, mais assez bien distribuées. Ces églises constituées surtout de Polonais, de Lithuaniens, et même dAllemands en Sibérie, fournissent déjà les indispensables éléments dorganisations qui pourraient jouer en Russie le rôle des premières paroisses françaises dans lAmérique du Nord, où lEglise du Canada ne comptait encore que 3000 catholiques lors de larrivée, en 1658, de Mgr de Montmorency-Laval.

    A la déclaration de Léon XIII : La Providence a donné à la nation slave en Europe et en Asie un rôle très important au point de vue religieux, faisait écho, lors du 2e Congrès de Vélograd en 1909, cette autre, sortie de la bouche de Mgr Szeptycki ; Cest une question presque uniquement slave que celle de lunion des églises dOccident et dOrient. Le théâtre de lactivité de larchevêque de Léopol, que le dernier procureur du Saint-Synode a félicité du grand avenir réservé à lEglise catholique en Russie, est précisément cette région où les Ruthènes et les Ukrainiens catholiques peuvent aider à jeter un pont entre Rome et les Grands-Russiens et où déjà des Rédemptoristes belges se sont faits Orientaux pour aider les Orientaux. Actuellement, en Ukraine et particulièrement dans les provinces de Kherson et de Tauride, le peuple et le clergé veulent saffranchir de linfluence du Patriarche. A un congrès catholique convoqué à Kherson, dont lévêque, Mgr Alexis, est un partisan convaincu de lunion avec le Vatican, il fut décidé à lunanimité que lEglise ukrainienne serait unie au Pape, que le Synode de lEglise ukrainienne devrait obéissance au métropolite de Galicie, Mgr Szeptycki, et que tous les livres de lEglise seraient traduits par lintermédiaire des moines galiciens de lordre de Saint-Basile, dont le concours serait également sollicité pour la réforme des monastères ukrainiens.

    Lénergique impulsion donnée à travers toute la catholicité par Benoît XV en faveur des Missions catholiques ne peut manquer de se faire sentir heureusement en Russie, où lécroulement du césaro-papisme offre à lEglise Romaine des possibilités de guérir le schisme photien, qui, avec les Serbes, les Bulgares et tout lOrient slave, que laigle moscovite tenait dans ses serres, atteint près de cent cinquante millions dâmes.

    Les événements de ces dernières années semblent bien avoir, en effet, travaillé au profit du dessein du Saint-Siège ou, tout au moins, de façon à lui fournir des raisons despérer, alors quautrefois tous les ressorts de la politique intérieure et les traditions de la diplomatie se tendaient toujours impitoyablement contre lidée de rapprochement. Il ny a pas de doute, au surplus, quon peut découvrir dans le monde religieux slave, surtout en Russie, une certaine orientation vers le Saint-Siège. Nous avons acquis la conviction, disait un prêtre éminent fort attaché à lancien régime, que lEglise chrétienne ne peut être nationale. Byzance nest plus, et nos yeux se tournent vers Rome. Une preuve péremptoire en a déjà été fournie par le chef des Vieux-Croyants, passé lui même à lEglise catholique et sappliquant à y orienter ses nombreux adeptes.

    Sans doute on trouve encore beaucoup dintolérants et de ces esprits étroits atteints de ce que Soloview appelait le patriotisme zoologique ; il y aura des montagnes de difficultés à aplanir avant de réussir à faire admettre aux Russes quils nont jamais entrevu lEglise catholique quà travers le verre décolorant dune politique soupçonneuse et de préjugés de nationalité et de langue, et que, avant comme après toutes les tempêtes politiques, elle est toujours une et universelle, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ lui a donné, dans la personne de Pierre, les promesses dinfaillibilité ; mais nest-il pas évident que les Russes avertis remarquent déjà très bien la tenue relativement satisfaisante des catholiques, ainsi quen fait foi cette réponse dun membre du gouvernement de Tchita à Mgr de Guébriant lui expliquant que, tout en ayant songé à établir en Sibérie des uvres de bienfaisance, il avait craint dindisposer les autorités en en confiant la direction à des mains étrangères : Mais pourquoi étrangères ? Je connais assez vos catholiques de Sibérie, et il me semble que vous auriez parmi eux un personnel délite.

    La guerre nest peut-être pas non plus sans avoir fait tomber des préventions sur le théâtre oriental des opérations, où se sont coudoyés, dans les tranchées aussi bien que dans les hôpitaux et les camps de prisonniers, des hommes se jugeant irrémédiablement condamnés à ne jamais se mêler, tant à cause de la diversité de leurs croyances que de leurs habitudes actuelles.

    Un obstacle, qui arrive à la Russie de lextérieur et avec lequel les missionnaires catholiques devront compter, ce sont les protestants, qui essayent de semer livraie en même temps que des millions de dollars.

    Depuis la guerre un grand effort de prosélytisme a été déployé par le protestantisme anglo-saxon, dont lInterchurch world movement vise avec lappui des boy-scouts, des Y. M. C. A et Y. W. C. A. et de la propagande méthodiste, contre laquelle les évêques de Pologne ont dû déjà mettre leurs ouailles en garde, à créer une sorte de confédération des églises protestantes. LEglise officielle dAngleterre entre autres, dont le Concile de Lambeth, assemblé en janvier 1921, avait réuni 252 évêques venus de toutes les parties du monde, cherche tout particulièrement à établir des rapports dintercommunion avec les Eglises grecque et slave. Même déjà bien avant la guerre on pouvait suivre dans la chronique religieuse du Japon les traces de tentatives de rapports interconfessionnels dont léglise orthodoxe du Japon fut lobjet de la part de la mission anglicane de Tôkyô.

    Le patriarche Tykhon est loin de fermer les oreilles à ces avances, lui qui envoyait au Primat dAngleterre, le 14 décembre 1917, une lettre encourageante annonçant des relations plus étroites avec lEglise épiscopalienne dAngleterre et dAmérique. Est-ce par habitude de calcul politique, ou ne serait-ce pas plutôt par suite dirréductibles préventions contre Rome, que le haut clergé russe sapplique à faire dévier lopinion vers une alliance avec la philosophie anglicane, dont elle favorise lemprise sur lorthodoxie orientale ? Quels que soient leurs mobiles, il est à croire quils se soucient fort peu de conserver leur orthodoxie dans sa prétendue intégrité, car il nous revient de leurs démarches comme un écho de bien étranges tractations. Grecs et Protestants semblent, en effet, vouloir se faire des concessions sur cette question dogmatique de la procession du Saint-Esprit et sur celle de la valeur des ordinations anglicanes, qui sont précisément les barrières contre lesquelles ont toujours échoué les démarches conciliantes de Rome. Rêver de concessions sur des questions de dogme, cest méconnaître lessence et la raison dêtre du catholicisme.

    Quoi que puisse en penser le corps dirigeant, la masse paraît plutôt répugner à la dilution de ses dogmes et à lappauvrissement de son culte, dont la menace une intercommunion avec les Eglises protestantes.

    Le mystère de la charité cristallise toute la dogmatique du simple croyant russe, comme elle règle sa vie pratique. Dominé par la foi implicite en un christianisme dépouillé de toute métaphysique, le peuple russe reste fortement attaché à cette liturgie qui lui apprend sa foi et dont les chants et les cérémonies traduisent ineffablement les aspirations infinies du mysticisme orthodoxe et de la sensibilité slave. Etant donné que dans son vieil idiome paleo-slave, non parlé mais compris du vulgaire, se trouvent conservés les dogmes catholiques tels quils ont été définis par les premiers Conciles, et même celui de lImmaculée Conception, il en résulte que le peuple, pénétré tel quil est de textes liturgiques, reste de beaucoup plus rapproché de Rome que les théologiens officiels, imbus des méthodes rationalistes allemandes. Plutôt que daccuser nos frères séparés, il importe de les détromper en leur prouvant par des faits précis et péremptoires que les dissidences dogmatiques sont plus apparentes que réelles, de leur montrer que leur bonne foi a été surprise et que lEglise Romaine na dévié sur aucun dogme de la foi des premiers siècles. Dans le domaine de la liturgie et de la discipline les dissidences saccusent, il est vrai, plus sensiblement, mais le Saint-Siège nen a jamais exigé le sacrifice, lui qui a déclaré vénérable la liturgie des Grecs et autorisé le maintien de leurs liturgies aux Eglises Orientales unies de la Syrie et des provinces du Levant.

    Puisque ses sacrements sont les nôtres, il nest pas impossible à lEglise russe rendue à la liberté de rentrer dans la logique de lhistoire et de revenir à la foi de saint Wladimir et de sainte Olga. Il importe pour cela que ses dirigeants ne se laissent pas aveugler par des motifs exclusivement humains ou politiques et se débarrassent des préjugés séculaires accumulés contre Rome par un esprit hargneusement sectaire.

    Le retour de la famille slave à lunité dune même foi et dune même discipline, dans laccord approuvé par Rome sur les rites, est un rêve dont la réalisation peut devenir le plus merveilleux événement du siècle.

    Il serait prétentieux de vouloir percer les ténèbres du lendemain et édifier des conjectures sur lavenir religieux des Russes, qui sont linstabilité même. Le but est encore loin peut-être, mais déjà les premiers rapprochements qui sébauchent nous autorisent à croire que lintérêt que vient de reprendre la question de lEglise russe va dépasser désormais son intérêt traditionnel. Nous rappelant que Mgr Von Ropp dut être déçu de ne pouvoir compter sur le concours du Séminaire des Missions-Étrangères de Paris, nous devons estimer de notre devoir de prier particulièrement pour que Dieu daigne faire comprendre aux Russes que, en tant que force de cohésion et principe constructif, le Catholicisme peut être le plus grand facteur de leur relèvement.

    C. G., M. Ap.


    1922/390-403
    390-403
    Russie
    France
    1922
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