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La femme dans lInde 4 (Suite)

La femme dans lInde (Suite) V Comment se fait son Mariaqe.
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    La femme dans lInde
    (Suite)
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    V
    Comment se fait son Mariaqe.

    Pour les Hindous, le mariage est un devoir sacré, qui doit être accompli à nimporte quel prix. Chaque homme contracte vis-à-vis de ses ancêtres une dette inévitable ; pour lacquitter, il doit nécessairement se marier et engendrer un fils. Aussi létat du mariage est-il considéré par les sages hindous comme létat le plus parfait, trois fois plus saint que la vie ascétique, car il permet de concilier à la fois les devoirs envers les ancêtres, les dieux et les hôtes, cest-à-dire les brahmes (1). Le mariage étant obligatoire pour tous, le célibat est une chose à peu près inconnue, sauf dans le cas de certains sannyassis qui, du reste, sont assez peu respectés ; quant aux femmes, elles ne peuvent en aucun cas faire profession de virginité. Le père dune jeune fille déjà grande et non mariée est le plus grand des pécheurs ; et à la fille, aucune épithète trop insultante ne saurait lui être appliquée. Les Hindous parlent quelquefois de leurs cinq vierges. Mais ces vierges nétaient que des épouses plus ou moins fidèles à leurs maris ; la première, Ahalya, femme de Guatama Richi, fut corrompue par Devindiren, et la deuxième, Draupadi, était la femme commune aux cinq frères Pandavers.

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    (1) Mahabaratha, Sandi parvam, 31.


    Daprès certains textes des livres sacrés, une fille doit être mariée dès quelle a atteint lâge de sept ans. A huit ans, elle est regardée comme semblable à la femme de Siva, cest-à-dire à lépouse idéale ; à neuf ans, elle ressemble à Rohini, lépouse de Sandiren, et possède encore de bonnes qualités ; à dix ans, elle nest plus quune fille ordinaire. En dautres termes, dès quelle a atteint lâge de sept ans, le meilleur est de la marier au plus tôt. Lorsquelle a atteint onze ans, si son père ne lui a pas encore trouvé un époux, elle est en droit den chercher un elle-même. Cette coutume de marier les filles dès leur jeune âge se pratique dans toutes les castes ; certaines sections de brahmes doivent marier leurs enfants presque aussitôt après leur naissance, sous peine de perdre toute respectabilité. On cite le cas dun jeune brahme de Calcutta, âgé de 16 ans, quune personne bien intentionnée vit un jour plongé dans le plus profond abattement et quelle voulut consoler. Elle lui demanda la cause de sa détresse, et le jeune père de famille répondit que, faute de moyens, il navait pu trouver de mari pour sa fille qui venait de naître, et quil allait être obligé de quêter pour subvenir aux frais du mariage.

    Quelques Hindous attribuent lorigine de cette coutume à linsécurité qui régnait dans le pays pendant les invasions musulmanes et au début de la domination mahométane dans lInde ; mais la plupart la font remonter bien plus haut et lappuient sur lautorité des livres sacrés et des lois de Manou. Cependant il semble que, tout dabord, cette coutume nexistait point ; dans le Ramayana, on voit que les quatre fils de Dasaratha épousèrent des filles dâge raisonnable, et on pourrait citer une foule dautres cas, dans lesquels des héros du Ramayana ou du Mahabaratha épousèrent, non des filles encore enfants, mais de jeunes femmes parfaitement en âge de se marier. Au reste, les pandits (1) hindous narrivent jamais a sentendre pour fixer, daprès les livres sacrés, lâge auquel on doit marier une fille. Ceux qui veulent que le mariage dune fille puisse être fait validement après la nubilité, font valoir différents textes des livres sacrés, et celui-ci en particulier, tiré des lois de Manou : Une fille, que son père na pas mariée dans les trois ans après sa nubilité, peut elle-même se choisir un époux, et son mariage est valide (2). Leurs adversaires apportent dautres textes, aussi sacrés, daprès lesquels, le mariage dune fille correspondant à linvestiture du cordon brahmanique pour les garçons, la cérémonie doit avoir lieu, comme pour ces derniers, vers lâge de huit ans, sous peine pour la fille non mariée de perdre sa caste. Ils soutiennent que larticle cité de Manou na en vue que des cas extrêmes, dans lesquels les parents ont totalement négligé leurs devoirs, et quon ne peut linvoquer sérieusement pour juger de lhonorabilité et de la validité dun mariage, tel que le demandent les Sostras (3). Adhuc sub judice lis est.

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    (1) Pandits : titre honorifique donné aux savants qui connaissent le sanscrit, la loi et la littérature des Hindous, et sont capables de les enseigner ou, au moins, de les discuter. (2) Loi de Manou, IX, 90-91. (3) Kumbakonam Parishad, Madras Mail, 18-7-12, = 28-12-12.


    En dehors de lautorité des Sostras, on a allégué, pour justifier ces sortes de mariages, diverses raisons. Une fille indienne, dit-on, arrivée à lâge de puberté, na ni assez de fermeté ni assez dattachement à son honneur pour résister longtemps aux pressantes sollicitations dun séducteur ; lhabitude de tout voir et de tout entendre empoisonne son imagination et excite ses appétits sensuels ; la chaleur du climat avance considérablement lâge de la puberté, et il nest que juste, pour éviter le déshonneur de la famille, de donner une fille en mariage avant quelle puisse succomber aux tentations qui lassaillent. Cependant, les maux qui résultent de cette pratique sont incalculables : la santé des jeunes époux en souffre considérablement, la mortalité est naturellement très élevée chez les jeunes mères ; celles-ci, même restant en bonne santé, nont point le jugement suffisant ni la formation de caractère voulue pour élever convenablement leurs enfants, la race saffaiblit physiquement et moralement, la pauvreté augmente partout, enfin, et surtout, un grand nombre de ces jeunes maris, mourant avant même davoir atteint lâge de puberté, leurs malheureuses femmes, de toutes jeunes filles encore, sont vouées irrémédiablement, comme veuves, à une vie dopprobre et de misère.

    Ces funestes résultats de mariages prématurés ont depuis longtemps préoccupé lopinion publique, et des Hindous progressistes ont essayé denrayer le mal, en reculant autant que possible la limite dâge prescrite par la coutume et les lois. Mais un changement quelconque dans linstitution du mariage, une des plus anciennes, des plus sacrées et des plus inviolables des institutions hindoues, devant nécessairement soulever une foule de questions épineuses sur la caste, la croyance, les usages de famille, la parenté et lâge des fiancés, aurait demandé une réorganisation complète de la société hindoue. Aussi, les efforts des réformateurs sont demeurés presque stériles. Grâce à eux, en 1872, un acte officiel, le Native marriage Act, fut promulgué. Les dispositions de cette nouvelle loi autorisaient le mariage entre les différentes castes, sans aucune cérémonie religieuse nécessaire, et exigeaient pour les contractants un minimum dâge de 18 ans pour les garçons et de 14 pour les filles ; seul le consentement écrit des parents ou des tuteurs des contractants était exigé, si les fiancés navaient pas atteint 21 ans. LAct débutait par ces mots : Attendu quil est expédient détablir une forme de mariage pour les personnes ne professant aucune des religions suivantes : christianisme, judaïsme, hindouïsme, mahométisme, bouddhisme, ou nétant ni Parsi, ni Sikh, ni Djaïn ; quil est également opportun de légaliser certains mariages dont la validité est douteuse... ; suivaient les dispositions de la loi. Le nouvel Act légalisait donc les mariages civils pour les théistes ou les athées, mais la question, au point de vue religieux, navançait pas : les mariages contractés devant lofficier du gouvernement furent regardés comme invalides par la majorité du peuple, et, devant la réprobation générale, les théistes eux-mêmes continuèrent à faire célébrer leurs mariages suivant les usages reçus et avec les rites brahmaniques (1). Le mérite de lAct a été surtout de maintenir lagitation pour une réforme des mariages denfants. En 1888, un brahme proposa de déclarer invalide tout mariage contracté au-dessous de dix ans par les brahmes, et de reculer encore la limite dâge pour les autres castes ; mais la suggestion resta lettre morte (2). Lan dernier (1912), comme je lai noté plus haut, après de longues délibérations, et malgré les arguments des Hindous libéraux, les partisans de lorthodoxie à outrance restèrent maîtres du terrain, et maintinrent linvalidité des mariages contractés après la nubilité (3).

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    (1) Monier-WilIiams, Hinduism and Brahmanism, 502-508. ( 2) S. P. C. K. Women of India, 69. (3) Kumbakonam Parishad, Madras Mail 28-12-12.


    Après tout ce qui vient dêtre dit sur lâge ordinaire des fiancés, inutile dajouter quils ne sont jamais consultés sur leurs inclinations particulières ; même chez les Soudras, qui marient ordinairement leurs filles après lâge de puberté, le choix dun époux regarde uniquement le père ou la mère. Ceux-ci considèrent surtout la fortune du prétendant, et quelquefois mais la chose est dimportance secondaire le caractère de la future belle-mère qui, après le mariage, devient la maîtresse absolue de la jeune épouse. Les tournois épiques, décrits dans les poèmes hindous, à la fin desquels la princesse à marier décernait au vainqueur, lélu de son choix, une guirlande de fleurs en signe de fiançailles, ne sont plus quun souvenir des temps passés. Aujourdhui les filles de sang royal ne peuvent plus, comme jadis Kounti pour le roi Pandou, Draupadi pour Arjouna, désigner librement le héros qui leur convient ; pour elles, comme pour leurs surs de plus commune extraction, ce sont les parents qui décident et leur volonté fait loi.

    Les considérations de fortune et de famille sont à peu près les seules qui comptent, sil sagit de donner une fille ; et une enfant de douze ans, et moins, peut se trouver mariée, à son corps défendant, à un vieux barbon de soixante ans ou plus, dont la fortune est la seule recommandation même aux yeux des parents. Au contraire, pour trouver à un jeune homme, à un brahme en particulier, une épouse convenable, les prescriptions à suivre sont méticuleuses. Il faut évidemment quelle soit de même caste, mais elle ne doit pas être prise dans une famille où on ne lit pas les Vedas, où il ny a pas denfant mâle, dont les membres ont le corps poilu ou sont atteints de maladies héréditaires. Toutes ces familles étant exclues, le choix doit encore se porter sur une fille exempte de certains défauts ; ainsi, elle ne doit pas avoir les cheveux roux, ni avoir trop ou trop peu de cheveux, quelle quen soit dailleurs la couleur ; ne pas avoir les yeux rouges, ni une constitution maladive, ni la langue trop longue ; ne pas porter un nom détoile, darbre, de rivière, de montagne, doiseau, de serpent, desclave, détranger ou de dragon. Elle ne doit avoir aucun défaut corporel : la fille idéale est celle qui porte un nom gracieux, dont la démarche est légère comme celle du cygne, ou mesurée comme celle de léléphant, avec des cheveux dépaisseur et de longueur moyenne, de petites dents et un corps souple et délicat (1).

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    (1) Lois de Manou, III, 3-10.


    Il va sans dire que, dans la pratique, il faut passer par-dessus beaucoup de ces prescriptions, et que les jeunes gens à marier nobtiennent que rarement leur femme idéale proposée par Manou. Les deux considérations qui ont une importance capitale sont la pureté de la caste et la convenance des horoscopes. Manou avait recommandé de choisir une femme dans la caste ; mais les Hindous ont renchéri encore sur cette prescription, et les mariages doivent se faire, non seulement dans la même caste, mais encore dans la même subdivision de la caste ou dans la même branche dune de ces subdivisions. Les castes sétant fractionnées en plus de cent mille subdivisions, dans quelques-unes dentre elles le choix dune fille est forcément restreint et mène rapidement au dépérissement de la race. Pour ne signaler quun ou deux exemples, les Mondélis, de Madras, sont divisés en plus de cinquante subdivisions différentes, qui ne peuvent pas se marier entre elles ; les subdivisions de Reddys sont si nombreuses que, daprès un proverbe familier parmi eux, un Reddy peut facilement énumérer toutes les espèces de riz, mais non toutes les subdivisions de sa propre caste. Quelques-unes de ces subdivisions ne comptent pas plus de cinquante, quatre-vingts ou cent familles, de telle sorte que, à peine une fille est-elle nubile, elle est mise immédiatement sur le marché matrimonial, et son mariage est conclu dans le plus bref délai (1). Les parentés deviennent de plus en plus nombreuses, les mariages doncle à nièce sont très fréquents, le sang sappauvrit et la communauté tend à disparaître. Cependant, bien que les Hindous soient devenus plus conciliants pour ce qui regarde les repas entre personnes de différentes subdivisions ou même de différentes castes, pour les mariages, la coutume de ne contracter des alliances que dans la même subdivision reste aussi vivace que jamais.

    Après la caste, cest lincompatibilité des horoscopes qui empêche le plus de mariages, désirables sous tous les autres rapports, de saccomplir. Les étoiles doivent être consultées dans tous les événements importants de la vie dun Hindou ; et, comme il nen est pas de plus important que le mariage, lastrologue doit nécessairement intervenir avant la conclusion des fiançailles. Lhoroscope du jeune homme peut annoncer sa mort prochaine, et sa femme deviendrait veuve ; ou bien, les astres ont déterminé quil doit épouser une seconde femme, et alors cest la jeune fille qui serait vouée à une mort prématurée ; dautres fois, cest lhoroscope de la fille qui annonce quelle ne doit pas avoir longtemps de beaux-parents, et son entrée dans une famille amènerait sous peu la mort du père et de la mère de son époux ; ou bien encore, les deux horoscopes ne concordent pas, et, par suite, le jeune homme et la jeune fille ne sauraient se convenir. Une foule de mariages sont ainsi déclarés impossibles, de par les étoiles ; et les parents cherchent ailleurs. Le seul qui ne souffre point de cet état de choses, cest lastrologue lui-même qui vit de la crédulité populaire et nest, le plus souvent, quun simple charlatan.

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    (1) Jai vu dans une subdivision de Rettys assez limitée, un cas plutôt curieux : les filles à marier étaient rares, les jeunes gens étaient bien plus nombreux. Une de ces filles était recherchée en mariage par deux jeunes gens, dont la fortune était à peu près égale ; le caractère de leurs parents, seul, aurait pu influencer la décision des parents de la fille. Ceux-ci ne sachant trop comment se tirer dembarras, écrivirent les noms des deux prétendants sur deux billets, quils portèrent à léglise, et un petit enfant, nayant pas encore lusage de la raison, tira un des deux billets. Le sort de la fille fut ainsi décidé : lheureux gagnant du billet de loterie fut admis comme fiancé, et il est aujourdhui le mari de la fille en question. Le plus curieux, cest que les parents de la fille ne voulaient point favoriser cette union, mais, le sort ayant ainsi décidé, le mariage se fit. Je suis heureux dajouter que le ménage marche assez bien.


    Le choix étant fait, on règle les conventions préliminaires du mariage ; la manière de procéder est un peu différente suivant la fortune et létat social des deux familles. Chez les gens de classe moyenne, les parents du garçon doivent faire toutes les dépenses du mariage, acheter des bijoux pour la mariée, faire certains présents et donner une certaine somme dargent aux parents de la fille ; la somme à payer et les présents à offrir sont déterminés par les usages de caste. Aussi, se marier, ou acheter une femme, sont deux expressions équivalentes dans le pays. Dans les familles de rang social plus élevé, les parents de la fille refusent la somme dargent à laquelle ils auraient droit, se chargent eux-mêmes de toutes les dépenses du mariage et donnent à la fiancée tous les joyaux et les ornements de mise en pareille circonstance, faisant en outre des présents considérables à leur gendre et à ses parents. En dautres cas, les dépenses du mariage sont partagées également par les deux familles. Enfin, si les parents de la fille sont trop pauvres pour faire eux-mêmes quoi que ce soit, ils vont demander aux parents du garçon une somme dargent quelconque, en échange de leur fille, et laissent celle-ci à leur disposition pour faire le mariage quand et comme il leur plaira (1).



    Les cérémonies du mariage sont longues et compliquées ; mais, une fois le mariage achevé, la jeune fille est liée pour la vie à celui à qui elle vient dêtre unie bon gré mal gré. Une seule fois doit se faire le partage dun héritage ; une seule fois, une jeune fille peut être donnée en mariage ; une seule fois, un homme peut dire : Je donne ceci, car une chose donnée ne se reprend plus ; chacune de ces trois choses ne peut être faite quune seule fois (2) . Cependant la mariée nhabite pas immédiatement la maison de son époux ; les fêtes du mariage terminées, ses parents la reconduisent chez eux, et la gardent jusquà ce que, devenue nubile, elle puisse sacquitter de tous ses devoirs. Dans lintervalle, elle peut se rendre de temps en temps à la maison de ses beaux-parents et se familiariser ainsi avec son époux et sa famille, avant de venir sy établir définitivement. La nubilité est loccasion de nouvelles réjouissances et de nouvelles cérémonies ; après cela les parents du mari vont chercher leur belle-fille et la ramènent chez eux en triomphe. Cependant, pour laccoutumer par degrés à la vie conjugale, un mois plus tard ses parents viennent la chercher de nouveau ; mais ses séjours à la maison paternelle doivent se faire de plus en plus rares, et diminuer chaque fois de durée. Finalement la mariée prend sa place dans sa nouvelle famille et sinstalle définitivement au foyer de son mari.

    (A suivre)

    J. B. CROZE,
    Miss. Apost. de Kumbakonam.

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    (1) Dubois, I, 242.- (2) Lois de Manou, IX, 47.

    1928/728-735
    728-735
    Croze
    Inde
    1928
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