Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

La propagande bouddhiste à létranger 2

La propagande bouddhiste à létranger II. Mandchourie.
Add this
    La propagande bouddhiste à létranger
    _____

    II. Mandchourie.

    La naissance du Manchoukoue va-t-elle amener un changement religieux dans le pays ? ou, pour préciser, allons-nous voir, sous le nouveau régime, le bouddhisme indigène, jusquici bien malade, nous dit-on, intoxiqué quil est par la superstition, se ravigoter sous le souffle bienfaisant des sectes japonaises et reprendre vie et vigueur, grâce au sang nouveau quon prétend lui infuser ? Allons-nous voir les sectes bouddhistes japonaises, lesquelles ont mis dans leur programme la conquête spirituelle de la Mandchourie, renouveler, mais en sens inverse, le mouvement religieux et civilisateur qui, pendant des siècles, fit passer de Chine en Corée et de là au Japon une armée de moines bouddhistes ? Faut-il prendre au sérieux les informations de la presse, daprès laquelle une vague de prosélytisme, partie des bonzeries japonaises, fait mine de déferler sur les rives du nouvel Etat au point de causer un raz de marée ?

    Pour essayer de répondre à ces questions, il nous faudra dire un mot de létat du bouddhisme en Mandchourie à la veille de laffaire du 18 septembre 1931, rapporter lopinion que les bonzes japonais se font de leurs collègues de Mandchourie, exposer les plans de réformes et leurs résultats ; entre-temps nous essaierons de saisir les vrais motifs de lexode des bonzes japonais vers le Manchoukoue, tout cela daprès les publications bouddhistes elles-mêmes, faisant le moins possible de réflexions personnelles.

    *
    * *

    Les lignes qui suivent, tirées de lAnnuaire du Bouddhisme japonais pour 1930, pp. 41-42, écrites par conséquent avant la bagarre, nous serviront dentrée en matière. En fait de bouddhisme en Mandchourie, distinguons : a) les éléments indigènes et b) les éléments japonais récemment introduits par les immigrants. On trouve bonzeries et bonzes indigènes dans toutes les agglomérations importantes, mais cest là du bouddhisme monastique ; en fait de croyances et de force religieuse, avouons que le Taoïsme est plus répandu. A part quelques rares pagodes bien rentées qui peuvent faire vivre leurs pensionnaires, tout le reste est dans un état misérable. Les bonzes sont, soit des déclassés, soit des individus sortis des bas-fonds de la société. Les immigrants japonais ont introduit avec eux leur bouddhisme propre ; mêmes sectes quau Japon, installées seulement dans les grandes villes, Moukden, Leao-yang, Ing-keou, etc..

    En mettant le pied en Mandchourie, les bouddhistes japonais paraissent dépaysés. Non seulement ils y rencontrent des sectes ignorées, mais dans une pagode de leur propre secte ils ont limpression dêtre en pays inconnu ; ils la visitent comme on visite un musée, se faisant expliquer le sens de tel rite, cherchant à identifier tel personnage, à mettre un nom sur tel pousa. Eux qui, certes, sy connaissent en fait de superstitions, ils sont tout aussi déroutés par lattirail quils y rencontrent que peut lêtre un étranger récemment débarqué du fond de lOccident.

    Limpression quils éprouvent en entrant dans une pagode bouddhiste chinoise, nous allons la demander, non pas à un journaliste, à un globe-trotter quelconque, mais à des bouddhistes instruits, bonzes et laïques, qui cherchent à éclairer leurs compatriotes sur la situation religieuse en Mandchourie.

    ...les anciens Mandchous étaient plutôt lamaïstes ; les Chinois récemment immigrés sont bouddhistes, mais dun bouddhisme à eux : ils ont introduit dans le pays leurs pagodes à la chinoise. Satisfaits de leurs croyances, ils ne demandent pas à changer. Leur bouddhisme est en réalité fortement teinté de taoïsme. Alors quau sud de la région de Pékin on distingue très bien pagodes bouddhiques (caractères chinois) et temples taoïstes (caractères chinois), que chacun a ses propres idoles et son culte particulier, que les taoïstes nempruntent rien au bouddhisme et que les bonzes ne sapproprient pas les personnages taoïstes, leur panthéon étant suffisamment riche (1), tout autre est le spectacle quon rencontre en Mandchourie. Pagodes bouddhiques et temples taoïstes ont un air de famille qui nous empêche de les distinguer (2).

    ___________________________________________________________________________
    (1) Laissons à lauteur de ces lignes, un bonze distingué de la secte Sôdô (caractères chinois) la responsabilité de cette assertion.
    (2) Annuaire du B. japonais 1933, pp. 244 et ss.


    Près de Dairen, à Kin tcheou (caractères chinois), on trouve une pagode dont le nom de Tien tchai miao (caractères chinois) fait penser à un temple taoïste ; pas du tout. Entrez, vous rencontrerez dauthentiques bonzes bouddhistes qui vous diront appartenir à la secte de la Demeure nuageuse (caractères chinois)... ce nom étrange vous fait dresser loreille ; interrogez-les plus à fond et vous apprendrez quil sagit dune branche de la secte Wei Niang (1).

    Autre curiosité qui nous déroute, à Fouchouen (caractères chinois), la compagnie du Sud-Mandchourien a fait édifier à lusage des Chinois qui travaillent aux mines de houille un temple à Lao tse, quon appelle Jardin de la Joie et qui est à la fois pagode, théâtre et lieu de divertissements. Ce temple est bien compris pour satisfaire les besoins religieux des Chinois de Mandchourie ( ! ). On y vénère à la fois Maitreya, le bouddha à venir, Amithaba, Lao-kuin, Kwannon, Koan-ti, le dieu de la guerre, Confucius, le dieu des richesses, voire même celui de la petite vérole.

    Après le dogme, la morale : que pensent les bouddhistes japonais de la vie religieuse dans les bonzeries de Mandchourie ? Il suffit dentrer dans une de ces pagodes pour sapercevoir que les bonzes nont quun but : lobtention des biens de ce monde. Dans une pagode des environs de Moukden, dite de La Roue de la Loi (caractères chinois), on vénère les bouddhas du ciel et de la terre auxquels on demande surtout de faciliter les accouchements. Le bonze de service ma expliqué que ses seuls revenus, il les tenait de la libéralité des visiteurs. Aussi ceux-ci doivent-ils avoir continuellement la main au porte-monnaie : voulez-vous vous faire tirer le voile qui dérobe à la vue lidole, vous procurer la baguette dencens de rigueur, ou apposer votre signature sur le registre des visiteurs, il faut débourser... Le gouvernement mandchou se préoccupe, paraît-il, de remettre en état les pagodes branlantes ; il est tout aussi urgent de relever la situation matérielle et morale des bonzes (2).

    *
    * *

    Dès juillet dernier, les journaux publiaient des notes émanées des sectes bouddhiques japonaises annonçant une croisade dun nouveau genre pour la régénération du bouddhisme en Mandchourie. Entre-temps, des bonzes envoyés là-bas en voyage détudes donnaient, au retour, leurs impressions ; ils soulignaient à lenvi le besoin de réformes qui sy faisait sentir et cest ce besoin de réformes qui, depuis, a fait le fond de nombreux discours ou articles.

    Quun pieux laïc bouddhiste sente le besoin de réformes dans les bonzeries de Mandchourie, cest ce qui se comprend jusquà un certain point. Un catholique, lui, naurait pas même lidée dune pareille énormité. Suivant le mot de lEvangile : nemo assumentum panni rudis assuit vestimento veteri, (Marc, 2, 21) il envisagerait la question sous un tout autre jour, mais laissons les bouddhistes laver leur linge sale en famille et demandons-nous seulement si les blanchisseurs qui offrent leurs services avec tant dinstances sont réellement qualifiés pour faire la lessive.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Fraction de la secte Zen (caractères chinois) qui se prétend issue du bonze chinois Houi len (caractères chinois) (VIIème s.). Elle tiendrait de ses patriarches une doctrine si abstruse que personne ny voit clair, (caractères chinois) dit un dictionnaire.
    (2) Annuaire du Bouddhisme japonais 1933, pp. 347-348.


    Vouloir réformer chez le voisin ce quon tolère, disons même ce quon cultive chez soi avec tant damour, paraîtra bien osé et ce mielleux : Laisse-moi donc, frère, enlever cette paille... est tout simplement délicieux (1), Mais il y a mieux; telle secte (2) projette la fondation de nombre de monastères qui doivent être le centre dun mouvement religieux de grande envergure dans lequel entreront bonzes, lamas et taose. Un amalgame de ce genre est sans doute dans le goût chinois, mais alors, ce besoin de réformes...?

    ___________________________________________________________________________
    (1) Cest le cas ou jamais de citer le proverbe (caractères chinois) le bouddha de boue qui en remontre au bouddha dargile, ce quun maître sinologue a paraphrasé fort spirituellement : quam nigra es ! nigr dicehat cacabus oll
    (2) Il sagit du Shingon (caractères chinois) (Japan Advertiser, 3 juillet 1933).


    *
    * *

    En réalité lessaimage projeté par les sectes est exigé par des motifs qui nont rien de religieux. Il sagit dabord de démontrer aux religions étrangères qui couvrent le monde et en particulier le Japon de leurs missionnaires et de leurs uvres de propagande, que le feu sacré du prosélytisme dont elles senorgueillissent nest pas le privilège du seul christianisme ; que le bouddhisme, lui aussi, toujours jeune est, aujourdhui encore, capable de produire des apôtres, comme les hardis missionnaires qui jadis, passèrent de lInde en Chine et réciproquement, apôtres dont le zèle est indéniable et dont lélan missionnaire fait ladmiration, même de ceux qui ne partagent pas leurs croyances. Ce mot dapostolat auprès des étrangers est mis en avant pour répondre aux critiques amères des laïcs bouddhistes eux-mêmes, lesquels reprochent à leurs bonzes leur oisiveté, les accusant dêtre, selon lexpression inepte de frappe récente, des êtres qui consomment et ne produisent pas.

    Il sagit en second lieu de procurer le bol de riz quotidien à toute une population que ne peuvent plus nourrir les bonzeries du Japon. Ce point mérite quelques développements.

    On compte dans tout lEmpire 70.000 pagodes environ dont plus de la moitié se trouve à la campagne. Plus encore que leurs confrères des villes, les bonzes de la campagne se trouvent touchés par la dépression économique actuelle. Eux qui, jusquici, ont vécu sur lhabitant, imposant aux fidèles dîmes et taxes très lourdes, ils saperçoivent que la foi baisse et, avec elle, les dons aux pagodes. Dautre part, les fermiers des terrains appartenant aux bonzeries, grevés dimpôts et de dettes en arrivent à espacer, voire même à cesser complètement le paiement de leurs arrérages. Pour parer à la situation, certains bonzes campagnards, rari nantes, se sont bravement mis à cultiver eux-mêmes leurs rizières. Dautres, plus pratiques, ont imaginé un expédient digne de lEconome infidèle de la parabole : ils ont mis leurs pousa au mont-de-piété et hypothéqué les terrains de la pagode : ceux-ci, la police les a incontinent coffrés.

    Pour être un peu moins sombre, la situation des pagodes de ville nen est pas pour cela reluisante et nombreuses sont celles qui ont, soit diminué le traitement de leur personnel, soit remercié une partie de leurs employés. Pour ces derniers la situation est sans issue : on a vu dernièrement (1) un pauvre vieux bonze de 69 ans, en ville de Tottori, demander une place dans la police ! sa demande, naturellement, na pu être prise en considération. Le casuel, lui aussi diminue : un journal de province (2) enregistre à ce sujet les doléances dun bonze de la ville dOmuta (préf. de Fukuoka) : Jadis, dit-il, nous recevions 10 yen par enterrement ; aujourdhui, pour une cérémonie de 1ère classe, qui nous occupe cinq heures de suite à psalmodier lensemble des sutras de la secte, cest tout juste si nous recevons 1 yen. Et pour comble, poursuit notre homme, les décès eux-mêmes diminuent et, par suite, le nombre des enterrements ; plus lhygiène fait de progrès, plus la vie devient dure pour les bonzes!

    ___________________________________________________________________________
    (1) (caractères chinois), 11 décembre. Sauf indication contraire, cest à ce journal bouddhiste que seront empruntées les citations qui suivront.
    (2) (caractères chinois), 19 décembre.


    Il est donc naturel que ces désuvrés et affamés jettent les yeux sur le continent den face, espérant y trouver pitance. Non pas quils songent à y cultiver eux-mêmes la terre, cest évident, mais ils espèrent une place dinstituteur ou autre auprès de leurs compatriotes. Ces places de tout repos, cest elles que fait miroiter le Rév. X., de retour dun voyage denquête. Ceux qui partent pour la Mandchourie espérant y rencontrer larbre aux fruits dor seront vite déçus. Impossible de lutter avec les coolies chinois forts, sobres et peu exigeants. Mais il y a quelque chose de plus intéressant. Le japonais allant devenir langue nationale, il va falloir de nombreux professeurs dans les écoles du nouvel Etat. Il y a là pour les bonzes un avenir splendide. (12 novembre).

    Plus encore quune place de professeur, laquelle exige, malgré tout un certain travail, on rêve une existence tranquille dans une des nouvelles bonzeries qui doivent sinstaller sur le sol mandchou. Les résidents japonais sont généreux et les pagodes ne seront pas oubliées. On saisit là un autre motif qui nécessite lexode dune partie de la population des bonzeries du Japon.

    *
    * *

    Quel accueil ont reçu les projets conquérants des sectes ? De ce côté-ci du détroit quelques laïcs semblent avoir pris le mouvement au sérieux et sefforcent den aider la réalisation. Tel ce pieux bouddhiste dOsaka qui, pour fournir un livre de commune prière, est en train déditer un texte bilingue des sutras les plus usuels. A côté des textes chinois et japonais on trouvera la translittération du chinois en caractères latins. Cest bien à contre-cur quon a dû adopter un alphabet étranger, mais on a dû reconnaître que le kana (syllabaire japonais) est radicalement impropre à rendre les sons de la langue chinoise dune manière adéquate. (10 nov.) Cependant limpression générale au sujet des fameux projets a été plutôt fâcheuse. Les critiques nont pas manqué, et les laïcs se sont fait un plaisir de railler les soi-disant réformateurs. Nous en reparlerons un peu plus bas.

    Mais en Mandchourie, dans les bonzeries relâchées, que pense-t-on des projets en question ? Il serait intéressant de connaître lopinion des bonzes chinois ; nous ne la connaîtrons pas, les bonzes chinois écrivant peu dans les journaux. Là-bas aussi il sest trouvé de bonnes âmes qui ont pris la chose au sérieux. On cite par ex. le Rév. X, abbé dune bonzerie de Tsitsikar, lequel, à force de sentendre dire que lui et ses moines étaient relâchés a fini par se laisser convaincre. Il est donc venu au Japon apporter des propositions concrètes pour la réforme spirituelle des bonzes chinois, propositions qui consistaient en : 1) louverture aux bonzes japonais des couvents chinois, 2) lenvoi dans les couvents japonais de jeunes bonzes chinois. Et comme cet homme est un convaincu, qui met en pratique ce quil prêche, il a voulu commencer par se réformer lui-même et sen est allé dans un couvent de Nara, faire une retraite sous la direction dun grand bonze japonais. La retraite finie, il était admis à linitiation et recevait le nom flatteur de (caractères chinois) abondant en littérature, mais il avait lamère déception dapprendre que ses projets avaient été écartés. Les bonzes japonais, lui répondit-on, tout en travaillant avec un zèle extrême au mouvement religieux en Mandchourie, soccupent surtout de leurs compatriotes, les affaires des étrangers ne les intéressent encore que médiocrement. (12, 15 nov.). Cet honnête homme dut sen retourner bredouille.

    *
    * *

    Plusieurs sectes bouddhiques ont entrepris des fondations en Mandchourie ; sans essayer de décrire en détail les faits et gestes de chacune delles, nous nous contenterons de parler de la plus prospère dentre elles, du puissant Hongwanji (1) dont les plans sont mieux connus du public. Commençons par le Higaschi Hongwanji ou Hongwanji de lEst.

    La secte débuta par un pas de clerc. Elle eut la malencontreuse idée de vouloir envoyer travailler au défrichement spirituel une équipe de bonzes colons (2), lesquels, tout en piochant, devaient prêcher le pur bouddhisme à leurs coreligionaires fourvoyés. Comment pareille idée germa-t-elle dans la tête des dirigeants de la secte ? est-ce réminiscence historique ou désir de sen tirer à moindres frais ? ce fut plutôt, croyons-nous, par esprit dimitation. Le genre de vie des religieux catholiques commence à être connu au Japon et les Trappistes du Hokkaidô, en particulier, jouissent dune renommée nationale. Nombreux sont les personnages, officiels ou non qui, pour les voir à luvre, vont chaque été passer leurs vacances au monastère de N. D. du Phare, près de Hakodate. Il est bien possible que lexemple des bons religieux Trappistes soit pour quelque chose dans le projet des bonzes colons; ce ne serait dailleurs pas le premier emprunt fait à lEglise catholique par le bouddhisme japonais. Quoi quil en soit, ce fut une entreprise mort-née : pas un seul des religieux en question na mis le pied en Mandchourie. Deux partants ont bien été envoyés dernièrement du côté de Dairen, mais ce sont de jeunes étudiants. Racontons cependant les vicissitudes du projet.

    Une première équipe, de 50 bonzes colons, devait partir en septembre. On lança dans tous les temples de la secte un appel aux jeunes gens de bonne volonté. Une trentaine se présentèrent à lexamen dadmission, tous hommes de foi, animés au plus haut degré du désir du martyre et ayant mis de côté tout esprit de lucre. (12 août).

    ___________________________________________________________________________
    (1) Sous le nom de Hongwanji (caractères chinois) ( c-à-d. temple (caractères chinois) du vouloir salvifique (caractères chinois) du bouddha Amithaba) on désigne la branche principale de la secte amidiste dite Jôdo shinshû (caractères chinois). Cette branche elle-même comprend le Higashi Hongwanji ou Hongwanji de lEst et le Nishi Hongwanji ou Hongwanji de lOuest, du nom de la position respective de leur temple principal à Kyôto.
    (2) (caractères chinois). Lexpression (caractères chinois) désigne des soldats agriculteurs qui, tout en gardant les passes de lEmpire chinois, travaillaient à défricher la terre. Linstitution remonte très haut dans lhistoire et devait singulièrement alléger les charges du budget de la guerre de ce temps....


    Ils subirent un examen sévère ; au point de vue santé on eut les mêmes exigences quau conseil de révision. On examina ensuite leurs aptitudes intellectuelles et surtout leur force de volonté. Etes-vous prêts, leur demanda-t-on, à épouser une femme chinoise ? à demeurer dans le pays jusquà la fin de vos jours ? Nous le sommes. (13 août). Daucuns ont ajouté quils se feraient volontiers naturaliser citoyens du nouvel Etat, dautres, quils étaient prêts à habiter parmi les Coréens, voire même à se laisser manger par les punaises (1), ce qui doit être le comble du sacrifice. Un second examen devait avoir lieu à la fin daoût pour les candidats qui restaient à trouver. Il neut pas lieu ; le départ fut remis et le silence se fit.

    ___________________________________________________________________________
    (1) (caractères chinois), 12 août.


    *
    * *

    Trois mois se passèrent. Le 1er décembre, la secte faisait savoir que pour de graves raisons elle renonçait à lenvoi des bonzes colonisateurs. De nombreux émigrés étaient revenus découragés, se plaignant davoir été trompés ; les brigands empêchaient tout travail, etc., bref, on annonçait un plan nouveau : on allait acheter, en territoire japonais, près de Port-Arthur, une propriété dans laquelle on ouvrirait une école dentraînement pour les futurs guides spirituels des émigrants. On annonçait en outre que, sur les 30 candidats examinés en août, la moitié avait dû être éliminée. Le départ était remis à mars 1933 et les futurs partants devaient absolument se procurer un capital de 300 yen. Où nos jeunes gens trouveront-ils pareille somme ?

    Autre déception : plusieurs jeunes gens avaient été envoyés en Mandchourie pour prendre pension dans de bonnes familles chinoises et y étudier la langue et les murs. Or toutes les portes sétaient fermées devant ces indésirables : les jeunes gens en question navaient pas, paraît-il, toutes les qualités intellectuelles et morales nécessaires à leur future mission (1er déc.).

    Ces divers échecs avaient dû ouvrir les yeux des dirigeants de la secte. On nous fait toucher du doigt la vraie raison du mouvement en arrière : personne navait envie de se mettre au travail. Et cependant le projet en question était digne déloges. Un pays neuf comme la Mandchourie a besoin dune propagande active. Le fait pour un religieux de manier la pioche avec les autres émigrants lui donne un ascendant incomparable. On comprend alors quil est le représentant dune religion vivante. Nos émigrants ont besoin de consolations spirituelles pour les empêcher daller sébrouer dans les maisons à la lanterne rouge et y chercher dans le sake, le jazz et le reste, un excitant factice. Ces consolations, ils ne les recevront que de bonzes partageant leurs fatigues et leurs dangers. (11 déc.).

    *
    * *

    Vers la fin de décembre la secte faisait une nouvelle recrue pour la Mandchourie et cette fois, pas du menu fretin, comme nous allons le voir. Il sagit ni plus ni moins que de lancien chef de la secte, le Rév. Ôtani Kôen, déclaré jadis en faillite et rayé des registres de la secte. La sentence déshonorante ayant été annulée lan dernier par les tribunaux, le Rév. se vit réintégré dans le personnel de la secte. Après avoir passé plusieurs années dans la retraite et le silence, il jugeait le moment venu de mettre en pratique ses méditations et résolutions et il annonçait urbi et orbi quil allait partir, lui aussi, réformer la Mandchourie. En confiant sa décision aux journalistes, il leur faisait gentiment lexamen de conscience de ses confrères et mettait à nu le vice radical de tous les projets de soi-disant réforme. ...Nous autres bouddhistes, disait-il, navons en jusquici, en fait dapostolat, que des idées très étroites. Lorsque Bodidharma passa de lInde en Chine ce ne fut pas pour favoriser lémigration de ses compatriotes on peut dire la même chose des moines bouddhistes qui dans la suite, passèrent de Chine au Japon. Cest pour sauver le genre humain que sexpatrièrent Bodidharma et ses émules. Nous autres, bonzes japonais, nous nous contentons de nous adresser à nos seuls compatriotes. La secte à laquelle jappartiens a bien élaboré un plan intitulé Ouverture religieuse de la Mandchourie, mais cest un nom et rien dautre... etc. (27 déc.).

    Nous ignorons limpression produite dans les milieux religieux par une pareille déclaration, mais la rentrée en scène du Rév. Ôtani Kôen et son projet daller implanter en Mandchourie le Mahayama japonais furent accueillis par une bordée de sarcasmes. Le monde est ainsi fait : il ne croit pas aux bonnes intentions et les convertis ne lui paraissent pas sincères. Tout le monde sen mêle ! Jusquau Rév. Ôtani qui parle de partir en Mandchourie. On sait cependant que nos bonzes ne font pas de propagande auprès des étrangers, se contentant denterrer leurs compatriotes. A vrai dire, de toutes les sectes, celle à laquelle appartient le Rév. est la moins qualifiée pour aller prêcher aux Chinois. Il y a beau temps que les Chinois ont entendu parler du salut par la foi et par linvocation dAmithaba : pas besoin quon les leur prêche. Mais ce qui sera nouveau pour eux, cest le genre de vie de nos bonzes. Quand les Chinois verront arriver des bonzes mariés et qui mangent de la viande, alors ils poufferont de rire (1). Remarquons que la critique sadresse à la secte entière plutôt quà un particulier.

    *
    * *

    Cest du Nishi Hongwanji ou Hongwanji de lOuest quil nous faut parler maintenant. Cette branche ne pouvait décemment rester les bras croisés devant les projets de la secte rivale. Elle aussi dressa, mais bien plus tard, un plan de défrichement spirituel, en profitant de lexpérience dautrui.

    ___________________________________________________________________________
    (1) (caractères chinois), 20 décembre.


    Elle a recruté dabord une vingtaine de jeunes chinois quelle a envoyés étudier le japonais dans une école ad hoc, établie par la Compagnie du Sud-Mandchourien, se réservant de les faire passer plus tard dans des bonzeries du Japon. Mais, la restriction est dimportance , les parents qui ont consenti à les envoyer à lécole pour y apprendre le japonais ignorent encore que cest pour en faire des bonzes. Cette question de la diffusion de la langue japonaise préoccupe surtout les dirigeants de la secte : ils veulent que dans chacun de leurs temples de Mandchourie il y ait des cours de japonais, à la faveur de ces cours, disent-ils, nous essaierons dinsuffler le bouddhisme ; en cela nous ne ferons quimiter les prédicateurs étrangers au Japon, lesquels, en même temps quils donnent des cours danglais, font de la propagande religieuse. Bien plus, comme toutes les bonnes familles japonaises de Mandchourie emploient de jeunes boys, la secte projette douvrir une école spéciale pour ces boys, école dans laquelle on leur enseignera, en même temps que la langue, la manière de vivre à la japonaise. ( 18 déc.). Nous sommes loin des défricheurs spirituels.

    Profitant, avons-nous dit, de lexpérience dautrui, la secte a jugé inutile de sadresser aux bonzes déjà adultes, mais elle a lancé un appel aux enfants qui finissent leur école primaire inférieure ou commencent leur école primaire supérieure, pratiquement âgés de 12 à 14 ans. Elle veut en envoyer une trentaine dans une sorte de séminaire ou noviciat qui doit sélever sous peu dans les environs de Port-Arthur. Un millier denfants environ ont répondu à lappel et ont passé un premier examen dadmission les 27, 28 et 29 janvier, dans diverses parties de lEmpire. Le Révérendissime Ôtani Kôzui, chef de la secte, a voulu présider en personne les examens des candidats de la région de Kyôto. Le programme des examens écrits vient dêtre publié et nous tenons à le donner in extenso (1).
    1. Dites le but de la Société des Nations et énoncez lessentiel de ses statuts.
    2. Montrez la différence qui existe entre les § § 3 et 4 de larticle XV des statuts de ladite Société.
    3. Quelles sont les principales plantes croissant en Mandchourie, dont on peut tirer de lhuile ? Indiquez le procédé employé pour lextraction.
    4. Indiquez la distribution des pluies en Mandchourie et la quantité tombée annuellement, en distinguant les diverses régions.
    5. Quel est le meilleur objet à produire désormais en Mandchourie tant méridionale que septentrionale ?
    6. Que pensez-vous de lavenir de la République de Chine ?
    7. Indiquez en dollars or les importations et exportations des Etats-Unis dAmérique, pour 1932.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Cest ici quil faut citer ses sources sous peine dêtre traité de mauvais plaisant. Le document en question se trouve dans le journal (caractères chinois) du 31 janvier, en marge du milieu, entre les pp. 1 et 4.


    On se demande quelle doit être la mentalité des dirigeants dune secte religieuse qui impose pareil programme comme examen dentrée dans un séminaire !

    *
    * *

    Lexécution de tels plans exige des fonds considérables. Nous navons à ce sujet que des renseignements assez incomplets : trois sectes seulement ont, à notre connaissance, livré au public le détail de leur budget que nous donnons tel quel.

    Secte du Nichiren. Le budget de 1933 prévoit un crédit de 50.000 yen pour ouvrir un débouché en Mandchourie, plus 3.500 yen pour frais denquête. (26 janv. 33).

    Secte Tendai. Un crédit de 150.000 yen a été voté, sur lesquels 50.000 seront affectés à la construction dune bonzerie à Sinking (alias Tchang tchouen). Le reste, 100.000 yen, formera un capital dont les intérêts serviront aux uvres de propagande de la secte.

    Secte Jôdo. Branche Higashi Hongwanji. Le budget de lan dernier avait été de 130.000 yen pour frais dinstallation en Mandchourie (1). Celui de 1933 prévoit :
    Frais de propagande en Mandchourie 15.500 Y.
    Cadeaux aux soldats, funérailles, frais de bureau 20.000

    ___________________________________________________________________________
    (1) Japan Advertiser, 13 juillet 1932.


    *
    * *

    Cest le moment de dire ce que pense le public des projets des sectes ; nous en avons déjà touché un mot, mais une raillerie décochée aux bonzes dans un journal quelconque ne tire pas à conséquence. Citons maintenant lopinion de laïcs librement exprimée dans le journal bouddhiste que nous avons si largement exploité. Lun deux na grande confiance ni dans le zèle ni dans le désintéressement de ses bonzes. Il redoute même lexécution des plans
    élaborés et cela dans lintérêt spirituel des bonzes eux-mêmes. Sil métait permis, dit-il, de faire une prédiction, je dirais que le projet en question me paraît vouloir faire couver des ufs de rossignols par des coucous ( sic). Ces prétendus guides spirituels du peuple finiront par se laïciser complètement et devenir de simples propriétaires fonciers. Si leur formation religieuse nest pas adéquate, nos bonzes deviendront des espèces de courtiers, des trafiquants en concessions. Et à lappui de ses dires lauteur cite un exemple, de tous points semblable, arrivé il y a une trentaine dannées. Il sagit dune affaire lancée en Chine, qui, sous un pavillon religieux, couvrait une marchandise très séculière et politique... (1er janv.).

    Un long article (30, 31 août et 1er sept.) du même journal juge également lentreprise indésirable, mais à un autre point de vue. Le bouddhisme nest pas une religion qui écrit son histoire avec du sang (coup de patte au christianisme et à ses martyrs). Sa force, cest une force dassimilation, de digestion... Dans lInde, il sest indianisé, en Chine, il sest chinoisé, au Japon, il sest laissé digérer par le tempérament national. Laissons donc les Chinois avec leur bouddhisme à eux et nallons pas leur imposer le nôtre. Daprès une statistique officielle, il y a en Mandchourie, y compris le territoire du Kantô, (id. la région de Port Arthur, Dairen, etc.) 107 pagodes bouddhiques et 137 bonzes, lesquels recevant des subsides de la Compagnie du Sud-Mandchourien sont dans une situation enviable... Daucuns prétendent que la plupart de ces établissements ont un but politique et que, extrêmement rares sont ceux qui ont conservé leur caractère religieux... Nous transportons nos religions en Mandchourie sans la moindre vergogne, sans nous demander ce quen pensent les gens du pays. Ce nest pas le lieu de dire ici si les Chinois sont blessés dans leurs sentiments intimes par notre manière de faire. Jai mené à ce sujet une enquête dont il vaut mieux ne rien dire. Et pendant plusieurs colonnes à la file notre auteur administre aux bonzes une magistrale volée de bois vert. Pour des raisons bien compréhensibles nous arrêterons ici nos citations.

    *
    * *

    Conclusion. La formation du nouvel Etat, nous demandions-nous au début. amènera-t-elle quelque changement dans le bouddhisme indigène ? Si changement il y a, ce ne sera pas dans le sens dune amélioration, bien au contraire : les superstitions qui le rongent saugmenteront de lappoint des superstitions dont abondent les sectes japonaises.

    Le changement consistera en ceci : les sectes japonaises à létroit dans leurs îles ouvriront en Mandchourie des succursales dans lesquelles prendront refuge quantité de bonzes désuvrés que la mère patrie se refuse à nourrir plus longtemps. Et ces succursales trouveront facilement des dons pour les faire vivre. Outre lappui officiel, elles peuvent compter sur les secours de leurs compatriotes. Le japonais est généreux et donne volontiers pour le culte. Il donnera encore dans lavenir, malgré la baisse de la foi et cela parce que la bonzerie lui rappellera la patrie.... Mais de propagande effective auprès des indigènes, zéro ; de conversions dindigènes au bouddhisme des sectes, zéro. Peu importe, les sectes ont été enchantées de loccasion qui leur était offerte démigrer. Loccasion est excellente aussi pour faire diversion aux reproches dont elles sont lobjet de la part de leurs propres fidèles.

    Alors que, comme nous lavons dit, le soi-disant mouvement missionnaire nest pas pris au sérieux par les fidèles bouddhistes eux-mêmes, il se trouvera sans doute quelque étranger jobard race incorrigible pour gober de confiance la réclame tapageuse des journaux. Cest pour eux que ces lignes ont été écrites. Si quelque lecteur trouve que nous avons trop longuement insisté sur des faits, pour lui évidents, nous nous excuserons de cette insistance avec St Augustin lui-même : Fit necessitas copiosius dicendi plerumque res claras, velut eas non spectantibus intuendas, sed quodammodo tangendas palpantibus et conniventibus offeramus. ( de Civ. Dei, Lib. 2, § 1).

    Fukuoka, 10. 2. 33.
    J. VION.

    1933/245-259
    245-259
    Vion
    Chine
    1933
    Aucune image