Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La province de Thanh Hoa et les Hua Phan 2 (Suite et Fin)

La province de Thanh Hoa et les Hua Phan Thang Hok ou commissariat de Samnua. (Fin) Après avoir exposé ce qui concerne la situation géographique de la province de Thanh-Hoa, donnons un petit aperçu de son histoire, puis nous dirons quelques mots sur lorigine et létat actuel de lévangélisation, tant en Annam quau Laos.
Add this

    La province de Thanh Hoa et les Hua Phan
    Thang Hok ou commissariat de Samnua.
    (Fin)
    ____


    Après avoir exposé ce qui concerne la situation géographique de la province de Thanh-Hoa, donnons un petit aperçu de son histoire, puis nous dirons quelques mots sur lorigine et létat actuel de lévangélisation, tant en Annam quau Laos.

    La province de Thanh-Hoa a joué un grand rôle dans lhistoire dAnnam. Cest de là quen 931 Ngô-Quyên, après de longs siècles de servitude, alluma la première étincelle de liberté qui fit tomber les liens dont la Chine tenait, de temps immémorial, lAnnam enchaîné. En 1400, lempire dAnnam, qui ne comprenait alors que le Tonkin, connut deux capitales. Thanh-Hoa eut lhonneur de posséder la seconde, celle de lOuest. Elle ne porta pas bonheur à Ho-Quý-Ly, son fondateur, qui fut vaincu par la Chine et fait prisonnier. Sa chute entraîna pour son pays une nouvelle période desclavage qui dura 60 ans, En 1418 Lê-Loi, gros propriétaire originaire du village de Lam-Son, dans la province de Thanh-Hoa, secoua le joug et après dix ans de rudes combats fonda la dynastie des Lê. La dynastie des Nguyên qui lui succéda, tire également ses origines de la même province.

    Aussi est-elle prisée entre toutes ; cest la patrie des rois. Cest cette prérogative, sans doute, qui lui valut lhonneur dêtre évangélisée la première et le malheur de compter encore aujourdhui si peu de chrétiens.

    Romanet du Caillaud, historien connu pour avoir raconté la conquête du Tonkin, dénicha dans un couvent de franciscains espagnols un ouvrage paru à Jean, en 1628, dans lequel un prêtre du nom dOrdonez de Cevallos raconte ses voyages en Chine, Cochinchine et Champa. Selon ce récit, Ordonez de Cevallos, après de longues péripéties et voyages à travers le monde, aborda en Cochinchine en 1590 et y prêcha la religion avec succès. Il convertit même la sur aînée du roi et fut ensuite, à cause de cela, condamné à mort avec sursis, puis exilé dAnnam.

    Romanet du Caillaud croit pouvoir identifier le roi dont il sagit ici avec Lê-Thê-Tôn. Ce roi, qui commença à régner en 1575 à lâge de 7 ans et vécut jusquen 1599, aurait eu alors 24 ans. Sa capitale se trouvait à Van-Lai-Sách et An-Troung sur le Sông-Su, principal affluent du Sông-Ma. A quelques kilomètres plus au nord, sur le Sông-Ma lui-même, sétalait la fameuse capitale de lOuest, Tay-Dô, où dominait le maire du Palais, Trinh-Tùng. Il couvrait de sa protection le jeune roi, qui nen portait le titre que pour la forme. Sil était conservé, cétait uniquement par un respect superstitieux de la dynastie.

    Daprès Romanet du Caillaud, Ordonez avait débarqué dans un port appelé Pici-Puri et quon identifierait facilement avec Lach-Troung, cest là quà lépoque se trouvait lembouchure principale du Sông-Ma et, par le fait même, le port de la Cour dAnnam. De là il aurait été conduit au roi et serait resté à la Cour. Pendant que le roi sabsentait pour aller combattre ses ennemis, la sur du roi se serait éprise de lui. Après de troublantes péripéties Ordonez fut assez heureux pour orienter cet amour vers Dieu, baptiser la princesse et en faire une moniale.

    Les doctes ès histoire dAnnam traitent cela de légende et regardent Ordonez comme un farceur, apparenté aux habitants de la Cannebière. Peut-être est-ce possible ; cependant si on étudie de près le récit dOrdonez on doit reconnaître quil correspond parfaitement aux suppositions de Romanet du Caillaud.

    En effet, bien que les noms soient massacrés, on reconnaît encore quelque chose qui rappelle le pays. Je ne parle pas de Pici-Puri, nom à consonance malaise, donné à la région par les voyageurs de ce pays. Mais quand Ordonez dit quil voyagea pendant un jour pour arriver au port fluvial de Qui-benhu et de là un autre jour pour remonter le fleuve jusquà Guansi où se trouvait le roi, on reconnaît facilement le débarcadère royal (Qúi-bèn-Ngû) cest-à-dire la ville de Thanh-Hoa de lépoque, sise à quatre kilomètres de son emplacement actuel, et on est heureux encore aujourdhui, de saluer en Quang Thi lancien port de Van-Lai-Sách. Lorsque, plus tard, Ordonez a baptisé la princesse, lui donnant le nom de Marie, il est, malgré la protection du roi incapable de le défendre, poursuivi par une force occulte plus puissante que le roi et quil ne sexplique pas. Le roi lui-même refuse de rentrer dans les détails.

    Il y a, dit-il simplement, une loi du royaume à laquelle le roi même doit se plier et contre laquelle il ne peut rien.

    Ordonez aurait tout de suite trouvé la solution du problème sil eût appris quau lieu du roi tout-puissant quil croyait avoir sous les yeux, il navait en réalité quun roi en tutelle, soumis à lautorité toute-puissante dun Thúa auquel il devait obéir comme un tout petit garçon. Et cette manière étrange dont il est arraché à la princesse en pleurs comme pour être conduit au dernier supplice, qui se mue soudain en exil, ne lui eût pas paru si extraordinaire, sil avait su quen Annam il y avait une loi condamnant à mort avec sursis.

    Tout cela semble bien montrer que le prêtre espagnol était un conteur véridique et que Romanet du Caillaud na pas tout à fait tort, quoiquen pensent les érudits, de situer le théâtre de son histoire à Van-Lai-Sách et à An-Truong. Mais passons, nous contentant dexprimer le regret que des idées préconçues aient empêché daller sur ces lieux mêmes voir si, par hasard, on ne trouverait pas des indices capables de nous permettre de former notre opinion dune manière ferme sur cet intéressant sujet.

    Au reste Thanh-Hoa na pas besoin de remonter si haut pour revendiquer lhonneur davoir été la première province sérieusement évangélisée au Tonkin (1). Le fait incontesté est quen 1625 abordait à Cua-Bang le Jésuite Alexandre de Rhodes. Ll avait évangélisé la Cochinchine et, après y avoir appris lannamite, il décida de porter la parole de Dieu au Tonkin. Les Chúa Nguyen et les Chúa Trinh se battaient, Alexandre de Rhodes ne pouvait, sans se faire arrêter, venir par voie de terre et passer dun pays à lautre. Il regagna donc Macao, son port dattache, et là, louant une jonque, il vogua droit sur le Tonkin. Fidèle aux principes des missionnaires de ce temps-là, il décida de sadresser tout dabord au roi ou mieux au Chúa Trinh. La cour se trouvait encore à Thanh-Hoa et commençait seulement à se transporter à Thang-Song (Hanoi) reconquis sur les Mac.

    ___________________________________________________________________________
    (1) A cette époque le Tonkin ou Dang-Ngoai comprenait toutes les provinces soumises aux Chúa Trinh, Il avait pour limite la rivière Sông Gianh, un peu au nord de la porte dAnnam. Nos vieux missionnaires avaient donc raison de diviser simplement lempire dAnnam en deux, le Tonkin et la Cochinchine. Cest seulement depuis loccupation française quon a fait trois pays distincts, la Cochinchine, lAnnam et le Tonkin.


    Quand Alexandre de Rhodes aborda au Tonkin, (cétait le 19 mars, fête de Saint Joseph), la foule curieuse se porta en hâte sur la rive et se demandait : Quel est ce bateau étranger, quels sont ces inconnus?

    Vous demandez qui nous sommes ? leur répond le Jésuite. Eh bien ! voici, nous sommes des commerçants. Des commerçants ! Et que vendez-vous ? demandent les riverains avides. Des perles, nous vendons des perles ! Et tout le monde voulait voir les perles, les belles perles dOccident. Alexandre de Rhodes se mit alors à expliquer que les perles dont il sagissait nétaient point de cette terre ; il sétendit longuement sur la notion dun Dieu créateur souverain de toutes choses. Cette première semence ne tomba pas sur un sol ingrat, de nombreux habitants du village de Do-Xuyên se convertirent. Leurs descendants subsistent encore, et, après sêtre séparés du groupe demeuré païen, ils sont venus, sur la plage voisine, former la grosse agglomération de Ba-Làng, plus de trois mille habitants.

    Cependant Alexandre de Rhodes était pressé de se rendre à la Cour, il se dirigea donc du côté de la capitale de lOuest. Il neut pas à aller jusque là. Il rencontra à Thanh-Hoa même le maire du palais qui partait pour Hanoi, il lentretint longtemps, puis sinstalla dans les parages. La tradition raconte quil logeait dans une grotte de la colline de Ham-Rông doù chaque soir il sortait pour évangéliser le village voisin de Nghia Son. On montre encore les descendants de ces premiers convertis, établis aujourdhui à Yên-Vuc. Mais, moins heureux que ceux de Cua-Bang, ils fondent peu à peu. Pauvres et faibles, ils sont mangés par les païens et les rares mariages qui sy font ne donnent que des filles dont la plupart coiffent Sainte Catherine. Celles qui se marient vont nécessairement sétablir ailleurs. Bientôt il en sera de cette chrétienté de Yên-Vuc comme de beaucoup dautres qui étaient florissantes dans le temps jadis ; elle disparaîtra. Pendant quelque temps on en conservera le souvenir, on montrera lemplacement où se trouvait léglise, puis il ne restera plus rien. Curieux mystère que celui de la grâce ! Ici des villages souvrent à la lumière alors quailleurs les ténèbres de lidolâtrie retombent comme un voile étouffant sur des régions où Dieu fut un temps adoré et aimé.

    Les persécutions sont un des grands motifs de la rétrogression de la foi. Justement, il y a quelque vingt ans, je rencontrai en ce village de Yên-Vuc un vieillard, un apostat qui cependant avait souffert pour la foi et portait encore tatoués sur ses joues les deux caractères tá-dao (religion perverse). Je lui fis de longues exhortations pour le décider à revenir à la religion de ses pères. Peine perdue, il demeura ancré dans son apostasie et y mourut quelques années plus tard.

    Lorsque le service des irrigations exécuta les grands travaux qui ont mis une partie notable de la province à labri de la sécheresse, les ouvriers ramenèrent à la surface des croix, des médailles, des statuettes, indiquant nettement lemplacement danciennes chrétientés dont il ne reste plus la moindre trace.

    En dautres lieux le souvenir survit encore et même lemplacement de lancienne chapelle subsiste, respecté par une crainte superstitieuse. Les vieux se le montrent du doigt et disent : Autrefois, là priaient les chrétiens.

    Jai eu la joie de ressusciter une chrétienté ainsi disparue et de reconstruire une nouvelle chapelle au lieu même où se trouvait lancienne. Je connais ailleurs un autre emplacement de cette sorte et je travaille à y faire également adorer de nouveau Jésus, mais sans grand résultat jusquà ce jour. Lavenir me permettra-t-il de réaliser mon rêve ? Dieu le sait.

    Nous aimerions à retracer lhistoire de lEglise catholique dans la province depuis Alexandre de Rhodes jusquà nos jours et à montrer les apôtres de la vérité sy multipliant pour y faire connaître Jésus-Christ. Il nous serait agréable de relever les noms des chrétientés florissantes qui sy développèrent, puis moururent de mort violente ou dune lente agonie. Malheureusement les documents nécessaires pour mener à bien une semblable monographie ne sont pas à notre disposition. Il faudrait glaner dans les archives de la Mission-mère doù le vicariat de Phatdiem a été détaché, il faudrait compulser peut-être les archives du Séminaire des Missions-Étrangères. Simposerait-on ce labeur, à peine trouverait-on sans doute quelques bribes trop incomplètes pour faire un travail sérieux. Eût-on même la chance de découvrir des trésors, le missionnaire qui combat sur la brèche ne peut abandonner son poste pour se livrer patiemment à ce long travail de rat de bibliothèque. Contentons-nous donc dindiquer dun mot les combats queurent à souffrir les hérauts de Jésus et de connaître létat actuel de la foi.

    Il y a seulement quelques années se promenait encore majestueusement dans les rues de notre ville un gros éléphant que les Français avaient baptisé Célestin. Les catholiques le montraient du doigt aux jeunes missionnaires en disant : Il a foulé aux pieds bien des chrétiens.

    La ville de Thanh-Hoa fut, en effet, un centre de persécution important. Le P. Launay nous raconte dans son Histoire Générale de la Société comment MM. Charbonnier et Mathevon y furent emprisonnés. Ils rencontrèrent dans les cachots plusieurs prêtres indigènes, des catéchistes et de nombreux chrétiens, détenus pour la foi. Ils furent enfermés dans des cages en bambou, hautes de 1 mètre, longues et larges de 1m. 20 et fermées par une clef que le capitaine, préposé à la garde des captifs, gardait soigneusement. Ils eurent à subir les interrogatoires ordinaires et à repousser de nombreuses propositions dapostasie.

    Ces interrogatoires se faisaient avec un grand apparat dinstruments de supplice, sabres, lances, chaînes (rotins garnis de pointes de fer) tenailles froides et tenailles rougies. Les patients étaient à la merci du mandarin qui présidait et choisissait, selon son caprice, les instruments de torture. On leur appliqua le supplice des tenailles et celui des bâtonnets ; ce dernier consiste à placer de petits bâtonnets entre les doigts du patient et à presser seulement et régulièrement les deux mains, de façon à écraser la chair et à broyer les os. Enfin ils furent condamnés à être décapités. Ce nétait plus quune question de jours lorsque brusquement, au moment où ils sy attendaient le moins, ils furent transférés à Hué où on leur déclara quils allaient être remis en liberté et conduits à Saigon.

    Un traité que Tu-Duc était en train de conclure avec lamiral Bonnard fut cause de cette libération. Mais auparavant bien des chrétiens et des prêtres indigènes avaient versé leur sang. On montre encore lendroit où avaient lieu les exécutions.

    Ces martyrs ne faisaient que marcher sur les traces de leurs prédécesseurs. Lhistoire a conservé le nom dun vaillant prêtre indigène, Jean Dat, qui versa son sang au marché de Cho-Ra, non loin de la gare de Nghia-Trang.

    Vieilles persécutions du temps de Tây-Son ou même de Tu-Duc sestompent dans le lointain et les chrétiens de la province nen gardent quun vague souvenir, mais ce quils nont pas oublié ce sont les massacres de 1883. Les lettrés ou Van-Thân parcouraient la province semant partout la terreur. Tout village catholique était impitoyablement détruit et incendié ; les habitants étaient dispersés, parfois même brûlés dans leurs églises où ils sétaient réunis pour prier. Des chrétientés florissantes ont disparu dans la bagarre, dautres se sont relevées mais gardent encore le souvenir des souffrances anciennes.

    Un fait qui montre à lévidence avec quelle rigueur la religion était poursuivie dans la province de Thanh-Hoa, cest que, au moment de loccupation française, à plusieurs kilomètres dans la périphérie de la ville, on ne trouvait aucun village chrétien. Et dans la ville même à peine si on rencontrait deux ou trois familles de baptisés, venus là pour gagner quelque argent au risque de vendre leur âme. De loin en loin, et en cachette, quelque prêtre de passage se hasardait à venir les visiter, mais pas de lieu de culte où les chrétiens auraient pu se réunir. Tout se passait en cachette dans les maisons privées.

    Il a fallu loccupation française pour permettre à Thanh-Hoa lérection de la première église. Dans la province entière à peine si alors on comptait six ou sept paroisses blotties peureusement le plus loin possible du chef-lieu, de peur dattirer sur elles les foudres toujours menaçantes des mandarins. Il y a environ trente années à peine la province de Thanh-Hoa, avec sa population de près de deux millions dhabitants, était, au point de vue chrétien, comme un désert où le prêtre qui y était envoyé se regardait comme exilé. Depuis, luvre de Dieu sest développée, aujourdhui on compte 18 paroisses établies et plusieurs autres en formation. Le chiffre des chrétiens sélève à plus de trente-huit mille et a presque doublé en trente ans, sans compter les régions thay et laotienne. Mais quest cela à côté des masses qui restent à convertir ?

    En ce temps-là le Vicariat du Tonkin Occidental, le grand Occi, comme nous aimions à lappeler, sétendait des rives du golfe du Tonkin jusquau Mékong et Mgr Puginier voyait grand. Il faut que je porte la foi jusquà Luâng-Prabang, rêvait-il. Luâng-Prabang ? où cela pouvait-il bien se trouver ? A cette époque Pavie navait pas encore exploré le Laos et la carte nen avait jamais été dressée. Aussi le grand Evêque ne pouvait guère localiser dune manière précise lendroit où se trouvait exactement la capitale du pays aux cent millions déléphants. Cette vaste région mystérieuse nen captivait que davantage le vaillant chevalier du Christ ; du reste dautres âmes apostoliques avaient, bien des années avant lui, fait le même rêve et essayé en vain de le réaliser.

    Or donc Mgr lévêque de Mauricastre faisait ses plans, dressait ses batteries. Il envoyait des explorateurs étudier le pays. Lun deux était un commerçant qui trafiquait dans la région montagneuse du Thanh-Hoa. Cest par lui que fut pris le premier contact. Ce commerçant fut baptisé du nom dinterprète par les missionnaires et ils sen servirent plus tard pour leurs premières études de langue tay. Il est donc connu sous le nom de Thông-Tu. Piètre informateur au fond et mauvais catholique, mais il faisait miroiter aux yeux de Mgr Puginier des conversions en masse, alors quil voyait surtout lavantage quil tirerait pour son commerce de la présence des missionnaires dans le pays. Toutefois, pour plus de sûreté, lévêque envoya un catéchiste contrôler les dires de Thông-Tu.

    Tât, cétait son nom, était un débrouillard, trop, peut-être ; puis il savait que son maître voulait une relation optimiste. Elle le fut à souhait. Le catéchiste avait même fait signer par un village une demande de conversion. Ce village se trouvait un peu au-dessus du châu de Hoi-Xuân et sappelait Lûc-Canh. Il était sis au bord du Sông-Ma et les barques pouvaient y remonter. Cest là que Mgr Puginier décida de placer son quartier général.

    Une expédition en règle fut organisée avec un convoi en conséquence et, en novembre 1878, le P. Fiot, accompagné dun prêtre indigène, partait pour la conquête du Laos. Heureusement que le Sông-Ma ne remontait pas jusquà Luâng-Prabang, car çaurait été sûrement par là que le grand Evêque eût commencé, quitte à laisser derrière lui une vaste région païenne sans un pied-à-terre pour permettre aux missionnaires de sy arrêter. Cest ainsi quont toujours fait les grands hommes, ils marchent en avant sans soccuper de lavenir. St François-Xavier ne leur a-t-il pas, le premier, donné lexemple ? En fait Luc-Canh se trouvait seulement à cent cinquante kilomètres environ de Thanh-Hoa. Pour lépoque, où lon manquait de routes et de moyens de locomotion, cétait tout de même quelque chose.

    Je ne redirai pas les souffrances queut à endurer là le courageux Fiot. Ceux qui veulent les connaître nont quà relire le livre si intéressant du P. Degeorge : A la conquête du Châu-Laos. Contrairement aux premières espérances, Luc-Canh ne se convertit jamais, cest au Laos même, à Naham, perché à 1700 m. dans les montagnes, que commencèrent à luire les premières lueurs de la foi. Bientôt les conversions se multiplièrent ; puis vinrent les épreuves, guerres, morts coup sur coup des missionnaires, victimes dun climat quils nétaient pas encore habitués à vaincre, les massacres, enfin, à loccasion de loccupation française. Et malgré les sacrifices dhommes et dargent jetés à profusion dans la mêlée, Monseigneur de Mauricastre dût savouer vaincu et battre en retraite. En 1894 Mgr Gendreau tenta de faire revivre la mission Châu-Láo et envoya deux missionnaires, les PP. Verbier et Soubeyre à Muong Deng, plus connu sous le nom annamite de Yên-Khuong, dans le Châu de Lang-Cháng. Quelques mois après, le P. Verbier tombait sous les balles des assassins. Le P. Soubeyre put heureusement leur échapper, mais au prix des plus grandes difficultés.

    Ce fut un nouvel abandon et cependant malgré un délaissement de près de vingt ans, la foi nétait pas encore morte dans le cur des peuplades tay, instruites et formées par ces preux que furent les Fiot, les Tharal et les Pinabel.

    Un jour, cétait en 1897, un missionnaire, le P. Charles, se trouvait en tournée de mission au petit marché de Phong-Y. Tout à coup il se vit aborder par une troupe de montagnards tay de Naham qui se prosternèrent à ses pieds, multipliant les témoignages daffection, et ne sachant comment montrer leur joie de rencontrer enfin un missionnaire. Ils ne demandaient quune chose cétait de voir de nouveau bientôt un prêtre revenir les évangéliser. Cette démarche toucha Mgr Gendreau qui leur envoya un apôtre, le P. Martin. Ce dernier fit une reconnaissance dans le pays pour voir sil trouverait encore de nombreux survivants des anciens chrétiens. Il en découvrit trois groupes importants dans la province de Muong-Sôi. Deux missionnaires leur furent envoyés.

    Bientôt létincelle de la foi fut ravivée, de nombreuses conversions vinrent grossir le premier noyau qui subsistait de la débâcle. Aujourdhui la mission Châu-Lào compte quatre mille huit cents baptisés, dont huit cents au Laos et quatre mille dans la région tay de Thanh-Hoa. Et il ny a encore que linfime partie de cette vaste région qui soit évangélisée. Les temps sont loin encore où les missionnaires baptiseront les indigènes des sources de Muong-Son. Puisse la division de la mission, multiplier les ouvriers et nous permettre de hâter cette heure encore lointaine.

    A. BOURLET.


    1932/893-902
    893-902
    Bourlet
    Vietnam
    1932
    Aucune image