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La Grève de Hongkong

La Grève de Hongkong Hongkong vient de traverser la crise la plus violente qui ait jamais agité cette petite colonie : la grève des équipages chinois. Au point de vue influence des Européens, ce fut une catastrophe, et le règlement malheureux qui la terminée aura une répercussion funeste dans tout lExtrême-Orient. LUnion des Marins, composée, au début, de 40 individus seulement, qui, pour de bonnes raisons, avaient perdu leur emploi, ne comptait pas plus de 200 membres le 12 Janvier, lorsquéclata la grève.
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    La Grève de Hongkong
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    Hongkong vient de traverser la crise la plus violente qui ait jamais agité cette petite colonie : la grève des équipages chinois.

    Au point de vue influence des Européens, ce fut une catastrophe, et le règlement malheureux qui la terminée aura une répercussion funeste dans tout lExtrême-Orient.

    LUnion des Marins, composée, au début, de 40 individus seulement, qui, pour de bonnes raisons, avaient perdu leur emploi, ne comptait pas plus de 200 membres le 12 Janvier, lorsquéclata la grève.

    Par suite dun débauchage forcené et du recours aux coups et aux menaces, chaque bateau arrivant dans le port perdit son équipage, qui alla grossir les rangs des meneurs et intensifier le mouvement dintimidation. Montés sur des chaloupes, ils allaient, en plein port, sous les yeux de la police, porter le désordre de bateau en bateau. Le paquebot français Porthos dut même se mettre en état de défense et doucher ces téméraires.

    En fin de grève, lUnion des Marins compte 23.000 membres : tel est le résultat de deux mois de manuvres éhontées.

    Laugmentation des salaires ne fut quun prétexte, que jamais le public chinois na pris au sérieux. Il ny eut pas 10% de tous les équipages qui acceptèrent volontiers de se mettre en grève. Seul un régime de terreur put les arracher à leurs bateaux. Pour les avoir bien en main, les meneurs les enlevèrent de Hongkong pour les entasser à Canton dans des locaux de fortune, et bientôt des agents grévistes furent placés à la gare de Canton pour empêcher tout retour.

    Dans les milieux ouvriers chinois, les matelots sont regardés comme des privilégiés, formant une classe favorisée plus que toute autre, quils appellent sheung tang (caractères chinois, classe supérieure). Du reste, si les marins ne touchaient pas leur solde intégrale, ils le doivent aux chefs que par les Unions ils se sont laissé donner : la plupart de ceux-ci, passés maîtres dans lart dexploiter louvrier, retiennent jusquà 25% des salaires quils ont la charge de distribuer.

    Les réclamations pour un salaire plus élevé eurent donc peu décho dans le public chinois. M. John U. Lee, un Chinois aux idées très avancées, le confirme, par mégarde, dans ses réflexions publiées par le South China Morning Post du 14 Mars : Lopinion publique chinoise par rapport aux grévistes fut dabord négative ; dans lensemble, les Chinois étaient indifférents à légard des marins, mais, insensiblement, pour des motifs de race, ces mêmes Chinois leur devinrent sympathiques. Cest alors que fut exploitée la question de face et que fut lancée la version des mauvais traitements des marins aux mains des étrangers. Les chefs eux-mêmes, dans une proclamation publiée le 20 Février à Canton, ne se plaignent nullement de linsuffisance des salaires, mais déclarent nettement que toute la raison de leur ferme attitude, cest quils combattent : 1º pour leur prestige personnel et 2º pour lhonneur national.

    Cette idée fit rapidement son chemin ; un mouvement xénophobe commença et les autres Unions nhésitèrent pas à entrer dans la lutte contre lEtranger. Aux marins, se joignirent les débardeurs, les coolies des entrepôts, les coolies assurant le ravitaillement en houille.

    Lorsque, débordé par ces agissements, le Gouvernement déclara illégale lUnion des Marins, tous les chefs se sauvèrent à Canton, leurs menées devenant de plus en plus violentes.

    Les pauvres coolies, qui, poussés par la faim, voulurent travailler, furent roués de coups et plusieurs meurtres eurent lieu pour frapper dépouvante les meilleures volontés. Le 23 Février, en plein midi, dans le centre commercial européen de Hongkong, le chef de la firme Jack An Tai, lun des fournisseurs restés fidèles aux maisons européennes, fut tué dun coup de revolver. De même le Chinois qui ravitaillait Hongkong en viande de porc fut assassiné le 28 Février. Un des meneurs avait dit : Jai 6.000 émissaires à armer ainsi pour exécuter les récalcitrants. De ces dare-to-die ou sacrifiés, deux ou trois cents devaient se trouver à Hongkong au commencement de mars.

    Sous lil indifférent du Gouvernement de Canton, des grévistes en armes occupèrent la gare de Sham-tchun, à la frontière du territoire de Hongkong, empêchant quon importât quoi que ce fût de Chine dans la Colonie, et, dans ce but, dévalisant tout voyageur. Les différentes branches de la Rivière des Perles, dans le Delta, étaient gardées par des grévistes en armes, qui arrêtaient tout commerce vers Hongkong. Là encore il y eut des victimes pour lexemple !

    Dans lintérieur, lordre circulait de bouche en bouche : Il faut faire mourir de faim les Européens à Hongkong. Ne recevant plus rien, la Colonie fut placée en état de siège et la frontière chinoise fermée du côté anglais.

    Les grévistes ont voulu imposer leur volonté inflexible au Gouvernement de Hongkong comme ils limposaient implacablement à toute la classe ouvrière chinoise. Pour en finir et se rendant compte que les Anglais ne réagissaient pas, les meneurs organisèrent la grève générale : visites à domicile, lettres de menaces, avis laissés sur les tables et sur les comptoirs des boutiques, affiches chinoises, coups de couteau, tout fut mis en uvre pour décourager les plus dévoués serviteurs ; la panique se répandit dans toute la classe ouvrière : boulangers, bouchers, employés, secrétaires, domestiques privés, les nounous même, quittèrent leurs maîtres. On les vit défiler dans les rues avec leur literie et quelques paquets de hardes ; comme un troupeau de moutons affolés, ils allaient vers les quartiers chinois, sans savoir où, ignorant ce quil adviendrait deux, sacrifiant leur avenir. On leur avait fait savoir que, sils ne partaient pas, ils auraient les oreilles coupées ou seraient tués : donc ils fuyaient. Si lon demandait à ces malheureux pourquoi ils se retiraient ainsi, on recevait cette réponse :
    Les domestiques qui travaillent dans les maisons chinoises ont le droit de continuer sans être inquiétés, mais ceux qui sont au service des Européens doivent quitter leurs maîtres sous peine de mort.

    Ils abandonnèrent tout, même les malades, les fiévreux, les mourants ; le personnel des hôpitaux quitta en bloc et, dans certain cas, deux heures après avoir protesté quils ne songeaient pas à partir et avoir donné leur parole dhonneur quils resteraient. Les malades et les mourants, quun devoir sacré entoure de soins, furent ainsi laissés dans le plus égoïste abandon par les Chinois. Sur les champs de bataille, sous la mitraille, on porte aux blessés, même ennemis, une main secourable : ici, ce fut le plus odieux délaissement ; on alla même jusquà rouer de coups un domestique plus dévoué, qui allait simplement faire visite à son maître retenu par la maladie sur un lit dhôpital. Aussi un journal local écrivait-il : Les serviteurs et les domestiques ont montré envers leurs maîtres une déloyauté sans pareille dans lhistoire daucun pays.

    Lan dernier, le dragon chinois, engourdi par la disette, fut réconforté par les quelques dizaines de millions de dollars quil reçut de létranger : il a tenu à manifester à sa façon comment il sait reconnaître les bienfaits...

    Chemins de fer, tramways électriques, funiculaires, chaloupes, motogodilles, pousse-pousse, tous les moyens de transport et de communication, les trois docks de la ville, entrèrent dans la grève devenue générale. Sans compter les autres travailleurs, plus de 120.000 ouvriers, membres de 29 syndicats, chômèrent.

    On fit appel aux volontaires pour assurer lordre, renforcer la police, aider au fonctionnement des quelques centres dalimentation restant. Les Européens ne sortaient plus en ville que munis dun revolver. Dans les rues, la police frémissait sous les outrages, les Chinois poussant la désinvolture jusquà fumer dans le nez des soldats et agiter leurs fanions dans la figure des policiers. Une échauffourée eut lieu près de Shatin, où plus de 2.000 grévistes, cherchant à senfuir de la colonie, se ruèrent sur la police aux cris de : En avant, frappez-les. En vain les sommations furent-elles multipliées pendant plus dune heure, il fallut tirer ; quatre balles rétablirent lordre ; résultat : trois tués, huit blessés.

    Le dimanche 5 Mars, une délégation des grévistes, venue de Canton, entrait en conférence avec le Gouvernement.

    Le journal anglais de Shanghai avait écrit : Si ces agitateurs réussissent, toute la main duvre du port sera jetée dans la confusion, et non pas simplement les travailleurs au service des Compagnies de navigation ; de plus, pour lavenir, toute sécurité dans les affaires aura disparu.

    De Londres, Reuter télégraphiait : La Colonie anglaise, tiendra bon.

    Soudain, comme un coup de foudre, arrive la nouvelle que les grévistes ont remporté la victoire. Cétait la capitulation, avec beaucoup de phrases pour expliquer linexplicable.

    1º Les augmentations de salaire demandées étaient accordées avec une légère réduction.
    2º La décision proclamant illégale lUnion des Marins était annulée.
    3º Lenseigne de lUnion devait être rendue et remise à sa place.
    4º Tout le mobilier enlevé aux bureaux de lUnion était retourné.
    5º Tous les grévistes arrêtés pendant les troubles et simplement détenus étaient remis en liberté.
    6º Lofficier qui avait commandé le feu dans léchauffourée de Shatin devait passer en jugement public.
    7º Pour que rien ne manquât à cette victoire, une indemnité de... guerre était exigée : une somme de deux millions de dollars (12 millions de francs) était payée à lUnion des Marins, soi-disant pour assurer lentretien pendant 5 mois ½ des matelots ne pouvant présentement rejoindre leur bord.
    8º Le Consul général dAngleterre à Canton faisait visite à Tchang Kwing Ming, le Gouverneur civil, pour lui exprimer ses regrets au sujet de lincident de Shatin, et déclarait que, si les policiers avaient agi inconsidérément, ils seraient punis ; il ajoutait : Ceux qui ont été victimes de la fusillade recevront pleine compensation, sans égard pour le fait que, en désobéissant à linjonction de retourner à Hongkong, ils se sont mis eux-mêmes légalement dans leur tort.

    Aussi le Daily Press écrivait-il, le 8 Mars : Ce règlement est un sujet douloureusement pénible à traiter pour tout journaliste anglais. Une seule opinion prévaut parmi les gens de toutes nationalités dans la Colonie, cest quil est profondément humiliant pour le Gouvernement et pour les étrangers en général... Ce mouvement de grève a été une guerre contre la communauté européenne... La victoire des Chinois a été remportée par la plus remarquable démonstration de couardise morale que le monde ait jamais vue Il est naturellement difficile décrire avec retenue au sujet dun arrangement si humiliant pour la fierté et le prestige anglais, sur un accord qui porte en lui les germes de troubles sans cesse renouvelables désormais .

    Répondant à une interpellation à la Chambre des Communes, Lord Churchill nous donnait cet avertissement : Nous avons naturellement laissé à ceux qui sont sur les lieux le soin dagir en cette circonstance critique ; mais cela nabroge en aucune façon le rôle décisif du Gouvernement Impérial. La réduction des effectifs militaires anglais à Hongkong réclame sérieuse réflexion.

    Les Chinois furent pris alors dun enthousiasme délirant. Le jour de la capitulation, ils placardèrent en plein centre européen une affiche en anglais et en chinois : GRANDE VICTOIRE DES CHINOIS SUR LE PRESTIGE ANGLAIS ; elle fut enlevée par la police. Puis eurent lieu des manifestations exubérantes, des processions tapageuses et stupides ; des automobiles circulèrent dans tous les quartiers ; le Pic disparut bientôt, enveloppé dans la fumée produite par lexplosion des millions de pétards tirés dans toute la ville pendant plus dune heure. A noter que la population chinoise est ici de plus de 600.000. Des parades gigantesques se succédèrent ainsi à travers, les rues, organisées par les Unions douvriers pour célébrer la victoire, défilant aux heures de la plus grande activité, au centre des affaires, là où les cortèges sont défendus en tout temps, et gênant ainsi la circulation de ceux qui désiraient vaquer à leurs occupations journalières.

    Pendant ce temps, à Canton, le Gouvernement montrait le bout de loreille. Déjà, pendant la grève, un manifeste bolcheviste avait été lancé : Nous déclarons la guerre aux capitalistes et nous commençons une lutte de classes Le capital, daprès le système actuel de production sest engraissé avec sécurité du sang et de la sueur des masses, et est devenu gonflé et inerte comme un moustique gorgé de sang humain.

    Bientôt on annonçait quune Confédération douvriers et détudiants était en train de sorganiser à Canton pour appliquer les doctrines des bolchevistes russes.

    Le 7 Mars, le Hongkong Telegraph écrivait : A la suite dinstructions reçues de Sun Yat-Sen, le Département dEtat (à Canton) tiendra aujourdhui une session extraordinaire en vue dannuler lArt. 234 du Code criminel, qui prévoit le châtiment des ouvriers causant des troubles par leurs activités grévistes. Et cela précisément au moment où Canton même se trouve débordé par les menées révolutionnaires.

    Le 8 Mars, M. Ma, conseiller municipal à Canton, était sommé par le Conseil exécutif de lUnion des marins de comparaître devant lAssemblée générale de lUnion pour donner raison de ses paroles, parce quil demandait quun ou deux matelots fussent fusillés afin de mettre un terme à leurs menées déraisonnables.

    Le 10 Mars, deux bandes fortes chacune de 100 marins, cherchaient à arracher de force de sa prison lex-président de lUnion, arrêté pour avoir tué sa femme et blessé un agent de police. Lenlèvement fut manqué, mais, le lendemain, les chefs de lUnion des marins télégraphiaient à Sun Yat-Sen, leur Père, pour exiger son élargissement.

    Cest le même groupe qui venait de télégraphier à Londres au Gouvernement anglais pour demander que le Gouvernement de Hongkong soit requis de traiter sévèrement laffaire de la fusillade de Shatin. Or il est à noter que Canton est aux mains dusurpateurs, de gouvernants rebelles contre Pékin, et donc non reconnus par les Puissances, qui nont de représentants accrédités quauprès du Gouvernement de Pékin.

    Le manifeste bolcheviste cité plus haut ne reproduit ni la forme ni les idées chinoises ; il semble de facture étrangère et lEcho de Chine du 3 Mars nous donne sur ce point un aperçu qui vaut dêtre signalé : Le style grandiloquent de ce document rappelle les déclarations nihilistes qui précédèrent les événements de Russie et dautres révolutions occidentales. Il faut donc chercher les coupables parmi les Blancs... Les grèves de Hongkong sont fomentées par des Russes, des Allemands pur sang et des Allemands mal américanisés, mais travaillant pour la politique américaine parce quelle est avantageuse à lAllemagne.

    Ce que lavenir nous réserve, le manifeste bolcheviste le déclare ouvertement : Notre Association considère les marins comme une troupe de première ligne lancée dans une guerre de classes qui a commencé et que nous devons appuyer de toutes nos forces.

    Le devoir incombe donc présentement de prévoir le retour de ces soulèvements organisés et darrêter sans retard les mesures que peuvent réclamer pareilles éventualités. Cest parmi les Chinois que les bolchevistes ont trouvé leurs bourreaux les plus actifs, et Trotsky les a pris pour composer sa garde du corps. Une vague de xénophobie saccentue en Chine. A Si-ngan-fu, capitale du Shensi, ce sont les étudiants qui menacent les vies et les propriétés des Européens, forçant les serviteurs chinois à abandonner leur maîtres. Au Yunnan, le 16 Février, un missionnaire anglais, M. Hudson Taylor, est enlevé et retenu captif par une troupe de bandits. Dans cette même province, sur les frontières du Thibet, le Dr Skelton était tué, le 17 Février, près de Batang. Récemment, un français, M. Malortigue était tué à Y-leang. Je ne parle pas du Kouangtong, ni du Kouangsi ; létat de désordre et danarchie de ces deux provinces est au-dessus de ce quon peut imaginer ; les bandits y règnent en maîtres sous les yeux indifférents et parfois complices du Gouvernement du Sud.

    Si la Chine désire sincèrement sortir de létat de chaos dans lequel elle est plongée depuis plus de dix ans, il serait grand temps quune main ferme saisît la barre de son Gouvernement, ou bien que les Puissances qui veulent son véritable bien intervinssent pour la préserver de labîme.

    1922/151-157
    151-157
    Anonyme
    Chine
    1922
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