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La Maison de Nazareth 2 (Suite)

La Maison de Nazareth 1884 18 Décembre 1924 (Suite)
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    La Maison de Nazareth
    1884 18 Décembre 1924
    (Suite)


    A Douglas Castle. Voilà donc la petite Communauté installée et définitivement, cette fois, dans un nouveau local également favorable aux exercices de la vie conventuelle et aux travaux de limprimerie. Nous pouvons désormais, écrivait le P. Rousseille, recevoir les confrères qui voudront venir in desertum locum et requiescere pusillum. Cette année déjà nous avons vu jusquà 16 membres de la Société réunis en même temps à Nazareth. Et dès lors, en effet, de toutes nos Missions, commencèrent à affluer, plus encore quauparavant, les missionnaires sentant le besoin de réconfort. Tout en se retrempant dans les exercices de la retraite, ils confiaient au Supérieur les succès ou les déboires de leur ministère, et le vénéré Père versait dans leur âme les trésors de ferveur et de zèle qui remplissaient la sienne : après quelques semaines ou quelques mois passés dans cette pieuse solitude, ils partaient ayant retrouvé les ardeurs des premiers jours de leur vie apostolique.

    Notre imprimerie, écrivait encore le P. Rousseille, marche à merveille ; elle fait beaucoup douvrage ; elle occupe plus de 30 ouvriers et augmente toujours sa collection déjà considérable de caractères. En effet, sous lintelligente direction du P. Monnier, limprimerie réussissait admirablement et atteignait une perfection typographique que lon naurait osé espérer. Le P. Rousseille travaillait alors à une 2e édition de son collectanea Decretorum. La publication, en 1893, par la S. C. de la Propagande dun recueil du même genre, naturellement plus riche de documents, lui avait procuré de nombreuses pièces, quil inséra dans son ouvrage ; les Evêques des Missions lui communiquèrent aussi des Brefs ou Induits reçus de Rouie et quil y avait intérêt à introduire dans la nouvelle édition. On peut imaginer aisément la somme de travail que représente cette compilation de 2.200 numéros, soit 1.100 pages in-4º. Disons de suite quun supplément y a été ajouté en 1905 pour tenir à jour cet important travail ; mais la promulgation du nouveau Droit Canonique en 1918 exigerait une refonte complète de louvrage pour quil reste vraiment pratique.

    Le P. Rousseille pouvait se rendre le témoignage que, grâce à son zèle et à son activité, luvre de Nazareth était en bonne voie. Malheureusement la santé du vénéré Supérieur nétait pas à la hauteur de sa bonne volonté : les fatigues, les peines, les préoccupations quil avait eu à supporter depuis quinze ans sous le climat dExtrême-Orient avaient ébranlé sa forte constitution. Dans le but de se procurer un peu de repos et de distraction, il entreprit, au commencement de 1897, un voyage au Tonkin et en Cochinchine, la « terre sacrée de nos Martyrs. » Il espérait même pousser jusquau Siam et visiter les ruines de Juthia, berceau de notre Société en Extrême-Orient, où, en 1662, sétait établi notre premier Evêque et Vicaire Apostolique, Mgr Lambert de la Motte.

    Il prit pour compagnon de voyage le P. Holhann, dont laffectueux dévouement lui fut dun grand secours.

    Nos Missions lui firent fête à lenvi. Accueil chaleureux des Evêques et des missionnaires, salutations cérémonieuses des chrétiens et des élèves des Collèges et Séminaires, processions solennelles aux grandes fêtes ou à loccasion du mois de Marie : tout fut au cur du voyageur cause de joie et dindicible émotion. Plus dune fois il ne put retenir ses larmes. Jai vu nos quatre évêques de ces régions, écrivait-il, et la plupart des missionnaires : ils mont reçu partout admirablement. Quelles belles Missions ! Comme on voit bien que le sang des Martyrs a arrosé ce sol fertile !... Il fait très chaud ; il me semble que je vais rendre lâme, tant je suis faible.

    Hélas ! en dépit des consolations quil lui procura, ce voyage lui causa une telle fatigue quil dut linterrompre ; à Hué il passa une semaine étendu sur une natte et, de là, revint à Haiphong, puis à Hongkong, où il était de retour le 12 juin. Il lui fallut se résigner à sinstaller alors non pas à Nazareth, mais au sanatorium de Béthanie, où il pourrait recevoir les soins quexigeait son état de faiblesse. Au bout de quelque temps une amélioration sensible se produisit et il put reprendre son travail. Il écrivait même à un ami de France : Je ne sens plus rien ; il ny a plus quà passer un nouveau bail avec la vie. Pour combien de temps ?... Ce ne devait pas être pour longtemps.

    Le Séminaire de Paris cependant ne laissait pas de sinquiéter de la santé du cher Supérieur et était disposé à faire tout le possible pour prolonger une existence aussi précieuse. Sur ces entrefaites le P. Chibaudel, Supérieur du Séminaire de Bièvres, vint à mourir. Alléguant donc que luvre de Nazareth, fortement constituée maintenant, pouvait se passer de son concours et que le climat de France rétablirait ses forces épuisées, le Séminaire rappela le P. Rousseille à Paris pour lui confier la succession du Supérieur défunt. Ce fut, pour la Maison de Nazareth et pour son dévoué fondateur, un dur sacrifice, qui fut cependant accepté de part et dautre avec une courageuse résignation.

    Arrivé à Paris le 23 mai 1899, le P. Rousseille prenait, le 19 juillet, la direction du Séminaire de Bièvres. Quelques mois après, au cur dun de ces hivers de France auxquels il nétait plus habitué, un coup de froid passa sur cette frêle poitrine, sur ce corps usé, et lemporta en quelques jours. Le 22 janvier 1900, doucement, sans secousse, il rendait son âme à Dieu, au lendemain de la fête de sainte Agnès, pour laquelle il avait une tendre dévotion.

    La Société des M.-E. perdait un de ses bons serviteurs, Nazareth son fondateur et premier Supérieur.

    Le P. Lecomte, 2e Supérieur de Nazareth. Les hommes passent, les uvres demeurent. Lorsque, en mai 1899, le P. Rousseille fut rappelé à Paris, on pouvait se demander avec inquiétude qui recueillerait sa difficile succession et saurait continuer luvre si bien commencée. La Providence y avait pourvu.

    Le 18 janvier 1898 était arrivé à Nazareth, pour y passer quelque temps dans la prière et le recueillement. le P. Lecomte, Vicaire général de Hakodate. Ce nétait pas un inconnu pour le P. Rousseille : après son ordination au sous-diaconat (1873), il lavait accompagné à Rome et avait été son socius à la Procure de la Société. Cest à Rome même quil avait reçu le diaconat. Missionnaire au japon Septentrional en 1875, il était depuis 1891 Vicaire général de Mgr Berlioz, évêque de Hakodate. Le P. Lecomte ne passa quun mois à Nazareth. Quels entretiens eut-il avec le Supérieur ? Lequel des deux prit linitiative dune démarche bien inattendue ? On ne sait ; toujours est-il que, à peine rentré dans sa Mission, le P. Lecomte adressait au P. Rousseille une demande officielle dagrégation à la Maison de Nazareth. Inutile de dire avec quelle satisfaction le Supérieur et son Conseil accueillirent cette requête : le 17 juin la Communauté comptait un nouveau membre, qui, ne laissant jamais paraître le moindre vestige de son ancienne dignité de vicaire général ne se distingua que par sa régularité, sa douceur et son affabilité. Aussi personne ne fut trop étonné lorsque, le 14 février 1900, une pièce officielle du Séminaire de Paris apportait au P. Lecomte sa nomination de Supérieur de Nazareth. Seul lélu fut grandement surpris, mais il sinclina avec résignation devant une décision quil regarda comme lexpression de la volonté de Dieu.

    Sa tâche cependant était difficile, et il sen rendait compte. Il ne possédait pas au degré de son prédécesseur le prestige, la fermeté, lesprit dinitiative, le sens de ladministration ; mais il y suppléa par sa piété, sa prudence et sa bonté.

    La Providence, du reste, lui avait ménagé une élite de collaborateurs qui le secondèrent activement et laidèrent dans ses efforts pour maintenir la Maison dans la voie tracée par son regretté fondateur.

    Le P. Béal continuait ses fonctions déconome, auxquelles il ajouta même la charge de la librairie et de la reliure ; mais sa santé lobligea bientôt à un retour en France qui namena pas les résultats espérés, et il séteignit pieusement au mois de janvier 1904.

    Le P. de Gaztelu, ancien missionnaire du Setchoan Méridional, fut agrégé à Nazareth en 1886. Supérieur intérimaire depuis le départ du P. Rousseille, il fut le bras droit du nouveau Supérieur, quil devait précéder de six mois dans la tombe. Chargé à la fois de linfirmerie de la Maison et de la petite chrétienté chinoise composée surtout des employés de Nazareth et de Béthanie, il travaillait encore pour limprimerie et composa un Petit Dictionnaire chinois-français et un français-chinois, qui rendirent de grands services à nos confrères pour létude de la langue. Il mourut dun abcès au foie le 11 novembre 1910, laissant un grand vide dans le Communauté dont il était lun des membres les plus méritants.

    Le P. Guéneau, après 9 ans de professorat au Collège général de Penang, était entré à Nazareth en 1888. Il prêta au P. Rousseille une aide précieuse dans la composition du Collectanea, de lExpositio Rubricarum. Le nouveau Supérieur le chargea de la rédaction de lOrdo annuel de la Société, de la publication de lExplication des Evangiles du P. Thiriet et de bien dautres travaux, toujours exécutés avec un soin minutieux et une patience de bénédictin. Sa santé délabrée et sa vue très affaiblie lobligèrent, à la fin de 1909, à rentrer en France. Il y est encore, et pour longtemps, sil plait à Dieu, et sait rendre plus dun service à la Société.

    Le P. Aguesse avait travaillé 18 ans au Tonkin Méridional lorsque, en 1897, le P. Rousseille lui proposa dentrer à Nazareth. Il seconda dabord le P. Béal, puis lui succéda à léconomat de la Maison. Il fut chargé aussi du soin de la chapelle et de la sacristie. A ces fonctions, il ajouta la correction des ouvrages annamites publiés par lImprimerie. Et à laccomplissement de tous ces devoirs il apporta une ponctualité et surtout un esprit surnaturel qui édifiaient tous les confrères. Un jour, vint cependant où la vie de Nazareth, bien que quelque peu bénédictine, ne parut pas assez sévère à son désir de pénitence et de mortification : le 13 juin 1913 il quittait Hongkong pour se rendre à la Grande-Chartreuse. Cétait une grande perte pour Nazareth, et si des hommes avaient en quelque manière motivé ce départ, ils auraient encouru une lourde responsabilité; mais cétait, il faut le croire, lappel de Dieu... Aujourdhui le P. Aguesse, devenu Dom Théophane (en souvenir de notre angélique Martyr du Tonkin) est à la Chartreuse de Farneta, près de Lucques. De son lointain lieu dexil il noublie certainement pas la Maison à laquelle il donna pendant 16 ans toute son activité et tout son cur : il prie pour elle, pour elle il offre à Dieu une part des austérités de la vie carthusienne : quil en soit remercié et, si jamais ces lignes tombent sous ses yeux, quil soit assuré que son souvenir, toujours teinté de regrets, est demeuré bien vivant, à Nazareth !

    Le P. Monnier gardait naturellement sa charge de directeur de limprimerie, que personne naurait pu remplir, avec une compétence comparable à la sienne. Toujours à laffût, pour ainsi dire, des améliorations possibles, se tenant au courant de tous les perfectionnements apportés à son art car il travaillait en artiste, en Europe et en Amérique, il sétait identifié avec sa tâche au point que lon pouvait dire : Limprimerie, cest le P. Monnier ; le P. Monnier, cest limprimerie. Et, en raison des développements de luvre et du nombre croissant des ouvriers, il fallut, en 1905, agrandir considérablement les ateliers, dont la superficie se trouva presque doublée.

    Tous les confrères que nous venons de mentionner étaient membres titulaires de la Maison, agrégés à luvre de Nazareth. Mais, en dehors de ceux-là, il en est dautres qui, tout en restant attachés à leur Mission, passèrent un temps plus ou moins long dans létablissement pour y surveiller limpression douvrages dans la langue du pays évangélisé par eux.

    Le premier qui mérite une mention spéciale est le P. Desgodins. Missionnaire du Thibet depuis 1855 et provicaire en 1880, il arriva à Nazareth le 22 août 1894 pour y faire imprimer un Dictionnaire thibétain-latin-français et une Grammaire thibétaine. Le Dictionnaire était un travail considérable, qui forma un volume in-4o de plus de 1000 pages. Pour le mener à bonne fin, le P. Desgodins passa près de 9 ans à Nazareth, et il était vraiment édifiant de voir ce vieillard suivre, avec la régularité dun séminariste, tous les exercices de la Communauté et donner à tous lexemple de la piété et du travail. Le 25 mai 1900 il célébra ses noces dor sacerdotales et les confrères de nos trois maisons de Hongkong furent heureux de lui offrir à cette occasion leurs félicitations et leurs vux. Trois ans après, le. P. Desgodins avait achevé sou travail, qui fut peu après couronné par lAcadémie française. Il avait alors, 77 ans : il lui eût été facile de demeurer à Nazareth pour y terminer ses jours dans une douce tranquillité. Il ne le voulut pas et, malgré toutes les instances, le 17 avril 1903, il sembarquait pour les Indes et regagnait son poste de Padong, au pied de lHimalaya, aux portes de linabordable Thibet ; donnant à tous, jeunes et vieux, un admirable exemple de fidélité à sa vocation et de zèle pour le salut des âmes. Il vécut encore dix ans et séteignit doucement le 14 mars 1913, âgé de 87 ans.

    Avec lui il convient de mentionner le P. Artif, qui,, après 25 ans de mission au Setchoan Oriental, vint à Nazareth en 1895 pour y composer et y faire imprimer une Vie des Saints en chinois. Cest un ouvrage en 12 volumes de 400 pages chacun, qui demanda à son auteur huit années de travail. Sinologue distingué, le P. Artif écrivit lui-même les quelque 5.000 pages de cette uvre, dont le style, à la fois simple et élégant, fait ladmiration des lettrés chinois eux-mêmes, qui ont peine à croire quun étranger puisse manier leur langue avec une telle perfection. Louvrage eut le succès quil méritait : il dut être réédité et na pas perdu la vogue de ses premiers jours. Le P. Artif était très attaché à Nazareth, et Nazareth désirait vivement conserver un tel collaborateur, précieux pour lui non seulement par sa science exceptionnelle de la langue chinoise, mais plus encore par son adaptation parfaite au but primordial et à lesprit de la Maison. Malheureusement la santé toujours chancelante du cher Père ne lui permit pas de répondre à ce désir. En 1904 il était nommé Procureur à Saigon, où depuis lors il continue de se dépenser au service de la Société et de ses confrères, et, travailleur infatigable, de communiquer aux âmes les fruits, de ses pieuses méditations et de sa longue expérience. Il a dépassé 80 ans : Dieu le préserve du ct amplius eorum labor et dolor !

    Bien dautres confrères passèrent à Nazareth un temps plus ou moins long : en dresser la liste, ainsi que celle des ouvrages auxquels ils prêtèrent leur collaboration, nous entraînerait trop loin, et encore risquerions-nous den oublier. Bornons donc là notre énumération et revenons au P. Lecomte et à la direction quil imprima à ses efforts pour la prospérité de luvre dont il avait la charge.

    La mort du P, Béal, le départ des PP. Desgodins et Artif le privaient dauxiliaires précieux. Néanmoins, après quelques hésitations naturelles dans les débuts, il ne tarda pas à montrer quil apporterait surtout ses soins à la direction générale de la Maison, à la vie de communauté, à la discipline, à lesprit intérieur. Un écueil lui semblait à éviter, cest que lImprimerie, par le fait même quelle absorbait la majeure partie du temps des confrères et en raison des développements successifs quelle avait pris, ne devînt la grande affaire de la communauté, au détriment des buts surnaturels envisagés par le fondateur. Quelques jours seulement avant sa mort, le P. Rousseille écrivait à son successeur : LImprimerie nest pas le but principal de la Maison de retraite ; elle doit rester au second plan. Le P. Lecomte considéra cette parole comme lui dictant une ligne de conduite : il ladopta et sy conforma fidèlement.

    Non pas, certes, quil méconnût lutilité incontestable de cette uvre annexe et les inappréciables services quelle rend aux Missions. Pendant ses onze années de supériorat, il favorisa le progrès et la prospérité de lImprimerie et apporta à son installation les agrandissements devenus nécessaires ; mais il sattacha surtout à maintenir la discipline et à développer la pratique des vertus qui font le charme de la vie commune.

    Une uvre à laquelle il attachait grande importance parce que, destinée à la sanctification des missionnaires, elle lui paraissait en concordance parfaite avec les vues du fondateur, cest celle des retraites faites en commun. En dehors de la retraite à laquelle prenaient part, au commencement de chaque année, les membres de la Maison et généralement les hôtes suffisamment valides du Sanatorium de Béthanie, en dehors aussi des périodes plus ou moins longues que des confrères passaient individuellement dans le recueillement et la prière, une retraite commune avait lieu chaque année, à laquelle pouvaient se rendre, moyennant lautorisation de leur Supérieur, les confrères des Missions de la Société. Pendant le supériorat du P. Lecomte, la moyenne annuelle des assistants à ces retraites fut denviron quarante, ce qui était un résultat fort appréciable.

    Le programme journalier de ces retraites comportait surtout, en dehors de loffice récité en commun, des méditations et des lectures. Pour leur donner plus dintérêt, le Supérieur désirait vivement quelles fussent prêchées, mais où trouver des orateurs compétents et surtout consentants ? Les missionnaires assurément sont tous prédicateurs, et, en chinois, en japonais, en annamite, ils sexécutent facilement ; mais prêcher en français, leur langue maternelle pourtant, et non plus à de simples chrétiens, mais à des prêtres, à des missionnaires comme eux-mêmes, ils nosent sauf de rares exceptions, sy risquer. Aussi ce fut une grande joie pour le P. Lecomte une des dernières de sa vie, lorsquil apprit que le P. Ligneul consentait à venir de Tôkyô pour prêcher les deux retraites de novembre 1910 et de janvier 1911. Malheureusement déjà gravement malade alors, il ne put prendre part ni à lune ni à lautre.

    Le supériorat du P. Lecomte ne fut donc marqué par aucune nouvelle création importante, que, du reste, létablissement, lancé dans la bonne voie, ne comportait pas. Il lui suffisait de maintenir les traditions créées par le fondateur. Prêtre dans toute la force du terme, il se montra toujours zélé pour procurer plus de gloire à Dieu, toujours attentif à se dévouer pour le prochain, et cela malgré une santé qui resta toujours délicate.

    A partir de 1907 ou 1908, son état commença à donner des inquiétudes. Il était atteint dune maladie de cur, qui en 1910, parut se compliquer dune autre non moins grave, un cancer à lestomac. On le vit dès lors, dit sa notice nécrologique, sacheminer peu à peu vers la tombe, tout en continuant à remplir, à force dénergie et par persuasion du devoir, ses fonctions de supérieur : il voulait mourir sur le champ de bataille, debout, comme il convient à un chef. Cette satisfaction ne devait pas lui être accordée ; son état saggrava, lintelligence même se troubla. Lextrême-onction lui fut administrée le jour de la Toussaint 1910, après quoi un mieux se produisit, mais de courte durée ; le 28 décembre on le transporta à Béthanie, où, jusquà la délivrance finale, sa vie fut une croix et un martyre. Il mourut le 13 juin 1911. Il repose dans le cimetière du Sanatorium, à côté de son ami et intime collaborateur, le P. de Gaztelu, qui ly avait précédé de six mois.

    Il avait vécu doucement, paisiblement, tout entier à sa tâche, plein de sollicitude pour ses confrères, passant vraiment au milieu de tous en faisant tout le bien quil était en son pouvoir de faire. Aussi fut-il foncièrement aimé, comme il aima lui-même tous ceux qui partageaient sa vie.

    Le P. Louis Boulanger Supérieur intérimaire. Depuis le mois doctobre 1910, la maladie du P. Lecomte sétait aggravée, nous lavons dit, au point de le mettre hors détat de diriger létablissement, qui cependant ne pouvait rester sans Supérieur. Or il se trouva que le P. Louis Boulanger, directeur du Séminaire de Paris, était alors à. Hongkong, chargé de visiter les Etablissements communs de la Société en Extrême-Orient. Dès que la maladie du P. Lecomte fut connue à Paris, le Conseil chargea le P. Boulanger de remplir provisoirement les fonctions de Supérieur de la Maison de Nazareth. Ce provisoire devait durer deux ans et demi.

    Muni naturellement de pleins pouvoir, le nouveau Supérieur en usa pour modifier certains points de la règle, fixés dès labord par le P. Rousseille, mais qui, pratiques peut-être en pays européen, devenaient trop rigoureux sous le climat de Hongkong ; lhoraire des exercices de la journée reçut aussi quelques changements qui le rendirent plus facile.

    Pendant son supériorat, le P. Boulanger agrégea à Nazareth une précieuse recrue, le P. Ligneul. Après 30 années de ministère à Tôkyô comme supérieur du Séminaire et aumônier des Dames de Saint-Maur, le zélé missionnaire avait orienté sa vie vers la prédication des retraites ecclésiastiques et, comme il vit là beaucoup des bien à faire, il lui parut que Dieu lappelait à se consacrer entièrement à cette uvre si importante. Il demanda et obtint aisément son admission à Nazareth. Il y fut reçu le 23 juin 1912, et alors commença pour lui cette vie de prédicateur apostolique qui devait le conduire dans nombre de nos Missions, où non seulement, les missionnaires, mais les religieux et religieuses bénéficiaient de son passage et recueillaient ses enseignements. En dehors de ses pérégrinations, il reprenait modestement sa place à Nazareth, ponctuellement fidèle aux moindres prescriptions du règlement ; presque jusquà sa mort il prêcha la retraite annuelle de la Communauté et se tint à la disposition des confrères qui venaient passer quelque temps dans la maison pour se renouveler dans la ferveur de leur sainte vocation. Le 19 janvier 1921, 4 évêques et 40 missionnaires étaient réunis à Nazareth pour célébrer les noces dor du vénérable apôtre et lui offrir à la fois leurs félicitations pour ce demi-siècle de sacerdoce si fécond et leurs vux pour la prolongation dune existence si bien remplie. Ce souhait ne devait pas être exaucé. Lheure du repos approchait pour ce grand travailleur : sa santé déclina peu à peu et, le 25 juillet 1922, il sendormait doucement dans le Seigneur.

    Un autre événement qui demeure attaché au supériorat du P. Boulanger est le transfert à Nazareth des restes de Mgr Pallu, lun des fondateurs de notre Société. On sait que le vénérable Evêque dHéliopolis, Administrateur des Missions de Chine, mourut à Moyang, dans la province du Fokien, le 29 octobre : 684. Il fut enterré près du village, dans un endroit connu des chrétiens sous le nom de la Sainte Montagne. Ses restes y reposèrent jusquen 1912. Le 16 juillet de cette année, le P. Guéneau sembarquait pour le Fokien avec le nouveau Vicaire Apostolique, Mgr. Aguirre., O. P., qui venait dêtre sacré à Buichu (Tonkin Central), et, muni de son autorisation, il procédait, à Moyang, à lexhumation des restes vénérés, quil rapporta à Nazareth. Le 16 janvier 1913, eut lieu la reposition solennelle dans la crypte de la chapelle. Le P. Boulanger célébra la messe de Requiem en présence de Mgr Marcou et de tous les missionnaires de Hongkong, puis, après labsoute, les deux coffrets contenant séparément les cendres et les ossements de notre Fondateur furent placés dans un petit caveau creusé à cet effet à lentrée du sanctuaire, du côté de lévangile. Lancienne pierre tombale rapportée de Foutcheou et portant une inscription en caractères chinois, a été scellée sur le caveau. Plus tard, en 1916, fut appliquée au pilier, au dessus du tombeau, une plaque de marbre blanc avec linscription suivante :

    Hic recondita sunt
    die 29 octobris anni 1912
    ossa
    venerabilis memori Patris
    FRANCISCI PALLU
    primi Vicarii Apostolici
    Soc. Miss. ad Exteros
    1626-1658-1681
    Maximus in salutem electonum Dei.

    Quelques mois après cette cérémonie, le R Boulanger était rappelé à Paris et le P. Monnier, un des ouvriers de la première heure, prenait la direction de la Maison. Le 20 janvier 1914, il recevait sa nomination de Supérieur.

    Le P. Monnier, 3e Supérieur de Nazareth. Désormais nous entrons dans la période de lhistoire tout à fait contemporaine et le rôle du narrateur devient plus difficile. Il ne doit pas oublier le précepte de lEcriture : Ante mortem ne laudes hominem quemquam. Peut-être ne la-t-il que trop fait jusquici. Le P. Monnier et ses collaborateurs sont encore vivants, et bien vivants : laissons à nos neveux la tâche de dire leurs travaux et leurs vertus.

    Les grands jours de Nazareth. Durant ces quarante années de prière et de travail, de vie presque monacale, réglée, calme, monotone même, il y a eu cependant des jours, de grands jours, dont le souvenir nest pas effacé. Devenue un des centres de la Société des M.-E., la Maison de Nazareth sest associée, comme, il convenait, à tous les événements intéressant la Congrégation tout entière. Mais elle a eu aussi ses fêtes spéciales, dont mention doit être faite dans ce petit résumé historique, si court soit-il. Nous en avons cité déjà ; il en est dautres quil convient de rappeler.

    Une des premières fut lordination sacerdotale du P. Souvey, sous-procureur à Hongkong, qui lui fut conférée dans la chapelle de Nazareth par Mgr Pozzoni le 23 novembre 1907. Le lendemain, fête de nos Martyrs, le nouveau prêtre célébrait sa première messe, accompagné à lautel par les PP. Robert, prêtre assistant, Brun, diacre, et Chapelle, sous-diacre.

    La même cérémonie avait lieu quelques mois plus tard. En la fête de lAnnonciation, 25 mars 1908, le P. Besombes, destiné à la Mission du Setchoan Méridional., recevait à son tour lordination sacerdotale des mains de Mgr Pozzoni et, le dimanche suivant, célébrait sa première messe solennelle. Hélas ! sa carrière apostolique devait être bien courte. Trois ans après, le 29 avril 1911, il mourait à Suifu.

    Le P. Léon Robert, alors Procureur général, aujourdhui 1er Assistant du Supérieur de la Société, devait célébrer ses noces dargent sacerdotales le 22 septembre 1913. Empêché alors par la maladie, il dut les ajourner au mois suivant, et cest le 26 octobre que cet anniversaire fut commémoré à Nazareth avec toute la solennité possible.

    Des noces dargent, cest chose relativement fréquente ; des ordinations sacerdotales ailleurs que dans les cathédrales, cest plus rare. La chapelle de Nazareth devait voir plus et mieux que cela : une consécration épiscopale. Le 1er mai 1915, Mgr Rayssac, Vicaire Apostolique de Swatow, était sacré par Mgr Pozzoni, en présence, de ses missionnaires et de tout le clergé de Hongkong.

    Le 15 octobre 1920 ramenait le 25e anniversaire de la consécration épiscopale de Mgr Marcou, Vicaire Apostolique du Tonkin Maritime, alors à Nazareth depuis plusieurs mois. Sur le désir formel du vénéré jubilaire, la cérémonie fut tout intime. Seuls les confrères de la Société se réunirent pour lui offrir leurs félicitations et unir leurs actions de grâces aux siennes au chant du te Deum.

    Enfin lévénement qui demeurera le plus sensationnel dans le cours de ces quarante années, cest lAssemblée Générale des Supérieurs de la Société en février-mars 1921. Dans son premier numéro (janvier 1922) le Bulletin résume comme suit les impressions des membres de la Maison. Si lAssemblée Générale de nos Supérieurs a été pour toute la Société un événement important, à combien plus forte raison pour la Maison de Nazareth, qui a eu lhonneur et la joie de donner lhospitalité pendant deux mois à nos Evêques. Pourtant, bien que la maison soit grande et que ses hôtes habituels, relégués aux extrémités, se soient faits aussi petits que possible, il ny eut de place que pour 18 membres de lAssemblée : 12 durent demander le vivre et le couvert au Sanatorium de Béthanie. Mais toutes les séances se tinrent et toutes les cérémonies se célébrèrent à Nazareth, qui en garde profond souvenir. Comment, en effet, ne pas être impressionné en voyant à nos grandmesses du dimanche, dordinaire fort modestes, une assistance de trente évêques? Et chaque soir, après la prière traditionnelle du Séminaire de Paris, lantienne à la Sainte-Vierge cétait alors lAve Regina clorum, chantée avec onction par un pareil chur ! Et surtout, le jour de la clôture des travaux de lAssemblée, à la nouvelle de la nomination du Supérieur, ce mouvement spontané qui nous conduisit tous en un instant à la chapelle pour y chanter de tout cur le Te Deum de la joie et de la reconnaissance ! Et plus encore peut-être, le soir de ce même jour, au salut dactions de grâces, lorsque, après une touchante Consécration de la Société au Sacré-Cur, on entendit ces Pères et ces Pontifes, la plupart vétérans de lapostolat, renouveler dune seule voix le Bon Propos de persévérer jusquà la mort dans les labeurs de leur sainte et sublime vocation ! Il eût fallu avoir le cur bien dur pour nêtre pas profondément ému !...

    La présence de nos Evêques nous valut encore de beaux offices pontificaux célébrés le jeudi-Saint par Mgr de Guébriant, le jour de Pâques par Mgr Gendreau. Puis. ce fut la dispersion des Apôtres. Et Nazareth rentra dans son calme coutumier, mais encouragé, fortifié par ce contact de deux mois avec nos Supérieurs.

    *
    * *

    Telle est, brièvement résumée, lhistoire de la Maison de Nazareth. En célébrant le 40e anniversaire de sa fondation, il lui était bon de faire ce retour sur le passé et de se demander si elle est demeurée fidèle aux désirs, aux intentions de son fondateur. Après cet examen de conscience, elle peut, nous semble-t-il, se rendre le témoignage que, sauf les imperfections inhérentes à toute institution humaine, elle a marché dans la voie qui lui a été tracée dès lorigine. Elle est bien résolue à y persévérer et, fidèle à sa devise : Orare et laborare, à continuer de se dévouer entièrement à notre chère Société : par la prière, pour attirer sur elle les grâces den-haut ; par le travail, pour rendre service à nos frères qui combattent pour la cause de Dieu.

    Que, en retour, les membres de la Société des M.-E. lui gardent toujours la sympathie, lestime, la confiance, quelle sefforce de mériter chaque jour davantage !

    

    Le devoir est une chose sacrée, presque divine : en lui sont renfermées les trois vertus théologales.

    Son point de départ est la foi : cest un devoir, parce que cest la volonté de Dieu et votre volonté sincline devant lautorité de Dieu, moralement présent dans le devoir. Comme cette pensée relève la notion du devoir ! De même que vous vous prosternez devant Dieu présent dans lEucharistie, de même vous vous soumettez à Dieu moralement présent dans le devoir. Dès lors il ny a plus à considérer si le devoir plaît ou non, sil est grand ou petit, amusant ou ennuyeux : Dieu est là, cest tout. Dans lEucharistie, vous ne vous arrêtez pas à considérer quelle est la matière du ciboire, sil est fait dor, dargent ou de cuivre : Dieu est présent, cela suffit. De même pour le devoir.

    Le point dappui de tout devoir est un acte despérance : vous avez une certitude absolue que dans votre devoir vous avez la grâce de Dieu. Cest une parole de saint Augustin adoptée par le Concile de Trente : « Dieu donne quand il ordonne ». En ordonnant le devoir, il donne la grâce pour laccomplir. Vous avez, sans doute, des devoirs au-dessus de vos forces, mais vous nêtes pas seuls : Dieu est avec vous et il vous donnera une force proportionnée à ce quil vous demande. Vous dominez le devoir par la foi et lespérance.

    Le point darrivée du devoir est un acte damour. Le devoir, cest-à-dire lobéissance, est la preuve damour que Dieu accepte de nous. Lamour que nous avons pour Dieu doit lui être prouvé par nos uvres. Dès que vous faites votre devoir, vous témoignez à Dieu que vous laimez en le glorifiant : cest loccupation des anges dans le paradis. Accomplir son devoir est plus que faire un miracle, car dans le miracle cest Dieu seul qui agit, tandis que dans le devoir cest vous-mêmes qui agissez, et vous faites à la fois preuve de cur et damour.

    P. DE RAVIGNAN.

    1924/771-785
    771-785
    Anonyme
    Chine
    1924
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