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La femme dans lInde 1

La femme dans lInde 1 Introduction.
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    La femme dans lInde 1
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    Introduction.

    Linfériorité de la femme est une note caractéristique de tous les pays païens. Plus les idées religieuses sobscurcissent, plus lhomme séloigne de la vraie Divinité, plus il découvre de forces supérieures dans les manifestations cosmiques ou brutales des éléments, plus il se forge de dieux, de démons et de génies, quil faut tour à tour se rendre propices, apaiser ou satisfaire ; plus aussi la condition de la femme sabaisse et son rôle samoindrit : lhomme passe au rang de demi-dieu, tandis que la femme devient son esclave, son bien, sa chose. Cest ainsi que, chez les peuplades sauvages, la femme, lesclave, doit faire tous les travaux pénibles ; lhomme, au contraire, seigneur et maître, passe son temps à boire, fumer et chasser.

    Le christianisme seul, en rappelant au monde que lhomme et la femme étaient semblablement créés à limage de Dieu, a redonné à la femme la place qui lui revenait : de lesclave de lhomme quelle était devenue, il en a fait sa compagne et son soutien. Il a appris à la femme quelle avait une âme à sauver et un rôle à remplir, quelle avait à sacquitter de certains devoirs personnels, religieux et sociaux ; il a développé et élargi son influence, poétisé son caractère, et en a fait un être privilégié, respecté à cause de sa faiblesse, estimé à cause de ses qualités, honoré à cause de ses vertus. Il a appris aussi à lhomme quil devait partager avec elle ses joies et ses douleurs, ses délassements et ses travaux, ses espérances et ses deuils.

    Dans le monde païen, au contraire, quelle quait été lélévation des doctrines philosophiques, la sublimité des théories métaphysiques, pratiquement la femme est restée lêtre inférieur, servile, incapable de relèvement. Si, en certains pays, les murs primitives lui ont attribué un rôle plus digne et plus honorable, il faut lattribuer sans doute aux vestiges des traditions antiques, restés parmi les hommes comme un écho de la parole de Dieu : Il nest pas bon que lhomme soit seul : je lui ferai une aide, une compagne semblable à lui. A mesure que lhomme sest détaché des idées primordiales de la Divinité pour accorder à toute créature lattribut divin, la femme peu à peu est tombée dans son estime, elle a perdu à ses yeux ce quelle avait de beau, de fort, de divin, pour être réduite au rang de lesclave et de la brute.

    LInde na point échappé à la règle générale. Pour grande quait été sa civilisation, comparativement, dans les âges reculés, pour honorable quait été la situation de la femme dans la première période aryenne, à mesure que le polythéisme et la démonolâtrie ont pénétré et modelé les doctrines religieuses, la situation de la femme a baissé dans lordre social ; et, lorsque, après des siècles dévolution, dassimilation, de compromis et je dirai de décadence, le védisme antique a fait place à une doctrine infiniment composite dans lidée, mais immuable dans la réglementation rituelle et sociale, la femme sest trouvée reléguée nettement au plan inférieur, assimilée à une possession quelconque de lhomme : possession redoutable dune part, nécessaire de lautre, mais incapable, par nature, dacquérir un état plus parfait; une chose avec laquelle il faut compter, une chose indispensable au bonheur soit temporel soit éternel de lhomme ; mais une chose indigne de considération et dattention, autrement que comme un moyen nécessaire vers une fin déterminée ; une chose, enfin, incapable de devenir un être raisonnable, incapable de devenir un facteur appréciable dans le progrès de la civilisation et de lhumanité.


    oOo


    I
    La femme dans la littérature hindoue.

    Si lon veut sen tenir purement à la littérature hindoue, il est difficile de se faire une idée exacte de la situation de la femme dans lInde. Sur ce sujet, comme sur bien dautres, on rencontre, dans les codes religieux hindous et il ne faut pas oublier que, pour les Hindous, un code religieux est en même temps un code législatif, moral et social, on rencontre, dis-je, les principes les plus contradictoires. Tantôt la femme est exaltée au-dessus de tout éloge ; son rôle social et religieux, glorifié, presque divinisé ; son influence dans la société, soit pour le bien soit pour le mal, considérée comme dune portée extraordinaire. En dautres passages, au contraire, la femme est une non-entité, incapable de sassocier à aucune fonction ou cérémonie religieuse, daucune conséquence dans la vie sociale, faite pour la servitude, le travail, et la perpétuation de la race : à redouter tout au plus pour les vices dont elle est, pour ainsi dire, lincarnation. Daprès Manou et son code est celui de lhindouisme cristallisé , la femme est faite pour être dans un état perpétuel de dépendance et de soumission (1) ; elle doit donner à lhomme des fils qui lui ouvrent le chemin du ciel : cest là sa seule raison dêtre (2).

    Cest à ces deux maximes de Manou quil faut se rapporter pour comprendre la situation faite à la femme dans la société hindoue. En tant que femme, elle est une créature inutile et dangereuse ; mais, en tant que mère, elle a droit à être choyée, honorée, respectée : cest de la maternité que lui viennent tous ses privilèges.

    Brahma avait dabord créé les femmes pour donner le jour à des enfants et préparer la nourriture de leurs maris ; par suite, une femme sans enfants et sans mari était une créature inutile, sans raison dêtre en ce monde, et indigne dobtenir la béatitude en lautre (3). Plus tard, les hommes ayant voulu ségaler aux dieux, ceux-ci, pris de peur, allèrent trouver Brahma et, sans manifester autrement leurs craintes et leur désirs, ils se contentèrent de rester en sa présence en baissant la tête. Mais Brahma devina leurs pensées : pour remettre les hommes à leur place et les induire en toutes sortes de tentations, il changea la nature de la femme : celle-ci, de vertueuse et fidèle quelle était auparavant, devint un démon sans pudeur, rempli de malice et incapable de contrainte (4). Le feu, le poison, le glaive et la mort réunis furent moins à craindre que les femmes (5). Un des traités de morale hindoue, le Nidi Sindamani, donne à tous ce précieux conseil : Fie-toi plutôt au poison mortel, aux torrents en fureur, à la tempête déchaînée ; espère encore en présence dun éléphant furieux, dun tigre en quête dune proie, dun messager de mort, dun barbare, dun voleur ou dun meurtrier ; mais ne mets jamais ta confiance en une femme : cest te vouer à brève échéance à une misère sans remède et sans fin (6).

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    (1) Manou, V. 147. (2) Manou. V, 96. ( 3) Mahabaraka, Adi parvam. p. 288, Ed. Kumbak. ( 4) Mahab. Anousana parvam, 298. ( 5) Mahab. Anousasana parvam, 297. (6) Nidi Sindamani, cité dans dans S. B. G. C. Women of India, p. 8.


    La malice des femmes est sans limite ; leur perversité na dégale que leur habileté à ruiner les hommes, et à obtenir deux ce quelles veulent ; elles sont la cause, ou loccasion, de tous les péchés qui se commettent en ce monde. Aussi, pour énumérer leurs défauts, quelquun eût-il mille langues, et vécût-il cent ans, sans passer une minute à faire autre chose, il lui serait impossible dépuiser le sujet (1).

    Un poète tamoul, sans doute pour le bien de lhumanité, a imaginé de remédier à cette impossibilité en résumant dans un quatrain, fréquemment cité, le mal que peuvent causer les femmes : Quune femme vienne à parler, dit-il, le monde entier tremblera ; si deux femmes parlent, les étoiles du ciel tomberont ; si trois parlent à la fois, la mer elle-même se dessèchera ; enfin, si un plus grand nombre sen mêlent, on ne peut savoir quels épouvantables cataclysmes en résulteront : ce sera labomination de la désolation !

    Les Hindous, se basant sur ces considérations, ont divisé les femmes en quatre classes, daprès leur caractère : les padouminis, celles qui sont fidèles à leur époux et dhumeur douce ; les sittinis, portées à la luxure ; les sanguinis, femmes acariâtres, méchantes, à passions violentes ; enfin, les astinis, vrais démons, absolument ingouvernables. On le voit, sur ces quatre classes de femmes, la première seule est assez recommandable, et on ne dit point quelle soit très nombreuse.

    Cependant, tout en reconnaissant les mauvaises dispositions inhérentes à la nature féminine (2) , dispositions qui rendent les femmes incapables de devenir indépendantes en quelque situation quelles se trouvent (3), Manou lui-même recommande de les honorer et de les respecter. Les femmes doivent être honorées par leurs pères, leurs frères et leurs beaux-frères ; ceux qui manquent à cette règle verront leur fortune disparaître rapidement. Quand les femmes sont honorées, les dieux sont contents ; mais, si on ne les respecte point, tous les sacrifices rituels deviennent inutiles. Une maison sera certainement prospère, dans laquelle les femmes reçoivent les honneurs convenables ; par contre, une maison où les femmes sont malheureuses, où on ne leur donne pas la nourriture, les habits et les bijoux qui leur feraient plaisir, ne peut subsister longtemps ; car une maison maudite par les femmes ressemble à une
    maison vouée aux démons : elle doit disparaître rapidement, comme par magie (4).

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    (1) Mahab. Anousasana parvarn, 296. (2) Manou, IX, 1648. (3) Manou IX, 2-7. (4) Manou III, 55-59.


    Voilà des conseils qui sonnent étrangement après toutes les accusations de malice et de perversité portées contre les femmes un peu partout, jusque dans ces mêmes lois de Manou. Mais il y a une conciliation possible : la femme, comme telle, ne peut avoir une place respectable dans la société, mais son rôle de mère lui donne droit à tous les honneurs et à tous les privilèges. Daprès Manou encore, cest pour être mères quont été créées les femmes, et les hommes, pour être pères ; par conséquent les rites religieux doivent être accomplis par lépoux et lépouse conjointement. Aux temps védiques, en effet, la femme était regardée davantage comme la compagne de lhomme ; elle était traitée avec plus de confiance et de respect, elle pouvait recevoir une instruction religieuse, et même lépouse pouvait se joindre à son mari dans les sacrifices publics. Lhommage religieux rendu en commun à la divinité par lépoux et lépouse lépoux faisant fonction de prêtre, lépouse faisant fonction dacolythe obligé semble avoir été lidée fondamentale de lancien culte védique. La famille normale était formée par les époux, tous les deux sur un pied dégalité au foyer domestique, qui était pour ainsi dire lautel du sacrifice. La femme avait la charge des vases sacrés, préparait les choses nécessaires au sacrifice, et parfois composait elle-même lhymne rituel (1). Quelques-uns des hymnes du Rig-Veda furent composés par des femmes (2).

    Toutefois, même à cette époque, comme les hymnes védiques en font foi, la femme était considérée comme bien inférieure à lhomme ; et cette infériorité ne fait que saccentuer à mesure quon descend le cours des siècles. Plusieurs de ces hymnes montrent le peu de confiance quavaient les vieux Aryens dans le caractère et la vertu des femmes. Manou dit nettement que la femme nest pas faite pour lindépendance ; jeune fille, elle doit rester sous la surveillance de son père ; épouse, sous celle de son mari ; vieille femme, sous celle de ses fils ; et malheur à ceux-ci, si la surveillance est mal faite : la femme laissée à elle-même mènera la famille à la ruine et à la honte (3).

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    (1) Wilkins, Modem Hinduism, 187. ( 2 ) S. P. C. K. Rig Veda 134. (3) Manou, V, 147-149, IX, 2-3.


    Demeurant ainsi dans une perpétuelle dépendance, la femme na aucun devoir religieux à remplir. Son dieu, cest son mari, et toute sa religion consiste à le servir et à lui obéir en tout. Que lépoux se conduise mal, quil soit dépourvu de toute qualité, il doit toujours être considéré par lépouse vertueuse comme un dieu, le seul quil importe dhonorer. Aussi les sacrifices, les vux ou les jeûnes sont inutiles pour la femme, considérée à part de son mari (1). En certaine occasion, Siva ayant demandé à son épouse Uma quels étaient les devoirs des femmes, la déesse lui fit cette réponse : Les devoirs de la femme commencent au moment du mariage, lorsque, en présence du feu nuptial, elle devient lassociée de son seigneur pour laccomplissement de tous les actes ordonnés par les Vedas. Elle doit être belle et dun caractère aimable, considérer son époux comme un dieu, le servir fidèlement dans la bonne et la mauvaise fortune, lui être fidèle dans la santé comme dans la maladie, et lui obéir en toutes choses, même sil lui commande des actions déshonnêtes, ou des choses qui peuvent la mener à sa propre ruine. Elle doit se lever de bon matin, soccuper avec zèle de la propreté de la maison, faire aux dieux les offrandes accoutumées, entretenir le feu sacré domestique, ne manger quaprès avoir pourvu aux besoins des dieux, des hôtes et des membres de la famille, et rester toujours dévouée à son père et à sa mère, de même quau père et à la mère de son époux. Lhonneur dune femme consiste dans lobéissance entière à son mari : lui être agréable en tout, cest son bonheur, son ciel (2).

    La surveillance continuelle, à laquelle elle est soumise, empêche la femme hindoue de commettre bien des fautes ; mais celles même quelle peut commettre sont regardées avec une certaine indulgence, à cause de ses mauvaises dispositions naturelles et du peu de discernement qui lui est attribué communément. Esprit de femme, petit esprit, est un axiome courant ; et, si ceux qui sont chargés de punir une femme coupable oublient, dans un moment de colère ou de vivacité, les privilèges inhérents à la fragilité et à linfériorité des femmes, il suffit à la coupable de dire : Après tout, je ne suis quune femme ! pour quelle obtienne aussitôt les circonstances atténuantes. Ainsi le veut la coutume, stéréotypée dans un proverbe tamoul : Si elle dit quelle nest quune femme, un démon même aura compassion delle (3).

    Excusable en tant que femme, son rôle de mère, possible ou actuel, rend sa vie sacrée : le meurtre des femmes est un des crimes les plus irrémissibles. Manou le met au même rang que le meurtre dune vache (4) ;

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    (1) Manou, V. 154-155. (2) Extrait du Mahabarama, Madras Mail 4-12-12. Lecture on veridication of Indian Women by Dr Coomosovamy, the Sociological Society. (3) Jensen, Proverbes Tamouls 3467. (3) Manou XL 67.


    ailleurs, le meurtre dune femme enceinte est regardé comme deux fois plus répréhensible que le meurtre dun brahme (1) ; or, il est absolument interdit de frapper un brahme même avec un brin dherbe. Le misérable, qui se permettrait une pareille énormité, doit passer mille ans aux enfers et revivre ensuite dans le corps de créatures méprisables ; celui qui volontairement en aurait tué un, doit périr par la main du bourreau ou être brûlé vif, et sa punition se continue aux enfers autant de milliers dannées quil y a eu de gouttes de sang sorties du corps expirant de sa victime (2). Enfin, un poète tamoul renchérit encore sur le législateur ; il assimile le meurtre dune femme à celui de cent brahmes, et le meurtre dune vache à celui de cent femmes ; heureusement il na pas songé à indiquer les tourments spécialement réservés pour la punition de pareils crimes.

    En général, dans toute la littérature hindoue, les femmes sont méprisées comme sexe ; la dépravation des femmes est un sujet aussi fertile et aussi fréquemment commenté que la sainteté des vaches ; le seul motif pour lequel la femme doit être honorée, cest quelle est destinée à donner des fils à lhomme, pour le sauver de lenfer, lui et ses ancêtres.

    (A suivre)

    J. B. CROZE,
    Miss. Apost. de Kumbakonam.
    Mort au champ dhonneur le 30 sept. 1918.

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    (1) Mahabarama, Sandi parvam 555. (2) Mahabarama Sandi parvarn, 34, 114.



    1928/538-544
    538-544
    Croze
    Inde
    1928
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