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La femme dans l‘Inde 1

La femme dans l‘Inde (Suite) VI Épouses des dieux et Bayadères.
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    La femme dans l‘Inde
    (Suite)
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    VI
    Épouses des dieux et Bayadères.

    D’après toutes les lois religieuses hindoues, avoir une épouse et un fils, telle est la destinée de la femme. Cependant il est une classe de personnes, auxquelles le mariage, tel au moins qu’on l’entend communément, est interdit ; qui, n’étant jamais mariées, n’ont point à craindre le veuvage ; qui, ayant des enfants, ne sont point proscrites de la société, mais en sont, au contraire, adulées et honorées — je ne dirai point respectées — ; qui sont de toutes les fêtes et de toutes les réjouissances, qui passent leur, vie à danser et à chanter, tout en servant les dieux et les hommes : ce sont les épouses des dieux et les bayadères.

    Leur institution remonte à la plus haute antiquité. Le Rig Veda parle des bayadères qui amusaient les anciens Aryens. Les cieux des différents dieux hindous en possèdent tous des milliers : celui de Brahma en possède à lui seul 27 espèces (1). Elles font les délices des dieux et de ceux qui ont obtenu la béatitude ; elles les accompagnent partout dans leurs déplacements. — à moins que dans un accès d’humeur folâtre elles ne descendent sur la terre pour détourner les richis de leurs pénitences : telles Varka et ses compagnes, échappées du ciel de Kouberen, pour séduire un vertueux pénitent, et métamorphosées en crocodiles par la malédiction de l’ascète furieux (2). Non contents d’avoir leurs épouses et leurs bayadères dans leurs différents cieux, les dieux ont voulu, ou du moins ont accepté d’avoir des épouses sur terre. Dès une époque très reculée, des femmes étaient attachées aux différents temples et spécialement consacrées au service des dieux ; leurs fonctions consistaient surtout à chanter et à danser en présence de l’idole, le chant et la danse faisant partie du cérémonial rituel. Comme les Vestales romaines, elles étaient théoriquement tenues à faire le vœu de virginité et à garder toujours une réserve pleine de dignité. Placées au-dessus des danseuses ou bayadères ordinaires, elles jouissaient d’une certaine considération dans la société. Mais, quel qu’ait été au début l’objet de cette institution, les épouses des dieux ne gardèrent pas longtemps la dignité morale qui semble leur avoir été ordonnée ; elles purent garder une place privilégiée dans la hiérarchie des bayadères, mais devinrent leurs égales en dépravation, et on désigna sous la même appellation générique de devadasis ou servantes des dieux les unes et les autres.

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    (1) Mahabaratha, Saba parvam 39. — (2) Mahabaratha. Adi parvam, 838.


    Les devadasis se partageaient autrefois en sept classes distinctes, suivant la manière dont elles avaient été attachées au service du temple. Leur recrutement se fait de différentes façons : les parents eux-mêmes se font un honneur de donner une de leurs filles au temple, s’ils ont une famille nombreuse, et croient accomplir par là un acte de vertu qui leur assurera de nombreux mérites en cette vie et en l’autre. D’autres, de situation aisée, promettent de consacrer aux dieux une de leurs filles malades, si elle recouvre la santé ; d’autres fois, c’est le chef de la famille qui est malade, et, pour obtenir sa guérison, la mère fait vœu de donner une fille pour le service du temple. Dans certaines castes, la fille aînée d’une famille déterminée doit être vouée à cette vie ; et rien ne pourrait faire changer la coutume : la prospérité de la caste dépendant de l’observation de l’usage traditionnel. Très souvent aussi, les bayadères elles-mêmes adoptent les enfants de familles pauvres, mais de bonnes castes. Le mari d’une pauvre femme étant venu à mourir deux mois avent la naissance d’une petite fille, la veuve se lamentait sur le sort de son enfant, et se demandait comment elle pourrait l’élever et la marier convenablement. Une bayadère, ayant appris la chose, vint trouver la mère et lui offrit immédiatement d’adopter l’enfant. Il ne lui fut pas difficile de persuader à la veuve de se séparer de son enfant. « Si ta fille est consacrée aux dieux, lui dit-elle, elle ne deviendra jamais veuve comme toi. Au lieu d’être un signe de mauvais augure (1), elle apportera le bonheur à tous ceux qui la verront, sera honorée de tous, et n’aura matériellement aucun souci ». Ces arguments firent tomber les dernières objections de la veuve, et l’enfant fut élevée dans le temple (2).
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    (1) Les Hindous considèrent comme de mauvais augure la vue ou la rencontre d’une veuve ; la rencontre d’une jeune femme mariée est, au contraire, un augure des plus favorables. — ( 2) Amy Carmichael, Lotus Buds, 274.


    Indépendamment de ces enfants d’adoption données au temple, achetées à des parents pauvres, ou recueillies parmi des orphelins, les filles des bayadères elles-mêmes sont toutes élevées dans la profession ; les garçons deviennent ordinairement des musiciens, enseignent aux jeunes filles la musique et la danse, et jouent dans les fêtes et les cérémonies, pendant que les bayadères dansent. Contrairement à la coutume hindoue, ce sont les filles qui héritent de leur mère, et non les fils (1).

    Enfin, des femmes vont parfois s’offrir d’elles-mêmes au temple, pour mener une vie plus parfaite. Une femme hindoue, désireuse de mener la vie ascétique, prit la fuite avec sa jeune fille et vint se présenter dans un temple de Siva pour y être consacrée comme prêtresse du dieu ; suivant le cérémonial ordonné par les prêtres, elle se coupa les cheveux, se dépouilla de ses bijoux, se mit au cou une sorte de chapelet formé de grains appelés roudrakchas (grains d’elæocarpus), appelés yeux de Siva, ressemblant pour la couleur, la grosseur et la forme à une noix muscade, et fut rangée parmi les femmes consacrées au dieu. Croyant que son existence allait se passer en austérités en l’honneur de Siva. elle ne s’attendait point, à la forme de vie particulière qu’on lui réservait, et dès qu’elle eût compris ce que l’on attendait d’elle, elle s’enfuit, retourna à son village, et reprit la vie séculière, qui lui paraissait de beaucoup plus régulière que la vie religieuse (2).

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    (1) Thurnston, Castes and Tribes of Southern India, Devadasis, 127. — (2) Amy Carmichael, Lotus Buds, 258.


    Au temple de Tiruppaty, dans le Nord Arcot district, dédié d’abord à Siva, puis consacré à Vichnou, le recrutement se fait d’une façon particulière. Vers le mois de septembre, on y célèbre en l’honneur du dieu une grande fête, qui attire des troupes de pèlerins de toutes les parties de l’Inde. Lorsque l’idole est promenée en procession au milieu des pèlerins, les prêtres du temple se dispersent dans la foule, font choix des plus jolies femmes qu’ils rencontrent, et les demandent à leurs parents sous prétexte de les consacrer au service de Vichnou. Quelques personnes, en qui le sens commun n’est pas tout-à-fait détraqué, conjecturant qu’un dieu de pierre n’a pas besoin de femme, refusent de livrer les leurs et disent crûment leur fait à ces fourbes hypocrites. Ceux-ci, sans se déconcerter, vont s’adresser à d’autres de meilleure composition qui, enchantés de l’honneur qu’un si grand dieu veut bien leur faire en s’alliant à leur famille, s’empressent de remettre femmes et filles entre les mains de ses ministres (1), J’ai entendu dire que la même chose se pratiquait autrefois à la pagode de Tiruvadi, près de Tanjore, mais je n’ai pu avoir confirmation du fait.

    La corporation des bayadères, telle qu’elle est aujourd’hui constituée, et l’origine du nom de Devadasis semblent datées du IXème ou Xème siècle de notre ère. C’était l’époque où, dans le sud de l’Inde, s’élevaient les grands temples en l’honneur de Siva et de Vichnou. Le cérémonial des fêtes devait être digne de la richesse des monuments et on ne trouvait rien de mieux que d’y mêler les bayadères, dont les fonctions officielles, alors comme aujourd’hui, étaient de porter le feu sacré, de danser et de chanter devant le char des dieux pendant les processions, et d’agiter l’éventail en poil de dak, un des insignes royaux, sur la tête des idoles.

    Cependant toutes les bayadères ne vivent pas dans le temple et ne font pas le service du temple, bien qu’elles soient également consacrées aux dieux. Certaines familles, vivant dans leur village comme tout le monde, considèrent de leur devoir de consacrer une de leurs filles aux dieux ; on choisit naturellement la plus belle et on la conduit au temple pour y être dédiée à la divinité. Dès que la cérémonie est achevée, et que la jeune fille est devenue la propriété du dieu, elle rentre à la maison avec ses parents, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé. Mais on ne peut pas la marier, et la fille, devenue femme, a le droit d’agir à sa guise : le mariage régulier seul lui est interdit. Dans certaines parties de l’Inde, si deux époux n’ont qu’une fille et pas d’enfant mâle, au lieu d’adopter un fils, ils dédient leur fille à une divinité. Cette jeune fille vit avec ses parents et peut choisir un époux à son gré dans sa caste ou dans une caste supérieure. Si un fils naît de cette union, il prend le nom de son grand’père maternel et non celui de son père, et c’est lui qui a la charge de continuer la famille. Les enfants de ces femmes dédiées aux dieux sont regardés comme enfants légitimes, et ni eux ni leur mère ne se trouvent déconsidérés dans l’opinion publique (2).

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    (1) Dubois, II, 308. — (2) Amy Carmichael, Lotus Buds, 273. — Thurston, Ethnological Notes, 29.


    Quelques auteurs pensent que l’origine de cette section de devadasis vivant dans leurs familles remonte à l’époque où les castes, dans lesquelles se fait ordinairement la consécration aux dieux d’une fille par famille, étaient composées en majeure partie de guerriers. Suivant les mœurs hindoues, les épouses régulières des soldats ne pouvant quitter leur habitation, et d’autres femmes de même caste devant suivre les camps pour veiller au confort des hommes en campagne, on trouva cet expédient. Depuis que le temps des luttes continuelles a passé, les guerriers se sont accoutumés à des occupations plus paisibles, mais l’institution des femmes libres est restée (1).

    Actuellement les bayadères attachées aux temples forment une caste régulière, ayant ses lois particulières concernant les héritages, ses coutumes propres, ses usages protocolaires spéciaux, et tenant ses assises privées pour juger les infractions aux règles de la caste ou délibérer sur les affaires qui l’intéressent. L’adoption d’une bayadère est une assez longue affaire. Toutes les requêtes pour la présentation d’une jeune fille au temple d’une idole doivent être faites aux autorités de ce temple par l’intermédiaire de la bayadère en chef ; mais n’importe laquelle des bayadères attachées au temple peut adopter l’enfant. Si les personnes qui veulent donner l’enfant sont des parents ou d’assez proches relations, aucune enquête n’a lieu, la jeune fille est immédiatement acceptée ; dans les autres cas, on prend quelques précautions. Les enfants adoptées sont toujours prises très jeunes ; les filles des bayadères sont parfois dédiées aux dieux après leur naissance. Pour les autres, elles peuvent avoir de six à huit ans, mais doivent être toujours présentées avant leur nubilité ; une fille déjà nubile étant indigne de la faveur des dieux (2).

    Lorsque les autorités du temple ont donné leur approbation, tous les intéressés se rendent à la demeure de la bayadère qui va adopter l’enfant ; une cérémonie, dans le genre de celles qui prennent place à la naissance d’un enfant, est accomplie, et la jeune fille appartient dès lors à sa mère adoptive. On procède alors à la consécration de la nouvelle bayadère à l’idole. La cérémonie est un peu différente, suivant les temples et les castes, mais les parties essentielles en sont les mêmes. A un jour propice, les parents de la jeune fille ou ceux qui l’ont donnée au temple sont invités à son mariage avec le dieu. L’enfant est revêtue de nouveaux habits, ornée de fleurs et parée de bijoux. Le matin du mariage, elle est menée au temple. Là, elle présente au dieu deux toiles neuves, avec des feuilles de bétel et des noix d’arec : les préliminaires obligés dans les mariages ordinaires. Un des prêtres place alors le taly, (a) et une des toiles aux pieds de l’idole, tandis que l’initiée se tient assise, tournée vers son divin mari, dans la partie la plus sacrée du sanctuaire.

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    (1) Thurnston, Castes and Tribes of Southern India, Devadasis, 133. — (2) Thurston, id, passim.
    (a) Taly, bijou que les femmes mariées portent au cou comme signe de leur condition d’épouses.


    Le prêtre procède alors aux cérémonies ordinaires du mariage et lui attache le taly, symbole du mariage, autour du cou. Le chef de musique et professeur du temple vient ensuite donner à la nouvelle bayadère sa première leçon ; assis derrière elle il lui prend les jambes et les élève ou les abaisse, suivant le rythme de la musique qui accompagne la cérémonie. En quelques endroits, on dépose une épée ou un poignard à côté de la débutante pour représenter l’idole, et le mariage se fait avec l’une ou l’autre de ces armes, qui est censée représenter le dieu. Dans quelques castes de bayadères, c’est un tambour qui remplace l’épée ou le poignard, le tambour étant l’insigne de la profession. Le soir, la fille ainsi mariée au dieu est ramenée en grande pompe à la maison de ses parents ou de sa mère adoptive, et les réjouissances se poursuivent, comme pour un mariage ordinaire, pendant plusieurs jours ( 1).

    Il va sans dire que la plupart de ces jeunes filles ne comprennent rien à toutes ces cérémonies ; ce dont elles se souviennent plus tard, c’est des fleurs et des bijoux qui les ornaient, et des fêtes qui avaient eu lieu à cette occasion. Une d’entre elles, interrogée à ce sujet, répondait qu’elle n’avait vu dans toutes ces cérémonies, qu’une belle occasion de s’amuser. Puis, lorsqu’elle avait commencé à comprendre de quoi il s’agissait, elle s’était faite peu à peu à cette manière de vivre, et actuellement elle était fort heureuse dans sa position. Son mari attitré était un des prêtres du temple ( 2).

    Le taly employé pour la cérémonie et les marques imprimées sur le corps des initiées sont différents, suivant les castes et les sectes. Pour les bayadères consacrées à Vichnou, le taly est un ornement d’or portant le namam (a) de Vichnou ; il est suspendu au cou par un collier de perles noires. Pour celles qui sont consacrées à Siva, le taly, de forme triangulaire et encadré de deux globules d’or, porte l’image de Ganésa, un des fils de Siva (3). Les femmes ou les filles, consacrées à Siva, portent sur la cuisse l’empreinte du lingam (b ).

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    (1) Thurston, Castes and Tribes of Southern India, Devadasis, passim. — (2) Amy Carmichael, Lotus, Buds, 257. — (3) Thurston, Castes and Tribes of Southern India, Devadasis, passim.
    (a) Namam = la marque distinctive du sectateur de Vichnou.
    (b) Lingam = la marque distinctive du sectateur de Siva.


    Celles qui sont consacrées à Vichnou sont marquées avec un instrument de bronze chauffé à blanc ; on leur imprime l’image du disque (a) sur l’épaule droite et sur le sein droit, et l’image de la conque sur l’épaule gauche. Cependant, pour les jeunes filles consacrées dès leur enfance, on se contente du simulacre de la cérémonie : la peau est recouverte de pâte de bois de sandal, aux endroits indiqués, pour empêcher la brûlure. Quelques-unes des épouses de Vichnou se font aussi imprimer sur la poitrine l’image de l’aigle de Malabar, consacré à Vichnou, comme marque distinctive de leur dignité (1).

    Généralement, le mariage d’une jeune fille avec les dieux se fait sans que le public ait vent de la cérémonie ; seules les personnes intéressées y prennent part. Si des étrangers voient une jeune fille conduite au temple dans une tenue d’apparat, on leur dit que c’est pour un vœu ou une offrande. Le taly est quelquefois caché dans une guirlande de fleurs, qu’on passe d’abord au cou de l’idole, puis à celui de la jeune fille. Les réjouissances, faites à la maison, passent pour des fêtes d’ordre privé, des anniversaires ou autres choses semblables. Si la jeune fille est encore trop jeune, on cache le taly pendant quelque temps aux yeux du public, et il n’est mis en évidence que plus tard. Si, au contraire, la fille est déjà assez grande pour permettre une cérémonie de mariage sans éveiller de soupçons (2), l’initiée est portée en procession comme une nouvelle mariée, avec l’accompagnement ordinaire des instruments de musique ; un des brahmes du temple, ou même une bayadère costumée en garçon, tient la place de l’époux.

    La consécration aux dieux de jeunes filles mineures, tombant actuellement sous les dispositions du code pénal, il est indispensable de prendre ces précautions ; mais, en général, les mesures sont si bien prises, qu’il est presque impossible d’empêcher ces sortes de cérémonies (3). A l’occasion d’un de ces mariages, les femmes du temple font un cadeau à ceux qui présentent l’enfant ; la somme peut varier entre 50 et 100 roupies, suivant l’âge et la beauté de la fille. D’après la coutume, tout en confirmant l’entente mutuelle que la fille est la propriété du temple, cette somme d’argent ne passe pas pour le prix d’achat de l’enfant, mais est censée devoir couvrir les dépenses de son mariage (4) .

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    (a) Le disque et la conque sont les deux armes principales de Vichnou. Krichna, une des incarnations de Vichnou, est ordinairement représenté tenant le disque de la main droite, et la conque de la main gauche.
    (1) Thurston, Ethnological Notes, 400 — Dubois, T, 146. — (2) Amy Carmichael, Lotus Buds 263. — Thurston, Castes and tribes. Devadasi passim. — (3) Lotus Buds 265. — (4) Lotus Buds 258. — Thurston, Castes and tribes Devadasi 142.


    En fait, les réjouissances qui accompagnent ces mariages sont parfois très coûteuses, et, chez certaines divisions de bayadères, il arrive que de riches hindous s’offrent à faire tous les frais, font de magnifiques cadeaux à la jeune fille, et, en retour, reçoivent ses premières faveurs (1).

    (A suivre) J. B. CROZE,
    Miss. Apost. de Kumbakonam.


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    (1) Thurston, Castes and tribes, Devadasi 138.

    1929/27-34
    27-34
    Croze
    Inde
    1929
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