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La Mission de Lanlong : V A travers le journal du P. Alphonse. Conclusions 3 (Suite et Fin)

La mission de Lanlong : V. A travers le journal du P. Alphonse. Conclusions. (Fin)
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    La mission de Lanlong : V. A travers le journal du P. Alphonse. Conclusions.
    (Fin)
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    Les frères Schotter, nous lavons vu, montrèrent toujours une confiance inébranlable en la Bonté divine touchant luvre de la conversion des Dioy. Cependant, si illimitée que fût leur espérance en la Providence, il ne serait pas vrai de dire que le découragement ou lennui nont jamais effleuré leur âme. A la suite de déceptions dans leurs espoirs ou dans le résultat de leurs travaux, il est arrivé au P. Alphonse de consigner dans son journal des réflexions manifestant quelque lassitude. Il est savoureux à la fois et piquant de lire dans ce Journal les faits et gestes des deux frères ainsi que leurs réflexions qui nous livrent leurs sentiments plus intimes.

    Prenant pour base daction que Dieu veut le salut des Dioy comme de tous les autres hommes, ils ont essayé de tous les moyens de conversion. Alors même que leurs travaux et leurs peines semblaient acculés à une faillite inévitable (défections ou persécutions), ils crièrent toujours Courage ! Voilant aux profanes les déboires quils subissaient, ils donnaient le change par des statistiques à effet et savamment composées.

    La conversion des peuplades aborigènes dioy et miao est peu sérieuse. Cette réflexion fut, des années durant, dans toutes les bouches. Il faut avouer que les apparences semblaient la justifier. Les profanes et même les missionnaires point ou peu au courant de la psychologie de ces races, mettaient les défections et les insoumissions sur le compte dune évidente mauvaise volonté. Dieu, disaient-ils, nest venu apporter la paix quaux hommes de bonne volonté. Puisque les Miros (nom donné aux Dioy par les missionnaires) ne veulent pas effectivement se convertir, laissons-les à leur triste sort. Les Schotter sinsurgeaient contre cette manière de dire et de voir. Tout en constatant, à certaine période, linsuccès réel de leurs travaux dans le développement de la vie chrétienne, et même les défaillances de leurs ouailles, ils en rejetaient la faute sur létat lamentable de la société dioy. Il fallait à tout prix, note le P. Alphonse, en retirer les âmes pour les lancer vers le ciel, fût-ce malgré elles.... Ces âmes, ajoutait-il, ont besoin dêtre poussées et bousculées ; elles seront ensuite reconnaissantes de lespèce de violence dont elles auront été lobjet.

    Il ne cessera de voir à travers les fanges du vice et les turpitudes sociales la beauté des âmes à restaurer. Il est de fait, avoue-t-il, que nos pauvres populations dioy peuvent être regardées comme de vrais déchets de lhumanité. Elles ont pour excuse leur paresse incurable parce que résultant de leur vie sociale, et, en maints endroits, les misères matérielles dans lesquelles elles se débattent. Misères morales et misères matérielles ! Saint Thomas dit quelque part quil faut une aisance relative pour la pratique intégrale des devoirs religieux. Le sauvage qui, sans cesse harcelé par la hantise de la faim à apaiser, doit faire face à la nécessité quotidienne du bol de riz à se procurer, ne peut guère pratiquer le repos du Dimanche. Et si les misères matérielles sont suivies de trop réelles conséquences déplorables, les misères morales ne sont pas moins funestes qui, jetant leur emprise sur les esprits et les curs et les étreignant comme dans un étau, les privent de leur liberté. Effroyables produits de servitudes sociales et intellectuelles, dinfluences extraordinairement efficaces de coutumes ancestrales, ces misères sont autant déléments qui encrassent les intelligences et atrophient les curs de leurs inconscientes victimes ! Mais plus les Dioy sont plongés dans les fanges profondes du paganisme, disait Alphonse, plus ils méritent la pitié et la miséricorde. Ces cerveaux pétris de superstitions ancestrales ne comprennent pas quil faille renoncer à des pratiques séculaires, ou, sils le comprennent, leur volonté, paralysée par lhorreur ou la crainte, reste impuissante devant lacte de renonciation ou damputation morale à accomplir.

    Ne pas désespérer, ne rien relâcher de nos espérances quoi quil arrive, tel est le mot dordre des Pères Schotter, quils puisèrent, semble-t-il, dans les lettres de Mgr Pallu. Le P. Aloys citait souvent ces lignes de lapostolique évêque, et même il nous les adressa un jour comme cadeau de Noël :

    Les missionnaires ont ordinairement à lutter contre la tentation suivante : à peine ont-ils purifié leurs néophytes dans les eaux du baptême, quils voudraient les voir dépouillés du vieil homme et devenir parfaits. Or, voyant que certains néophytes ne remplissent pas à la lettre les lois divines et ecclésiastiques, voilà le découragement dans leur cur ; ils simaginent quils perdent leur temps ; ils reculent et demandent un autre poste, craignant que limpuissance, où ils sont de procurer le salut de leur peuple, ne leur attire la colère du ciel, quainsi ils ne se perdent ou quau moins ils ne soient condamnés à loisiveté. En effet, dès lors, craignant sans cesse que de nouveaux baptisés ne négligent de célébrer dignement le jour du Seigneur ou ne violent le jeûne, ils refusent de baptiser ceux-là mêmes qui sont convenablement instruits des saints mystères... Voulant donc garantir les missionnaires de pareils scrupules, je les avertis de se bien souvenir du point suivant : à la vérité les néophytes sont tenus aux lois positives, toutefois lesprit de la sainte Eglise, notre mère, nest pas de porter les missionnaires à les faire observer dans toute leur rigueur, mais à bien user de quelque indulgence envers ceux-là qui, hier et avant-hier, ne connaissaient ni Dieu ni lEglise... Ils trouveront sur leur chemin des superstitions sans nombre, quils fassent leur possible pour les tourner peu à peu et sanctifier ce qui est capable de lêtre.

    Telle était aussi la pensée dAlphonse Schotter. Mais citons quelques textes du journal :

    Les indigènes nouvellement convertis restent enfoncés dans les superstitions et sen cachent. Ils sont moins francs, moins droits, moins sincères et simples que les Miaokia ; ils aiment éperdument largent et autres biens sensibles. Les nouveaux chrétiens croient déjà faire beaucoup en consentant à envoyer leurs enfants à notre école, au lieu de leur faire paître les buffles... Les tribus tho, ici comme au Tonkin, viennent à nous pour se mettre à labri de la rapacité des gouvernants. Leur grande inconstance nest pas le moindre de leurs défauts ; leurs résolutions varient suivant les caprices du jour. Les dioy ne sont que de grands enfants. La Bible donne la manière de les traiter : Si enim petcusseris virga, non morietur ; noli subtrahere a pueris disciplinam. Ils en seront reconnaissants dans lautre vie.

    Alphonse affirme à nouveau sa pensée en citant cette phrase, notée au courant de ses lectures : Beaucoup dâmes, dailleurs droites et généreuses, ont besoin dêtre poussées et bousculées ; elles seront ensuite reconnaissantes de lespèce de violence dont elles auront été lobjet. Les indigènes préfèreront la leçon du bâton aux concussions prétoriennes : Teu Hai mi kiet, o gan tang kiet ! Le bâton ne blesse pas, ce qui fait mal, cest dêtre condamné à payer une amende.... Qui diligit filium suum assiduat illi flagella, ut ltetur in novissimo suo (ECCL. XXX).

    Au sujet des Dioy du Tse-hen, Lou Sien-Sen, un catéchiste me dit : En certains villages, hormis quelques rares familles, quand on leur parle de doctrine, ils font comme sils navaient pas doreilles. Ils sen vont à leurs travaux, quelquefois ils ne reviennent pas de plusieurs jours, laissant le catéchiste avec les femmes à la maison... Ils restaient chrétiens de nom, nourrissaient les catéchistes, mais ne ressentaient nullement le besoin de se mettre à létude de la doctrine.

    A Ouen-Pang (village de 80 familles), il ny a plus un païen, cest-à-dire, plus une seule personne qui nait demandé à entrer dans notre sainte religion. Mais, hélas ! vers rongeurs de tout, niu jen Pou gay fong kiao, les femmes ne veulent pas sy mettre, elles honorent le diable en cachette ! Ce sera là le cauchemar de tous les missionnaires qui soccuperont de cette région : léducation chrétienne des femmes et jeunes filles. A Ta-yen quelques-uns veulent le baptême pour repousser le diable, et, comme dans les villages de Chang-Pan-ia etc., ils sont entraînés en arrière par les femmes, païennes enragées. Vraiment, il est juste de dire, suivant la vieille catéchistesse de Pa-Gay, que les femmes dici sont capables dapprendre des chansons malpropres qui durent un jour et une nuit, mais non les prières de la religion.

    Suivent des notes plus consolantes : Il est incontestable que nous sommes ici en présence dun peuple naturellement bon et intelligent, dont le plus grand défaut, disons le plus grand malheur, a été de se trouver dans une ignorance presque invincible de toutes les choses qui sont lobjet de notre foi, de notre espérance et de notre amour.

    Allez donc faire entendre raison à un païen pour ce qui touche aux superstitions, dit le Père Guerlach à propos des Bahnars ; contre limpression du moment, dit un missionnaire des Esquimaux. Ces réflexions me rappellent mes indigènes dioy foncièrement superstitieux et impulsifs. Nos gens deviennent difficilement chrétiens, il leur faut pour cela beaucoup de temps et de doctrine, mais une fois quils ont reçu la foi, ils sont, je crois, meilleurs que les Chinois. Ils ont plus de cur.

    Vers la fin de lannée 1884, Alphonse commence à faire le catéchisme en dioy.

    Il pense à établir des aumônes pour pénitence... sicut aqua extinguit ignem, ita eleemosyna extinguit peccatum, car sest la meilleure manière de faire sentir aux indigènes un avertissement ou une semonce, eux qui sont tous venus pour avoir un appui dans leurs affaires et mettre en sûreté leurs petites ressources. Ils aiment éperdument largent, répète-t-il souvent ! Causes : convoitise naturelle et pauvreté. Alphonse profitera même de ce défaut pour obtenir ses entrées dans des villages plus rebelles à lidée religieuse. Il se laissera emprunter de largent, quil sait quon ne pourra pas rendre, mais il se sert de ce moyen pour semer la bonne parole, qui mettra les habitants dans lobligation de réfléchir sur les destinées futures, au moins une fois dans leur vie.

    Ensuite le journal fait remarquer que les stations chrétiennes gardent le pli et lesprit pris dès le commencement.

    Il cite : Yang Tsin : cest lesprit des affaires !
    Pan Tchen : superstitions en cachette, mais lon y prie en grande pompe !
    Ta Yen : les baptisés doivent pouvoir chasser le diable, ils sont querelleurs,
    Ouen Pang : foi profonde, sans vouloir quitter leurs coutumes dhonorer les ancêtres !
    Tche Chou : Le Père doit les conduire lui-même au ciel.
    Lang cha et Lang pi : la doctrine est apprise, mais les lettrés de lendroit conservent malgré les avertissements leurs attaches à Confucius...
    Pantsi et Ouen Ta : les femmes amènent leurs enfants.
    Houalong et Ta pin : on nécoute pas la doctrine qui règle les mariages etc..

    Chaque village a la spécialité dun défaut, qui semble aller de pair avec une qualité, montrant ses origines et la formation reçue par un premier catéchiste.

    Le Yang Pa, note-t-il, est rendu plus fervent par suite de la construction dune résidence, qui est pour tous la principale préoccupation du moment. Plus tard, quand cette résidence sera abandonnée pour des raisons administratives, la ferveur diminuera et les misères commenceront dans le pays.

    A la suite de deux catéchistes le pays prend le bon pli, que le Pan-Tchen perd, ou plutôt na jamais eu, à la suite de scandales de superstitions. Lan passé, à cause de bruits de persécution, ce pays sest montré faible et a repris les emblèmes superstitieux, ce que na pas fait le Yang Pa.

    La région de Yang Tsin, qui sattache à observer les préceptes, veut faire du mauvais esprit, parce que le Père ne soccupe pas suffisamment, prétextent-ils, de ses intérêts matériels.

    Il passe ensuite à la région du Pan Tsi qui se maintient, dit-il. Les femmes prient et, lors des événements de lan dernier, il ny eut pas dapostats. Ce pays est à soigner spécialement. Il ne faut pas mettre des coussins sous les coudes des pécheurs.

    A la fin de 1885, il réorganise ses écoles, fait enseigner la médecine aux jeunes gens et amène de nombreuses jeunes filles, qui recevront une éducation au moins rudimentaire et, dès leur mariage, iront plus facilement à la cohabitation.

    Les pages précédentes montrent que si, dans lensemble de leur uvre les Schotter étaient dun optimisme voulu, ils savaient voir les points faibles de leur travail. Il les offraient au Dieu des miséricordes et allaient toujours de lavant. Que faut-il conclure ?

    Comme je lai esquissé dans le dernier article, Alphonse, trop préoccupé à lancer les masses, ne voulut pas songer à former un ou deux centres paroissiaux ou liturgiques, foyers plus ardents, doù émaneraient le vrai sens de la vie chrétienne, lintimité religieuse, où salimente et sentretient le feu sacré des bonnes habitudes. LEglise combattante ne peut se passer de la vie liturgique ; cest une des conditions quasi-essentielles de son existence ici-bas. Une Eglise, des cérémonies, des catéchismes, des écoles et un résident cest là un minimum dorganisation. Et pourtant, Schotter en comprenait lui-même limportance, puisquil note dans son Journal : On peut dire quil ny a pas grandchose à espérer dun village, même bien disposé, tant quil ny a pas un local quon puisse décorer du nom déglise.

    Les Pères Schotter réussirent à amener les masses dioy à Jésus-Christ. Mais ils ne songèrent pas assez tôt à leur organisation. En 1912, lors de la réunion plénière des missionnaires de la région, ceux-ci exposèrent à leur évêque la nécessité détablir quelques centres avec église et uvres complètes qui, donnant lexemple, démontreraient à tous la réalité vivante quest notre sainte religion et implanteraient solidement la vie catholique dans le pays. Mais la question fut laissée pendante, tant les difficultés de solution se présentaient alors nombreuses et pratiquement insurmontables.

    Depuis a eu lieu lérection de la mission de Lanlong qui, marchant dun pas assuré par la confiance en Dieu, va de lavant vers la réalisation de ses espoirs les plus saintement audacieux, si toutefois le problème du petit nombre des ouvriers devant labondance et létendue de la moisson peut être résolu pour elle. Fiat !

    D. DOUTRELIGNE,
    Missionnaire de Lanlong.
    1927/616-622
    616-622
    Doutreligne
    Chine
    1927
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