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La question religieuse Russie 1

Russie La Question religieuse Russie et lEglise Romaine
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    Russie La Question religieuse Russie et lEglise Romaine
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    Quoiquaient prétendu ces incorrigibles fossoyeurs en chambre qui soutenaient que le canon de 1914 allait sonner le glas de la Papauté, il leur faut bien avouer aujourdhui, même à ne sen tenir quaux rapports de feuilles notoirement sectaires, quau milieu de la période de trouble et de déséquilibre que nous traversons cest encore vers le Vatican que se tournent avec le plus de confiance et les gouvernements et les foules. Dans les pays de population en majorité catholique le renouveau religieux saccuse généralement par une tendance de plus en plus marquée vers lorganisation de forces jusque là trop souvent dispersées, et même de ci et
    de là vers une orientation chrétienne des gouvernements et des majorités parlementaires. Chez les peuples protestants, les Scandinaves mis à part, les années qui viennent de sécouler marquent également une progression ininterrompue et parfois même très sensible des conquêtes du Catholicisme. Même dans cette Suisse au protestantisme si ombrageux cependant, on a entendu M. Alfred Martin se plaindre, au Concile de Genève de 1920, de ce que le Catholicisme paraît prendre une certaine prépondérance au détriment du protestantisme. Quant à lAllemagne, non seulement sy est évanoui pour lEglise catholique le danger de se décatholiciser et de se laisser luthéraniser en se nationalisant, mais même on entend fréquemment tomber de la bouche de luthériens de vieille souche cet aveu que, depuis la fuite à Doorn du lugubre fantoche découronné et de son vague vieux dieu allemand, le protestantisme a fait faillite. Dautre part, en signalant à chaque instant à leurs lecteurs, ici la création dune nouvelle Préfecture Apostolique, là la division dune Mission, les Actes du Saint-Siège font de leur côté un pointage assez suggestif des gains réalisés en pays infidèles au titre de la Propagation de la Foi.

    Voilà bien de quoi certes suffire aux adversaires irréductibles du Catholicisme pour leur faire admettre quaujourdhui la barque de saint Pierre est, pour ainsi dire, seule à remonter le courant matérialiste qui entraîne les âmes vers la négation de toute croyance comme de tout principe moral. Mais voici que maintenant limmense front russe, où si longtemps aucun changement nétait à signaler, sollicite à son tour et dune façon particulière lattention du Saint-Siège. Déjà, en effet, si aux bureaux de la Propagande on a adopté détablir un schéma parlant des progrès des troupes davant-garde de larmée du Christ en piquant la carte dopérations dune ligne enveloppante de petits drapeaux marqués de la croix, on doit avoir repris le jeu de ces petits drapeaux en en avançant quelques-uns sur la Finlande, où un nouveau Vicariat Apostolique vient dêtre institué, sur Riga, dont le siège épiscopal vient dêtre rétabli, sur lUkraine, où un mouvement religieux se dessine en faveur de la reconstitution de lEglise uniate, et sur Vladivostock, où sinaugurait le 25 octobre 1921 un Petit-Séminaire catholique. La brèche ouverte par le bolchevisme va-t-elle enfin laisser passer désormais la propagande catholique ? Quelle série dévénements sest déroulée depuis le printemps 1917 dans la geôle bolchevique et quelle répercussion peuvent-ils avoir sur lEglise russe ? Problème passionnant que celui-là pour lhistorien. Pour tout cur catholique, énigme poignante ! Sans prétendre en donner la clé ou esquisser les nouvelles perspectives qui semblent souvrir en Russie à lapostolat catholique, il ne sera peut-être pas sans intérêt de présenter aux lecteurs du Bulletin un exposé du problème religieux russe, autant, du moins, quon peut lenvisager de loin, puisquil nest encore guère possible de faire autrement. A défaut de suffisants renseignements actuels il peut être opportun déclairer le présent par le passé en en rappelant au préalable les grands traits, tout en faisant sa part à ce que lhistoire a dincertain.

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    La tradition des Russes fait remonter leur conversion jusquà lApôtre saint André, que lon croit, en effet, avoir prêché lEvangile aux Scythes et aux Sarmates doù ils descendent. Mais ces premières semences demeurèrent comme étouffées au sein dune grande barbarie, et ce ne fut quau IXe siècle que le flambeau de la foi fut porté à nouveau à la nation russe par les prêtres que le Patriarche de Constantinople, saint Ignace, y envoya sous lempereur Basile. Parmi eux les Apôtres slaves Cyrille et Méthode obtinrent des succès remarquables chez les Moraves. Cette nouvelle semence ne devait cependant pas encore donner tous les fruits attendus. Cest qualors, après avoir épuisé toutes les formes de lerreur arienne sur la Trinité ou la divinité de Jésus-Christ et être descendus, avec leur subtilité grecque, dans lintime dogme de lIncarnation, les Orientaux trahissaient déjà une tendance de plus en plus marquée à séloigner de la Rome de saint Pierre, en faisant de leur Patriarche le chef dune nouvelle Rome, et à céder à une lâche adulation pour le pouvoir civil. Une première crise de cette maladie qui couvait depuis longtemps se manifesta par lintrusion de lhabile et astucieux laïque quétait Photius sur le siège de Constantinople, à la place de saint Ignace, relégué dans lîle de Térébinthe, en 858, pour avoir repoussé de la Sainte-Table, à cause du commerce scandaleux quil entretenait avec sa belle-fille, le patricien Bardas, oncle du jeune empereur Michel. Lactivité tracassière de Photius atteignit même Méthode, quil accusa dentretenir des relations avec Rome. Il aurait voulu le remplacer par lévêque Agathon, quil sacra lui-même, mais les princes moraves sy refusèrent. Le schisme eut beau disparaître avec la dernière expulsion de Photius en 886, les subtilités et les calomnies du faux Patriarche nen laissèrent pas moins des traces funestes dans lesprit des Orientaux et préparèrent de loin la grande crise qui devait consommer la ruine de leur Eglise.

    Après Photius devaient se succéder à Constantinople dix-sept Patriarches qui vécurent dans la communion du Saint-Siège, ainsi que les Eglises de leur ressort. Cest pendant cette période que le vrai coup décisif fut porté à lidolâtrie en Russie par le petit-fils dYgor et dOlga, le duc Vladimir, qui épousa Anne, sur de Basile II, empereur grec de Constantinople, se fit chrétien en 988 et ordonna à tous ses sujets de détruire leurs idoles pour recevoir le baptême. Vladimir, mort en 1015, est honoré par les Russes comme lApôtre de leur nation, et comme un saint chez les Ruthènes-Unis, qui en ont reçu lapprobation du Saint-Siège. Après la conversion de Vladimir et du gros de la nation, Michel Cyrus, envoyé de Constantinople, fut établi Métropolite pour les Russes avec juridiction de Primat sur les archevêques et évêques que lon établissait successivement dans les villes à mesure que la foi sétendait.

    Le schisme, qui semblait endormi dans les esprits, fut brusquement réveillé par Michel Cérulaire, quaucune raison personnelle dambition ne paraît avoir poussé comme Photius. Cédant uniquement à un orgueil sans mesure, Cérulaire reprit, comme une question encore pendante ou une poursuite commencée, les griefs que Photius avait déjà objectés aux Latins et en ajouta de nouveaux sur les usages liturgiques des Occidentaux. Avec lui recommençait une ère darides et opiniâtres subtilités dinterprétation, de contestations séternisant sur un mot, et dune fastidieuse logomachie que favorisait un empereur imposant tour à tour des croyances contraires.

    Avec lexcommunication des trois délégués de Léon IX, leffacement des diptyques du nom du Pape et lenvoi aux trois Patriarches dOrient de lettres remplies de tout ce que lorgueil et la haine lui dictèrent pour les détacher de la communion romaine, Michel Cérulaire rompt en 1053, aussi manifestement que possible, les liens de lunité catholique et entraîne une foule desprits dans cette séparation de fait. Ce schisme se fortifia bientôt de défiances réciproques au cours de la première Croisade (1095-1099), pendant laquelle les Grecs firent si souvent cause commune avec les infidèles pour ruiner les Latins. Aussi lorsque les princes de Byzance, réduits à lextrémité, voudront ramener forcément les peuples à lunité catholique dans lintention dobtenir la faveur du Pape et des secours de lOccident, ils ne réussiront quà rendre cette unité plus odieuse à leurs sujets.

    Chez les Russes la révolte de Cérulaire neut quun faible retentissement ; mais il nen est pas moins vrai que les premiers germes de schisme, qui depuis infestèrent lEglise ruthénienne, remontent à cette malheureuse époque. Un clergé uni à Rome a cependant subsisté en Russie pendant des siècles entiers et sa persévérance explique cette continuité de relations jusquau XVIe siècle, linstitution dune fête latine des plus vénérées en Russie, celle de saint Nicolas, et cette série de mariages de princes et de princesses russes avec des princesses et des princes des autres pays catholiques de lEurope.

    La question de la réconciliation des Eglises Orientales dissidentes avec lEglise Romaine fut agitée une première fois au 2e Concile de Lyon (1274). Soit motif politique, afin dengager le Pape à sinterposer entre lui et le roi de Sicile Charles dAnjou quil craignait, soit désir sincère de faire rentrer ses sujets dans lunité, lEmpereur grec Michel Paléologue fit tous ses efforts pour amener ses évêques à des pensées de conciliation. Le Pape Grégoire X (1271-1276), qui avait à cur la réunion des Grecs, conçut de grandes espérances des démarches de lEmpereur et présida lui-même le Concile, qui eut six sessions. Son quatrième successeur Nicolas III (1292-1294) pressa Michel Paléologue, dont la conduite paraissait double et astucieuse, dexécuter franchement le décret dunion, mais il se heurta au mauvais vouloir des schismatiques qui se soulevèrent pour le repousser. Bien plus, Andronic, fils de Michel, tout entier pour le schisme, fit évanouir les espérances écloses au Concile en exilant le patriarche Veccus, qui était rentré sincèrement dans lunité.

    Au Concile de Bâle-Ferrare-Constance (1431-1443), plus connu sous le nom de Concile de Florence, les deux Eglises, grecque et latine, se trouvèrent encore une fois en présence. Au Concile présidé par le Pape Eugène IV (1431-1446) assistèrent, du côté de lEmpereur Jean Paléologue, le Patriarche de Constantinople et un certain nombre de métropolitains et dévêques dOrient. On sy entendit facilement sur les questions du Purgatoire, du pain azyme comme matière de lEucharistie, de la vision béatifique, et même sur celle des droits découlant de la primauté ; mais les débats furent vifs et longs sur la procession du Saint-Esprit avec laddition du Filioque au Symbole. Finalement tout sarrangea et de cet accord sortit un décret daprès lequel les Grecs, comme les Latins, reconnaissaient dans le Pontife Romain la pleine puissance reçue de Jésus-Christ de paître, de régir et gouverner lEglise universelle. Seul refusa de le signer Marc dEphèse, qui demeura comme un brandon de discorde pour rallumer lincendie à Constantinople. Il y fut reçu à son retour comme un héros, presque comme un martyr, par le clergé et le peuple, où dominaient les ennemis de lunion. Après la mort de Jean Paléologue en 1451, les schismatiques redevinrent plus puissants et plus hardis et lé Patriarche Grégoire dut se réfugier à Rome. Son successeur, grand partisan du schisme, fut installé sur les ruines de lEmpire grec et reçut linvestiture de Mahomet II, qui sétait emparé de Constantinople en 1453 et en avait fait la capitale de lEmpire Ottoman. Ainsi ces fiers Patriarches, prétendus cuméniques, ne sétaient soustraits à lautorité tutélaire du Vicaire de Jésus-Christ que pour sabaisser au point de recevoir le bâton pastoral des mains dun prince infidèle, dont ils devaient devenir par la suite les vils jouets. Pas plus que celle de Lyon la solennelle réunion opérée au Concile de Florence ne devait avoir de lendemain.

    Lesprit de division introduit dans lEglise grecque par le fait de on éloignement de Rome devait, en se développant, lui enlever tout caractère dunité et duniversalité. En rompant avec le centre unificateur de la hiérarchie, elle sattribuait le droit de modifier la divine constitution de lEglise et, en supprimant lun de ses organes essentiels, elle justifiait à lavance par ses exemples les entreprises analogues des sectaires de lavenir. Cest ce qui arriva. Le Patriarcat de Constantinople, dont Photius avait prétendu faire le pouvoir central et cuménique, ne fut pas plus respecté que la Papauté ne lavait été par lui. Les Eglises russe et grecque ne devaient pas tarder, en effet, à saffranchir à leur tour du Patriarcat de Constantinople et à proclamer leur autonomie, et, par la suite, lhistoire devait enregistrer une série de morcellements successifs, qui substituèrent à lancienne Eglise grecque des églises particulières et nationales sans le moindre caractère, duniversalité ou dunité hiérarchique, chacune delle étant limitée à elle-même et sans lien de dépendance avec les autres. Bien quelles maintiennent encore avec un religieux respect les formulaires de foi des premiers siècles, montrent un grand attachement à lantiquité chrétienne et offrent un ensemble de doctrines, dinstitutions religieuses et de cultes qui témoignent dune parenté étroite avec lEglise Romaine, il leur manque néanmoins linterprète vivant, permanent et infaillible, sans lequel le texte des confessions de foi ne peut, pas plus que celui de la Bible, être expliqué et interprété avec autorité. Oser prétendre le contraire, cest en abandonner linterprétation au libre examen des fidèles et subir les conséquences du principe protestant.

    Lacte dunion fut signé au Concile de Florence, où lavaient accompagné un autre prélat et une centaine decclésiastiques, par le Métropolite Isidore, qui réunissait sous sa juridiction Kiew et Moscou. Parfaitement accueilli à Kiew, Isidore, porteur dune lettre autographe du Pape Eugène IV au Prince Basile, se heurta, au contraire, à son retour à Moscou, à lindifférence de la foule et à lintransigeance inexorable du Prince, qui le fit enfermer dans un monastère, doù il put sévader pour se réfugier à Rome. Le Prince, sétant fait lagent brutal de la séparation, mit la main sur les élections des Métropolites et pourvut de sa propre autorité, au mépris des Canons, à la nomination de Job au siège métropolitain de Moscou. Dès lors les Métropolites ne furent plus nommés que par les souverains moscovites, avec un simulacre dassentiment de la part des évêques et de confirmation de la part du Patriarche de Constantinople, ce qui constituait, en réalité, lasservissement volontaire du clergé et la perte définitive de lombre dindépendance dont il jouissait encore quand il pouvait en appeler au Patriarche. Si faible que fût ce dernier lien de juridiction qui unissait lEglise Russe au Patriarche de Constantinople, il ne devait cependant pas tarder à se rompre à son tour. Le Patriarche Jérémie II de Constantinople, qui était venu mendier des se cours dargent en Russie et conféra lui-même, en 1588, la dignité de Patriarche à Job, métropolite de Moscou, se chargea démanciper de fait lEglise Russe du côté de Constantinople et de la mettre sous la dépendance du Czar, en réduisant son droit de confirmation à une simple marque de déférence.

    Par contre-coup se trouva renforcée lunité des églises dépendantes de la métropole de Kiew, où les évêques, réunis en 1593 pour en délibérer et étudier les moyens déchapper à la pression de la propagande schismatique, préférèrent se soumettre au Pape plutôt quau Patriarche de Moscou. Sur ces entrefaites les catholiques-unis de la Ruthénie se virent contraints dembrasser le rite latin. Les sept métropoles russes furent de nouveau séparées et le schisme plus affermi que jamais à Moscou, dont le métropolite jugea bon danathématiser les évêques-unis. Cest alors que prit naissance une théorie toute spéciale, daprès laquelle, étant donné le schisme de la première Rome et lasservissement par lIslam de la seconde Rome-Byzance, Moscou était appelé à devenir une Rome nouvelle, la troisième Rome-Moscou, centre et tête du monde chrétien. Ces prétentions ne firent, en réalité, que placer la Russie hors du courant général de lhistoire européenne et lui maintenir une physionomie orientale.

    Le Patriarche Nicon (1613-1681), relativement savant pour le pays, commença, en 1655, une révision des traductions tant de lEcriture-Sainte que des livres liturgiques et des lois canoniques, apporta plusieurs changements assez notables dans la liturgie et la discipline, augmenta le nombre des métropolites et sappliqua, avec lappui du Czar Alexis, à rompre définitivement avec Constantinople. Après avoir fait accepter et passer en lois détat différentes innovations, Nicon émit la prétention dêtre consulté sur le gouvernement civil : ce fut sa perte. Déposé dans un grand Concile en 1667, il se vit relégué dans un monastère, où il mourut. Ses innovations, quoique acceptées par le gros de la nation, rencontrèrent une vive opposition chez de nombreux membres du clergé, qui y virent une violation sacrilège des choses les plus saintes et une corruption de la religion. Ils se séparèrent en conséquence de lEglise officielle de la Russie et tinrent leurs assemblées religieuses à part. Alors quils se paraient du nom de Staroviery (vieux croyants) ou Staro-obriasty (vieux ritualistes), ils se virent traiter par les orthodoxes de Raskolniky (schismatiques). Ces raskolniky préférèrent subir la prison, lexil et la mort plutôt que de changer quoi que ce fût à leurs anciens usages. En général les vieux croyants ont conservé une foi et des murs plus sincèrement chrétiennes que les Russes orthodoxes. La persécution devait cependant en jeter dans les excès dun fanatisme furieux et les faire se diviser, sous linfluence fâcheuse et inévitable du protestantisme, en une foule de sectes, les unes ayant des prêtres, dautres rejetant tout sacerdoce et toute hiérarchie, dautres finissant par sombrer dans les erreurs des anciens Gnostiques ou des Manichéistes.

    Soustraite à lobédience romaine par le schisme et devenue complètement indépendante de Constantinople par la création dun Patriarche et la suppression progressive du droit de confirmation, lEglise russe se trouvait tout entière dans les mains du Czar, surtout depuis Nicon, lorsquil fut réglé que le Czar et le Sénat auraient part à lélection du Patriarche et demeureraient ses juges. Cet asservissement de lEglise nétait cependant pas encore complet : Pierre 1er se chargea de le rendre absolu. Soit quil craignît le conservatisme de lEglise et son opposition au nouvel ordre de choses, soit quil voulût rehausser et fortifier linfluence du pouvoir temporel dans la sphère religieuse, lautocrate, désireux de faire rentrer la Russie dans la grande famille des pays dEurope et de plus en plus convaincu que le peuple regarde plus le pasteur suprême que le maître suprême, profita de la mort dAdrien (1702), le dernier Patriarche, pour sopposer à lélection de son successeur et charger de ladministration du patriarcat le métropolite de Razan assisté dune commission dévêques. Vingt ans plus tard (1721) il mit légalement fin au patriarcat en proclamant un oukase qui décidait son remplacement par la création du Très Saint Synode dirigeant. Ainsi Pierre substituait au patriarcat le Saint-Synode, qui nétait quun Conseil, une personne morale, ou plutôt une chancellerie, où il ne voyait que des commis pour expédier les affaires et lui en rendre compte, puisque selon lui le Procureur général, amovible, toujours choisi parmi les laïques et souvent dans larmée, devait être lil du maître dans la sphère où se touchent les intérêts de IEtat et les intérêts de lEglise. A vrai dire, la forte autorité individuelle de Pierre avait pris la précaution de faire du Czar lui-même le principe moteur de ce très saint Synode dirigeant, ainsi quen fait foi le statut impérial en annonçant la création. Le Synode dépend du monarque et reçoit de lui son origine : A monarchiâ dependet suamque ille fert acceptam originem. Plus significative encore est cette phrase qui constitue la formule du serment imposé aux membres du Saint-Synode : Je confesse et jaffirme avec serment que le souverain jupe du Synode nest autre que le Czar lui-même. En même temps que souvrait cette période synodale de lhistoire de la Russie, IEglise ne devenait plus rien autre chose quun instrument aveugle de la politique et du despotisme des Czars. En effet le Patriarche Jérémie III de Constantinople devait parachever lui-même lautonomie de lEglise russe en conférant au Saint-Synode, en 1723, les mêmes pouvoirs quavaient les Patriarches orientaux. Sa complaisance empressée à satisfaire sur ce point aux demandes de Pierre 1er devait permettre au Czar innovateur de calmer les scrupules de son clergé et de se ménager sur les Grecs une sorte de suprématie morale, que la politique de ses successeurs devait pousser bien loin. Dans la suite Pierre ne négligea aucun moyen violent ou habile pour amener à lunité de son Eglise les sectes dissidentes désignées sous le nom générique de Raskolniky. A légard des sectes protestantes, il usa de beaucoup de ménagements, et pour satisfaire les Allemands, la plupart luthériens, quil sassocia dans son uvre de réformateur, et parce que les églises protestantes sont soumises par le fait au pouvoir civil, ce qui était larticle essentiel à ses yeux. Dans plusieurs circonstances, entre autres à Paris, où quelques docteurs de Sorbonne lui présentèrent un mémoire dans lequel ils le pressaient dopérer la réunion, Pierre donna autour de lui lillusion de vouloir ramener son Eglise à lunité catholique, mais ces bonnes paroles nétaient que de leau bénite de cour. Rentré en Russie, Pierre, qui était plutôt un homme extraordinaire quun grand homme, se reprenait à asservir lEglise et, en dépit de la fondation à Saint-Petersbourg dune Académie ecclésiastique et dun Séminaire pour instruire le clergé, il le laissait senliser dans une ignorance grossière, qui convenait sans doute mieux au despotisme de lautocrate quune instruction un peu sérieuse. Toute la science des popes consiste généralement à savoir lire couramment en langue vulgaire la Bible et les livres liturgiques : tels sont les guides du peuple dans tout lEmpire.

    Lors du premier partage de la Pologne (1772), qui incorporait à la Russie les gouvernements de Mohilew et de Witebsk avec un nombre assez grand de catholiques, Catherine II (1729-1796) promit de conserver la religion catholique dans la Russie Blanche, et, y ayant trouvé bon nombre de Jésuites, elle voulut non seulement les garder, mais encore les perpétuer. A cet effet elle demanda au Pape Pie VI et obtint dune manière indirecte pour eux la permission détablir un noviciat. Avec les deuxième (1793) et troisième et dernier (1794) partages de la Pologne, Catherine II eut pour lot la Lithuanie, la Wolhynie, la Podolie et lUkraine, qui étaient remplies de grecs-unis. Après avoir juré de leur conserver leur religion et leurs églises, elle mit tout en uvre pour les amener au schisme et réussit, contre ses serments et par un odieux despotisme qui fit des confesseurs, des martyrs et des apostats, à enlever à lEglise catholique plusieurs millions de ses enfants.

    Sous lempereur Paul 1er (1796-1801), auprès duquel il était accrédité comme ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne Charles-Emmanuel, Joseph de Maistre fonda beaucoup despoir sur les Jésuites pour préparer avec la prudence voulue le retour de lEglise russe à lunité. Je suis catholique de cur, avait dit Paul 1er en 1800 au Général des Jésuites, Grüber, tâchez par vos discours de persuader mes évêques. Malheureusement il mourut assassiné au moment même où, à Rome, Pie VII parlait de se rendre à Saint-Petersbourg pour conférer directement avec lui. Dès les débuts de son règne, Alexandre 1er (1801-1825) se laissa facilement persuader par J. de Maistre que les Jésuites étaient la meilleure barrière au flot montant de lilluminisme à lintérieur et à linvasion continue par la frontière ouest des doctrines protestantes. En 1812, il alla même jusquà leur octroyer la permission de fonder une académie à Polotsk et leur permettre douvrir à leur apostolat la Sibérie, Odessa, la Crimée, voire la Vladicaucasie. Passé le péril de 1812, le même Alexandre 1er fut facilement circonvenu contre les Jésuites, dont les grands succès obtenus dans leur collèges et leurs missions avaient suscité les jalousies des Universités russes et des Sociétés bibliques. Un oukase de janvier 1816 rapportait les précédentes concessions du Czar, bannissait les Jésuites de Saint-Petersbourg et de Moscou et ramenait le catholicisme aux conditions dexistence que lui avaient faites Catherine II. En 1817 J. de Maistre devait quitter la Russie à son tour, et en 1820 le droit de séjour était refusé aux Jésuites dans toutes les limites de lEmpire. Par une lettre du 2 septembre 1806, Pie VII avait dû rappeler énergiquement au devoir lancien calviniste Stanislas Bohresz, métropolite de Mohilew, qui sétait fait mettre à la tête dune Commission ecclésiastique, à laide de laquelle il gouvernait les catholiques de Russie sans recourir à Rome et, contrairement à la doctrine romaine, autorisait les divorces, favorisait lapostasie des moines et se livrait à une honteuse simonie. En janvier 1818, un Concordat fut signé pour la Pologne : Varsovie devenait métropole à la place de Gnesen et lUniversité y était établie par un Bief de la même année. Dans le cours de lautomne 1825, un messager, M. de Beauretour, vint entretenir le Pape de lintention où était Alexandre de ramener son peuple à lEglise romaine et de son désir de recevoir à Saint-Petersbourg un théologien romain de confiance. Cette fois encore, comme avec Paul 1er, la mort inopinée du Czar provoqua lécroulement des espoirs entrevus.

    Alexandre 1er eut pour, successeur Nicolas 1er (1825-1855), qui se montra lennemi acharné et loppresseur du catholicisme. Il fit sévèrement observer linterdiction de toute communication avec le Saint-Siège pour toutes les affaires spirituelles. Tout en ayant son ambassadeur à Rome, il évita de recevoir un représentant du Pape en Russie. Sappuyant sur le double sentiment de la nationalité et de la religion, il aspirait à réunir sous sa domination tous les peuples slaves et tous les sectateurs du rite grec. Cétait une tyrannie colossale, avec laquelle il voulait écraser la civilisation de lOccident et lEglise Romaine. Dans le même temps que se négociait le Concordat de 1848, un nouveau Code infligé à la Pologne menaçait de la prison ou des travaux forcés les moindres actes contraires au schisme. La guerre de Crimée neut dautre origine que le refus opposé aux propositions de Menschikoff, venu à Constantinople, au commencement de 1853, demander pour son maître le protectorat de onze millions de sujets du Sultan professant la religion grecque. Le Congrès de Paris (25 février 1856) faisait sévanouir le rêve russe de protectorat de la religion grecque. Cétait un événement dautant plus heureux que lEglise catholique avait fini par acquérir une position importante en Orient et que Pie IX avait annoncé dans un Consistoire du 4 octobre 1847 quil instituait un Patriarche résidant à Constantinople, où Mgr Valerga, qui en eut le titre, fit une entrée solennelle au mois de janvier suivant et reçut, par ordre de la Sublime-Porte, les honneurs civils. Dans le même temps une délégation extraordinaire, ayant à sa tête Mgr Ferrieri, Nonce apostolique, arrivait à Constantinople, et Pie IX faisait coïncider avec ce voyage la publication dune Encyclique à tous les chrétiens dOrient, leur annonçant la visite de son Délégué, les assurant que lEglise Romaine continuerait dautoriser leurs liturgies particulières et appelant les schismatiques à lunité sur lappui du témoignage de leurs Docteurs et de leurs Conciles des premiers siècles. Pie IX avait même envisagé le projet dun Concile cuménique pour 1864, mais il ne put y être donné suite, ses avances nayant trouvé aucune réponse favorable, ni auprès du Patriarche de Constantinople, ni auprès des Eglises autocéphales dAsie Mineure et des Balkans, moins encore auprès du Saint-Synode et du clergé russe. De quelque côté quelles vinssent les réponses sétaient bornées à exprimer des vux en faveur de lunité chrétienne, mais sous la réserve, inacceptable du point de vue du Saint-Siège, que le principe de la primauté dogmatique ou juridictionnelle de lEvêque de Rome serait écarté.

    Ce zèle passionné de Pie IX en faveur des églises orientales attirait cependant peu à peu en Russie lattention des esprits éclairés et suscitait chez quelques-uns des désirs denquête, témoignant à la fois dune douloureuse inquiétude et dune réelle grandeur dâme. La manifestation la plus surprenante en fut la courageuse initiative de Wladimir Soloview, membre de lEglise orthodoxe russe et ancien professeur de lUniversité de Moscou. Dans ses neuf questions soumises au Patriarche de lEglise Russe, et auxquelles il fut répondu péremptoirement par le Cardinal Mazella à louverture des séances de lAcadémie de Rome (mars 1887) et par des théologiens et publicistes catholiques connus, Soloview a repris avec sincérité et dans un enchaînement rigoureux létude des problèmes soulevés par lEglise grecque non-unie contre Rome et conclu aux raisons justifiant un nouvel et décisif accord sur les bases consenties en commun au Concile de Florence. De son côté M. Ouspensky, professeur à lUniversité dOdessa, accusait lui aussi le besoin de se rendre compte des causes qui ont motivé le schisme des Eglises Orientales et demandait une révision de lhistoire de la politique orientale de Rome. Dans ce loyal appel à lunion les catholiques ont salué le point de départ dun mouvement de retour faisant songer à celui dOxford et quil importait dencourager. Ce mouvement dépassait, en effet, la portée de quelques manifestations individuelles et était le symptôme, plus ou moins accusé, mais réel, dun état desprit montrant que, en Russie comme en Angleterre, et principalement dans les classes éclairées, bien des chrétiens sincères avaient commencé à se désillusionner sur le compte dune Eglise figée dans un froid et stérile formalisme.

    Des deux côtés on parut tomber daccord pour admettre que la solution de cette grave question ne pouvait dépendre que de lissue de controverses théologiques. Maintenue sur un plan théologique la question fut reprise officiellement en 1894, quand, poursuivant la politique religieuse de Pie IX, Léon XIII convoqua à Rome une Conférence entre Cardinaux latins et Patriarches orientaux.

    Le décret de tolérance de Nicolas II en 1905 parut devoir libérer les Gréco slaves et favoriser laccélération dun mouvement de réaction en faveur de lunion ; mais une fois de plus la tyrannie administrative eut tôt fait de décevoir ces espérances.


    (A suivre) C. G., Miss. Apost.



    1922/321-333
    321-333
    Russie
    France
    1922
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