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La Léproserie de Thanh-Hoa

La Léproserie de Thanh-Hoa (Mission du Tonkin Maritime). Les léproseries existaient au Tonkin bien longtemps avant ladministration française. La vieille législation annamite les connaissait et leur avait octroyé une existence légale.
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    La Léproserie de Thanh-Hoa
    (Mission du Tonkin Maritime).

    Les léproseries existaient au Tonkin bien longtemps avant ladministration française. La vieille législation annamite les connaissait et leur avait octroyé une existence légale.

    Toutefois la chose était loin de répondre à lidée quévoque en nos cerveaux occidentaux ce mot de léproserie. Lorsque nous lentendons prononcer, nous imaginons tout de suite une sorte dimmense hôpital, qui ne diffère guère, en somme, des autres hôpitaux que par la spécialité de la maladie quil abrite et le dévouement des infirmiers ou des infirmières qui se consacrent à cette uvre de charité héroïque par dessus toutes. Cest cette idée que nous avons vue réalisée à grands frais dans les léproseries de Birmanie et dailleurs. Notre admiration la plus sincère va à ces uvres tissées damour et de foi par les pieux amis du divin Lépreux.

    Les vieilles léproseries tonkinoises ou trai phong (ferme des lépreux) présentaient un caractère beaucoup plus humble et plus modeste. Cétait un simple village, peut-être un peu plus miséreux que les autres, aux cases minuscules, basses et lépreuses comme leurs habitants, mélancoliquement posé au milieu des rizières vaseuses et des étangs boueux, couronné de hauts bambous ondoyants qui balançaient au moindre souffle leur sommet effilé et mettaient un sourire de poésie au milieu de cette tristesse. Les lépreux vivaient là, unis en corporation, sous le gouvernement dun des leurs qui ressemblait beaucoup à ce fameux roi des mendiants dont la vieille Chine nous offrait la spécialité.

    Cest que, en effet, les lépreux étaient par essence des mendiants.
    Rebutés de leurs parents et chassés hors de leurs villages dorigine, ils sen allaient, errants, le long des grands chemins et parfois profitaient de leur répugnante maladie pour grossir un peu le produit de leurs collectes. On les voyait, dans les marchés, quémandant à tous les étalages et, si le propriétaire ne se hâtait de leur donner une large aumône, ils posaient audacieusement leurs mains immondes et rabougries sur le gâteau appétissant, le fruit juteux ou le morceau de viande de choix, quon leur jetait bien vite de peur quils ne souillent létalage tout entier.

    Les Américains croient avoir inventé lhomme sandwich recouvreur de dettes, qui va se planter devant la porte du débiteur, encadré de deux belles affiches en grosses lettres : Attention ! la maison X*** est criblée de dettes ; elle doit tant à Sir un tel!

    Il y a beau temps que les Annamites les ont devancés. Ici lhomme sandwich sappelle khách no ou hôte à recouvrer les dettes. Il opère bien entendu, à la manière annamite. Muni dune copie, en bonne et due forme, du titre authentique, il sen va, au nom du créancier, le débiteur récalcitrant, où il commence par se faire servir un bob repas et sinstalle tout à son aise, comme sil était chez lui, jusquà ce que la dette soit payée.

    On devine le succès quobtiennent les lépreux en ce genre de sport. Aussi les usuriers sen servaient-ils fréquemment pour faire rentre leurs dettes. Leur seule présence suffisait à impressionner toute la famille ; cétait bien autre chose lorsquils se mettaient à souiller tous les objets, même les plus précieux, de leur contact immonde, sasseyaient crânement sur le lit de camp du maître de céans ou profanaient jusquà lautel des ancêtres.

    Frapper ces malotrus et les mettre à la porte ? Il ny fallait pas songer : ils se seraient aussitôt étendus, en hurlant, sur le terrain et auraient ameuté la population. Un transport de justice, mandarin en tête, sen serait suivi. Oh ! non, pas de ça ! mieux valait encore satisfaire les lépreux.

    On sexécutait donc au plus vite, mais non sans charger de malédictions les lépreux et leurs ancêtres, les invitant tous à dévorer ordures les plus succulentes, et autres grossièretés dont la langue annamite possède le plus riche des répertoires. En certains cas on ne sarrêtait pas aux invectives : cest ainsi quon a vu des lépreux enterrés vivants par les habitants exaspérés.

    Le village lépreux présentait donc de sérieux avantages et, dans les régions où il existait, on ne voyait pas se produire de tels excès.

    Et dabord, maintenus par lautorité de leurs chefs, les lépreux mendiants devenaient moins insolents. Y avait-il une fête quelconque aux environs, ils sy rendaient, sans doute, mais deux ou trois dentre eux seulement, par délégation de leur chef, pour recevoir une aumône collective, partagée ensuite entre toute la corporation. Il arrivait même souvent que la délégation lépreuse se transformait en corps de police pour défendre la maison hospitalière contre les vexations des autres mendiants, toujours prêts à sabattre sur les lieux où ils flairaient un bon repas, comme les corbeaux sur des détritus appétissants.

    Par le fait même de létablissement dun trai phong, les malades trouvaient un asile où ils pouvaient vivre en paix, groupés dans le même isolement et la même infortune. Un cas nouveau de lèpre se déclarait-il quelque part ? Point nétait besoin de prévenir les autorités pour faire interner le malade : un mot au chef, et une équipe de deux ou trois lépreux était envoyée, qui avait tôt fait de semparer du récalcitrant et de lemmener, tambour battant, à la léproserie, où il shabituait, du reste, bien vite.

    Souvent toute la famille du malade ly accompagnait. Cest pourquoi, dans toutes les léproseries, on voyait un bon nombre de personnes saines.

    Il y avait même habituellement un quartier réservé aux aveugles. Pauvres infirmes, rebutés du monde, eux aussi, et qui vivaient, comme les lépreux, de mendicité.

    Les missionnaires virent tout de suite le grand bien quils pouvaient faire à tous ces déshérités. Ils prirent les choses comme ils les trouvaient et se contentèrent de les rendre un peu plus conformes à la morale chrétienne. Ils singénièrent à trouver des ressources et à alléger le plus possible la misère de ces malheureux en les aidant par de larges aumônes. Elles étaient assurément insuffisantes pour supprimer toute mendicité ; mais lautorité paternelle du missionnaire était là pour la retenir en de justes mesures et punir, au besoin, les coupables ; aussi les léproseries catholiques étaient-elles toujours pleines.

    La lèpre étant reconnue comme incurable, nul effort nétait tenté pour essayer de la guérir : on laissait les lépreux se soigner eux-mêmes à leur guise. Notons cependant ici, pour mémoire, quen 1879 un ancien missionnaire du Tonkin, M. Lesserteur, avait publié à Paris une brochure sur le Hoàng-nán, remède tonkinois contre la rage, la lèpre, étude rééditée, considérablement augmentée, en 1896.

    Depuis quelque temps le Protectorat français au Tonkin a pris la direction de toutes les léproseries fondées par les missionnaires ; il en a supprimé quelques-unes et a réuni les malades dans deux ou trois établissements. Rien de bien essentiel na été modifié dans les vieilles coutumes, sauf que les lépreux sont réellement internés et ne peuvent plus, comme auparavant, circuler pour vaquer à leurs affaires. Cette nouvelle réglementation est, du reste, spéciale au Tonkin et à la Cochinchine, rien de semblable na encore été fait en Annam.

    La léproserie de Thanh-Hoa date de 25 ans. Elle fut fondée en 1898 par Mgr Marcou, alors coadjuteur du Tonkin Occidental. Il avait sa résidence au chef-lieu de la province et voyait avec douleur tout le Nord-Annam dépourvu de léproseries. Après divers tâtonnements pour trouver un emplacement convenable, il acheta un vaste terrain vague en pleine campagne, à trois kilomètres à louest de la ville.

    Quelques paillotes provisoires y furent élevées et un premier noyau de lépreux, originaires du Tonkin, y fut établi afin dy amener peu à peu ceux de la province.

    Aucun missionnaire ne fut spécialement désigné pour diriger cette uvre ; celui de Thanh-Hoa en assuma la charge tout entière et la conserve encore aujourdhui. Son ministère consiste à visiter de temps en temps létablissement, à verser aux malades, tous les quinze jours, une aumône en argent, qui leur sert de viatique, et à leur procurer tous les soins spirituels quils réclament.

    Peu à peu létablissement se peupla ; il fallut prévoir une église convenable, où ces malheureux puissent venir confier leurs peines au bon Dieu et trouver auprès de Lui un peu de consolation à leurs souffrances. Madame la baronne de Gargan, qui avait déjà fourni la grande partie de la somme nécessaire à la fondation de luvre, voulut payer de ses deniers la construction de la chapelle tout entière. Le Père Blanchard, mort depuis au Laos tonkinois, dirigea les travaux sur un plan dressé par un-ingénieur des Travaux Publics. Cest un beau petit monument, bien aéré et très pratique pour ceux qui doivent y venir prier.

    Peu à peu les paillotes qui. abritaient les malades firent place aux maisons couvertes en tuiles. Lors de mon premier séjour comme curé de Thanh-Hoa, il y a une quinzaine dannées environ, je fis construire les deux premiers corps de bâtiments. Les PP. Pilon et Chevallay, qui me succédèrent, en firent élever trois autres sur le même modèle. Ce sont de longs rez-de-chaussée divisés en compartiments de 4 mètres de longueur et autant de largeur. Chacun de ces compartiments sert de logement soit à une famille, soit à trois ou quatre célibataires.

    Les lépreux ne sont pas strictement enfermés dans lenceinte de létablissement ; ils peuvent circuler et vaquer à leurs affaires, sans toutefois pénétrer dans la ville ou importuner les villages voisins par leurs quémanderies.

    On leur porte leur viatique régulièrement le premier et le quinze de chaque mois : ils reçoivent une piastre chacun tous les quinze jours. Cest bien peu, certes, mais ils sarrangent pour vivre avec ce peu. Les plus valides cultivent quelques arpents de rizières qui sétendent autour de la léproserie.

    Pendant quinze ans la Mission seule a dû faire face à toutes les dépenses. Elle sen tirait tant bien que mal, grâce à quelques revenus fondés dès la première heure et à des aumônes privées, dont la plus grande partie nous venait dAngleterre. Depuis neuf ans lAdministration nous donne un secours. Il fut dabord de 300 piastres par an, il vient dêtre élevé à 600 : cest une jolie somme, mais encore bien insuffisante. Nous dépensons annuellement, pour assurer simplement le viatique des malades et du gardien, environ 1.400 piastres. Si le nombre des entrées continue à augmenter, notre budget ny pourra suffire ; et pourtant il serait urgent de porter le viatique à 3 piastres au moins par mois et par personne, pour permettre à ces malheureux de manger à leur faim.

    Régulièrement nous ne devrions admettre que les seuls indigènes originaires de la province. Mais lAdministration na pas des vues aussi étroites. Lorsquun malade se présente venant dailleurs, surtout dune province dAnnam qui na pas de léproserie, comme cest le cas pour notre voisine du Nghê-An, nous ne lui fermons pas la porte. On nous en envoie même quelques-uns officiellement.

    Chaque malade hospitalisé, quil sait de la province ou dailleurs, doit, avant dêtre admis, se présenter au docteur, qui lexamine et constate la réalité de la maladie. Les décès doivent être déclarés et un rapport de fin dannée est fourni sur le nombre de malades internés et leur lieu dorigine.

    Tous les docteurs qui se sont succédé à Thanh-Hoa ont toujours porté le plus vif intérêt à notre uvre. Le docteur actuel nourrit le projet de construire un dispensaire, où chaque jour un infirmier viendrait donner des soins aux malades. Le projet aboutira-t-il ? On craindra sans doute, de se laisser prendre dans un engrenage qui entraînerait fatalement de fortes dépenses. En attendant jai moi-même essayé le fameux remède annamite préconisé il y a quelque temps dans le Bulletin, qui se compose de 23 ingrédients dont le plus coûteux est sans contredit longuent dos de tigre. Les résultats sont sérieux, une amélioration notable a été constatée sur les malades qui lont pris ; mais nous ne croyons pas quil soit possible dobtenir une guérison complète. Nous pensons pouvoir bientôt employer lhuile de chaulmoogra, qui sera moins coûteuse et dont les preuves sont déjà faites.

    Notre établissement compte aujourdhui 77 habitants dont 52 seulement réellement lépreux. Cela tient à ce quil y a des familles dont plusieurs membres ne présentent pas encore les symptômes de la terrible maladie.

    Au point de vue spirituel les lépreux de Thanh-Hoa ne sont pas délaissés. Ils ont régulièrement la Messe le dimanche et peuvent se confesser tous les samedis. La moyenne des communions de chaque dimanche est de trente à quarante.

    Nous recevons tous ceux qui se présentent, sans distinction de religion ; nous avons même une ancienne bonzesse. Bien que chacun soit libre de se convertir ou de rester païen, il nest pour ainsi dire personne qui ne veuille chercher auprès du Sauveur Jésus une consolation dans ses souffrances.

    A. BOURLET,
    Miss. du Tonkin Maritime.

    1923/491-496
    491-496
    Bourlet
    Vietnam
    1923
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