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La femme dans l’Inde 2 (Suite)

La femme dans l’Inde VI Épouses des dieux et bayadères. (Suite)
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    La femme dans l’Inde
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    VI
    Épouses des dieux et bayadères. (Suite)

    Dès que les cérémonies de la consécration sont terminées, l’éducation de la jeune bayadère commence. On lui apprend d’abord à danser, cet exercice devant être son principal agrément : un système de massage continu assure la souplesse de ses membres. La grâce naturelle de l’enfant est cultivée et développée de toutes les manières possibles. On lui enseigne à lire et à chanter. On commence à lui apprendre les poésies qu’elle devra chanter plus tard et qui sont toutes d’un caractère immoral ; aussi son esprit, familiarisé de bonne heure avec le mal, ne tarde pas à se pervertir et à se corrompre (1) . La musique forme une partie importante de l’éducation des bayadères, si bien qu’aujourd’hui, pratiquement, ce sont presque les seules, avec la caste de leurs professeurs ordinaires, qui connaissent parfaitement les règles de la musique hindoue. Aussi leur instruction en faisait, pour ainsi dire, les plus accomplies parmi les femmes hindoues : elles savaient lire, écrire, chanter et jouer des instruments. Leur réussite à conserver leur clientèle tenait pour beaucoup au contraste qu’elles présentaient avec la femme ordinaire hindoue, dont les talents se bornaient à la préparation des aliments et au soin des enfants (2) . Il eût été honteux autrefois, pour une femme honnête, de savoir lire ; et, l’eût-elle appris, elle aurait rougi d’en faire l’aveu. Quant à la danse, il n’y a absolument que les courtisanes qui s’y livrent, même aujourd’hui, et encore jamais avec des hommes. Les femmes honnêtes s’amusent quelquefois à chanter, lorsqu’elles sont seules et en vaquant à leurs travaux domestiques, ou bien à l’occasion des cérémonies nuptiales et autres qui ont lieu en famille ; mais elles n’oseraient jamais chanter en public ou devant des étrangers (3) .

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    (1) Amy Carmichael, Lotus Buds, 259. — (2) Thurston. Castes and tribes, Devadasi, 128, 131. — (3) Dubois, I, 387.


    Leurs fonctions officielles consistent à danser et à chanter deux fois par jour, matin et soir, dans l’intérieur du temple, à brûler du camphre en présence du dieu et à danser autour de son image pendant les cérémonies publiques. Les bayadères doivent aussi monter sur les chars de procession et se tenir près de l’idole pendant toute la durée de la procession. Enfin c’est à elles d’ouvrir chaque jour la porte extérieure du temple, et l’une d’entre elles est choisie pour faire partie des vingt et une personnes qui ont charge de la clef de cette porte (1) .

    Pour ces fonctions quasi-sacerdotales, elles reçoivent un salaire fixe assez modique ; il ne s’élève pas, dit-on, à plus de deux roupies par mois (2) . Mais leur ministère n’est pas limité à ces seules attributions, et elles suppléent, par la vente de leurs appâts, à la modicité de leur salaire officiel. Elles étaient autrefois exclusivement réservées à servir de passe-temps aux brahmes, mais, aujourd’hui, elles sont juridiquement tenues, par leur profession, d’accorder leurs faveurs à quiconque les requiert, moyennant finances (3). Lorsqu’elles sont louées comme concubines en dehors du temple, elles doivent payer au temple une redevance mensuelle sur leurs bénéfices ; c’est là une source considérable de revenus pour les prêtres (4). Ainsi, quoique leur profession soit sévèrement et fréquemment condamnée dans les livres sacrés, la religion officielle hindoue a toujours maintenu et soutenu leur institution.

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    (1) Amy Carmichael, Lotus Buds, 265. — (2) Dubois, II, 290. — (3) Dubois, 289. — (4) S. D. G. K, Women of India, 82.


    Dès la plus haute antiquité, les bayadères étaient de toutes les fêtes ; leur présence était considérée comme un élément indispensable dans toutes les réjouissances, soit publiques, soit privées. La mode s’en est perpétuée dans le cours des siècles, et toute personne, qui en a les moyens et qui ne veut pas être méprisée par ses voisins ou ses égaux, doit les appeler à ses fêtes de famille. Un mariage ne saurait se terminer agréablement, si des bayadères ne venaient charmer les invités par leurs chants et leurs danses, et mettre ainsi le comble à la satisfaction générale. Il est vrai qu’à l’occasion des mariages, si leur présence est requise surtout pour rehausser l’éclat de la fête, elle est due aussi parfois à la superstition. En effet, la vue d’une bayadère est toujours un présage de bon augure ; en outre, comme le veuvage est inconnu aux bayadères, elles sont supposées avoir le pouvoir de détourner les mauvais présages, et, dans ce but, on les fait marcher en tête des processions de mariage, ce que d’autres femmes mariées n’oseraient jamais faire, n’étant pas garanties contre les signes de mauvais augure qu’elles pourraient rencontrer sur le parcours de la procession. Cette même superstition fait considérer les perles qui ornent le taly d’un bayadère comme des gages certains de bonne fortune, des amulettes infaillibles contre les mauvais génies ; c’est pourquoi il arrive que des parents, soucieux du bien-être de leur fille, envoient à l’avance le taly qu’elle doit porter à son mariage à une bayadère pour que celle-ci en prépare le cordon, et l’orne de quelques-unes des perles noires qui ornent son propre taly (1) . Lorsque des personnes de marque se réunissent pour faire des visites d’apparat ou autres, la décence et la civilité indiennes exigent également qu’elles se fassent accompagner d’un certain nombre de bayadères ; et ce serait manquer d’égards envers ceux qu’on va visiter, si l’on s’en dispensait (2) .

    Pour se rendre attrayantes, les bayadères savent, mieux peut-être qu’en d’autres pays, mettre en œuvre toutes les ressources et tous les artifices de la coquetterie. Non pas que leur manière de s’habiller soit indécente ; tout au contraire, de toutes les femmes de l’Inde, ce sont les courtisanes, et surtout celles qui sont attachées aux temples, qui sont le plus modestement vêtues ; d’amples draperies flottantes, arrangées avec art, les enveloppent complètement, et elles mettent une attention extrême à ne laisser voir à nu aucune partie de leur corps. Mais, comme le fait remarquer Dubois, l’expérience leur a sans doute enseigné que l’étalage de leurs charmes émousserait le désir au lieu de l’irriter, et que l’imagination est plus facile à séduire que la vue. En revanche, parfums, parure élégante et recherchée, coiffure la plus propre à faire ressortir la beauté de leur chevelure, qu’elles entrelacent de fleurs odoriférantes, profusion de bijoux placés avec art sur différentes parties de leur corps ; minauderies, démarche et maintien voluptueux, tout cela est habilement employé pour parler aux passions et séduire les esprits impressionnables (3).

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    (1) Thurston, Omens and superstitions, 46. — (2) Dubois II, 289. — (3) Dubois II, 290.


    Leurs danses n’ont cependant rien de bien attrayant, au moins pour des Européens ; à proprement parler, ce ne sont point des danses, mais plutôt une série d’évolutions plus ou moins chorégraphiques, qu’elles exécutent en chantant une mélodie langoureuse, plaintive, coupée de trilles fréquentes et de nombreuses vocalises d’appel ; en agitant les mains et les bras, en des gestes gracieux, mais lascifs ; avançant soudain de quelques pas sur la scène pour se reculer aussitôt, tandis que des musiciens suivent de près leurs mouvements et accompagnent leurs chants de leurs clarinettes et de leurs tambourins. Ces chants ont généralement pour objet les amours de Krichna avec ses différentes femmes, en particulier avec sa préférée Radha, ses querelles et ses réconciliations ; ils se prolongent des heures entières, sans que les spectateurs Hindous manifestent le moindre signe de lassitude ou d’ennui. Les bayadères sont grassement payées pour ces représentations, et il n’est pas rare qu’une bayadère, possédant son art à la perfection, reçoive un salaire de 1000 Roupies pour une soirée (1) . Sous le couvert de la religion, elles font ainsi un commerce très lucratif, et quelques-unes d’entre elles amassent des richesses considérables. Leurs bijoux seuls valent une fortune : pendants d’oreilles, bijoux pour le nez, fronteaux et gourmettes, bracelets d’or ou d’argent pour les bras, ceintures en métal précieux richement ciselées, anneaux pour orner et couvrir les chevilles, bagues pour les mains et les orteils, le tout d’un travail délicat, orné de pierres précieuses qui scintillent sur l’éclat plus mat de l’or.

    En général, les bayadères sont riches. Du reste, quelques-unes dépensent largement cet argent aisément gagné, à leur sens ; des travaux d’utilité générale, comme aussi des œuvres de charité publique ou privée, sont dus à la générosité de certaines de ces courtisanes. Cependant elles peuvent aussi tomber dans la misère. Qu’une bayadère vienne à manquer aux lois de la caste ou aux prescriptions de l’étiquette reçue, elle est immédiatement excommuniée et réduite à la plus misérable condition. Que, dans ses jours de succès et de gloire, elle ait négligé de mettre de côté pour l’avenir une partie au moins de ses profits, la pauvreté, l’afflixion et la souffrance deviendront les compagnes inséparables de sa vieillesse prématurée, sans consolation et sans joie (2) . Dès que ses charmes sont passés, sa carrière de plaisirs et d’amour est finie. Heureuses encore, celles qui peuvent rester sous la protection du temple qu’elles ont embelli de leurs grâces et enrichi par leurs talents. Sur la côte malabare, lorsqu’une bayadère devient trop âgée pour remplir ses fonctions ordinaires au temple, le prêtre en charge lui retire les pendants d’oreilles, caractéristique de son office, et elle est condamnée à une vie d’isolement et d’oubli. On lui paie encore une maigre pitance, mais son salaire officiel ordinaire, assez peu élevé pourtant, est encore diminué par suite de son incapacité pour le service actif (3) .

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    (1) Monier Williams, Brahmanism, 381. — (2) Amy Carmichæl, Lotus Buds, 276. — (3) Thurston, Castes and tribes of Soutbern India, Devadasi, 141.


    En d’autres endroits les mesures prises sont plus radicales : le dieu, n’ayant que faire d’épouses âgées, les laisse à la charge de ses adorateurs et les remplace par des femmes plus jeunes. Lorsque le dieu s’aperçoit que quelques-unes de ses épouses commencent à vieillir ou ne lui plaisent plus, il leur fait signifier le divorce par la bouche des interprètes de ses volontés. On leur imprime sur la cuisse ou sur la poitrine, avec un fer rouge, la marque symbolique de Vichnou ; on leur procure une patente qui certifie qu’elles ont loyalement servi, plus ou moins d’années, en qualité de femmes légitimes du dieu, et par laquelle on les recommande à la charité publique : puis on les met à la porte. Munies de leur congé de réforme, elles parcourent le pays sous le nom de Kali Youga Lachimi, femmes de Vichnou de l’âge de pierre ; et partout où elles paraissent, on fournit abondamment à leurs besoins (l) .

    Lorsqu’une bayadère meurt, le temple, auquel elle était attachée, subvient généralement aux frais des funérailles. Le prêtre du temple fournit une guirlande de fleurs et une certaine quantité de cendre bénite, pour orner le cadavre. Un brahme d’ordre inférieur, un maître de danse et des bayadères se rassemblent alors à la maison de la défunte : le brahme récite des prières et consacre l’eau lustrale ; le maître de danse jour de la clarinette, et les bayadères préparent la poudre de safran, avec laquelle le cadavre doit être enduit. Si la bayadère est élevée en dignité dans son ordre, c’est le-prêtre du temple lui-même qui doit laver le corps et l’enduire de poudre de safran. Ces cérémonies terminées, on accomplit les rites funèbres comme d’ordinaire. Le cadavre est porté sur le bûcher, mais on ne doit y mettre le feu qu’avec des charbons pris au feu sacré, conservé dans le temple (2) .

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    (1) Dubois, II 309.— (2) Thurston, Castes and tribes, Devadasi, 144, 140.


    Telle est cette fameuse institution des bayadères, approuvée et favorisée par la religion officielle hindoue, en dépit des condamnations contenues contre elles dans les livres sacrés, que des orthodoxes, par un traditionalisme outré, veulent maintenir à tout prix. Un de ces traditionalistes fanatiques, amateur, pour les besoins de sa cause, de “l’art pour l’art”, soutenait récemment que le mouvement de réforme qui se dessine partout, pour supprimer de la vie religieuse et sociale un élément si complètement démoralisateur, porterait un coup mortel à la musique hindoue, dont les bayadères sont les seules dépositaires autorisées, et amènerait un malaise général dans toutes les classes de la société : “Les danses des bayadères de profession étant le seul divertissement national à la portée des Indiens”. Poussant plus loin son opinion, il assurait que “ce mouvement ne pouvait être que nuisible au pays, à tous les points de vue : social, moral, sociologique, sanitaire, scientifique, artistique, patriotique et national” (1) . Un critique ajoutait : une pareille assertion sera probablement jugée comme elle le mérite par tous ceux qui savent ce qu’est, en fait, et ce que vaut l’institution des bayadères.

    Les plus respectables et les plus intelligents des Hindous ont compris que, parmi les nombreux sujets de réforme à envisager actuellement, la question des bayadères est une des plus pressantes. — “Pour parler clair et franc, ces femmes forment tout simplement une classe de prostituées. Leur profession est immorale et elles ne vivent que de débauches” (2), avouent les uns. — “Leur présence à toutes les fêtes, et leur introduction dans les familles ruinent la moralité des jeunes gens et sont un fléau pour la nation. Il ne faut pas, non plus, que les Européens continuent à penser que les danses des bayadères ne sont que des divertissements, comme on a pu le leur faire croire ; par égard pour la plus vulgaire moralité, ces danses devraient être bannies de toute respectable société” (3), ajoutent les autres. L’opinion, ébranlée par ces dénonciations venues de milieux hindous, naturellement bien informés, s’est peu à peu modifiée, et certaines réformes ont pu déjà être accomplies. En ce qui concerne les bayadères attachées aux temples, le Gouvernement du Mysore, en 1905, a passé la décision suivante : “Quel qu’ait été, à l’origine, l’objet de l’institution des bayadères dans les temples, le Gouvernement est d’avis que l’état, dans lequel vivent actuellement ces servantes du temple, justifie pleinement leur exclusion de toute espèce de service dans ces édifices sacrés. Cette interdiction, mise en vigueur pendant quinze ans dans quelques-uns des temples de l’Etat, a habitué le peuple à se passer de leur présence ; le Gouvernement juge donc à propos d’étendre la mesure à tous les temples du pays, espérant que ce bon exemple portera ses fruits dans les autres Etats, où le mal causé par cette institution est plus en évidence qu’il ne l’a jamais été dans les temples du Mysore”.

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    (1) Cité dans Times of India 27-10-09. — (2) S. D. C. K. Women of India, 77. — (3) S. D. C. K. Women of India.


    Cet exemple n’a pas été suivi ailleurs, mais on ne peut pas dire qu’il n’ait pas porté ses fruits. A la “Provincial Conference”, tenue ces jours-ci à Trichinopoly, le vœu suivant, proposé par un brahme et approuvé par des brahmes, vient d’être adopté à l’unanimité : “L’opinion de la “Conference” est que l’emploi des femmes d’un caractère douteux, dans les cérémonies et les processions religieuses hindoues, tend à rabaisser la sainteté de ces cérémonies et de ces processions ; la “Conference” recommande, par conséquent, que tous les moyens possibles, législatifs ou autres, soient mis en œuvre pour empêcher ces femmes de prendre part désormais aux services religieux” (1). Cette proposition ne sera peut-être pas suivie d’effet immédiat ; c’est au moins un signe du changement qui s’opère dans les esprits à ce sujet.

    La présence des bayadères aux mariages, aux visites officielles et aux réunions privées n’est plus d’obligation ; les familles honorables se dispensent de plus en plus de les appeler. On s’habitue à reconnaître que ces femmes sont toutes des femmes de mauvaise vie, dont la vue seule, aussi bien que les chants lascifs et les gestes abominables qui sont décorés du nom de danses, doivent inspirer horreur à toute personne qui se respecte (2) . Des sociétés se sont formées pour protéger aussi les enfants et empêcher, autant que possible, leur consécration aux dieux. Une bayadère, consciente de la dégradation à laquelle elle avait été vouée dès son jeune âge, léguait, en mourant, à l’une de ces sociétés, une somme de 5.000 Roupies, “pour arracher de malheureuses jeunes filles au sort affreux qui avait été son partage et qui avait fait le malheur de sa vie ” (3).

    La loi défend également ces sortes de mariages ; mais la loi restera impuissante tant que l’opinion publique ne sera pas complètement changée. C’est à ce changement surtout que doit viser l’activité des réformateurs pour obtenir des résultats pratiques et certains.

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    (1) Madras Mail, 8-4-13. — (2) Times of India Illustratred, 1909. — (3) Report of The Society for Protection of Children, Madras mail, 19-2-13.


    VII
    Que devient-elle comme épouse.

    La famille hindoue, aujourd’hui encore, conserve dans sa constitution quelque chose de patriarcal, toute l’autorité appartient au père de famille. C’est le père qui décide toutes les affaires, gère les biens, en dispose à son gré et assigne à ses fils leur tâche quotidienne. Son épouse veille sur l’administration intérieure de la maison et forme les jeunes femmes, ses belles-filles, à l’obéissance et à l’observation exacte de leurs devoirs domestiques, sa parole fait loi : la nouvelle mariée qui a pris définitivement place dans la maison n’a qu’à bien se tenir. Des scènes de ménage, des querelles fréquentes éclatent pour les raisons les plus futiles, elles sont généralement provoquées par la belle-mère, qui regarde ses brus comme des esclaves achetées à prix d’argent, ou bien craint que cette nouvelle venue ne lui enlève l’affection de son fils. Il arrive qu’à la suite d’une de ces querelles, la jeune femme s’enfuit chez ses parents : il faut alors que le mari aille lui-même la chercher, autrement elle ne retournerait jamais chez ses beaux-parents, quand bien même tous les torts seraient de son côté. Du reste, la chose étant fréquente ne provoque aucun étonnement chez les Hindous. Pour eux, ils reconnaissent que la belle-mère peut avoir le plus mauvais caractère imaginable, mais elle est indispensable pour la bonne marche de la maison et pour la formation d’une belle-fille à tous ses devoirs ; de toute nécessité, disent-ils, il faut une belle-mère (1) .

    Dans les familles de haute condition, et surtout dans le nord de l’Inde où l’usage de renfermer les femmes dans les Zénanas (2) est plus général, la jeune femme, nouvelle épouse, est immédiatement séquestrée dans les appartements réservés aux femmes de la maison. Si sa nouvelle famille est riche, le travail est fait généralement par des servantes ou par des veuves (3) ; incapable de trouver dans le travail ou dans l’étude une distraction à son ennui, elle passera sa vie entière dans une monotonie fastidieuse, monotonie que parfois viendront interrompre des visites de parentes ou d’amies, et qui très souvent sera troublée par les vexations de ses aînées et par la surveillance incessante dont elle sera l’objet de leur part. Pendant le jour, il lui est interdit de parler à son mari et elle doit toujours rester voilée en présence de ses beaux-frères.

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    (1) Jensen : Tamils Proverbs, 3640, 3628, 3635.
    (2) Zénana : Appartements réservés exclusivement aux femmes dans les familles de haute caste ou de haute condition. Cette coutume ne tire pas son origine des livres sacrés, elle est d’une origine beaucoup plus récente.
    (3) Wilkins, Modem Hinduism, p. 202.


    Il va sans dire que les étrangers ne sont jamais admis en sa présence. Maurice Maindron, dans ses “Lettres écrites du sud de l’Inde”, rapporte plaisamment qu’après un séjour de plusieurs mois dans l’Inde, il dut quitter Pondichéry sans avoir jamais eu l’avantage de voir la femme de son hôte, Madame Souppou Krichnasamy (1), Le médecin lui-même n’est pas davantage privilégié, il ne peut diagnostiquer la maladie d’une femme purdah que d’après les symptômes que veut bien lui faire connaître sa cliente, cliente qu’un épais rideau dérobe à ses regards ; il devra donc prescrire un traitement d’après les renseignements plus ou moins authentiques qui lui seront ainsi communiqués.

    On cite cependant quelques infractions à cette loi, en voici une assez humoristique : La Maharani d’Udaipour, souffrant une fois d’un mal d’oreilles, permit à une dame anglaise, dûment munie d’un diplôme de docteur, d’examiner l’oreille malade, mais la patiente elle-même demeura invisible, et l’oreille seule, passée par un trou à travers le rideau, fut soumise à l’examen de la doctoresse (2).

    Dans le sud de l’Inde, où l’usage des zénanas est beaucoup moins répandu, la jeune mariée jouit d’une condition meilleure, les travaux domestiques l’occupent et la distraient, elle peut circuler librement, non seulement dans la maison, mais aussi dans les rues, aller au marché, travailler dans les champs, elle accompagne son mari dans les réunions de famille ou aux fêtes religieuses. Si, à certains jours, sa tâche est pénible, si la surveillance d’une belle-mère acariâtre lui pèse parfois, la liberté relative dont elle jouit rend cependant sa situation de beaucoup préférable à celle de ses sœurs plus riches qui, désœuvrées, rongées d’ennui, sont condamnées, leur vie durant, à rester emprisonnées dans leurs propres appartements.

    Les devoirs de la femme vis-à-vis de son mari se résument assez bien dans la maxime consacrée que “pour une épouse, il n’y a pas d’autre dieu que son mari”. La dévotion à son époux doit être sa seule religion, son seul culte, sa seule préoccupation, Du reste, son mari peut avoir tous les défauts, toutes les tares possibles, elle n’en devra pas moins le vénérer à l’égal de Brahma, être attentive à prévenir tous ses besoins, à exécuter avec ponctualité jusqu’aux moindres caprices de son seigneur et maître. Le premier des devoirs pour une femme est de chercher en tout et toujours le bien de son mari ; dût-elle pour cela sacrifier son honneur et sa vie, elle ne doit jamais hésiter (3) .

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    (1) Revue des deux Mondes, 1906, III. p. 863. — (2) Ramsay Macdonald : Awakening of India, p. 53. — (3) Mahabaratha, Adiparvam : 641.


    Une obéissance entière, sans limite, telle est pour elle la vertu principale ; les ordres du mari, quels qu’ils soient, ne peuvent être discutés, ils doivent être suivis exactement ; leur moralité n’est point affaire de la femme. Ainsi en ont décidé les Védas, (1) et la loi a passé en proverbe : “La chasteté d’une épouse consiste uniquement dans l’accomplissement des ordres de son mari” (2) .

    L’épouse qui sait réprimer ses pensées, retenir sa langue et veiller sur ses actes, est fidèle à son maître, déclare Manou, sera, en récompense, respectée sur terre comme une épouse vertueuse, et, après sa mort, elle aura le bonheur d’être réunie pour toujours à son mari dans le ciel. Au contraire, l’épouse infidèle à son mari sera déshonorée ici-bas ; après sa mort, elle devra renaître dans le corps d’un chacal, elle sera affligée de toutes sortes de maladies, en punition de ses péchés (3), Il est aisé de se rendre compte, d’après les Pouranas et d’après les Védas, que chez les Hindous, la notion de fidélité conjugale a un sens beaucoup plus large que celui où nous l’entendons communément.

    A la maison, la femme doit s’acquitter avec diligence de tous les travaux domestiques, ne quitter aucun ouvrage sans la permission de son mari et se montrer toujours égale dans sa conduite et dans son humeur. La cuisine est son département particulier : elle doit y entretenir une propreté scrupuleuse, s’occuper de la préparation des aliments et veiller à ce que rien d’impur, pas même le regard d’un étranger, ne vienne souiller les mets destinés au repas de la famille (4). Quand sera venu le moment du repas, “elle devra tout d’abord servir son mari, elle-même ne mangera qu’après lui. S’il jeûne, elle jeûnera aussi ; s’il est triste, elle doit partager son chagrin ; s’il est gai, elle le sera aussi ; elle doit rire avec lui et pleurer avec lui : c’est ainsi qu’elle peut manifester son bon naturel. Elle évitera avec soin, et sous n’importe quel prétexte, de susciter des querelles dans la famille ; elle doit se souvenir toujours qu’elle ne saurait servir avec trop d’affection son beau-père, sa belle-mère et son mari. Si elle s’aperçoit qu’ils dépensent tout le bien de la maison en extravagances, elle aurait tort de s’en plaindre, encore plus de s’y opposer. Si son mari lui confie de l’argent, elle doit l’employer aux dépenses du ménage sans en rien soustraire secrètement, soit pour elle-même, soit pour ses parents, soit même pour le consacrer à des œuvres de charité.

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    (1) Id., Ibid. 469. — (2) Jensen, Tamils Proverbs : 3551. — (3) Lois de Manou : IX, 29-30. — (4) Monier Williams : Hinduism & Brahmanism, 128.


    “Si son mari lui dit de l’accompagner, elle le suivra ; s’il lui dit de rester à la maison, elle n’en sortira pas, se conformant à tous les avis qu’il lui a donnés en partant ; elle négligera sa parure et ne devra pas se livrer, sous prétexte de piété envers les dieux, à des pratiques particulières de dévotion. Si des parents ou des amis l’invitent à venir chez eux, soit pour une fête, soit pour une cérémonie quelconque, elle ne s’y rendra qu’avec la permission de son mari, en ayant grand soin de se faire accompagner par quelque femme âgée ; elle n’y restera que le moins de temps possible, puis, de retour à la maison, après avoir raconté à son mari tout ce qu’elle aura vu ou entendu, elle reprendra aussitôt ses travaux domestiques.

    “Elle ne doit jamais prononcer le nom de son mari, pas même en s’adressant à lui directement, car ce serait l’offenser, ni en parlant de lui à d’autres personnes, car ce serait faire preuve de mauvais goût et de manières trop libres (a), En présence de son mari, une femme ne doit jamais regarder de côté et d’autre, elle doit, au contraire, avoir sans cesse les yeux fixés sur lui pour attendre ses ordres et les recevoir ; elle ne devra prononcer devant lui que des paroles douces et agréables, elle se fera un devoir de chercher à lui plaire toujours de plus en plus. Ses pensées seront pour lui seul, elle ne regardera jamais aucun autre homme en face ; si son mari reçoit un étranger, elle se retirera en baissant la tête et continuera de s’occuper de son travail sans faire la moindre attention à celui-ci. Si son mari lui adresse la parole, elle devra l’écouter sans l’interrompre ; s’il se met en colère, la menace, lui dit des injures grossières, la bat, même injustement, elle ne lui répondra qu’avec douceur, lui saisira les mains, les baisera, lui demandera pardon, au lieu de jeter de hauts cris ou de s’enfuir de la maison, ce qui l’exposerait à la risée du public et donnerait lieu à bien des péchés.

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    (a) Les Hindous croient que prononcer le nom d’un individu, c’est le mettre au pouvoir des sorciers ; ceux-ci n’ont de pouvoir sur une personne et ne peuvent lui nuire que lorsqu’ils connaissent et peuvent prononcer son nom “réel”. Aussi, dans les cérémonies brahmaniques, outre le nom ordinaire public donné à un enfant, on lui donne généralement un autre nom. Ce dernier est ce qu’on appelle le nom “réel”, nom qui reste secret et qui n’est connu que du père et du gourou (prêtre) de la famille.


    “Il n’y a pour une femme aucun vrai bonheur qui ne lui vienne de son mari : c’est lui qui lui a donné des enfants, c’est lui qui lui fournit des vêtements et des joyaux, c’est lui qui lui procure des fleurs, du safran, du sandal et toutes sortes de biens, c’est par lui seul enfin qu’elle peut obtenir la béatitude finale”.

    Le vieux Richi, auteur supposé de ces règles de conduite pour les femmes mariées, a voulu aussi rappeler à l’époux que sa femme devait être l’objet principal de ses préoccupations, et il ajoute : “C’est par le moyen de sa femme qu’un mari jouit du plaisir qu’on peut trouver en ce monde, c’est par elle qu’il pratique les bonnes œuvres, qu’il acquiert des richesses et des honneurs, par elle enfin qu’il réussit dans ses entreprises : un homme sans femme est dans un état imparfait” (1) .

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    (1) Règles de conduite de Vanichta-Richi pour les femmes mariées ; citation tirée du P. Dubois. II, chap. I. passim, & Chap. 7.


    Ce qui constitue la maison hindoue et ce qui fait l’âme de cette maison, c’est la femme, c’est l’épouse : pas d’épouse, pas de famille, pas de ciel. Sakountala, abandonnée par son époux, le roi Dusmanta, et reniée par lui, énumère avec amertume les promesses qu’elle avait reçues de lui, elle lui remet sous les yeux ce que c’est qu’une épouse, quelle en est la dignité, les consolations qu’elle donne à son mari, les avantages qu’elle lui procure “L’homme sans enfant est indigne lui-même d’arriver jamais aux régions bienheureuses. Qui donc peut détourner de lui ces malheurs irréparables, qui donc peut lui assurer cette postérité si nécessaire au rachat de ses pères et de son propre salut, si ce n’est sa compagne, son épouse, celle qu’on appelle justement sa moitié ; la maîtresse de sa maison, la mère de ses enfants ; celle qui lui est fidèle en tout, qui l’accompagne partout, qui, en tout temps, veille à son confort et pourvoit à ses besoins ; à qui la vie est moins précieuse que le bonheur de son mari, et sans laquelle les plaisirs sont fades, les richesses inutiles, les honneurs sans profit et la vie impossible. Pour son mari, l’épouse n’est-elle pas à la fois une compagne aimante qui partage ses joies, une gardienne vigilante qui le dirige vers le bien, une mère tendre et dévouée qui le console dans ses chagrins ? Dans les épreuves de la vie, quand son corps est brisé sous l’étreinte de la douleur et de la maladie, quand son âme est meurtrie par les insuccès et par les déceptions, l’amour et les soins de son épouse ne sont-ils pas pour lui, ce qu’est au voyageur harassé par la chaleur, épuisé par la soif, la rencontre d’une source d’eau vive, sous les frais ombrages d’un bosquet sacré ? Aussi, le sage reconnaît-il que tout son bien-être, sa joie, son bonheur lui viennent de son épouse ; toujours, il n’a pour elle que des paroles aimables, quand bien même dans un moment d’oubli, elle lui dirait des choses désagréables. Unie à lui pendant cette vie, l’épouse fidèle lui est également réunie après la mort: si elle meurt la première, elle l’attend avec confiance au séjour des immortels; et, si lui-même est ravi prématurément à son affection, impatiente d’une vie désormais sans objet, pour n’être plus jamais séparée de lui, elle s’en va le suivre jusque dans la mort”. (1)

    Malgré ces pathétiques déclarations, les législateurs ont généralement laissé dans l’ombre les droits de la femme à l’amour, au respect et à la reconnaissance du mari ; en somme elle fait partie des biens de son époux. Yudichtira, l’aîné et le plus juste des Pandavas, après avoir perdu au jeu ses richesses, ses esclaves, son royaume et jusqu’à ses frères, sans tenir aucun compte des protestations que font entendre les anciens de l’assemblée, en vient à jouer Draupadi, sa femme, il la perd, et lorsque, la partie finie, Vikarna. l’un des fils du vieux roi Dhristarasthra, intercède auprès des anciens en faveur de Draupadi, Karna lui impose silence, en disant que Draupadi fait partie des possessions de Yudichtira, et personne, dans l’assemblée, ne songe à relever cette assertion (2) .

    Sida, une des plus belles créations de la poésie hindoue et le modèle des vertus domestiques, supplie Rama, son époux de lui permettre de l’accompagner dans son exil. “Une épouse, lui dit-elle, doit partager le sort de son mari ; sans toi, le ciel même ne suffit point à mon bonheur. Je veux te suivre ici-bas, te suivre après la mort, je veux m’attacher à toi comme une ombre. Si tu dois errer dans les forêts, j’écarterai de tes pas les épines du chemin ; marchant à tes côtés, je ne sentirai pas la fatigue ; les broussailles de la forêt seront pour moi comme des robes de soie ; un tas de feuilles me semblera plus doux que la plus molle couche. Que m’importent les palais superbes, que m’importe le ciel même, si ta présence ne les embellit ! Protégée par toi, je ne crains ni dieux, ni démons, ni mortels. Tu es mon guide, mon seul refuge, tu es ma divinité. Mille années avec toi dans la forêt s’écouleront rapides comme un jour ; l’enfer même, si je m’y trouvais avec toi, me paraîtrait un lieu de délices” (3) . En souvenir de ces supplications si ardentes et de ce dévouement à toute épreuve, l’esprit hindou a forgé le proverbe suivant, légèrement cynique : “Ce fut le malheur de Rama de céder aux prières de Sida” (4).

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    (1) Mahabaratha, Adi-Parvam : 360-362. — (2) Mahabaratha, Saba-Parvam : 290. — (3) Ramayana, Ayodya-Kandam : 25 — (4) Jansen, Tamil proverbs : 3469.


    Le despotisme du mari à la maison est un principe parfaitement admis par tous les Hindous. Un enfant de quinze ans, qui tremblera de la tête aux pieds, en présentant une pétition à un employé du gouvernement, revendiquera chez lui une autorité absolue sur sa jeune femme ; et ce n’est pas toujours un maître bienveillant (1) . Manou autorise le mari à battre sa femme en certaines circonstances, mais elle ne doit être frappée que sur le dos, avec une corde ou un rotin (2) . L’ingéniosité des Hindous a inventé bien d’autres moyens de punir les femmes récalcitrantes : les attacher à l’un des piliers de la maison et les battre jusqu’au sang, ou bien leur appliquer sur différentes parties du corps soit un tison ardent, soit des tiges de fer rougies au feu, ne sont pas des punitions très rares, surtout dans les basses castes de la population. Le mari seul, il est vrai, a le droit de punir sa femme, mais il peut le faire à discrétion (3) .

    Pradipa Richi, sollicité par la déesse du Gange, lui rappelle la punition portée contre le mari coupable d’adultère : il doit être plongé aux enfers jusqu’à la destruction du monde (4) . Cependant, cette règle semble bien être tombée en désuétude et, pratiquement, tout ce que lui demande l’opinion, c’est de ne pas chercher à séduire des personnes mariées. La fidélité ne lui est pas imposée. Il peut donc avoir des concubines à sa fantaisie, pourvu qu’il ne les garde pas au foyer conjugal. Pour celui qui aurait séduit une femme mariée, Manou ordonne de l’exiler du royaume, après lui avoir imprimé, au fer rouge, une marque infamante (5) . La punition augmentera de rigueur suivant la bassese du coupable et l’élévation de la femme. En certains cas le coupable devra être grillé sur un lit de fer rougi au feu (6), ou attaché à une statue de fer également rougie au feu (7) . Quant à la femme coupable d’adultère, si elle est d’une condition élevée, elle devra être dévorée par des chiens sur la place publique (8) ; si son rang est de moindre importance, différents châtiments lui seront infligés suivant le cas (9) .

    L’épouse, ne devant avoir d’autre dieu que son mari, d’autre religion que celle de le servir et de lui obéir en tout, aucun devoir religieux particulier ne lui est prescrit. “Comme une rivière dont les eaux se sont mêlées à celles de la mer, une épouse n’a pas de qualités propres : elle partage les qualités de l’homme auquel elle a été unie par le mariage” (10) . Par suite, elle participe aux mérites et aux démérites de son mari, mais, n’étant que sa moitié, et sa moitié inférieure, elle n’a le droit de faire aucune cérémonie religieuse indépendante. Pour elle, il n’y a ni jeûnes, ni prières, ni cérémonies funèbres à accomplir. Tout ce qu’elle a à faire et ce qu’elle fait effectivement, c’est de jeûner ou de faire des vœux en participation avec son mari, pour assurer à celui-ci une vie longue et prospère. Comme les cérémonies qu’elle pratique se rapportent plutôt au culte domestique, j’en parlerai plus loin, en traitant de son rôle de mère de famille et de maîtresse de maison.

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    (1) Times of India Illustrated, behind the indian veil, (10 octobre 1909). — (2) Lois de Manou, VIII-299. — (3) Jensen Tamil Proverbs, 3563. — (4) Mahabaratha, Adi-Parvam, 381. — (5) Lois de Manou VIII 352. — (6) Id, Ibid.372. — (7) Mahabaratha, Sandi-Parvam, 115. — (8) Id., Ibid. 156. — (9) Id. Ibid. 113-116. — (10) Lois de Manou, IX 22.


    De ces données générales, on pourrait conclure que la femme hindoue, entravée par tant de restrictions, privée presque entièrement de son indépendance, soumise en tout et pour tout à son mari, ne peut que rarement se trouver heureuse dans le mariage. Cependant, dit Wilkins (1), si paradoxal que cela puisse paraître, c’est le contraire qui est vrai. Elevée dans un perpétuel état de dépendance, habituée à voir tout le monde se conformer à ces usages plus que millénaires, qui lui sont imposés, maintenue par sa propre ignorance dans un cercle restreint de pensée et d’action, elle concentre son énergie dans les travaux domestiques et dans le soin de ses enfants. Elle n’a pas d’autre ambition que d’avoir un époux bienveillant et des enfants obéissants. Au delà du cercle de sa famille, rien ne l’intéresse vivement ; si son époux et si ses enfants sont contents, s’ils jouissent d’une bonne santé, elle est heureuse. Elle sait que les rites et les cérémonies qui l’ont unie à son mari ont un effet irrévocable ; à mesure que les années s’écoulent, les tempéraments, les dispositions et les habitudes individuelles se modifient, s’harmonisent, la venue des enfants vient cimenter, dans un amour réciproque, une union qui a été déterminée par le choix des parents, une union dans laquelle n’eurent aucune part ni le choix, ni la volonté, ni l’inclination des deux principaux intéressés.

    (A suivre) J. B. CROZE,
    Miss. Apost. de Kumbakonam.

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    (1) Wilkins, Modern Hinduism : p. 205.

    1929/209-224
    209-224
    Croze
    Inde
    1929
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