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La guerre en Corée 1

La guerre en Corée I APRÈS LA TOURMENTE (Suite).1 Novembre Les événements extraordinaires mettent à nu le fond des âmes, révèlent leurs grandeurs et aussi, hélas ! Leurs laideurs. J'en donnerai quelques exemples. Ronsan
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    La guerre en Corée

    I

    APRÈS LA TOURMENTE (Suite).1

    Novembre
    Les événements extraordinaires mettent à nu le fond des âmes, révèlent leurs grandeurs et aussi, hélas ! Leurs laideurs. J'en donnerai quelques exemples.

    Ronsan

    1. Stéphane Tjo Koan Ho, trente-cinq ans. Il occupait une maison de l'Église en face de l'école, au delà de la route, et exerçait le métier de tailleur, car il était boiteux. Quand les Rouges occupèrent Ronsan, dont le centre fut entièrement brûlé, ils s'installèrent à l'église, au presbytère et à l'école.
    Lucas Kang, professeur à l'école secondaire du Père Singer, savait que la maison de Stéphane appartenait à l'Église. Il le fit venir et lui dit :
    Décampe, car cette maison ne t'appartient pas.
    Je le sais bien ; cette maison appartient à l'Église ; c'est le Père Kong (Julien Gombert) qui l'a achetée, et c'est le Père Sin qui me l'a louée ; je suis ici régulièrement avec un contrat de l'Église ; je ne partirai pas.
    L'Église ? Elle n'existe plus ! C'est nous les maîtres. On te dit de partir immédiatement.
    Je ne partirai pas.
    Dans ce cas tu es un traître, et on va te traduire devant le tribunal du peuple.

    (1) Voir dans Bulletin 1950, pp. 552-617-664-711.

    Le siège de ce fameux tribunal était dans le bureau du Père Singer. Les accusateurs se transformèrent en juges.
    Veux-tu partir ?
    Non, je ne partirai pas.
    Et pourquoi ?
    Parce que je suis chez moi, en vertu d'un contrat régulier de l'Église.
    On t'a dit que l'Église n'existe plus, et que nous sommes les maîtres ici.
    Ce n'est pas vrai ; vous avez volé les biens de l'Église, et si vous prétendez être les maîtres, vous mentez ; c'est défendu par les commandements de Dieu.
    Tu connais les commandements de Dieu ?
    Bien sûr que je les connais. C'est la première chose que l'on enseigne aux enfants chrétiens après le Pater, l'Ave, le Credo et le Confiteor.
    Tu observes les commandements de Dieu ?
    Oui, je les observe le mieux que je peux ; quand j'y manque, je m'en confesse.
    Tu veux les observer à l'avenir ?
    Oui.
    Jusqu'à la mort ?
    Jusqu'à la mort.
    Eh bien ! On te condamne à mort.
    Ils l'emmenèrent à un kilomètre de là avec six autres condamnés, au coin d'un bois, et le fusillèrent sans autre forme de procès.
    A son retour à Ronsan, le Père Singer et les chrétiens ont fait de solennelles funérailles à ce confesseur de la foi.

    2. Le catéchiste Jean Pak. Thaitheul est une chrétienté d'une centaine de fidèles à quinze kilomètres au sud de Ronsan. Le catéchiste Jean Pak, soixante ans, est de vieille souche catholique. Quand les Rouges arrivèrent dans la grande chambre qui sert de lieu de réunion, les dimanches et jours de fêtes, ils aperçurent les images pendues aux murs. Ils dirent à Jean :
    Donne-nous ces images.
    Non, je ne vous les donnerai pas.
    Et pourquoi ?
    D'abord parce qu'elles m'appartiennent depuis quatre générations ; ensuite parce que vous les profaneriez si je vous les donnais ; ce serait un crime contre Dieu, la Sainte Vierge, les saints et mes ancêtres.
    Ils n'insistèrent pas, pour le moment. Jean Pak, craignant une profanation, cacha les images. Pour se venger, les Rouges occupèrent sa maison et la pillèrent de fond en comble, laissant Jean pauvre comme Job.
    L'arrivée des troupes libératrices n'amena pas la paix ; car les montagnes des environs sont pleines de guérillas : anciens soldats et communistes des environs qui ont gagné le maquis. Pour se venger de Jean Pak ils ont tué son fils Stéphane, âgé de vingt-cinq ans, marié et père d'un enfant d'un an. Ils menacent de lui tuer un autre fils.
    Les chrétiens, souvent, doivent se réfugier à Nonsan, afin de sauver au moins leur vie ; ils sont obligés d'abandonner leurs biens aux razzias des guérillas.

    3. Un judas (membre de la cinquième colonne). Au cours de l'an dernier, un homme, assez jeune encore, se présentait à Monseigneur Ro. Se jetant à ses pieds il lui dit : Monseigneur, sauvez-moi. Je suis un chrétien du Nord, Lucas Kang, trente-deux ans ; je fuis la persécution ; les Rouges ont fermé l'église ; ils menacent de tuer tous les chrétiens ; ils m'ont tout volé, et c'est miracle que j'aie pu leur échapper avec ma femme et ma fille.
    L'histoire était d'autant plus vraisemblable que des dizaines de milliers de réfugiés envahissaient Séoul et campaient dans les cours et terrains libres de l'évêché de Séoul.
    Monseigneur Ro lui dit :
    Que puis-je faire pour toi ?
    Donnez-moi une place de professeur dans une de vos écoles secondaires, car j'ai mon diplôme d'études supérieures.
    Impossible de te donner une place à Séoul ; notre corps professoral est au complet.
    Se rappelant que le Père Singer cherchait des professeurs chrétiens pour son école, Monseigneur Ro lui dit :
    Le Père Singer de Ronsan cherche des professeurs chrétiens ; voudrais-tu aller là-bas ?
    Bien volontiers.
    Monseigneur Ro écrivit une lettre de recommandation pour Monseigneur Larribeau ; il remit peut-être aussi le prix du voyage (Son Excellence ne me l'a pas dit).
    Lucas Kang remercia son sauveur avec effusion et vint trouver Monseigneur Larribeau à Taitjen. Celui si écrivit au dos de la lettre adressée au Père Singer : \Je ne puis vous en dire plus que Monseigneur Ro ; voyez si vous voulez employer ce professeur".
    Le Père Singer n'hésita pas. Il eut ensuite des doutes sur la valeur de ce chrétien qui ne communia qu'à Pâques et laissait percer un esprit singulier ; mais le Père n'avait aucun motif professionnel sérieux de le renvoyer.
    Vinrent les Rouges. Ils nommèrent Kang juge du tribunal du peuple et lui adjoignirent un païen Tchoi, professeur également. Ces messieurs choisirent l'église et ses dépendances pour théâtre de leurs exploits : la résidence était transformée en tribunal, l'église en lieu d'exécution des sentences : c'est là qu'on donnait la bastonnade aux "ennemis du peuple". Le hangar servait de prison : on y fit même des cellules. A l'école on s'appliquait à infuser au peuple les vrais principes et à recruter des volontaires pour "l'armée libératrice" du peuple coréen opprimé par le capitalisme américain ! Voilà la façade. Kang n'oublia pas ses intérêts : il vola effrontément les affaires de l'église, du Père Singer et du vieux Père Kim. Sa conduite envers ce dernier est sans doute ce qu'il y a de plus répugnant.

    4. Le Père Pierre Kim, âgé de soixante-treize ans, avait été vicaire forain de la province du Hoanghai, du temps de Monseigneur Larribeau. Fin 1948 il demanda à Son Excellence de se retirer parmi nous pour y finir ses jours. Monseigneur l'envoya à Ronsan. Vu son âge, vu le respect traditionnel que les Coréens ont pour les vieillards, le Père resta pour garder les lieux, pensant bien qu'on le laisserait en paix. Mais Kang veillait, qui comptait bien s'enrichir avec les dépouilles d'autrui. Il dit donc au Père Kim:
    Décampe ! Vide les lieux, car on en a besoin.
    Où aller, et comment emporter mes affaires et celles de l'église ?
    Tu n'emporteras rien ; tous les biens de l'Église sont à nous maintenant.
    Après quelques pourparlers, Kang consentit à lui laisser emporter des habits de rechange dans un balluchon. Le Père Kim s'en fut donc péniblement vers une chrétienté de montagne. Il n'avait pas fait cinq cents mètres que nos deux sbires Lucas Kang et Tchoi le rattrapaient.
    Où t'enfuis-tu, ennemi du peuple ?
    Je ne m'enfuis pas ; je m'en vais parce que vous m'avez ordonné de partir.
    Ce n'est pas vrai ; tu t'enfuis parce que tu ne veux pas rester parmi nous ; tu nous hais. Tu as assez déblatéré contre nous. Reviens qu'on te juge.
    Le Père Kim leur dit :
    Est-ce comme prêtre catholique que vous me jugez ?
    Mais pas du tout : la République populaire accorde la liberté de conscience à tous ses citoyens. Nous te jugeons comme ennemi du peuple, et nous te condamnons ; inutile de faire la preuve ; nous t'avons assez entendu.
    Ils le condamnèrent à recevoir la schlague publiquement : c'était en considération pour son grand âge qu'on lui infligeait une sentence aussi "douce" ; il méritait dix fois la mort pour avoir trompé le peuple.
    Allons, déshabille-toi, qu'on te frappe.
    Je ne me déshabillerai pas en public ; c'est contraire à toutes les coutumes coréennes, et c'est une indignité de frapper ainsi des vieillards comme moi.
    On n'insista pas, et on le frappa violemment avec un gourdin sur son pantalon.
    Sorti des mains de ces brutes, plus mort que vif, le Père erra de divers côtés, cherchant asile dans diverses chrétientés. Les catéchistes ou les chrétiens qui le recevaient risquaient gros en hébergeant un "hors la loi" : car on lui avait refusé un sauf-conduit. Finalement il s'installa à l'église de Kangkyeng.
    Quand le Père Bermond, notre seul rescapé, revint dans la résidence, le Père Kim retourna à Ronsan.
    Ces jours derniers il est venu me trouver et m'a dit : "Je suis vieux, mais j'ai encore bon pied bon oeil ; il y a beaucoup de districts vides dans la Mission, confiez-m'en un ; je pourrai encore y faire quelque bien avant ma mort".
    Je lui ai confié le district de Keumsari, distant de vingt-huit kilomètres de Kangkyeng ou de Ronsan, puisque nous avons, hélas! La certitude que le Père Molimard a été massacré par les Rouges. Les chrétiens ont pu sauver pas mal d'affaires de son église, dit-on. Je souhaite qu'ils aient aussi sauvé sa bicyclette, car une grosse préoccupation du Père Kim était de se procurer cet instrument indispensable à ses randonnées.
    Kang et son compagnon s'éclipsèrent avant l'arrivée des troupes américaines ; il est peu probable qu'ils aient pu gagner le Nord : ils doivent avoir gagné le maquis.

    Sésan

    1. Détails supplémentaires sur la captivité du Père Colin. Ils m'ont été communiqués par le père d'un de nos séminaristes, lors d'une visite qu'il me fit à Taitjen.
    Le Père Colin a été incarcéré à la police de Sésan du 16 août au 23 septembre, comme je l'ai dit dans ma précédente relation. 1 J'ignorais alors qu'on avait voulu le faire apostasier.

    (1) Voir Bulletin, 1950, p. 726.

    Ses geôliers lui dirent: "Apostasie!" Il répondit : "Plutôt la mort que l'apostasie". Ils le firent agenouiller sur ses talons, lui passèrent un bâton dans les jointures derrière les genoux, lui attachèrent les bras aux extrémités des hâtons en lui courbant le corps, et le frappèrent brutalement pour obtenir l'apostasie. Ce fut en vain.
    Ils renouvelèrent leurs séances sans résultat. Exténue par le régime de la prison (une poignée d'orge cuite à l'eau, deux fois par jour, avec un peu de sel), le Père dit à ses bourreaux: "Mais tuez-moi donc bien vite. A quoi bon attendre? Jamais vous n'obtiendrez de moi que je renie le Dieu que je suis venu prêcher en Corée".
    Ce sont ces mauvais traitements qui ont causé les plaies aux jambes et au dos dont il a été question et que le médecin de la prison soignait comme il pouvait quand elles furent devenues trop graves. Le médecin lui-même a révélé ces faits.

    2. Une scène de sauvagerie. La victime en fut M. Jean Paik, cinquante-six ans, frère d'Anselme et catéchiste de Sésan. Il fut arrêté comme gibier de choix, et on lui réserva un supplice de choix. Vers la fin de septembre, une bande de forcenés, accompagnés de mégères en furie, conduisit M. Paik à la montagne. Sous les quolibets et les huées on lui arracha ses habits et on l'attacha solidement. Alors commença une scène des plus répugnantes ; on le lardait de coups de couteaux ou de bambous effilés ; on le lapidait ; les furies le torturaient cruellement.
    Après l'arrivée des troupes coréennes, débarquées à Sésan au début d'octobre, M. Anselme Paik, sorti de sa cachette, apprit avec horreur le supplice infligé à son frère et se mit en devoir de lui donner une sépulture convenable. Il m'a dit : "Le corps de mon frère n'était plus qu'une plaie ; il était méconnaissable ; le crâne était fracassé ; le bassin avait entièrement disparu".
    Lors de leur rentrée à Sésan, les troupes coréennes s'emparèrent de ces sauvages bourreaux et les fusillèrent séance tenante.

    II

    Chronique

    Taitjen, le 19 novembre 1950.

    Mission de Taitjen. Nous n'avons pas d'autres nouvelles de nos captifs ; il est bien à craindre qu'ils aient été massacrés. Il faut pourtant continuer le travail d'évangélisation et, dans des conditions difficiles, parer au plus pressé.
    Le vieux Père Pierre Kim, comme il a été dit plus haut, s'est offert à reprendre du service. On lui a confié le district de Keumsari, laissé vacant par la mort, j'allais dire le martyre, du Père Molimard.
    Une ordination anticipée, faite à Taikou le 28 octobre, nous a donné deux nouveaux prêtres. Le Père Jacques You a été envoyé à Sésan, prendre la place du Père Colin, confesseur de la Foi ; et le Père Dominique Sin à Chonan, où il essaiera de chausser les bottes du regretté Père Polly, un autre apôtre confesseur et martyr. Le premier ajoutera à son district celui de Tangtjin ; le second celui d'Onyang et, provisoirement, celui de Kongséri.
    Si encore on pouvait compter sur nos prêtres coréens ! Mais le gouvernement vient de promulguer une loi de conscription atteignant tous les hommes de dix-sept à quarante ans, exception faite des officiels indispensables. De ce fait quatre de nos jeunes prêtres seraient atteints ; ce serait un désastre pour la Mission. Le Père Beaudevin, supérieur, a fait valoir ses arguments auprès des autorités militaires pour qu'on assimile nos prêtres aux officiels indispensables au bien moral de la nation. Il y a espoir qu'on accède à la demande.
    Avant de retourner à Taitjen, le Père Joseph O est allé faire un tour de reconnaissance à Pyongyang et à Séoul. Il a rapporté une gerbe de renseignements intéressants pour les lecteurs du Bulletin.

    Sort des prisonniers de Ki Am. L'école primaire du village de Ki Am, à huit kilomètres à l'est de Pyongyang, a servi de prison à vingt-six prisonniers étrangers, du 27 juillet au 27 août. D'après les renseignements recueillis auprès des voisins, il s'agirait de Monseigneur Byrne, de son secrétaire le Père Booth, de nos Pères de Séoul, de Monseigneur Quinlan et de ses missionnaires restés au Kangwento. Comme nous n'atteignons pas les vingt hommes indiqués, il faut sans doute y ajouter M. Perruche et ses deux adjoints du consulat de France, M. l'ambassadeur d'Angleterre et Mgr Cooper, évêque anglican de Séoul. Parmi les six femmes il y avait probablement des carmélites ; on vit en effet deux femmes avec un voile sur la tête qui faisaient du lavage dans la cour. A certains moments, a-t-on dit, elles gardaient le silence pour vaquer à la prière. Le 27 août, ces prisonniers ont été emmenés vers une destination inconnue.

    Mission de Pyongyang.1 Monseigneur Hong, les Pères Louis Kim, Timothée Pak, Calixte Hong, Athanase Tchoi et le catéchiste Kang ont été incarcérés à la prison de Pyongyang jusqu'au 18 mars 1950. Depuis, plus de nouvelles.
    Les Pères Sek, Se, Jean Hong, Alexis Ri, André Tjang, Tjo, Laurent Ri, Benoît Kim, Marc Kim, Paul Kang, Anselme Ri, Paul Tjou ont été arrêtés le 24 et le 25 juin, juste au moment des hostilités, et incarcérés à la prison de Pyongyang jusqu'au 3 octobre.
    Dans la nuit du 3 au 4 octobre, les Rouges ont fait monter les prisonniers dans trois camions, qui sont revenus vides une heure et demie après. C'est le temps qu'il fallait pour conduire les détenus à Ki Am, huit kilomètres à l'est, ou à Yongsan, huit kilomètres au nord de Pyongyang. Or les Rouges ont tué deux mille cinq cents prisonniers à Yongsan, les 3 et 4 octobre ; et ils en ont tué deux mille sur une colline à un kilomètre au nord de Ki Am, les 6 et 7 octobre. Il est donc à craindre que tous ces prêtres aient été du nombre des victimes. Il ne reste actuellement que trois prêtres dans cette Mission ; ce sont : le Père Jean Kang, qui s'était réfugié à Séoul ; les Pères Laurent Tjang et Victorin

    (1) La Mission de Pyongyang comprend la province de même nom et la province de Hoanghai.

    Youn, qui étaient diacres au séminaire de Séoul au moment où le rideau de fer s'est abaissé, et qui furent ordonnés ensuite.

    Province du Hoanghai. Un certain nombre de prêtres s'étaient réfugiés à Séoul. Parmi ceux qui restèrent, quatre réussirent à se cacher et à échapper aux Rouges. Ce sont : le Père Mathias Ri de Koksan, le Père Clément Kim de Satchang, le Père Paul Pak de Sariwon et le Père Pancrace Kang de Tjangyen. Parmi les sept autres, le Père André Tjin, vicaire à Sariwon, a été pendu à la police de Sariwon, le 3 octobre. On a retrouvé son corps et on lui a fait des obsèques religieuses. Le Père Philippe Han de Haitjou a été arrêté en 1948 ; on est sans nouvelles de lui. Les Pères Paul Youn de Enyoul, Louis Kim d'Anak, André Yang de Tjairyong, François Se de Songhwa et Pierre Sin de Tjangyen ont été arrêtés le 24 juin ; on est de même sans nouvelles d'eux.

    Les Pères bénédictins de Wonsan. 1 Les renseignements précis qui suivent ont été donnés par le docteur de la prison de Pyongyang. Il semble avoir exercé son ministère avec humanité ; c'est pourquoi le Père O a demandé aux autorités américaines de se montrer indulgentes envers lui.
    Monseigneur Sauer est mort à la prison de Pyongyang le 7 février 1950 à six heures du matin d'une crise d'asthme et de " sous-alimentation ", en présence du docteur. Ses dernières paroles furent : "Je vais retourner dans ma patrie." Il ne faut pas entendre, comme le docteur, que Monseigneur allait retourner en Allemagne, mais dans la patrie du ciel, la véritable patrie des élus. Monseigneur Sauer ne délirait pas ; il avait conservé toute sa connaissance jusqu'au bout. Il a été enterré au cimetière civil de Yongsan dans une tombe profonde.

    (1) En 1920 la S. C. de la Propagande accorda aux Bénédictins de Ste Odile (Bavière) la partie nord-est de la Corée, soit les deux provinces du Hamkyengto Nord et Sud, avec la région du Kanto en territoire chinois, région habitée surtout par des émigrés coréens. A cette région, le Saint-Siège adjoignit, en 1922, les deux intendances de Yenky et de Han, appartenant jusqu'alors à la Mandchourie septentrionale. Tout ce nouveau territoire ecclésiastique est désigné sous le nom de vicariat de WONSAN (Ouensan). Mgr Sauer en était le premier vicaire apostolique. (LE CATHOLICISME EN CORÉE, Imprimerie des M. E., 144, Pokfulum Road, Hongkong, p. 97).

    Le 27 octobre dernier, le Frère Konrad, les Soeurs Thérèse O et Imelda, O. S. B., voulant identifier le corps, ont demandé au docteur de procéder à l'exhumation. Tous les quatre creusèrent eux-mêmes la tombe et trouvèrent le corps de Monseigneur Sauer en parfait état de conservation. Il portait ses bas violets, son pantalon noir ; le visage, exempt de corruption, était parfaitement ressemblant et orné de sa longue barbe chenue. On procéda à une nouvelle inhumation dans un nouveau tombeau. Sous l'action de l'air et du soleil le visage brunit.
    Le Père Rupert, professeur de philosophie au séminaire de Wonsan, est mort en prison le 6 avril 1950, vers dix heures du matin, de "sous-alimentation", a déclaré le docteur. Sa tombe se trouvait auprès de celle de Monseigneur Sauer. Le corps n'était pas corrompu.
    Le Père Damase Paik est mort en prison le 6 janvier 1950 de pneumonie. (Il n'y avait pas de feu sans doute dans la prison). Sa tombe est proche de celle de Monseigneur Sauer.
    Les Pères allemands Ruth, Dagobert, Tjyen de Yengheung (on ne connaît que son nom coréen) ; les Pères coréens Gabriel Kou, Benoît Kim, Martin Kim, Bernard Kim ; les Frères Joseph, Louis, Grégoire, de nationalité allemande, sont restés à la prison de Pyongyang jusqu'au 3 ou 4 octobre. C'est la date, comme on le sait, des massacres de Ki Am et de Yongsan.
    Tous les autres Pères, Frères, Soeurs travaillaient dans une ferme du village de Rongtchom, à huit kilomètres au sud-est de la ville de Kanggyé, une vingtaine de kilomètres au sud du cours supérieur du Yalou. Ils étaient au nombre de cinquante-six. Le docteur a fait une fois le voyage afin de se rendre compte de l'état de santé des prisonniers. La sentinelle l'en a empêché, d'après les ordres du directeur de l'exploitation, un certain Ri Tyeng Ho. Depuis le 4 octobre (toujours cette date fatidique), on n'a plus aucune nouvelle des prisonniers.
    Cela sonne comme une citation à l'ordre du jour de l'armée apostolique. Nouvelle page de martyrologe ajoutée à celles déjà longues de l'Église de Corée. Mais le sang des missionnaires français n'est plus le seul à s'être mêlé à celui des Coréens. Missionnaires américains, irlandais, allemands ont payé leur tribut et partagé notre douleur comme aussi notre gloire. Sans distinction de nationalité nous avions travaillé la main dans la main et en pleine union des coeurs. Le sang versé ensemble pour la cause commune ne peut que sceller cette union des coeurs pour les semailles prochaines et les récoltes futures. Une fois de plus se vérifiera l'adage : Sanguis Martyrum, semen christianorum. Les fleurs s'épanouiront et les fruits mûriront sur ce sol fécondé de tant de sang généreux. Florete, flores Martyrum!

    Bâtiments. A part l'église d'Anjou, à soixante kilomètres au sud de Pyongyang, qui a été brûlée, tous les autres édifices religieux de la province sud de Pyongyang, la seule délivrée à l'heure présente, sont intacts. La vaste cathédrale de Pyongyang, qui était en construction, est dans le même état qu'au début de la persécution, c'est-à-dire qu'au moment du départ des Russes. Le gros oeuvre est achevé, le toit posé, mais les murs ne sont pas crépis. Comme les Pères voyaient venir la persécution, ils ont caché la plupart des objets de culte chez des chrétiens qui les rendent maintenant aux Pères. La ville de Pyongyang a peu souffert des bombardements américains. Ceux-ci n'ont rasé que la gare et les usines. Les quartiers d'habitation sont indemnes, ou du moins ils l'étaient. Mais avant leur départ, les Rouges ont posé des mines à retardement sous les buildings, et, plusieurs fois par jour, on dresse l'oreille au bruit de leurs explosions.
    Hoanghaito. La belle église en briques de Sariwon a été brûlée et bombardée ; il n'en reste que des murs ébréchés. Les autres sont encore debout.
    Séoul. Le quartier de la cathédrale est indemne, à l'exception de la chapelle des Soeurs de St Paul de Chartres ; une bombe a défoncé le toit et brisé les fenêtres : les dégâts sont réparables. Le grand séminaire, l'église St Benoît, et le carmel ont peu souffert : une dizaine de carmélites coréennes sont même rentrées. Les deux tiers du collège des garçons (Tongseng, Étoile de l'Est), ont été la proie de l'incendie : il n'en reste que la partie construite jadis par les Pères bénédictins. La belle salle des fêtes, qui ressemblait à une église, est brûlée aussi. Les Rouges avaient accumulé leur butin dans ces vastes bâtiments situés au bas de la colline et près du boulevard. N'ayant pas le temps d'emporter le fruit de leurs rapines, ils y ont, de dépit, mis le feu, en se retirant. Un nouvel acte de vandalisme ajouté à tant d'autres.

    Les Armes du Royaume 1

    "Il vous est né aujourd'hui un sauveur, qui est le Christ Seigneur... Et voici ce qui vous servira de signe : vous trouverez un petit enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche..." (Luc., II, 11).
    "Où est le Roi des Juifs ?... Ils virent l'Enfant avec Marie sa mère. Et tombant à genoux, ils se prosternèrent..." (Matth., II).
    Qui servons-nous ? Quel est notre royaume ? Ne disons pas, avec les accusateurs de Jésus : "Nous n'avons d'autre roi que César". Même de bonne foi, ce qui n'était pas le cas des Juifs, nous ne pouvons emprunter ce langage. Chrétiens, fils de l'Église Universelle, disséminés de par le monde, la Providence nous a fait naître dans telle ou telle nation envers laquelle nous avons des devoirs et qui a des devoirs vis-à-vis de nous. Il ne faut pas oublier que cette situation est temporaire et relative ; temporaire, parce qu'elle prendra fin le jour où nous aurons quitté-ce monde des apparences fugitives pour le monde de la réalité immuable ; relative, parce que soumise à notre état de fils de Dieu, infiniment supérieur et qui prime absolument, en cas de conflit de devoirs notamment.
    Chrétiens, nous n'aurons jamais assez la conviction que nous sommes des étrangers, de passage sur cette terre, où nous pouvons quelquefois engager le corps, mais jamais l'âme. Notre patrie est dans le sein du Père.
    Prêtres, nous sommes ministres du Sauveur de tous les hommes. Nous regardons avec le même amour le criminel et le bon citoyen, car en notre coeur est l'amour même de Celui qui est venu sauver ce qui était perdu.

    (1) Par déférence pour son auteur nous publions cet article, intégralement. Nous ne prenons pas à notre compte toutes les idées qui y sont exprimées. N. D. L. R.

    Missionnaires, nous avons quitté volontairement ce qui était notre patrie, pour préparer la venue du Royaume en d'autres peuples que nous aimons, sans aucune considération politique, parce qu'ils sont appelés, tout autant que nous, à partager l'héritage du Père.
    (L'Église) "s'est continuellement efforcée, d'une manière très générale avec tous ses ministres, mais très jalousement avec ses missionnaires, de les détourner de toute partialité pour leur propre patrie. Elle veut que, recherchant non leur propre intérêt, mais celui de Jésus-Christ, et portant le nom de Jésus devant les nations et les rois, ils servent sans repos uniquement pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Que si, l'une ou l'autre fois, en des occasions vraiment rares, un missionnaire s'est laissé détourner de la route que l'Église se fixe obstinément, elle-même a désapprouvé sa façon d'agir en même temps qu'elle cherchait à conjurer les dommages causés par son erreur..." (Lettre Ab ipsis 15 juin 1926).
    Par conséquent, nous devons nous montrer très mesurés dans les jugements que nous pouvons avoir à porter sur les États de ce monde. On pourrait se croire autorisé à une certaine partialité dans ce domaine sentiment bien naturel, dira-t-on. Non seulement nous ne pouvons exprimer cette partialité dans la parole ou l'écriture, mais nous devons en repousser même la pensée.
    "Comprenez donc que c'est à chacun de vous que Dieu adressa la parole : Oublie ton peuple et la maison de ton père ; et rappelez-vous que vous ne devez pas travailler à étendre un royaume des hommes, mais celui du Christ ; ni à recruter de nouveaux sujets pour une patrie terrestre, mais pour celle d'en haut..." (Lettre Maximum illud).
    Il nous faut une pureté d'esprit absolue pour que nos jugements soient sains. Cette pureté conditionne l'intégrité du témoignage que nous avons à rendre parmi des peuples que nous ne pouvons considérer comme étrangers. Une telle mentalité supposerait une référence à une patrie terrestre, donc un choix, une préférence humaine. Il n'y a pas d' "étrangers" pour Dieu ; il ne saurait y en avoir pour ses ministres. Quant à la "patrie charnelle", nous devons l'oublier et la faire oublier en nous. Rappelons-nous qui nous a envoyés, de qui nous tenons notre mission, afin de ne pas la trahir, la compromettre par une attache qui sera mal interprétée. Notre patrie manque plus de saints que d'ambassadeurs à sa solde ; nous ne pouvons mieux la servir qu'en pratiquant ce détachement.
    Gardons-nous de faire une confusion de plans ; elle serait grave de conséquences. Nos alliés, ce sont tous les hommes ; notre seul ennemi, le mal. Quand deux groupes de nations sont opposés par la guerre, il nous est impossible de dire que Dieu est pour les uns plutôt que pour les autres, impossible de dire qui combat pour la cause de Dieu : on ne combat pas avec des armes pour la cause de Dieu, aucune nation n'incarne et ne peut incarner le bien, pas plus que le mal, représenter Dieu pas plus que son adversaire.1 La simple idée d'une telle partialité en Dieu serait une monstruosité. La lutte du Christ et de l'Antéchrist ne se situe pas sur le plan de nations belligérantes, mais à l'intérieur de chacune, entre ce en quoi elle participe au bien et ce en quoi elle pactise avec le mal.
    La "civilisation ", telle qu'on l'entend couramment, n'est pas la chrétienté. La véritable barbarie, c'est le matérialisme aussi bien de droite que de gauche, d'Est que d'Ouest. Si concevoir, réaliser et utiliser un engin qui tue cent mille hommes est une marque de "civilisation", nous préférons être un barbare, au risque de périr par cet engin ; car nous ne craignons pas ceux qui donnent la mort du corps, mais bien plus ceux qui tuent l'esprit.
    Dieu ne "prend pas parti"; son ministre fidèle non plus. S'il prenait fait et cause pour les uns, il se fermerait le coeur des autres, il compromettrait les chrétiens du camp qui ne serait pas "le sien", il engagerait l'Église, il trahirait. Qu'on veuille de Lui ou non, qu'on Le représente sur les drapeaux et ceinturons ou qu'on affiche la haine de son Nom, Jésus est présent à tous. Il frappe à la porte, il attend l'amour. Sur le champ de bataille, le médecin consciencieux, au sens le plus fort du terme, ne distingue ni uniformes ni galons ; il a affaire à des "cas" ; il n'y a pas d'allié, il n'y a pas d'ennemi : il y a "la fracture ouverte", "le crâne", "l'urgence". A plus forte raison le missionnaire ; il ne reconnaît que des âmes, toutes capables de Dieu.

    (1) A supposer même que toutes les bonnes "raisons" soient dans un camp et tous les torts dans l'autre, nous ne pourrions dire que Dieu est dans le premier plutôt que dans le second, car la guerre est toujours un mal où Dieu ne peut se complaire, puisqu'il est Amour.

    Quelquefois il échappe à une plume missionnaire des expressions malheureuses, signes d'une confusion des plans, risquant de faire croire à de la partialité. Si l'on nous laisse entendre que pour l'expansion de l'Église tel régime est préférable à tel autre, ce qui entraîne une prise de position, il nous est aisé de répondre que la cause de l'Église ne peut être liée à la "bienveillance" d'un État ; nous préférons le martyre à la servitude de l'esprit. Rappelons-nous aussi l'enseignement formel de l'Église et ses directives impératives aux missionnaires:
    ..." Grande est notre peine d'avoir vu apparaître, ces dernières années, des périodiques missionnaires dont les rédacteurs montrent moins d'empressement pour les intérêts du royaume de Dieu que pour ceux de leur propre nation. Ce qui nous étonne, c'est qu'on n'y laisse voir aucun souci de ce qu'une pareille attitude puisse détourner de la religion les esprits des infidèles..." (Lettre Maximum illud).
    Il n'est pas d'autre Royaume de Dieu que l'Église ; pas d'autre armée du Christ que les missionnaires de l'amour du Coeur de Jésus qu'aucune nation sur terre ne saurait incarner.
    "Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté venait de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour que je ne fusse pas livré..." (Jean, XVIII, 36).

    "Remets ton glaive à sa place, car tous ceux qui prennent le glaive périssent par le glaive". (Matth., XXVI, 52).
    Il est bien évident que nous n'avons pas à employer les armes faites de main d'homme ; leur place n'est pas avec nous. Cependant, il peut arriver à l'un ou à l'autre de lutter avec ces armes de la façon aussi subtile que dangereuse qui consiste à chercher leur appui en se confondant avec tel camp les utilisant. Sachons distinguer entre ce que sont les victoires et ce que doit être la nôtre. Sachons où placer notre espérance.
    Il est facile de prendre fait et cause pour le plus fort ; il est autrement difficile de faire passer la pureté de jugement au-dessus du désir de tranquillité. Parler de victoires qui n'introduisent pas la Paix, c'est une dérision ; il n'est que des vaincus. Un fils de Dieu ne peut s'y tromper ; il ne saurait se réjouir, au fond de son âme, d'une telle situation, fausse au regard de son Père. Il ne peut se satisfaire d'apparences, encore moins partager une duplicité. Chercher une victoire ici-bas est une tentation à laquelle peu résistent ; tentation subtile, vaniteuse prétention, goût égoïste de ses aises. Jésus a été tenté en ce sens. Il a répondu par le scandale de la Croix continuant celui de la crèche. Désirer un succès visible, une victoire constatable en ce monde, où aucune notion idéale n'a pleinement de sens, est une tentation du genre de celle qui fit dire aux Juifs : "Qu'il descende et nous croirons !" Il ne peut y avoir de victoire pour nous hors celle qui donne la Paix.
    Le chrétien ne peut placer son espérance dans les armes des nations. Dieu permet que les mauvais tout comme les bons remportent des victoires. Il a promis la victoire, l'unique, à ceux qui en Lui seul se fieraient, comme le Fils sur la croix s'en remettait au Père. Notre espoir est au delà de la croix, au delà de la mort. En parler en deçà, c'est utiliser une analogie fort imparfaite et trompeuse.
    "Jésus de Nazareth, Roi des Juifs", il règne sur la croix. Voilà l'arme du Royaume, l'Amour et ses manifestations. Pour instaurer le Royaume, il n'est de place pour d'autres armes. Remettons-les à leur place, et mourons d'amour. A leur place donc les armes matérielles, mais aussi tout cet arsenal de sophismes et de "bonnes raisons", de paroles étrangères au Verbe, toujours prêtes à défendre le moi. Loin de nous aussi les tactiques et les manoeuvres, les détours et le double jeu. Le Règne de Dieu ne se prépare pas ainsi, qu'aucune armée ne peut se vanter de promouvoir. Une seule forme de "combat" est nôtre : l'assaut direct, franc, absolument pur de toute arrière-pensée ; et nôtre une seule arme : l'amour, l'amour qui enflamme tout ce qu'il atteint et dont la portée est proportionnelle à la pureté.
    Comment confondre alors la Cause du Royaume avec les luttes des nations ? Et sans trahir notre mission, nous ne pouvons faire deux parts. Il n'est pas de cause si grande qu'elle justifie la guerre, déchaînement infernal de puissances destructrices. Nous ne pouvons mieux servir l'homme qu'en lui apportant un message de Paix ; et si notre témoignage aboutit au martyre, c'est la plus belle victoire, car la plus ressemblante à celle du Maître bien-aimé. Ce n'est pas quand les chrétiens prenaient les armes que l'Église grandissait, mais quand les chrétiens passaient par les armes. La vraie victoire est le témoignage de l'amour, envers et contre tout, qui renverse les puissants.
    "Lors donc que Jésus leur dit : "C'est moi", ils reculèrent et tombèrent par terre". (Jean, XVIII, 6).


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    1951/8-25
    8-25
    Anonyme
    France et Asie
    1951
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