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La mission de Lanlong : LEvangelisation

La mission de Lanlong LEvangelisation
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    La mission de Lanlong
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    LEvangelisation
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    La mission de Lanlong possède un des terroirs les plus intéressants de la Chine. Elle comprend la plus grande partie du très vieux royaume de Ielang davant lère chrétienne. Dans ce pays se sont succédé et compénétré les races les plus diverses, que nos missionnaires et les ethnologues de profession ne cessent détudier. Les apports de chacune delles se sont superposés ici, mélangés çà et là, pour mettre au monde quelque race différente : Négritos, Malais, Miao, Lolo, Dioy, Chinois préhistoriques, archaïques, anciens, modernes : telle est en quelques mots la bigarrure des populations qui sy sont coudoyées, rejetées, déposant les éléments ethniques les plus intéressants.

    Les Missionnaires des Missions-Étrangères depuis longtemps puisent en ce riche domaine des documents très variés pour les offrir aux méditations de nos savants de France et dEurope. Botanistes, géographes, historiens, linguistes, ethnologues, ont été servis, on peut le dire, à souhait. Dans leurs recherches les missionnaires ont aussi trouvé des légendes, mieux, des traditions, que leur cur de prêtre et dapôtre a recueillies de toute sa sympathie catholique : les antiques récits de la Genèse. Ces données seraient vraiment curieuses à fouiller et mériteraient une étude spéciale.

    Riche pour certaines sciences profanes, le terroir dioy serait-il moins précieux pour le folklore religieux ? Certes non. Leur instinct atavique et religieux, tout fait de primitive droiture, a dirigé ces aborigènes vers la Mère juste et miséricordieuse qui sait guérir les plaies sociales : lEglise catholique et romaine. LEglise catholique est arrivée ici bonne dernière, mais elle a trouvé un terrain de choix, donnant les plus belles espérances. Plus loin, en exposant sommairement les difficultés que les missionnaires ont à résoudre ou surmonter par la grâce de Dieu, ces lignes montreront au lecteur la mentalité très spéciale de ces populations.

    Les Dioy forment le fonds même de ces races entremêlées ou juxtaposées. Ce sont les Dioy qui ont en plus grand nombre répondu à lappel de lEvangile ; ils sont groupés dune façon compacte, et cest en groupes quils sont venus. Limportance numérique de leurs conversions a décidé, il y a quatre ans, la Propagande à les séparer de la Mission-mère, le Kouytcheou ; ils sont devenus de ce fait les enfants majeurs de la nouvelle Préfecture Apostolique de Lanlong. Cest pour eux que la division a été réalisée ; ils le savent, et leur gratitude envers Rome et nos Supérieurs sest manifestée par une recrudescence de zèle pour la gloire du Seigneur du ciel.

    La mission de Lanlong présente une juxtaposition de trois régions divergentes dintérêts, de murs, et même pourquoi ne pas le dire ? différentes par les méthodes dapostolat qui y ont été employées. Partie dioy, partie du Kouangsi, partie chinoise ou chinoisante : chacune de ces régions apporte à lEglise un fleuron particulier. La partie du Kouangsi a donné le Bx Chapdelaine et ses Compagnons Martyrs, les souffrances et les privations extraordinaires de ses missionnaires. Les pays chinois offrent des chrétientés plus anciennes et bien formées. Les Dioy sont accourus en nombre, apportant quantité et qualité. Voilà le triple champ de la vigne confiée à Mgr Carlo, Préfet Apostolique.

    Débuts de lEvangélisation. Les premiers chrétiens de la Mission de Lanlong furent des Chinois de Tachan, de Hwangtsaopa, de Maganchan. Ils furent convertis par des catéchistes ambulants et visités ensuite par les missionnaires. Signalons parmi ces catéchistes les BBx Tchang Tapong, Joachim Ho, Agathe Lin, Laurent Ouang et Lou Tinmei ; parmi les missionnaires, NN. SS. Albrand et Lyons, le Bx Chapdelaine, et le P. Muller massacré à Lanlong par les Mahométans révoltés. Cette époque fournit des martyrs à Hwangtsaopa, Mapientien, puis à Silin au Kouangsi.

    Nos Bienheureux. Cinq Bienheureux sont originaires de la Mission ou y furent martyrisés. Ce sont les BBx Chapdelaine, qui subit le martyre à Silin avec le Bx Laurent Peman de Chantsin et la Bse Agnès Tsao, originaire de Lanlong Kinkiatchong, où se trouve actuellement notre séminaire.

    Deux autres Bienheureux, Agathe Lin, née à Maganchan, et le premier Martyr de la Sainte-Enfance, Paul Tchen, dont les reliques sont à Notre-Dame de Paris, remportèrent la couronne du martyre dans la mission de Kouiyang.

    A quelque temps de là, 13 chrétiens furent aussi martyrisés à Pougan. Leur cause na pas été introduite, sans doute par suite de léloignement et de la difficulté de rassembler les pièces nécessaires au procès.

    Reprise de lEvangélisation. La persécution avait dispersé le troupeau et accumulé les ruines. Cest à cette uvre de réparation que sattaquèrent les PP. Renault et Chouzy, au Kouytcheou dabord, puis au Kouangsi. Le P. Aubry, auteur de plusieurs ouvrages remarquables, leur succéda à Lanlong. Il fut emporté peu de temps après par les fièvres des pays bas. Son tombeau se trouve à 500 m. de celui du P. Muller, dans le vallon de Kinkiatchong, près du séminaire.

    Les premiers chrétiens dioy datent de cette époque. Cependant leur véritable apôtre fut le P. Alphonse Schotter. Lorsquil mourut en 1902, miné par les fièvres et la dysenterie, il avait parcouru en tous sens les pays dioy et inscrit une multitude de catéchumènes.

    Pendant ce temps, dans le haut Kouangsi, le P. Lavest obtenait aussi de beaux résultats, entravés bientôt par la persécution ou la maladie de ses compagnons dapostolat. Les tombes de six jeunes missionnaires emportés à la fleur de lâge par la maladie ou le fer des assassins, le disent assez : le P. Creuse disparut mystérieusement entre Silin et Pésè, le P. Mazel fut massacré à Loly, etc.

    Formée principalement en faveur des catéchumènes dioy des deux préfectures de Hingifu au Kouytcheou et de Chetchenfu au Kouangsi, la Mission de Lanlong a été érigée en Préfecture Apostolique par un bref du 16 février 1922. Elle compte actuellement plus de 9.000 baptisés et de nombreux catéchumènes administrés par 13 missionnaires et 5 prêtres chinois. Elle compte 9 élèves de théologie, une dizaine délèves au petit-séminaire et 30 au probatorium de Kinkiatchong.

    7.000 baptisés en pays dioy. 7.000 baptisés sur une population totale denviron 2 millions ! Cest bien peu, nest-ce pas ? Cest même trop peu. Mais, depuis le temps des Albrand, des Renault, des Aubry, des Schotter, le chiffre de 7.000 est bien loin de représenter le nombre des entrées en Paradis procurées par les travaux des ouvriers apostoliques : baptêmes dadultes, de moribonds, denfants chrétiens ou païens : il faudrait multiplier ce chiffre par 20 pour avoir la belle gerbe des élus qui, en lespace de 50 années, sont allés célébrer les louanges de notre Père qui est dans les cieux.

    Examinons maintenant la vie religieuse de nos indigènes, et commençons par ce qui en est lorgane le plus important, le Séminaire.

    Au Séminaire. Le séminaire dioy est établi depuis lannée 1908. Il compte actuellement 51 élèves, dont 30 au Probatorium, 12 au Petit-Séminaire et 9 au Grand-Séminaire. Nos 9 grands-séminaristes ont laissé en route 40 de leurs condisciples appelés plutôt à la vie du monde. Cest donc une proportion de 9 vocations à peu près assurées sur 50 déclarées dans le jeune âge : résultat encourageant, même si lon prend pour terme de comparaison une classe de 5e ou de 6e de nos séminaires français. Sur une classe de 35 élèves, combien arrivent en dernière année de théologie ? 6, 7, parfois 8. A constater les résultats acquis chez les Dioy, on peut dire que le bon Dieu soigne visiblement les futurs ouvriers de la Mission.

    Ces succès sont dus, après la grâce de Dieu, au dévouement inlassable du Supérieur de notre Probatorium. Il reçoit les enfants dioy à partir de lâge de 9 ans. Ce sont alors des sauvageons ne connaissant que la brousse et les bruits de la forêt : il faut en faire des enfants policés. Leur race nayant pas de civilisation autonome, il faudra les éduquer sous le régime des murs et lettres chinoises. Les premiers mois sont consacrés au dégrossissement du langage et des habitudes : parler, manger, se coucher, relations avec les camarades, etc., tout est à transformer. Il faut avoir vécu de la vie de ces populations primitives pour pouvoir comprendre lénorme distance qui les sépare de la civilisation tout court. Chaque jour, chaque instant sera celui dune remarque à observer, à retenir, car à chacun son foin, comme dit le proverbe. Après deux ou trois ans de direction assidue le petit sauvageon sera à peu près entré dans le mouvement. Il se rebiffera encore, aura des sursauts, des arrêts, des colères. Que de fois jai admiré en ces cas la pieuse et douce patience du bon et aimant Supérieur ! Un exemple. Lélève Paul a disparu ; on envoie à sa recherche. La nuit arrive : toujours aucune nouvelle de Paul. Soudain, au milieu des ténèbres, on lentend chanter sa prière du soir. Il était allé depuis le matin se percher sur la cime du plus haut des arbres de la propriété. Pour toute punition il fut envoyé saluer le Saint-Sacrement. Il fit bien dautres tours ; mais, quand il se sentait envahir par son humeur vagabonde, il allait désormais se prosterner aux pieds de la Sainte-Vierge ; cen était fini. Voilà comment la piété et la grâce ont raison des natures les plus rebelles.

    Après deux ou trois ans lenfant est donc lancé dans le mouvement. il sera dirigé vers le Petit-Séminaire de la Mission voisine, car la nôtre attend les bonnes âmes qui sintéresseront à cette grande uvre.

    Missionnaires et prêtres indigènes à luvre. En pays dioy la masse de la population est atteinte ; des multitudes de néophytes attendent des instructeurs ; le clergé indigène doit être préparé, étant donné les circonstances, à faire dans un délai rapproché uvre de sacerdoce complet.

    En 1880, le Père Aubry annonçait que 20.000 adorateurs avaient donné leur nom. Que venaient chercher ces foules auprès dun étranger ? Le bonheur terrestre ou divin ? Plongées dans des misères sociales et familiales, elles avaient senti, dès les premiers rapports avec la religion étrangère, que celle-ci les aiderait à se relever de la douleur et de labjection. Les Dioy nous arrivaient plus pressés de se ménager une protection contre les concussions des mandarins chinois que de se convaincre de lexistence de Dieu ou de son paradis. Le Père Aubry, devant cette manière trop humaine qui les jetait à ses pieds, leur criait souvent : Acceptez-vous les souffrances et les persécutions, lexil, la mort ? A cette condition je vous reçois.

    Ce Père était le premier ouvrier apostolique de nos pays dioy du Lanlong. Il fut rappelé à Dieu lannée suivante. Battu et lapidé dans la ville de Pougan, il sen était échappé pour revenir mourir à Hingifu de la malaria. Dans ce voyage il avait voulu rechercher les moyens de réunir ses nouvelles chrétientés à celles du P. Bazin qui travaillait alors dans la province du Kouangsi.

    Après le P. Aubry vint le P. Alphonse Schotter. Cest lui qui imprimera à la mission dioy lélan qui la fit telle que nous la connaissons. A méconnaître les premier jalons quil posa dès les premières heures pour servir de point de repère, plus dun district sest trouvé dans la suite en régression bien marquée. Son histoire se mêlera donc à celle de la situation présente.

    Ce grand ouvrier de la vigne dioy fit une première reconnaissance qui le mit au courant de la chose dioy. Ces populations, vexées par leurs chefs féodaux et par les Chinois, célaient une plaie plus intime qui détruisait leurs familles même : je veux parler de leurs mariages, sujets de querelles et de procès fréquents. Le P. Schotter comprit dès son arrivée quen sattaquant résolument aux plaies sociales dont souffrait le monde dioy, il sacquerrait la fidélité de ces grands enfants. Même ceux qui ne viendraient à lui que pour des besoins personnels ou de famille, il les jetterait pêle-mêle dans le même filet, qui infailliblement, dune façon ou dune autre, les amènerait sur la barque qui ne chavire pas. Il ne se trompait pas. Partout prêchant le Dieu de la miséricorde et du salut, il annonçait aux foules dioy quen cherchant le royaume de Dieu le reste leur serait donné par surcroît. Posant le point de départ de sa méthode, il espérait, en outre, arriver à rendre aux familles nécessiteuses le bien-être nécessaire à laccomplissement des devoirs religieux. Je nai pas connu ce saint et savant missionnaire, mais ses écrits sont restés, et son frère, le P. Aloys, son successeur dans ses méthodes et son apostolat, prenait plaisir à nous raconter ce quil appelait les idées dAlphonse, idées nécessaires et quon ne pourra plus écarter sans nuire gravement à luvre indigène dioy.

    Le P. Alphonse eut vite remarqué que les Dioy, soumis à lautorité chinoise, subissaient toutes sortes de vexations de la part des fonctionnaires et des petits chefs du pays. Il prit sur lui de commencer la lutte contre les exacteurs et les concussionnaires, de montrer aux Dioy que, même sous le joug chinois, ils pouvaient se faire rendre justice. Certaines de ses démarches sont restées légendaires. Arrivant de la campagne en ville de Hingifu, couvert de la boue des chemins, il se dirigea un jour vers le prétoire du préfet et, entrant, lui jeta cette phrase : Tu nas donc pas peur daller en enfer ? Tu seras puni de tes injustices !

    Lautre plaie, plus intime, qui rongeait le sanctuaire des familles, était le peu de stabilité des mariages conclus par les parents au nom de leurs enfants. Le P. Schotter travailla activement à fonder de sérieuses familles solidement mariées.

    Ayant situé ce double point de repère pour relever la société dioy, il ne cessait, là ou il trouvait des misères à soulager, de prodiguer des soins vraiment maternels. Il se donnait entièrement. Combien de villages il a ainsi remis dans laisance ! Combien de bourgs auxquels il a évité grandes et petites calamités ! Il fut bientôt lami des foules. Cest au milieu delles quil se plaisait : aussi décida-t-il de les conduire en masses compactes dans le bercail du Seigneur. Cest en cela que consistera la forme particulière de lapostolat du P. Alphonse. Il na jamais voulu, devant cette nombreuse moisson à cueillir, sattarder à former à un certain mysticisme les bonnes âmes quil avait conduites dans lEglise. Il était missionnaire, il nétait pas curé.

    Que faire, seul prêtre, en compagnie de quelques catéchistes, devant ses 25 à 30.000 néophytes répartis en 800 villages ? Il fallait de toute nécessité des secours en hommes et en argent. Nos supérieurs surent la situation et la Mission du Kouytcheou bénéficia avec Lanlong des appels réitérés lancés en France par le P. Alphonse Schotter. Nayant pas de personnel, il établit quand même ses positions. En 1885, je crois, il avait assemblé 156 hommes de bonne volonté, à qui il donnait les premiers éléments de notre doctrine... Quelques-uns savaient à peine le Notre Père : peu importe ; il décida denvoyer sa troupe par tous les villages annoncer la Bonne Nouvelle. Linstrument était bien peu perfectionné, il nen fut pas moins bon. Les villages reçurent à lenvi ces sien-sen. Le P. Schotter, par lintermédiaire de ses envoyés, put se rendre compte des bonnes volontés et, dès lannée suivante, il appelait les principaux enfants des villages à lécole-catéchuménat de Hingifu. Lui-même parcourait les régions dioy, recevait les doléances, agissait près des mandarins et des seigneurs féodaux tout-puissants à cette époque. Il aidait ce peuple de toute son influence, semant la bonne parole à toute heure du jour. Quand les renforts arrivèrent, il put offrir aux nouveaux missionnaires des districts déterminés dans un plan densemble bien conçu. Hingifu (Lanlong) restait la maison-mère, où chacun des ouvriers apostoliques envoyait les su jets, hommes ou femmes, quil voulait faire former spécialement.

    Voilà quels furent les commencements de luvre dioy.

    Le P. Alphonse Schotter sut se servir pratiquement des désirs ou. des besoins plus ou moins conscients de la société dioy : cétait de bonne politique. Depuis lors, la situation est restée telle ; aussi les missionnaires et prêtres indigènes noublient pas le vieux Père, comme les indigènes appellent le P. Schotter. Leur travail nest que la copie de celui de leur aîné. Ils doivent maintenant organiser et semer. Le missionnaire se rend de village en village, durant une bonne partie de lannée, pour les confessions et communions. Des catéchistes sont envoyés dans les villages qui offrent le plus despérances ; des écoles fonctionnent un peu partout. Au centre du district sont ordinairement les écoles, sortes de catéchuménats, pour les deux sexes. Il faut des écoles, et surtout à la résidence principale du missionnaire.

    Pour entretenir, selon lesprit du P. Schotter, le levain qui a remué les masses et les conduire telles dans le chemin de la foi et du devoir religieux, le missionnaire réunit une fois lan ses catéchistes et les chefs du pays en une retraite de huit à dix jours. Cest là vraiment quil prend contact avec son personnel dirigeant et imprime à son district la bonne poussée qui produit chaque année de meilleurs fruits. Cest lors de ces réunions quon fait les comptes de lannée : moribonds baptisés, baptêmes denfants, malades secourus, affaires réglées. Ces affaires ont-elles été réglées daprès les principes de la justice chrétienne ?... Lorsque, dans un district de 50 à 100 villages dioy, on a à enregistrer une centaine de baptêmes demandés ou acceptés par des moribonds, ne peut-on pas dire que ce district a vraiment la foi en Dieu et en sa justice ? Lélément païen y est en baisse. Il reste pourtant à faire le plus gros travail. Il ne suffit pas au missionnaire, en effet, davoir enregistré les noms dun grand nombre de personnes de bonne volonté, il faut instruire et faire observer les préceptes ; il faut prendre des dispositions pour que son travail soit solide et durable. Aussi le missionnaire soigne-t-il ces réunions périodiques de chefs et de catéchistes, persuadé que tant vaudront les têtes, tant vaudront les ouailles. Jemploie à dessein ce terme de tête, chef, non que tous les villages aient des chefs chrétiens, mais parce que, tandis quautrefois, dans les débuts, les païens régnaient en maîtres, il nen est plus de même aujourdhui. Les chefs de canton sont, en certains districts, baptisés, en dautres, au moins amis de la religion, et leur entremise assure au missionnaire une influence considérable tant sur les païens que sur les fidèles.

    Au centre de chaque district il y a les écoles de catéchumènes des deux sexes, parfois davantage pour les jeunes filles, car celles-ci ne peuvent pas, comme les garçons, suivre les cours de religion donnés par les catéchistes et nous navons guère de catéchistesses qui puissent parcourir les campagnes. Ces écoles-catéchuménats sont aussi fréquentées par les malheureuses jeunes filles ou jeunes femmes quun mariage non assorti, contracté par leurs parents contre leur gré, a jetées dans la misère et parfois dans la boue du chemin. Mariages malheureux : voilà la plaie la plus profonde de ce pays dioy, qui ne sera foncièrement religieux, cest-à-dire soumis à toutes les réglementations de notre Mère la sainte Eglise, que dans la mesure où cette plaie disparaîtra. Il y a des mariages désunis à réorganiser pour éviter les maux de lheure présente ; il faut corriger les coutumes du pays sur ce point par une réglementation douce et ferme, pour éviter les catastrophes futures et assurer à cette mission une vitalité vraiment chrétienne. Tel est le programme.

    Pour comprendre la fréquence des misères innommables occasionnées par ces malheureux mariages, il faut rappeler ici en deux mots lorigine de cette situation.

    Deux sortes de civilisations se trouvent en présence dans le sang de ces gens, faussées de part et dautre par un excès ou de réglementation ou de liberté. La coutume chinoise ne tient aucun compte du désir des enfants, la manière indigène laisse toute liberté à linstinct bestial.

    Les Dioy sont ici les descendants des vieilles races aborigènes, qui ont été absorbées par larrivage des Hia, Hanjen des différents âges. Ils ont conservé en grande partie leurs propres coutumes. Parmi ces coutumes, qui semblent défier le temps et les conquérants, est celle de leurs mariages. A lorigine leurs unions étaient libres, elles trouvaient leur accomplissement durant les fêtes de lan. A cette époque, jeunes gens et jeunes filles se réunissaient, chantaient, dansaient des rondes lentes et rythmées. Ils se renvoyaient la balle, au sens propre et au figuré. La balle était une sorte de ballon recouvert détoffe brodée. La jeune fille qui durant lannée avait jeté son dévolu sur un préféré lui lançait le ballon et séclipsait aussitôt, se faufilant dans la forêt. Lélu ramassait lobjet et partait à la poursuite de son aimée. Les deux époux ne rentraient chez eux que pour demander à leurs parents daccomplir les cérémonies officielles. Régime de liberté complète.

    Les danses ont disparu dans la plupart des villages ; les réunions ont encore lieu à la même époque, les jeunes gens jouent encore au ballon et le sens en est resté, sans quil en résulte des conséquences fâcheuses. Ce qui a persisté, malgré lintransigeance parfois cruelle de lélément chinois, cest, chez les enfants dioy, la volonté bien arrêtée de naccepter quune épouse ou un époux de leur choix.

    Les Hanjen ou Chinois de toute époque importèrent donc la mode céleste! Ils y réussirent en partie, car les parents, usant de cette coutume, fiancent leurs enfants, marient leurs filles, sans demander leur consentement. Les cérémonies saccomplissent, mais le consentement peut-il sy trouver ? Les enfants, les premiers intéressés, se plaisent ou ne se plaisent pas. Sils ne se plaisent pas, comme cest le cas dans la proportion de 9 sur 10 en certains villages, que vont-ils faire ?...

    Chez les Lolopo les époux mal assortis y vont très cyniquement ; la mariée se rend chez les parents de son mari, qui doivent la nourrir et pour qui elle travaillera ; mais elle cohabitera avec son amant, tandis que son mari ira rejoindre celle à qui il sest donné. Chez nos Dioy, les jeunes gens refusent simplement la cohabitation à lépoux que les parents leur ont octroyé et attendent, dignement ou non, loccasion de sunir au gré de leurs désirs. Il sensuit, entre parents des deux parts et entre enfants, des procès et querelles de tout genre. Cet état de choses est dans la coutume. Le missionnaire peut-il rester impassible devant ce fait social illogique et devant les souffrances des enfants à qui on veut imposer des unions quils rejettent de tout leur être ?

    Cest ici quapparaît encore lopportunité de la méthode Schotter. En conduisant des groupes entiers vers lEglise, nous sommes arrivés à avoir en bien des endroits des chefs chrétiens influents, tant au point de vue civil quau point de vue religieux. Cest à eux quincombe le devoir de se concerter avec le missionnaire pour établir peu à peu les prescriptions si sages de lEglise. Là où les enfants ne se plaisent pas, ils ont la mission délicate davertir le prêtre, qui seul a droit de dirimer les cas. Les pauvres filles délaissées, le plus souvent pour des raisons de cur, nont nullement mauvaise réputation, comme le prétendent bien à tort les chefs chinois qui vivent autour de nous. Le missionnaire arrange les choses et, avec le temps et la patience, de nouvelles familles chrétiennes sortent de nos écoles catéchuménales. Voilà un bienfait social de lEglise, qui est ici dune extrême importance.

    Le travail du missionnaire en ces régions a été très efficace. Et pourtant comment expliquer que depuis trente ans, nous nayons que 7.000 baptisés ? Raisons de personnel et manque dargent. La raison primordiale, cest que les missionnaires, travaillant les masses, nattendent pas de résultats immédiats. Monseigneur Lavigerie écrivait : Avant de commencer parmi les payens la prédication de lEvangile, il faut préparer les conversions en masses. Cette préparation durera peut-être un siècle. Je suis évêque, jai une mitre et une crosse : eh bien ! jaurai beau mettre ma mitre au bout de ma crosse et élever le bras aussi haut que possible, je disparaîtrai avec vous dans les fondations de cette nouvelle Eglise dAfrique.

    Actuellement encore le missionnaire chez les Dioy visite ses baptisés répartis en 40, 80, 100 villages. Il passe son temps sur les routes, mais il soigne le levain qui fermente les foules quil lui est matériellement impossible dinstruire. Voilà pourquoi nous attendons avec impatience le jour où nous aurons nos premiers prêtres indigènes dioy ou miros, comme nous les appelons plus familièrement.

    De vaillants prêtres chinois nous aident. Ce sont de vrais et saints missionnaires, qui ont dû quitter le riche et salubre Kouytcheou pour venir senterrer au pays de la malaria et des misères. Je sais que dautres voudraient les y rejoindre. Parmi ces vaillants, deux gardent les postes les plus importants de notre mission dioy. Ils sont les plus fermes continuateurs de luvre des aînés, dont ils se sont assimilé lesprit et les méthodes. Ce sont de véritables administrateurs. Pourquoi ne pas les nommer et les livrer à ladmiration de tous en cette année réservée aux bonnes et saintes choses apostoliques ? Lun, le Père Hia, a célébré cette année ses 25 ans de sacerdoce et de présence en pays dioy : cest un record. Je ne puis dire ici toutes les tribulations par lesquelles il a passé. Lautre, le Père Jacques Yuen parcourt notre région depuis 19 ans ; il est à la tête de notre meilleur district et les Dioy célèbrent à lenvi sa bonté toute paternelle.

    Pour résumer ce qui précède, joserais presque dire : Il y a en pays dioy pléthore de foi, si je puis mexprimer ainsi. Situation paradoxale, qui parfois fait rêver et porterait les meilleures volontés à reculer dans lusage des méthodes employées jusquici. A quoi bon, en effet, continuer le travail sur la masse, si les âmes accourent nombreuses demander un pain de vie que nous ne pouvons leur donner faute de personnel et faute de ressources ? Faudra-t-il donc nous résigner à réduire notre rôle de missionnaires à celui de recteurs de paroisses ?... Après 40 ans dapostolat la Mission dioy de Lanlong se trouve en face de 30.000 à 40.000 âmes qui attendent des instructeurs, des prêtres. On peut dire sans exagération que nos anciens ont préparé les conversions en nombre : ils y ont réussi. La Foi est donc victorieuse. Mais il nous faut à tout prix des prêtres indigènes.

    Sans petit ni grand-séminaire, notre Mission est parvenue en 13 ans à conduire jusquaux dernières années de théologie 9 séminaristes, qui bientôt viendront rejoindre nos 5 vaillants prêtres chinois. Puissions-nous trouver quelques bienfaiteurs qui nous permettent daccepter un plus grand nombre denfants et de les conduire nous-mêmes, dans un séminaire qui sera nôtre, vers ce champ dapostolat si particulier quoffre le terroir dioy !

    D. DOUTRELIGNE,
    Missionnaire de Lanlong.


    1926/659-670
    659-670
    Doutreligne
    Chine
    1926
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