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La femme dans lInde 3 (Suite)

La femme dans lInde (Suite)
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    La femme dans lInde
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    (Suite)

    On a craint aussi que léducation ne détournât les femmes de leurs devoirs domestiques et ne leur donnât des goûts et des habitudes incompatibles avec leur situation. Avant que léducation commençât à se répandre, la femme hindoue avait peu de loisirs, même dans les familles aisées. Dès le matin, elle devait traire les vaches, ou du moins veiller à ce que les servantes le fassent en temps voulu. Venait ensuite une délibération entre les femmes de la maison concernant les opérations culinaires de la journée, le choix des épices et des légumes, leur mode de préparation étant des questions de première importance. Les détails de toilette ne prenaient pas beaucoup de temps les bayadères seules ayant la permission de se servir dun miroir ; le soin darranger convenablement les chevelures était laissé aux bons offices dune autre femme de la maison. Il lui fallait alors faire le bain, se mettre le pottou (1) sur le front, soccuper de la cuisine et partager son attention entre la surveillance du pot-au-feu et les hommages à rendre aux dieux domestiques. Les vieilles femmes et les jeunes filles de la famille allaient pendant ce temps cueillir des fleurs pour les offrandes aux dieux et préparaient la pâte de bois de sandal. Lorsque le maître de la maison avait accompli les seize rites obligés du chef de famille, le repas était servi. Les anciens prenaient leur nourriture préalablement offerte aux dieux ; les enfants et les malades mangeaient dautres mets spécialement préparés pour eux. Les hommes mangeaient dabord, et les femmes les servaient ; ensuite celles-ci prenaient leur nourriture. Les restes du repas étaient distribués aux domestiques et aux mendiants, et un petit somme permettait de passer sans trop de fatigue les heures les plus chaudes de laprès-midi. Comme il ny avait alors ni romans ni journaux, le reste de la soirée se passait ordinairement à causer de choses et dautres.

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    (1) Pottou, petite marque circulaire denviron un centim. de diamètre, en rouge, jaune ou noir, que se mettent sur le front les femmes indiennes, surtout les femmes mariées.


    Aujourdhui léducation a inspiré des idées nouvelles de bien-être et de confortable et créé de nouveaux besoins, difficiles à satisfaire dans une famille vivant en commun, telle quétait constituée la famille hindoue. Une jeune fille instruite possède un certain sens dindividualisme, qui lui fait trouver pénible la soumission à sa belle-mère ou aux membres plus âgés de la famille ; elle a des habitudes ignorées de ses devancières, et des droits que sa belle-mère ne reconnaît pas. La discorde règne à la maison et la famille se désagrège. La femme instruite de notre génération est une créature délicate ; physiquement, elle est incapable de faire le quart du travail que faisaient ses grandmères ; il lui faut même une cuisinière. Elle a appris la couture plus ou moins, mais en quoi cela est utile à son mari ou à ses enfants est une autre question. En revanche, elle est devenue plus intéressante : la femme instruite sait chanter ou jouer du piano ; même, à loccasion, elle est capable de prononcer un discours. Elle a une chaise, une table, une bibliothèque ; elle lit, non pas les Pouranas, mais des romans et des journaux. Elle na plus besoin daller cueillir des fleurs pour honorer des dieux auxquels elle ne croit plus, et ses mains sont trop délicates pour broyer le sandal sur la pierre ; on porte le lait à sa maison. Les boîtes de conserves et de biscuits la dispensent de tenir toujours prêtes les simples friandises que ses aïeules préparaient pour les enfants. Elle ne sait plus soccuper aux petits travaux domestiques journaliers, et se trouve désuvrée ; pendant ce temps, la cuisine est mal surveillée, la propreté de la maison négligée et le bon ordre général nexiste plus (1).

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    (1) Times of India, Behind the India Veil. 7-4.09.


    Enfin, une dernière objection, cest que linstruction est inutile aux femmes et que celles-ci elles-mêmes nen veulent pas. Considérant linstruction simplement comme un moyen de se faire une position et de gagner de largent, beaucoup dHindous de vieille roche soutiennent que la femme, devant avoir un mari qui la nourrit, na pas besoin dêtre instruite pour diriger sa maison et élever ses enfants. Les femmes ont grandi avec cette idée que linstruction serait pour elles une source de malheur : apprendre à lire exciterait la colère des dieux, la mort de leur mari et un veuvage précoce en seraient les fatales conséquences. Aussi, lorsque les missionnaires ont entrepris léducation des filles, cest de la part des parents que leur sont venues les plus grandes difficultés. Dabord, ceux-ci ne pouvaient concilier chez une femme lhonnêteté avec linstruction ; puis, ils craignaient que les dieux irrités ne fissent mourir les époux de leurs filles, et le vide se fit complètement dans quelques écoles, parce que telles ou telles jeunes filles qui y étudiaient étaient devenues veuves (1).

    Peu à peu cependant tous ces préjugés tendent à disparaître et léducation commence à se répandre rapidement, au moins parmi les filles des classes moyennes. Lexpérience a prouvé quune femme instruite ne délaisse pas nécessairement ses devoirs domestiques, mais quau contraire elle est plus apte à élever convenablement ses enfants, et, dune façon générale, accomplit tous ses devoirs avec plus dintelligence et dà-propos, avec un sens plus net de ses responsabilités ; ses qualités naturelles se raffinent et se raffermissent ; son amour pour son époux se développe dune façon plus digne, son affection pour ses enfants, tout aussi forte mais plus éclairée, la pousse à leur donner, avec les soins physiques qui leur sont nécessaires, les recommandations morales qui leur conviennent. Ainsi une bonne formation intellectuelle et morale, loin daugmenter ou même de favoriser les défauts de la femme, les diminue et les contrôle, épure et développe ses qualités naturelles et ajoute à ses vertus une grâce et un charme nouveaux.

    Cependant, tout en admettant que léducation nest pas incompatible avec la nature de la femme, en reconnaissant quune fille instruite devient une meilleure épouse et une meilleure mère, une grande partie du peuple pense quune instruction sommaire est amplement suffisante ; quelques arriérés ajoutent que, si une telle instruction ne peut faire beaucoup de bien, au moins elle ne peut faire beaucoup de mal. Malgré tout, lenseignement primaire sest développé considérablement, et presque partout aujourdhui un grand nombre de jeunes filles vont à lécole jusquà lâge de 10 ou 12 ans.

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    (1) Wilkins, Modem Hinduism, 229.


    Mais la grande difficulté à une instruction plus complète, cest lhabitude de marier les filles dès lâge de 10 ou 12 ans, et même plus tôt. Au moment où elles pourraient le mieux profiter de linstruction, les jeunes filles sont données en mariage et doivent abandonner lécole ; les soins du ménage ne leur permettent guère de continuer leurs études à la maison, et elles risquent fort doublier à la longue le peu quelles ont appris. Heureusement, de plus en. plus, les jeunes gens qui ont étudié désirent avoir une compagne qui puisse comprendre et partager leurs idées, les encourager plus intelligemment dans leurs difficultés, les aider plus efficacement dans leurs efforts, une épouse vraiment en harmonie didées et de sentiments avec eux, soit pour le gouvernement général de la maison, soit pour la formation première des enfants. Ce besoin nouveau a contribué pour beaucoup au développement des écoles, et des filles dun âge plus avancé continuent maintenant à les fréquenter. Léducation des filles, laissée jusquici presque uniquement aux soins des missionnaires, est devenue un sujet dintérêt général : les Hindous et les Mahométans, rivalisant defforts avec les missionnaires, ont créé, surtout dans les villes, de grands et prospères établissements scolaires pour les jeunes filles de leurs communautés respectives (1).

    Le gouvernement aussi, reconnaissant que léducation des femmes contribuerait plus que celle des hommes à lavancement moral et social du peuple, a favorisé par tous les moyens possibles les efforts faits précédemment dans ce but. Le nombre des filles, étudiant dans les diverses écoles, sest élevé de 444.470 en 1901 à 864.363 en 1911 ; et, bien que ce chiffre paraisse insignifiant en comparaison du nombre global des femmes, le désir de faire donner aux filles un cours moyen dinstruction paraît se généraliser rapidement (2). Pour remédier aux inconvénients du système de réclusion des femmes qui prévaut dans certaines castes et certaines régions, et à ceux qui proviennent du mariage hâtif des jeunes filles, on a cherché à augmenter le nombre des maîtresses qui vont à domicile donner des leçons. Le système nest pas nouveau : dès 1840, les missionnaires avaient essayé de lintroduire partout, pour assurer linstruction des filles de haute caste, que lusage empêchait de venir aux écoles. Les débuts furent pénibles; mais bientôt luvre des missionnaires fut secondée de différents côtés, soit par des entreprises privées, soit par le gouvernement. Aujourdhui, cette méthode sest développée considérablement, et les résultats en sont excellents : si linstruction nest pas toujours poussée très loin, au moins les visites et les conversations de ces maîtresses rompent la monotonie de la vie domestique hindoue, découvrent à ces recluses de nouveaux horizons, éveillent leurs sympathies pour des idées nouvelles et font tomber une foule de préjugés, ouvrant ainsi la voie à une vraie réforme sociale, et la facilitant. Quant au bonheur apporté à ces élèves dun nouveau genre par ces enseignements et ces visites à domicile, il est sans bornes ; une femme du Bengale lexprimait ainsi : Je suis comme un oiseau en cage, mais dans ma cage jai appris à chanter.

    (A suivre)

    J. B. CROZE,
    Miss. Apost. de Kumbakonam.
    Mort au champ dhonneur le 30 sept. 1918.

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    (1) Year Book of Missions in India, 1912. - ( 2) Government of India. Resolution on Education, 21-2-1923.


    1928/668-672
    668-672
    Croze
    Inde
    1928
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