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La femme dans lInde 2 (Suite)

La femme dans lInde (Suite) II Comment est accueillie sa naissance ?
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    La femme dans lInde
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    (Suite)

    II

    Comment est accueillie sa naissance ?

    La dégradation de la femme commence à sa naissance. Même dans les hymnes védiques les prières, adressées aux dieux dans le but davoir des enfants, témoignent du désir ardent des parents dobtenir un enfant mâle, mais jamais une fille ; si les parents ou les amis de la famille demandent aux dieux de protéger et de bénir des enfants, cette protection et ces bénédictions sont toujours implorées en faveur des fils. Le fils est le complément obligé de la famille. Un homme est parfait, dit Manou, quand il réunit en lui trois personnes : lui-même, une épouse et un fils. Cest que le fils doit accomplir les rites funèbres obligatoires pour délivrer ses ancêtres des enfers. Tant que ces rites ne sont pas accomplis, les bonnes uvres des ascendants ne leur servent de rien ; ils ne peuvent ni être libérés des enfers, ni obtenir la béatitude réservée aux hommes vertueux. Limmortalité dans les mondes futurs et le bonheur des cieux sobtiennent par le moyen des fils, des petits-fils, et des arrière-petits-fils, cette règle ne souffre pas dexception.

    Lhistoire de Saratkarou Richi, rapportée dans le Maharabatna, en est le commentaire autorisé (1). Ce Richi, de tempérament ascétique, résolut de sécarter des règles de vie ordinaire prescrites aux Brahmes, pour se jeter tout de suite dans un état plus parfait. Passant donc par-dessus le second état de vie, celui de chef de famille, il se dispensa de prendre femme et se fit ermite. Retiré dans les bois et pratiquant toutes sortes de pénitences, il était devenu un ascète parfait, ne se nourrissant que dair et desséchant en conséquence. Un jour quil se promenait dans ses retraites sacrées, plongé dans une profonde méditation, un spectacle extraordinaire soffrit tout à coup à sa vue. A ses pieds souvrait un gouffre sans fond, et sur les bords de ce gouffre, maintenus par un seul brin dherbe, quun rat travaillait doucement à couper, des mânes se trouvaient suspendus, la tête en bas. Touché de compassion pour ces infortunés, le Richi leur demanda ce quil pouvait faire pour eux. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque ces malheureux lui répondirent quils étaient les ancêtres de Saratkarou Richi et que, leur fils nayant pas voulu prendre femme et remplir ses devoirs en entier, ils étaient condamnés à être précipités dans les enfers et à y rester à jamais, dès que le rat aurait fini de trancher avec ses dents le brin dherbe qui les maintenait au-dessus du gouffre. Saisi dhorreur par cette découverte, le Richi se fit reconnaître pour leur fils infidèle, et promit de remplir au plus tôt le devoir dont il sétait malencontreusement abstenu. En fait, il partit immédiatement à la recherche dune femme, en trouva une qui consentit à le laisser tranquille dès quelle aurait obtenu un fils pour délivrer les ancêtres du Richi ; et, dès que ce but fut atteint, Saratkarou, laissant à sa femme et son fils, reprit ses habitudes dascète et continua ses pèlerinages aux ermitages et aux sources sacrées.

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    (1) Mahabarama, Adi parvam 163-172.


    Lobtention dun fils étant dune importance si rigoureusement pour le bien des ancêtres, il nest pas étonnant que tous les désirs des parents se portent vers un enfant mâle, et que la venue dune fille soit regardée plutôt avec indifférence, sinon avec mépris. Dès le troisième mois de la grossesse dune femme, une cérémonie religieuse a lieu pour assurer la naissance dun enfant mâle. La future mère doit garder un jeûne solennel et, à lexpiration du temps marqué pour ce jeûne, son mari lui apporte comme nourriture deux fèves et un grain dorge, dans un peu de lait caillé ; la femme récite ensuite, par trois fois, une prière spéciale pour que les dieux lui donnent un garçon.

    A la naissance dun fils, parents et amis viennent apporter leurs félicitations à lheureux père de lenfant ; la mère, étant encore dans un état de souillure légale, ne peut avoir de communication avec personne. Lévénement est une occasion de fêtes et de réjouissances. Mais, si par malheur lenfant est une fille, aucun signe de joie nannonce sa venue en ce monde, et les amis napportent à la famille attristée que des condoléances. Pour un garçon, on invoque Sasthi, la déesse protectrice des femmes et des enfants, afin quelle écarte tout malheur du nouveau-né pendant ses premières années. Le cinquième jour, le père apporte dans la chambre où repose lenfant, de lencre, une plume, des fleurs et des fruits, pour que Brahma puisse écrire sur son front un destin favorable. Sil sagit dune fille, toutes ces cérémonies, toutes ces précautions sont omises (1).

    Vers le dixième jour après la naissance, pour les filles comme pour les garçons, a lieu la cérémonie dans laquelle on donne un nom à lenfant. Les noms de filles doivent être agréables, doux à loreille, captivants, de bon augure, avec une voyelle longue pour finir comme dans les mots de bénédiction (2) ; ils sont choisis généralement parmi les noms de déesses ou de femmes célèbres chez les Hindous, parmi des noms de rivières sacrées, des noms de perles, de bijoux ou de fleurs (3).

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    (1) Wilkins, Modern Hinduisrn 191. (2) Manou II, 33. Monier Williams, Hinduism and Brahmanim, 371.


    Lorsque les enfants ont atteint lâge de trois ans, ou un peu plus on leur perce les oreilles. Cest également une cérémonie religieuse et elle a lieu pour les garçons aussi bien que pour les filles. On fait dabord prendre à lenfant du miel ou des sucreries, et, pour lopération, on le fait asseoir face à lorient. Si cest un garçon, un orfèvre lui fait deux trous à loreille droite, au moyen dun fil dor fin, et on récite une prière particulière, tirée du dernier hymne du Sama Veda. Ensuite la même opération a lieu pour loreille gauche, mais on y fait trois trous au lieu de deux, et la cérémonie se termine par une prière tirée du Rig Veda (1). Pour les filles, la cérémonie a lieu de la même façon, sauf quon leur fait trois trous à chaque oreille, et quon leur perce aussi la narine gauche, lusage étant universel, parmi les femmes de lInde, de porter des bijoux pendus au nez (2). Les trous, ainsi faits, sont agrandis à la longue, en y insérant successivement des objets de plus en plus gros, afin de pouvoir y suspendre une plus grande quantité dornements (3).

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    (1) M. W. Hind. and Brahm., 360. (2) M. W., 376. (3) Dubois. I, 177.


    En certains endroits, et surtout parmi les castes des Soudras, ce percement doreilles est considéré moins comme un rite religieux que comme un moyen de rehausser la beauté des femmes. Dans le Tinnevelly (sud de lInde), cest ordinairement vers le septième jour après leur naissance que commencent les tribulations des filles ; mais la cérémonie est quelquefois retardée jusquau seizième jour. Les Hindous choisissent pour cela un jour faste, et les chrétiens, le dimanche. Le plus souvent lopération est faite par des Kouravers les gypsies de lInde. Ils se servent dun couteau à lame triangulaire pour perforer le lobe de loreille ; ayant ainsi fait les trous usuels deux oreilles, lopérateur, pour empêcher les bords de lincision de se rejoindre, met une boule de coton dans la blessure. Tous les deux jours le coton est renouvelé ; si la plaie a lair de senvenimer, on applique des pansements dhuile de ricin et de lait de femme mélangés. Les incisions mettent ordinairement un mois à guérir ; dans cet intervalle de temps on augmente peu à peu la quantité de coton de manière à agrandir le trou. Lorsque la blessure est parfaitement guérie, on remplace le coton par des rouleaux détoffe, puis par des anneaux de plomb, dont le nombre peut être augmenté à volonté. Ce traitement allonge méthodiquement le lobe des oreilles, et lenfant arrive ainsi, par stages successifs, au comble de la beauté : le lobe de loreille descendant jusquà toucher lépaule. Le résultat pratique de ces efforts vers le beau idéal, cest que nombre de femmes souffrent de surdité ou de maux doreilles continuels ; mais la mode a ses exigences et la raison na rien à y voir. Jusque dans ces derniers temps, une honnête femme devait avoir les oreilles arrangées de cette façon : les oreilles portées à létat naturel étant lapanage exclusif des bayadères. La mode a un peu changé depuis, et les bayadères ont maintenant, comme les autres, le droit davoir les oreilles longues, et elles en usent (1).

    Si la déception des parents, à la naissance dune fille se manifestait simplement par la suppression de quelques cérémonies rituelles, il ny aurait encore pas grand mal ; malheureusement , il nen est pas toujours ainsi. Les préjugés superstitieux, qui poursuivent lHindou toute sa vie et au delà, jouent également un grand rôle à la naissance de lenfant. A ce moment-là, comme en beaucoup dautres circonstances, les étoiles sont consultées : le moment exact de la naissance est marqué, la constellation, sous laquelle est né lenfant, est observée avec soin par lastrologue, qui tire ses déductions et fait lhoroscope du nouveau-né, établissant la durée probable de sa vie, et la bonne ou mauvaise fortune qui sattachera à ses pas. Un enfant né sous une mauvaise étoile peut non seulement être malheureux lui-même, mais encore devenir une source dinfortunes pour dautres : un garçon, né sous la quatrième constellation lunaire hindoue, correspondant à une partie du Taureau, portera malheur à son oncle maternel ; une fille, née sous la dix-neuvième constellation, correspondant à une partie du Scorpion, causera la ruine de la famille dans laquelle elle entrera par le mariage. Si le sixième ou le huitième enfant dune famille est une fille, celle-ci apportera infailliblement la pauvreté dans la famille de son futur époux ; au contraire, la fille, née cinquième des enfants, peut être comparée au plus précieux talisman, et porte bonheur à tous ceux qui lapprochent(2). Aussi, pour remédier à de infortunes et couper le mal dans sa racine, il nétait pas rare, autrefois surtout, que les parents abandonnassent sur les routes ces innocentes victimes dune vaine superstition ; dautres trouvaient plus simple encore de les étouffer ou de les noyer. Les exemples de ces infanticides étaient jadis journaliers, surtout sur les bords du Gange. Le gouvernement anglais ayant défendu cette pratique sous peine de poursuites judiciaires, elle a été plus ou moins abandonnée ; mais les Hindous ne sont pas à court de moyens pour arriver au but désiré.

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    (1) Thurston, Marriage Customs, 181. ( 2) Teurston, Omens et Superstitions, 55.


    Pour les filles, il ny a pas que celles nées sous une mauvaise étoile quil soit opportun de faire disparaître. Le meurtre des enfants du sexe féminin, soit par les noyades ou autres moyens directs, soit en es abandonnant sur les routes ou en les jetant dans des lieux déserts, a été, pendant des siècles, le crime principal et le plus caractéristique des six septièmes des Hindous (1). Les raisons apportées en faveur de cette coutume barbare sont, les unes, dordre religieux, les autres, dordre temporel. En voici quelques-unes : une femme ayant été cause de tout le mal venu en ce monde, les dieux ont ordonné de tuer les filles ; le meurtre dune fille assure la naissance postérieure de garçons ; la femme étant par nature un fauteur de troubles, il vaut mieux, dans lintérêt général, quelle soit partout ailleurs quen ce monde ; enfin, nombre de familles nayant pas une grande fortune, il est impossible ou, au moins, souverainement imprudent délever des filles quon ne pourra pas aisément marier.

    Dans toute lInde centrale et le Kourdistan, le meurtre des filles a eu lieu de tout temps. Dans le nord de lInde, ce crime était si fréquent, rapporte un officier anglais, chargé dune enquête à ce sujet en 1856, que dans 26 villages, sur 308 quil avait visités, il ny avait pas une seule jeune fille au-dessous de six ans. En certains endroits, on nattendait même pas la naissance de lenfant : les sorciers, les astrologues, qui sont légion dans le pays, prétendaient être capables de dire si lenfant encore dans le sein de sa mère sera un garçon ou une fille ; si les pronostics indiquaient que cétait une fille, des mesures immédiates étaient prises pour procurer un avortement.

    Dans le Rajpoutana, les filles étaient mises à mort aussitôt après leur naissance : on les laissait mourir de faim, ou bien on les empoisonnait ou bien encore on les étranglait. A Bénarès, on les noyait dans du lait, en récitant une prière pour quelles pussent renaître plus tard dans la famille comme garçons ; en dautres lieux, on les enterrait vivantes (2). Dans le pays de Jeypore, la même coutume existait, mais avec quelques particularités : à la naissance dune fille, les parents consultaient le gourou, pour savoir sil fallait tuer ou laisser vivre lenfant, et les décisions du gourou étaient toujours suivies à la lettre. Dans le cas où lenfant devait disparaître, les parents payaient une certaine taxe au gouverneur de lendroit, pour avoir le droit de tuer leur fille, et, sur le produit de ces taxes, le gouverneur versait un tribut annuel au trésor royal (3).

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    (1) Wilkins, Modern Hinduism, 168. (2) Wilkins, Modern Hinduism, 170-171. (3) Thurston, Ethnological Notes 504.


    Chez les Khonds, du Garyam, le nombre des enfants sacrifiées chaque année sélevait à douze ou quinze cents, sur une population globale de soixante mille habitants. Il est à remarquer que les tribus Khonds, parmi lesquelles se pratiquait cette atroce coutume, nadmettaient pas les sacrifices humains. Leur raison pour tuer les filles était basée sur la tradition suivante, qui avait cours parmi eux. Le dieu soleil, divinité suprême, avait fait autrefois toutes les créatures bonnes, mais la déesse de la terre introduisit le mal dans le monde ; depuis, ces deux pouvoirs ont toujours été en conflit. Le dieu soleil, voyant les malheureux effets produits par la création de la nature féminine, ordonna aux hommes de nélever quun petit nombre de filles, afin quil leur fût possible de les tenir sous leur contrôle et de les empêcher de nuire à la société. Cest pour obéir à cet ordre que les Khonds tuent le plus grand nombre de leurs filles. Ces mêmes Khonds croient aussi que les âmes reviennent presque toujours prendre une nouvelle forme dans la famille où elles sont nées en premier lieu ; comme une âme ne prend complètement possession du corps que vers le cinquième ou le septième jour après la naissance, au moment où lon donne un nom à lenfant, la mort dune fille avant cette cérémonie empêche à jamais cette âme de revenir dans la famille : ainsi la chance davoir par la suite des enfants du sexe féminin est diminuée dautant (1).

    Chez les Todas des Nilgiris, il nétait permis davoir quune, ou au plus deux filles par famille. Les autres étaient étouffées à leur naissance et enterrées (2)

    Grâce aux mesures énergiques du gouvernement anglais, à linfluence des idées européennes, et au développement de linstruction, ces coutumes tendent à disparaître ; mais il est probable quen beaucoup dendroits cette abominable pratique se continue encore, sinon ouvertement, au moins par des moyens détournés qui permettent déchapper à toute punition.

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    (1) Thurston, Ethnological Notes 505-506. (2) Thurston, Eth. Notes, 508.


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    III
    Première éducation.

    Cest la mère surtout qui doit former le caractère de son enfant. Telle mère, tel enfant, dit un proverbe tamoul. Malheureusement, les mères hindoues manquent ordinairement des qualités voulues pour bien élever leurs enfants. Leur dévouement est sans bornes : aucun travail ne leur semble trop pénible, aucun sacrifice trop dur, pour assurer le bien-être momentané de leurs enfants. Mais, faute de discernement, leur affection est mal appliquée et dégénère le plus souvent en une déplorable faiblesse.

    Cest un principe admis chez les Hindous quun enfant ne pèche pas, quoiquil fasse, et cet état d innocence continue jusquà lâge de 12 ou 14 ans. Mandaviah Richi, puni par le dieu de la justice, pour avoir commis une faute légère dans son enfance, lui reprocha de lavoir puni injustement. Depuis sa naissance, dit-il, jusquà lâge de 12 ans, rien de ce que fait un enfant ne peut lui être imputé à péché, car il na pu encore commencer létude des Vedas. Et pour punir le dieu de son inconséquence, Mandaviah Richi le maudit, lobligeant ainsi à renaître, comme homme, dune femme soudra, dimpure condition, et il reporta la limite de létat dinnocence de 12 à 14 ans (1).

    Ce principe de lirresponsabilité des enfants est poussé à lextrême, avec cette conséquence que lenfant, nétant pas coupable, ne doit jamais être ni corrigé ni puni. Aussi les enfants encore en bas âge, tout en se montrant plus ou moins soumis au père qui oublie parfois le principe reçu, ne se gênent pas pour accabler leur mère dinvectives, lui dire les injures les plus grossières, et parfois même la frapper. Même dans ces cas la mère nose pas, et ne veut pas corriger les défauts naissants de ses enfants. Si parfois une correction paraît nécessaire, quelques légères remontrances sont jugées suffisantes ; et, si celles-ci ne produisent aucun effet, comme cest le cas ordinaire, on laisse lenfant à ses mauvais penchants, en alléguant comme excuse qu il ne veut rien écouter. Quant à le battre, le réprimander sévèrement, ou lui infliger une punition proportionnée à la faute, cela ne se conçoit même pas (2). Aussi les enfants adulés, choyés, gâtés, grandissent tranquillement sinon dans létat dinnocence qui leur est attribué, au moins à létat de nature exempt de tout contrôle.

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    (1) Mahabaratna, Adi parvam 434. (2) Dubois, I, 352.


    Le changement de conduite, suivant les différentes phases de son humeur, dune mère vis-à-vis de son enfant, nest pas non plus sans influer dune façon désavantageuse sur le caractère de ce dernier, et ne contribue pas peu à diminuer son respect pour ses parents. En effet, que la mère soit momentanément exempte de soucis, gaie, contente, elle applaudira aux pires malices de son enfant ; que si, au contraire, elle est en colère, il nest pas rare que lenfant en subisse les effets et reçoive une sévère correction pour des actes fort peu répréhensibles, ou même pour rien du tout. Une femme en colère ne sait plus garder de limites, et, dans sa fureur, elle est capable de tuer lenfant sur lequel elle veille ordinairement avec tant de sollicitude. La coutume suivante, en usage autrefois chez les Kallers du sud de lInde, en est une preuve, à peine croyable, et pourtant trop vraie. Lorsque, dans une dispute, une femme de cette caste avait été insultée par une de ses voisines, la femme insultée, afin dassurer sa vengeance, portait son enfant devant la maison de son adversaire et le tuait sur le seuil de la porte dentrée. Le mari de la coupable, pour éviter de plus grands maux, devait alors prendre un de ses propres enfants et aller le tuer devant la maison de la femme insultée(1). La querelle se terminait de cette horrible façon et tout rentrait dans lordre, jusquà la prochaine dispute.

    Les enfants sont laissés à eux-mêmes jusquà un âge assez avancé, jouant, chantant, criant, suivant les fantaisies du moment. Témoins de tout, entendant tout, la connaissance du mal anticipe toujours chez eux les premières lueurs de la raison. Bien plus, les vieilles femmes de la maison enseignent elles-mêmes à leurs petits-enfants des séries entières dépithètes grossières et de phrases plus ou moins obscènes ; et, lorsque ces jeunes enfants, qui commencent à peine de parler, sefforcent, en balbutiant, de répéter à leurs parents ce quils viennent dapprendre, toute la famille, émerveillée de la précocité des bambins, applaudit à leurs efforts et les encourage, par des rires et des câlineries, dans ces débuts pleins de promesses.

    Lorsque les garçons ont atteint un certain âge, on les envoie à lécole ; quant aux filles, aucune espèce dinstruction leur est nécessaire : elle leur serait plutôt nuisible. Leur destinée est de trouver un époux : or, un proverbe tamoul prémunit rigoureusement les jeunes gens contre le danger de prendre pour une fille qui ait le moindre degré dinstruction. Choisis, si tu veux pour épouse une prostituée comme Rhamba une des principales bayadères du ciel de Koubéren (2), mais jamais une fille qui sache écrire (3).

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    (1) Thurnston, Ethnological Notes, 503. (2) Mahubaratna Saba parvam 35. (3) Jensen. Proverbes 3449.


    Le code de Manou défend denseigner aux femmes soit les lois soit les observances religieuses ; dans la plupart des livres sacrés, on trouve cette prescription que les Vedas ne doivent pas même être entendus par les Soudras et les femmes. Les Soudras et les femmes, telle est la combinaison quon retrouve ordinairement dans la littérature religieuse ou didactique des Hindous. La prononciation, la grammaire, larithmétique etc., faisant partie des livres sacrés, une barrière insurmontable était ainsi opposée à léducation des Soudras et des femmes : lignorance était leur condition forcée, et, comme conséquence de leur ignorance, un état de servilité absolue était leur partage dans la société.

    Par suite de cet état desprit, les filles grandissent dans la plus complète ignorance ; leur temps se passe à jouer ou à accomplir certaines cérémonies religieuses particulières, quon leur apprend de bonne heure, et qui ont pour but de leur procurer un époux en temps opportun et dassurer à celui-ci une longue vie. Ces cérémonies sont faites tantôt en lhonneur de Siva, tantôt de Krishna, tantôt de certaines divinités secondaires. Dans les cérémonies en lhonneur de Siva, la jeune fille demande un époux semblable à ce dieu ; la raison dun tel désir nest pas très claire, car, daprès les Pouranas, la fidélité conjugale de Siva nest point à labri de tout reproche, et lhistoire de sa querelle avec son épouse Dourga na rien dédifiant. Quoiquil en soit, voici comment se fait la cérémonie. La jeune fille prend une statuette représentant le dieu ; puis après avoir pris un bain et changé dhabits, elle place la statuette au centre dune couronne de feuilles de cratva religiosa (1), arbre consacré à Siva, et commence ses prières par une aspersion deau lustrale. Léloge de Siva, de sa puissance, de ses attributs vient ensuite avec des prières en rapport avec les différents noms de cette divinité, prières quil faut répéter par trois fois ; enfin, une nouvelle offrande de fleurs et de feuilles de cratva religiosa termine la cérémonie. Siva, gratifié de ces hommages, est censé permettre à la jeune adoratrice dêtre plus tard son épouse.

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    (1) En tamoul, le vilva maram, appelé communément bel-tree en anglais ; les Sévénistes le considèrent comme un arbre sacré.


    Le culte rendu à Krishna a, à peu près, le même but : obtenir un époux par la faveur du dieu. Il y a cependant cette légère différence, que la jeune fille, dans ses prières à Siva, lui demande dêtre lui-même son époux, ou du moins de lui procurer un époux semblable à lui, tandis quelle demande seulement à Krishna de lui en procurer un. Interrogée sur la raison de cette distinction, une jeune fille de cinq ans sempressa de répondre quelle ne voulait point de Krishna pour époux, ce dieu sétant montré trop volage en amour, tandis que Siva était toujours resté très attaché à son épouse Dourga. La prière à Krishna prend ordinairement la forme suivante : Puisse le roi du pays me prendre pour femme ; puissé-je moi-même être belle et vertueuse, et devenir la mère de sept fils pleins de force et de courage et de deux filles belles et aimables. Que mes brus soient laborieuses et obéissantes, que mes gendres brillent dans le monde par leurs vertus ; que mes greniers soient toujours pleins ; que ceux qui me seront chers vivent longtemps dans la joie et la prospérité ; et que jaie enfin, par lintercession du puissant Krishna, le bonheur de mourir sur les bords du Gange afin de mériter par là lentrée du ciel.

    Pour linvocation des dieux secondaires, la jeune fille trace leur image sur le sol ou différentes figures qui les représentent, et leur offre des fleurs, de la pâte odoriférante obtenue en frottant un morceau de bois de sandal sur une pierre mouillée, du safran, etc. Après sêtre rendu les divinités favorables par ces menues offrandes, la jeune fille leur demande davoir un beau-père comme Dararatha, le père de Rama ; une belle-mère comme Kausala, mère de Rama ; un époux comme Rama lui-même, et un beau-frère comme Lakchmana, jeune frère de Rama ; de devenir une mère semblable à Sasthi, dont tous les enfants sont vivants ; comme Kounti, mère des jeunes Pandavers, renommés pour leur piété, leur courage, leur justice et leur héroïsme ; comme la déesse du Gange, qui donne à tous joie et prospérité, et assure la satisfaction de tous les désirs ; comme la déesse de la terre, dont la patience est inépuisable. Elle demande enfin davoir, comme Dourga, un mari fidèle et dévoué ; dêtre comme Draupadi, la femme commune aux cinq Pandavers, une épouse modèle par son activité au travail, son empressement à sacquitter de ses devoirs et son habileté à préparer les aliments ; de devenir comme Sita, femme de Rama, une épouse irréprochable par ses vertus et son attachement inviolable à son mari.

    Il y a encore deux autres formes dhommages rituels quobservent les jeunes filles Hindoues. Lune a pour but dapaiser Yama, le dieu de la mort, qui se promène par le monde avec un lacet pour prendre ses victimes et une massue pour les tuer, afin de remplir ses enfers. La jeune fille le supplie dépargner longtemps son futur époux pour quelle nait pas à subir le triste sort des veuves. Lautre sadresse à Siva et a pour but dobtenir ses bénédictions, afin que la jeune fille règne toujours sans partage sur le cur de son mari. Elle trace sur le sol certaines figures et commence ses invocations à Siva : aux prières en lhonneur du dieu se mêlent une foule dimprécations et de malédictions contre celle qui pourrait lui ravir laffection de son époux ; et, comme la jeune fille serait inhabile à exprimer ces invectives dans un langage digne des circonstances et conforme à lesprit hindou, une des femmes de la maison, que lâge et lexpérience ont rendue experte dans toutes ces matières domestiques, dicte à lenfant les expressions qui traduisent le mieux les sentiments dune épouse outragée à légard de sa rivale.

    Cest là à peu près toute léducation morale ou religieuse que reçoivent les jeunes filles ! Lunique objet de leur dévotion, la seule chose qui importe, cest dobtenir un époux et décarter autant que possible les deux plus grands malheurs qui puissent arriver à une femme : avoir une rivale, ou perdre son époux prématurément (1).

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    IV
    Formation Intellectuelle et Morale.
    Modernes Développements.

    En dépit du conservatisme hindou, sous linfluence des idées dOccident et grâce surtout aux efforts soutenus des missionnaires, une réaction sest produite contre cette dégradation systématique de la femme par lignorance forcée. Les quelques brillants exemples de femmes lettrées, qui ont paru dans le cours des âges, nont été que de rares exceptions à la règle générale, citées parfois avec orgueil par les Hindous, mais qui nont rien changé au cours des idées reçues et des usages établis. On rappelle certains hymnes du Rig Veda composés par des femmes, on admire la science de Gargi et de Savitri, les poésies dAweyar, les ouvrages de mathématiques et de logique communément attribués à Lilavadi. Certains philosophes de lancien temps, comme Yadjnavalkia, enseignaient parfois à leurs épouses une partie de leurs connaissances, comme dans les temps modernes, quelques savants ont fait participer leurs épouses ou leurs filles à leurs études et à leurs travaux (2).

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    (1) Walkins, Modern Hinduism, 191-195. (2). S. P. C. R. Women in India, 19.


    On écrit encore quil était très commun autrefois, parmi les dames indiennes de bonne condition, de faire venir des poètes ou des savants versés dans la connaissance des Pouranas, afin découter leurs commentaires ou leurs instructions. Ces femmes étaient quelquefois capables de comprendre ou dexpliquer elles-mêmes les Pouranas ; un poète mahratti, Shridhar, assure quil écrivit ses chants principalement pour des femmes, parce quelles ignoraient le sanscrit (1). Il est peut-être consolant pour les Hindous modernes de pouvoir opposer aux critiques de leur système séculaires ces quelques exemples de femmes instruites. Il nen reste pas moins malheureusement vrai que ce nétaient là que des exceptions, et que pour limmense majorité, la barrière, établie par les codes législatifs et religieux au développement intellectuel et moral de la femme, est demeurée, jusque dans les derniers temps, infranchissable ; si bien que léducation était réservée aux bayadères, et que, dans lestimation publique, éducation chez la femme était synonyme dimmoralité.

    Un des principaux motifs qui ont déterminé les brahmes à maintenir la femme dans cet état de dégradation, cest leur désir dasservir tout le peuple hindou sous leur domination. La femme est, malgré tout, une autorité dans la maison ; elle est attachée à toutes les vaines observances de sa religion, et, bon gré mal gré, chacun des membres de la famille doit se soumettre à sa direction dans les affaires domestiques. De nos jours, plus dun Hindou instruit, qui a perdu dans les collèges toute croyance à ses principes religieux pour devenir théoriquement un athée, doit observer le culte traditionnel domestique, sous peine de voir la vie familiale lui devenir impossible. Aussi les brahmes, soucieux de rester le plus longtemps possible des dieux sur terre, ont tout fait pour garder les femmes sous leur perpétuelle dépendance, comptant sur leur ignorance pour leur faire avaler les fables les plus grossières, et sur leur crédulité pour en faire les appuis les plus fermes de leur autorité.

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    (1) Times of India. Behind the Indian Neil (7-14-03.)


    Mais il neût pas été très opportun, ni très politique pour les brahmes de motiver les lois contré léducation de la femme par la raison ci-dessus énoncée. Cest pourquoi les défenseurs acharnés de lorthodoxie hindoue, soit anciens soit modernes, accumulent les raisons ou les prétextes pour justifier leur manière de faire. Un des arguments les plus en honneur autrefois, cétait que les femmes devaient infailliblement mal user de linstruction quon leur donnerait. Les femmes étant mauvaises par essence, les instruire, cest été, comme le dit un proverbe tamoul : Mettre un couteau effilé dans la main dun singe. La femme nétant que trop portée déjà à nuire aux autres, léducation, en leur permettant décrire des lettres, de connaître les philtres et les poisons, devait fatalement augmenter leur capacité pour le mal, sans être daucune utilité pour leur amélioration morale ou leur perfectionnement social, et conséquemment amener le déshonneur des familles et la ruine de la société.

    La grossièreté et lindécence des productions littéraires hindoues ont paru à certains une excellente raison pour empêcher les femmes détudier. Cest abuser un peu, il semble, du principe : Tout ou rien. Il nest pas à conseiller de mettre dans les mains des jeunes filles tous les poèmes, ni toutes les fables hindoues. Une édition expurgée serait des plus nécessaires. Il est difficile, en effet, de se faire une idée de la grossièreté extravagante et de la licence effrénée qui déparent certains ouvrages (1) ; tout en faisant de larges concessions pour la manière de voir et dapprécier certaines choses en Orient, il faut avouer que labsence de toute délicatesse, en exposant au grand jour les détails les plus révoltants de certaines légendes anciennes quon rencontre ici ou là dans les poèmes épiques indiens, surtout dans le Mahabaratha, est une des taches les plus sérieuses qui peuvent faire déprécier cette littérature(2). Cependant des esprits particulièrement pénétrants ont cru, dernièrement encore, que, étant donné la tournure desprit spéciale aux Orientaux et le caractère religieux de ces livres, aucun effet mauvais ne pouvait résulter de leur lecture. Un professeur de collège est davis quune traduction très complète du Mahabaratha, rendue en un style clair et facile de manière à être à la portée de toutes les intelligences, est un de ces ouvrages de haut mérite, qui doivent avoir leur place dans toute famille hindoue pour y être lus attentivement par tous, hommes, et enfants (3). Les besoins dune cause autorisent donc des divergences caractéristiques dopinion ; pour les uns, la femme ne doit pas apprendre à lire, afin de nêtre pas corrompue ; pour les autres, elle peut et doit tout lire, afin den retirer des leçons de haute morale.

    (A suivre)

    J. B. CROZE,
    Miss. Apost. de Kumbakonam.
    Mort au champ dhonneur le 30 sept. 1918.

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    (1) Percival, Land of the Vedas. 12. (2 ) Monier Williams, Indian Epic Poetry, 44. (3) Eloges de la traduction du Mahabaratha ; Edition Kumbakonam, Couvertures, fascicules 8 et 10.

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    Variété
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    La force de lidée.

    Il nest peut-être pas inutile de déclarer, tout au début de cet article, que je ne veux avoir rien de commun avec ces rêveurs idéologues qui contemplent lidée pour lidée. Sans doute, la contemplation idéaliste revêt parfois une certaine beauté logique, et fait miroiter des formes aux proportions gigantesques, mais elle est toujours un effort stérile, qui ne peut avoir dautre résultat que disoler son auteur, de le séparer de toute réalité vivante. Jai voulu comme titre : la force de lidée, mais je confesse ma foi dans la réalité de lêtre, et je veux dire que la beauté de nos actes ne peut se concevoir quautant que lon admet que ces actes sont des épanouissements didées.

    Il suffit de sexaminer tant soit peu pour se rendre compte de lobjectivité pratique de notre connaissance. Cest dans lacte, en effet, que sépanouit lidée et que sachève la connaissance et lacte qui est dit humain est celui qui procède de nos facultés, intellectuelle et volitive.

    Il est donc sage de se poser à soi-même cette question de limportance, de la force de lidée, puisque lidée se trouve à la racine de tout acte humain. Elle se trouve au fond même à la vie humaine et, si nous ajoutons que la faculté qui manifeste le mieux la noblesse de notre être, la faculté daimer, est toute entière soumise à lidée, nous saisirons tous plus vivement encore, ce me semble, lintérêt passionnant de ce problème. Lamour est une expansion, Saint Thomas a dit de la volonté quelle est comme un pondus et extra, mais ce poids est retenu, comprimé sous la domination de lintelligence, qui seule peut apporter les éléments nécessaires à son déclenchement. Qui ne connaît, en effet, ladage philosophique : Nil volitum nisi prcognitum.

    La volonté est bien cette faculté précieuse qui explique tout acte ordonné de lêtre intelligent, mais cet instrument merveilleux serait inerte sans la force de lidée qui est vraiment la raison dêtre du dynamisme volitif. Que de fois il mest arrivé de contempler en rêvant les puissantes usines électriques des Pyrénées ! La chute deau déverse sans interruption ses flots torrentueux, et cependant il est des heures où les dynamos sont silencieuses et immobiles. On entend bien le fracas de leau qui sengouffre dans un précipice sans fond, on voit ce ruban lumineux tout pénétré de soleil qui se perd dans des flots décume argentée sans cesse renouvelée... Et cependant les dynamos sont inertes...

    Soudain les vannes souvrent. Désormais toute la force de la chute est au service de ce majestueux mécanisme quest la dynamo... Limagination se représente facilement les bienfaits innombrables de cette conjonction de la chute et de la dynamo ; tout rêveur je voyais des temples, des fabriques, des écoles illuminés, des cités entières éclairées et secourues, tout le mouvement des trams qui sillonnent les rues, et aussi cette pâle lumière des salles dhôpitaux, lumière bienfaisante qui veille la souffrance et projette un air de vie sur la face blême des moribonds.... Je ne sais pourquoi ce spectacle pourtant banal, du fonctionnement dune usine électrique minvite toujours à méditer sur la force de lidée et sur les innombrables effets quune idée forte, précise et belle peut produire lorsquelle a, pour la réaliser et la répandre, une volonté formée et disciplinée. Jai bien entendu dire souvent que, lorsquon philosophe, il faut se méfier de limagination, qui est souvent cause derreur dans le raisonnement. Cest vrai, mais tant pis, quitte à passer pour mauvais philosophe, javoue bien simplement que souvent jai usé de cette image de la chute deau pour essayer de penser deux choses : lacte dintellection et lacte humain issu de la volonté. Qui parmi nous a gardé bon souvenir de cet intellectus agens, intellectus analogice et improprie dictus, qui nous fit successivement suer et dormir sur les bancs de Bel-Air, jadis ? Aujourdhui jaime cependant à me représenter cet intellect agent, lumière spirituelle... Chers lecteurs, je vois dici des professeurs froncer les sourcils, je commence à perdre mon assurance, aussi, pour me donner de laplomb et mettre à labri des critiques et du mépris des philosophes, laissez-moi parler latin ; il nest pas question dans le cas présent de braver lhonnêteté, mais je me sens plus brave en latin (Il ne vous est pas défendu de lire en pensant à ma chute deau): Intellectus agens producit ex phantasmate in intellectu possibili speciem expresam, qua hic constituatur in actu primo intelligens. Intellectus agens est lux spiritualis quædam. Vocatur agens quia semper est in actu (comme la chute, mais... chutt !!) lux quæ illustrat quæcumque offeruntur ei. Vocatur lux quia hæc lux spiritualis facit ex phantasmate relucere intellectui possibili quidditatem. Dans lacte dintelligence il y a donc conjonction dune force abstractive et dun phantasme dans un milieu transformateur. Voilà pour ce qui est de lidée elle-même et, si maintenant je considère lacte moral qui sort de lhomme et que tout à lheure jai appelé un épanouissement didée, je vois ici encore la conjonction nécessaire et, envers et contre les docteurs, jaime à comparer lidée à cette force majestueuse de la chute qui déferle à flots pressés vers les rouages de la turbine. Lobjet de la volonté nest-il pas le bien présenté par lintelligence, et lidée ne fournit-elle pas à la volonté lélément spécificateur de lacte volitif ?

    Après ces notions ainsi expliquées je puis certainement, sans encourir un reproche didéalisme, affirmer que lidée est le fond même de la vie humaine, et, sûr que ma pensée ne sera pas mal interprétée, je puis dire que tout acte humain revient à une idée et que lidée mène lhomme comme les mondes...

    Pour donner une raison à toute cette dissertation sur la force de lidée, faisons ici une application de cette doctrine à notre vie spirituelle sacerdotale. Nous avons quitté la France par amour de Dieu, nous sommes en mission par amour de Dieu. Mais quest-ce, au juste, que cet amour qui a déterminé les grandes directions de notre vie et qui encore, tous les jours, détermine nos actes les plus essentiels ? Ce nest pas, ce ne peut pas être un vague sentiment, produit de notre émotivité, de nos enthousiasmes juvéniles. Oh ! sil ny avait que cela !! Quelle souffrance et quel péril !Que dillusions ont disparu au rude contact de la vie !... Si la valeur morale de notre vie apostolique devait être computée selon lintensité de nos dévotions affectives ou selon une mesure quantitative de nos émotions religieuses, nous serions bientôt la proie du découragement et du désespoir. Non, mille fois non !.. Cet amour qui est à la base de notre vie apostolique est cet amour produit par turbine de la volonté. Il est tout plein de lidée de Dieu et des âmes. Sentir ne touche pas à lessence de lamour et lon peut aimer ardemment avec un cur sec et aride. La grande Sainte Thérèse, aimait-elle moins Dieu pendant ses 15 années dintolérable sécheresse spirituelle que pendant ses périodes dextase ? La valeur de lêtre intelligent se mesure à lidée et lidée est à la base de tout acte humain, comme je lai déjà dit. Cette thèse est bien simple et bien claire, et très ordinaire ; elle devrait, semble-t-il, dominer toute notre vie spirituelle, et cependant, en pratique, on loublie souvent et, chose singulière, elle est à peine indiquée dans nombre de livres de spiritualité. Ah! quun certain prieur de Chartreuse avait plus sérieusement scruté le cur humain et compris ses misères et ses besoins ! Voici ce quil écrit : Dans les assises dune solide formation religieuse, il faut de solides études. Quand un religieux traverse une phase de sécheresse, si les seuls livres, hors des Ecritures, sont des vies de saints, cest un dégoût de plus qui sajoute à ses peines. Seules des lectures intellectuelles tonifient le jugement. Il est toujours périlleux de remplacer lidée par la sentimentalité. Il faut, même aux contemplatifs, de la philosophie et de la théologie. Pour moi je lis tous les jours au moins une page de saint ThomasCest bien là, ce me semble, un mysticisme vrai... Je serais mal venu de me déclarer ennemi acharné de la dévotion sensibles, après avoir tout à lheure largement usé dimagination pour présenter les termes du problème, mais je crois cependant que, dans un moment de lassitude, de dégoût spirituel, il ny a quune chose qui peut secouer lâme et la relever : cest une idée forte et sérieuse. La philosophie et la théologie nous donneront toujours ces idées fortes et sérieuses qui nous rendront la paix et le courage dans les moments de désarroi spirituel. Désarroi spirituel, ai-je dit ? Jai pensé et voulu ce mot. Quel est lhomme, prêtre ou laïc, qui peut être sûr dêtre exempt dune pareille épreuve ?

    Je crois quil y a en nous bien des phénomènes de conscience que nous essaierions en vain dexpliquer par la pure introspection de notre être et de nos facultés. Assez longtemps jai pensé quil ne fallait pas, sans des raisons absolument évidentes, multiplier les phénomènes préternaturels ou surnaturels, et que nous devons plutôt chercher en nous-mêmes toute lexplication de notre activité psychique. Plus je vais cependant, plus je suis porté à penser à la puissance terrible qua sur lâme humaine tout esprit invisible bon ou mauvais, quand Dieu permet son action soit pour éprouver lhomme, soit pour le purifier, soit pour châtier son orgueil. Par laction de cette puissance extra-terrestre qui nous est inconnue, le cur humain peut en un instant être bouleversé, passer subitement de la joie à tristesse, de la paix à une intolérable inquiétude, et enfin du courage à la lâcheté. Il me semble quil est permis de dire sans exagération que, dans la lutte contre Satan, ses pièges, ses sophismes, ses objections et ses illusions, le bouclier le plus efficace est toujours une idée forte et sérieuse. Il nest pas impossible de se trouver dans un état psychologique où la prière et la méditation sont très difficiles, presque impossibles ; même en ce cas lidée sera efficace et pourra nous obtenir le secours surnaturel dont avons besoin pour lutter contre le monde et contre nous-mêmes. A lutter par le sentiment, il semble que lon est perdu davance ; lidée, au contraire, attire la grâce, comme cette cascade toute rutilante de soleil qui paraît attirer à elle la lumière et la force des rayons de lastre du jour. Une idée solide et sérieuse a une vertu spéciale pour vaincre lesprit de mensonge et dissiper toutes les obscurités, dont il lui est si facile denvelopper une âme, même sacerdotale, surtout si cette âme ne sentoure pas des précautions nécessaires. Il est donc très important de se créer un petit arsenal didées facilement décrochables, toujours prêtes à lusage en cas de besoin.

    Diverses investigations, parfois peut-être indiscrètes, me font penser que beaucoup dâmes, surtout parmi les prêtres et les moines souffrent dune pénible et incessante sécheresse spirituelle. Combien est consolant laveu du Père de Ravignan : La ferveur, la dévotion sensible, cest bon pour les petites âmes. Laissons là les habitudes féminines, prenons quelque chose de plus noble, de plus mâle, c'est-à-dire lidée forte, solide, et non le sentiment. Nous autres, nous navons pas un quart dheure de consolation en quarante ans. Quel aveu dans ce nous autres tombé de la bouche de ce religieux remarquable par son éminente piété !

    Et, en effet, à quoi recourir en dehors de lidée pour soutenir une volonté défaillante dans laridité. Le cur est sec, incapable de sentir ; seule lintelligence peut nous sauver projetant toute la force de lidée dans la volonté.

    Par manière de conclusion de cet article, disons un mot de la dévotion, et chacun pourra sessayer à en trouver une définition adéquate. Voici la définition dun sceptique : La dévotion, dit Spinoza, est lamour dun objet quon admire. Cette définition nous paraît assez juste, mais il faut remarquer que nous nadmirons pas par le cur, ladmiration est un acte intellectuel qui suscite naturellement lamour qui, lui, est une conséquence de lidée.

    Cela fait ressortir assez vivement la nécessité que jai déjà signalée de se munir de quelques fortes et solides idées, chacun choisissant selon les tendances de son esprit, ses goûts personnels, le milieu dans lequel il vit, les occupations qui remplissent sa vie.

    Après la définition dun panthéiste, on sera heureux de lire celle dun prieur de Chartreuse, qui semble bien être un sérieux et profond directeur spirituel. La voici : En définitive, la piété nest pas autre chose que lunion intime avec Dieu. Or la vie intime avec Dieu ne consiste pas dans la prière vocale ou même mentale, car les devoirs détat peuvent réclamer labsorption de nos forces dattention. Elle consiste dans une habitude de soumission à la volonté de Dieu, daction sous linfluence de cette pensée, de vie fondée sur cette règle. Il en résulte une sorte de subconscience qui ordonne dès lors toutes nos pensées, même les plus indifférentes en apparence, dans ce plan de lobéissance à la volonté divine.

    Cette définition est vraiment consolante. Nous pouvons être pieux de la vraie et solide piété, sans le sentir et, bien entendu, sans le savoir complètement, ce qui a de plus le grand avantage de sauvegarder notre si fragile humilité.

    En résumé, pendant notre séjour ici-bas, lessentiel nest pas de sentir Dieu, mais de Le connaître, de Ladmirer et de Laimer. Le sentiment, la dévotion sensible sont des questions de détails qui nont guère dimportance.

    Tant quune âme est empoignée par une idée vraie et forte, elle est inébranlable, quel que soit létat plus ou moins troublé de son cur.

    V. GREGUNI,
    miss. apost.

    1928/600-619
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