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La léproserie de Kemmendine Rangoon (Birmanie Méridionale)

LES LÉPROSERIES DANS NOS MISSIONS  II. la léproserie de Kemmendine Rangoon (Birmanie Méridionale)
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    LES LÉPROSERIES DANS NOS MISSIONS

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    II. la léproserie de Kemmendine Rangoon (Birmanie Méridionale)
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    Dès les premiers jours de son épiscopat, Mgr Cardot, Vicaire Apostolique de la Birmanie Méridionale, avait formé le projet de fonder un asile de lépreux. Cétait une uvre difficile et, pour la mener à bonne fin, il fallait un homme dont lénergie égalât le dévouement. Il jeta les yeux sur celui qui, seize ans auparavant, avait été son compagnon de voyage de France en Birmanie, le P. Etienne Freynet. Il le connaissait bien et mieux que personne savait le zèle et lactivité dont il avait fait preuve dans les divers postes quil avait occupés jusqualors. Cétait vers la fin de lannée 1895.

    Le P. Freynet se mit aussitôt à luvre. La fondation dun asile de lépreux faisait de lui un mendiant par profession et le mettait en rapports incessants avec les fonctionnaires anglais : il réalisa et au delà les espérances que son évêque avait placées en lui.

    Le P. Freynet ne voulait pas faire de son asile un hôpital ordinaire. On vient dans un hôpital, disait-il, pour quelques jours et, aussitôt la guérison obtenue, on sempresse de le quitter. Les pauvres lépreux, lorsquils entrent dans un asile, y viennent ordinairement pour y finir leurs jours : il faut donc faire en sorte que la vie leur soit supportable, il faut quils se sentent chez eux. En conséquence le Père installa son asile par petits pavillons de quelques lits seulement, avec un espace libre sous chaque pavillon, pour que les lépreux aient la liberté de sy retirer pendant la chaleur du jour, et même dy préparer quelques petits extras à ajouter à leur ordinaire.

    A la fin de 1896, un an après sa fondation, lasile hospitalisait 26 malades. Peu à peu luvre se développa : elle compte aujourdhui plus de vingt bâtiments disposés comme en cercle autour de la chapelle et de la résidence du missionnaire. On dirait dun gracieux village très proprement entretenu.

    Mais ces progrès ne furent pas réalisés sans fatigues ni déboires. Après les arrangements voulus, le P. Freynet avait cherché et trouvé, dans les rues, près des temples, sur les grands chemins, un premier groupe de 35 lépreux et les avait amenés dans leur nouvel asile. Il les avait habillés de neuf, leur avait fait prendre un bon repas et les avait installés pour la nuit. Le lendemain, quand, de grand matin, il se présenta pour prendre des nouvelles de ses hôtes, il trouva les nids vides : les oiseaux sétaient envolés. Tous avaient disparu, emportant, et sans un mot de remerciement, les habits neufs quils avaient reçus. Le Père en fut profondément peiné, mais ne se découragea pas pour cela. Il trouva dautres recrues qui peu à peu sattachèrent à lui et à lasile, touchées du dévouement et des soins qui leur étaient prodigués. Il les aimait tant, ses chers lépreux ! Il ne reculait devant aucune difficulté pour soulager leurs souffrances et leur misère.

    Le 21 novembre 1898, six religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie arrivaient à Rangoon pour se dévouer aux soins des lépreux. Actuellement elles sont dix, de nationalités différentes : Françaises, Belges, Italiennes, Irlandaises ; mais leur langage courant est le français, auquel elles ajoutent une connaissance sommaire de langlais, du birman et du tamoul. Chaque matin quatre dentre elles consacrent au moins deux heures à laver, désinfecter, panser les ulcères ou plaies de leurs malades. Deux autres sen vont dans les magasins et bazars de la ville faire les emplettes nécessaires à lentretien de tous. La propreté minutieuse de toutes les salles est assurée par elles aussi, mais les moins invalides des hospitalisés leur viennent en aide bénévolement pour ce travail. Tous les vêtements, les couvertures, les moustiquaires, à lusage des malades sont régulièrement désinfectés, lessivés, essorés dans lasile. Quatre machines à coudre travaillent sans relâche à la confection des habits de tout le personnel. Pour les religieuses et les malades européens, la cuisine est faite par une des Surs ; une famille chrétienne de race cariane prépare la nourriture de tous les autres.

    Lasile a une section spéciale pour les enfants atteints de la lèpre : elle est actuellement sous la direction de Sur Catherine, décorée de la médaille du Kaiser-i-Hind, qui fut elle-même lépreuse et dut sa guérison à la léproline du Major Rost. Depuis lors elle a consacré sa vie, avec un dévouement tout maternel, aux enfants lépreux, avec lesquels elle vit jour et nuit, sappliquant non seulement à soulager leurs souffrances, mais aussi à former leur intelligence et leur cur.

    Depuis 1906 un des malades est chargé du dispensaire : composition et distribution des médicaments, préparation des désinfectants, mixtures, solutions, etc. Ayant travaillé pendant plusieurs années sous la direction du Major Rost, il peut préparer tous les sérums employés pour injections.

    Lasile hospitalise actuellement 180 lépreux, 143 hommes et 37 femmes. La cohabitation des sexes ny est pas admise. Cette règle a été parfois difficile à maintenir, mais on ny a pas dérogé jusquici : il ny a pas de pavillons pour personnes mariées, et lon sen trouve bien..

    La léproserie est la propriété de la Mission, sous le contrôle très bienveillant du Gouvernement de Birmanie, qui aide à lentretien des lépreux et aussi aux constructions et grosses réparations.

    Les religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie sont les auxiliaires du missionnaire en charge de la léproserie, lequel a toute la responsabilité, même au point de vue financier. Les ressources, toujours précaires, dépendent en grande partie du produit des quêtes que le Directeur fait personnellement dans les maisons de commerce et chez les particuliers de la ville de Rangoon.

    Les dépenses de lannée 1921 se sont élevées à 52.700 roupies, les recettes à 49.900 ; soit un déficit de 2.800 roupies, quil a fallu combler par un prélèvement sur un petit fonds de réserve accumulé peu à peu dans les années favorables. Sur les 49.900 roupies de recettes, le Gouvernement et les municipalités de la Birmanie du Sud ont donné à peu près la moitié ; le reste est le produit de quêtes et de dons.

    Au point de vue religieux, lasile est ouvert à tout le monde ; mais, sans même faire de prosélytisme proprement dit, la grâce de Dieu agit doucement et sûrement. Depuis la fondation il y a eu 498 baptêmes, dont beaucoup évidemment in articulo mortis. Les confessions de lannée se montent à un total de 1.800 et les communions à 10.000, en y comprenant les confessions et communions des religieuses.

    Le P. Freynet ne fut pas le témoin des derniers développements de son uvre. Déjà une première fois, en octobre 1902, la fatigue lavait obligé à un voyage en France : il ne sy rétablit quimparfaitement. A son retour, le Gouvernement, pour reconnaître les services rendus aux lépreux par le missionnaire, lui avait conféré la médaille du Kaiser-i-Hind. Il se remit avec ardeur à sa tâche de dévouement et de sacrifice ; mais après quelques années les forces lui manquèrent de nouveau et il dut, le cur brisé, se séparer une fois encore de ses chers lépreux. La séparation devait être définitive ; rentré en France en 1910, il lutta énergiquement, mais en vain : le 28 avril 1918 il mourait au sanatorium de Montbeton, offrant à Dieu sa vie pour luvre à laquelle il aurait voulu se dévouer encore.

    Dès son départ pour la France, Mgr Cardot avait désigné pour le remplacer à Kemmendine le P. Rieu, qui depuis lors se dépense sans compter au bien des lépreux. Lui aussi, accablé de fatigue, a dû à la fin de 1919 aller demander à lair natal un renouveau de forces et de santé. Il est rentré lannée suivante et a repris le fardeau de ses occupations et de ses soucis quotidiens. Puisse-t-il le porter longtemps encore avec le même courage et le même dévouement !

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    Avant de terminer cette brève notice, il serait intéressant dentrer dans quelques détails sur les différents essais de traitement tentés à Kemmendine pour la guérison ou au moins le soulagement des malheureux qui sont réunis là ; mais cette question, toute spéciale, sort du cadre assigné au Bulletin et, de plus, pour la traiter convenablement, il faudrait une compétence qui fait entièrement défaut à celui qui écrit ces lignes. Bornons-nous donc à des données superficielles.

    Dès les débuts de la léproserie, le Major Rost appliqua aux malades un remède de sa composition, fruit de longues et laborieuses recherches, quil nomma la léproline. Il obtint quatre cas de guérison à lasile. Deux autres malades de lextérieur, traités par la même médication, ont pu continuer leur travail et lun deux a même subi une inspection médicale sans être reconnu comme lépreux.

    Le Dr Douglas, a fait aussi pendant deux ans et demi lessai du traitement Nastin ; mais les résultats étant purement négatifs, on labandonna.

    Le médicament qui semble avoir le plus defficacité et, à cause de cela, le plus employé est lhuile dite de chaulmoogra. 1 Cette huile ne tue pas le microbe de la lèpre, mais elle paraît ralentir son action ; elle diminue les boursouflures et aide les plaies à se dessécher et se cicatriser plus rapidement. Au commencement on en usait sous forme dinjections sous cutanées ou intramusculaires ; mais ce mode demploi étant très douloureux pour le patient, on y substitua une formule de pilules, qui, élaborée petit à petit dans le dispensaire même de lasile, donne des résultats aussi satisfaisants que les injections. Voici cette formule :

    Chaulmoogra en poudre 8
    Poudre de rhubarbe 1 10
    Sel rôti 1

    le tout en pilules de 2 décigrammes (3 grains) environ, dont le malade prend de 5 à 10 à chaque repas.

    Les résultats obtenus par ce traitement ne peuvent encore être considérés comme absolument définitifs ; cependant on a constaté trois cas où tous les signes de lèpre ont disparu ; les autres accusent une augmentation de forces et un état de santé général que lon naurait osé espérer chez des lépreux atteints depuis 10 ou 15 ans de la terrible maladie.


    1. Le chaulmoogra (Gynocardia odorata, Taraktogenos Kurzii) est un arbre qui croit en Birmanie, en Indochine et en Chine. Cest de son fruit que lon extrait lhuile.

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    Un de ces malheureux disait un jour au Directeur de lasile : Nous autres, lépreux, avons le plus triste sort du monde. Les aliénés sont inconscients de leur infortune ; dautres maladies amènent rapidement la mort ; dautres nempêchent pas de voyager, de se marier, de fréquenter ses semblables. Mais nous, nous ne pouvons sortir dans la rue sans être aussitôt signalés comme un danger et tout le monde fuit à notre approche. Nous sommes prisonniers pour la vie.

    Triste sort, en effet. A Kemmendine on sefforce par tous moyens dadoucir les rigueurs de cette prison perpétuelle à laquelle sont condamnés les pauvres patients de la lèpre. Pour cela, non seulement on sapplique à soulager leurs souffrances, mais on singénie à les distraire, à les récréer, et surtout on désire orienter leur âme vers les horizons de léternité, où neque luctus, neque clamor, neque dolor erit ultra.


    1922/587-592
    587--592
    Anonyme
    Birmanie
    1922
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