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La conversion dun village au Tonkin Maritime

La conversion dun village au Tonkin Maritime A deux ou trois reprises, depuis quarante ans, des habitants du village de Uy Tế avaient demandé à se convertir, mais chaque fois ces tentatives avaient échoué devant lopposition obstinée de quelques notables influents, vrais maîtres du village, dont ils possèdent le territoire presque entier et qui, à aucun prix, ne veulent de chrétiens chez eux.
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    La conversion dun village
    au Tonkin Maritime

    A deux ou trois reprises, depuis quarante ans, des habitants du village de Uy Tế avaient demandé à se convertir, mais chaque fois ces tentatives avaient échoué devant lopposition obstinée de quelques notables influents, vrais maîtres du village, dont ils possèdent le territoire presque entier et qui, à aucun prix, ne veulent de chrétiens chez eux.

    Dans leur ensemble les habitants de ce village ont toujours été très pauvres. Actuellement ils sont presque tous ou les fermiers ou les débiteurs dun riche notable nommé Triên, qui sest juré de ne pas laisser le christianisme pénétrer dans Uy Tế. Cest à cause de lui ou de sa parenté que les trois tentatives antérieures nont pas abouti. Dès quil apprenait quun habitant manifestait quelque velléité de se convertir, il lui coupait les vivres dune façon ou de lautre, et le pauvre malheureux navait dautre alternative que de faire amende honorable et renoncer à se convertir, ou de quitter son village.

    A la fin de mai 1921, il se produisit une nouvelle tentative dans des conditions assez extraordinaires qui permettent despérer que cette fois du moins il y a sérieux espoir de réussite. Un nommé Ao, dun quarantaine dannées et père de famille, est à la tête du mouvement. Jouissant autrefois dune grande aisance, il subit des revers de fortune qui le réduisirent à la misère. Dépourvu de tout moyen dexistence, il se décida à apprendre le métier de sorcier pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Il installa dans sa maison une douzaine de statues didoles et, grâce à ces nouvelles fonctions, il acquit de nouveau une certaine aisance. Mais cela ne dura pas longtemps : il eut un procès insignifiant qui se compliqua et finit par le ruiner. Il eut beau multiplier les prières et les prostrations devant ses idoles, rien ny fit. Il perdit son procès, où son bon droit était évident, et de nouveau la misère revint à son foyer. Pris de colère, il dit à ses parents : Jai adoré toutes ces divinités ; quand le malheur a fondu sur moi, je les ai priées et suppliées, elles ne mont pas exaucé, je nen veux plus. Je vais les briser et suivre la religion du Seigneur du ciel, dont on parle tant dans le pays. Aussitôt dit, aussitôt fait : les statues en terre cuite sont brisées en mille morceaux, les statues en bois sont précipitées dans la mare voisine et tous les objets du culte jetés à la rue : les ramasse qui veut.

    Les voisins ne comprenaient rien à cette rage de destruction. Les bouddhistes convaincus se disaient entre eux : Bouddha va le punir, ça ne peut manquer, après tous ces sacrilèges. Les autres se demandaient comment un homme, si fervent naguère dans le culte des idoles, avait pu changer dune façon si radicale. Dans tout le village on ne parlait que de cela. Ao de son côté, qui paraissait fort irrité quand il brisait ses bouddhas, cette besogne terminée, devint très calme. Comprenant que seul il ne pouvait tenir tête à Triên et aux autres notables, avant de faire profession publique de christianisme, il se mit à faire du prosélytisme parmi ses parents ; mais ceux-ci ne lui répondaient que par de vagues promesses, nosant pas se déclarer chrétiens par crainte des notables du village. Ao ne se découragea pas : Vous nosez pas me suivre, leur dit-il, eh bien ! je me ferai chrétien tout seul. Jemmènerai femme et enfants et je trouverai bien un endroit où lon ne mempêchera pas de suivre la religion du Seigneur du ciel, la seu1e vraie, croyez-le bien !

    Devant cette attitude, un certain nombre de ses parents, qui laimaient et lestimaient, senhardirent un peu et lui dirent : Soit, nous nous convertirons, nous aussi ; mais il faut garder la chose secrète jusquà ce que nous soyons assez nombreux pour pouvoir résister aux notables, qui ne manqueront pas de nous créer de sérieuses difficultés dès quils auront vent de la chose. Ainsi dit, ainsi fut fait. Pendant le jour, on travaillait aux champs comme à lordinaire ; la nuit venue, on se réunissait en grand secret et on se demandait comment sy prendre pour faire venir un prêtre catholique dans le village. Et dabord où trouver un prêtre qui accepte de venir ? Comment se présenter devant lui ? Après lavortement de toutes nos demandes antérieures, comment le convaincre que cette fois nous sommes vraiment résolus à nous convertir ?

    La conclusion de ces conciliabules secrets fut que quelquun irait trouver un chrétien dun village voisin et lui demanderait les démarches à faire pour être agréés comme catéchumènes. Ao était tout désigné pour faire partie de cette députation.

    Le premier chrétien auquel ils firent des ouvertures leur demanda : Doù êtes-vous? De Uy Tế répondirent-ils Uy Tế, dit le chrétien... çà ne peut pas être sérieux ; quelques-uns des vôtres ont demandé autrefois et çà na abouti à rien. Vous voulez sans doute extirper quelque aumône au Père et vous lâcherez ensuite, comme ont fait les autres.

    La députation revint toute penaude et découragée : Impossible de se convertir dirent-ils. Seul Ao tint bon : Laissez-moi faire, dit-il, restez à la maison, il faudra bien que je réussisse. Les chrétiens ne se fient pas à nous, jirai jusquau prêtre catholique.

    Mais à quel prêtre se présenter ? Autour de Uy Tế, mais à une distance qui varie entre deux et quatre heures de marche, il y a quatre résidences de prêtres, à quelle porte aller frapper ? Ao se dirigea dabord vers le prêtre le plus rapproché. Arrivé près de sa résidence, il demanda au premier chrétien quil rencontra de lintroduire, parce quil était païen et voulait se convertir. Doù es-tu ? lui demanda le chrétien. De Uy Tế répondit Ao. Le chrétien hocha la tête : Uy Tế ! Connu ! Cest comme autrefois, pas sérieuse cette demande ; comment veux-tu que je tintroduise près du Père, il te congédiera sûrement. Ao un peu décontenancé ne savait trop que faire ; il nignorait pas que son village navait pas très bonne réputation dans la région ; à tort ou à raison on disait quil y avait pas mal de voleurs parmi ses habitants, mais Ao ne voulut pas repartir sans au moins avoir vu le prêtre. Il rôda aux environs pendant quelque temps, puis après de longues hésitations il se décida à pénétrer seul dans le presbytère.

    Arrivé devant le Père, Ao se jette à genoux et fait les grandes prostrations sans mot dire ; le prêtre linterpelle : Qui es-tu ? Doù es-tu ? Que veux-tu ? Père, répond Ao, je suis de Uy Tế, et je viens vous demander à me convertir. Te convertir ? Pourquoi ? Combien êtes-vous ? Père, vous me demandez pourquoi ? Mais cest parce que la religion chrétienne est la vraie religion, et nous voulons la suivre. Nous sommes une trentaine. Cest très bien, dit le Père, retourne dans ton village, tâche de gagner encore quelques familles, quand vous serez plus nombreux, javiserai.

    Ao ne savait trop sil fallait se réjouir ou sattrister. Etait-ce un succès ou un échec ? Il ne connaissait personne dans cette région-là, la nuit arrivait, lheure du repas était passée depuis longtemps, il avait faim ; le plus simple était de revenir à la maison. Il repartit donc, ruminant les paroles du Père : Quand vous serez plus nombreux, javiserai. Il ne demandait pas mieux que de faire du prosélytisme dans tout le village, mais si cela venait à sébruiter, gare à Triên et aux notables, ils ne feraient de lui quune bouchée.

    Tout en faisant ces réflexions, tantôt tristes, tantôt joyeuses, Ao arrive à Uy-Tế à une heure avancée de la nuit, exténué de faim et de fatigue. On attendait son retour avec impatience. Il était à peine assis chez lui que tous ceux des voisins qui étaient du complot accoururent. Avait-il réussi ? Le Père avait-il accepté ? Les interrogations se suivaient, sentre-croisaient. Ao raconta en détail toutes les péripéties de son voyage et la réponse du Père. Les auditeurs étaient les uns contents, les autres inquiets : contents parce quon avait pu pénétrer jusquau Père, inquiets parce que le Père demandait quils fussent plus nombreux. Trouver de nouveaux adhérents : y arriverait-on ? Après avoir devisé sur tout cela, ils se séparèrent, se donnant rendez--vous pour la nuit suivante, chacun devant tâcher de recruter du monde afin de faire une feuille en règle portant de nombreuses signatures de personnes demandant à se convertir.

    Ces réunions de nuit nétaient pas sans danger. On nosait pas allumer de lampe pour ne pas attirer lattention des notables, et surtout du maire, qui les auraient accusés de se concerter pour faire quelque mauvais coup, vol, piraterie, et les auraient fait mettre en prison par les mandarins. Quand ils se rendaient à la maison de Ao et quils rencontraient la garde du village leur demandant où ils allaient, ils répondaient invariablement quindigents ils se réunissaient pour trouver quelquun qui voulût bien leur prêter quelque argent pour soulager leur misère... Jamais, dans les commencements, ils nauraient osé avouer quils se réunissaient dans lintention de sentendre pour se convertir au catholicisme. Ils auraient été accusés immédiatement comme tenant des réunions clandestines suspectes et dénoncés aux mandarins. Par ailleurs, un certain nombre dhabitants, décidés à se joindre au groupe des convertis, nosaient pas le faire par crainte des notables.

    Ao commença par faire signer la feuille de demande de conversion par des individus capables de tenir tête aux notables, si ceux-ci voulaient sopposer par la force à la réalisation de leur projet. Mais les gens timides, voyant en tête de liste des hommes à poigne, hésitaient à se mettre à leur suite, craignant dêtre entraînés malgré eux à des procès (ruineux pour eux, quelle quen fût lissue,) que ne manqueraient pas de leur intenter les notables. Deux ou trois fois, toutes les signatures prises, la feuille fut déchirée, parce que tels ou tels qui voulaient se convertir nétaient pas contents de voir figurer sur la liste des noms de gens connus pour leur caractère entreprenant. Après bien des tâtonnements, Ao réussit enfin à faire signer la feuille par un ancien sergent et quelques notables de second rang, mais ayant quelque notoriété dans le village. Ce succès entraîna ladhésion des gens timides et la liste fut enfin signée par la plupart de ceux qui avaient manifesté lintention arrêtée de se convertir.

    Ao, tout heureux du résultat, retourne aussitôt chez le Père quil avait vu précédemment et lui présente dix chefs de famille ayant signé la demande de conversion (cela représentait environ une cinquantaine dâmes). Le Père fit bon accueil, mais, rendu méfiant par linsuccès des demandes antérieures, posa trois conditions à son acceptation : 1o le nombre des demandes nétait pas encore suffisant, il fallait faire de la propagande pour laugmenter ; 2o il fallait trouver un emplacement pour la construction dun catéchuménat ; 3o la récolte du riz étant imminente, le Père ne pourrait aller les voir que la moisson terminée, cest-à-dire au plus tôt dans un mois.

    Nos gens, qui sattendaient à être admis de suite au nombre des catéchumènes, furent tout désappointés : Si nous allions trouver le curé de X***, autre paroisse de la région ? proposa Ao. La proposition fut acceptée séance tenante, et voilà nos gens partis pour X***. Laccueil fut encore moins encourageant. Le curé de X***, voulant éprouver la sincérité des demandeurs, leur dit : Voilà deux fois que Uy Tế demande à se convertir, et çà na jamais abouti, comment se fier à vous cette fois ? Cette réponse fit leffet dune douche deau froide. Les plus déterminés à se convertir sentirent fléchir leur résolution et tout le monde revint à Uy Tế, ne sachant trop à quel parti sarrêter.

    Seul Ao et un de ses amis restaient inébranlables et résolurent daller trouver un troisième prêtre, plus éloigné encore de Uy Tế que les deux précédents, M. Ðại, curé de Lãng Vân, très zélé pour luvre des nouveaux chrétiens. Avant de pénétrer au presbytère, ils sadressèrent à des chrétiens de cette paroisse et leur demandèrent si leur démarche avait quelque chance dêtre couronnée de succès. Toutes les réponses furent unanimes : A cette distance, comment voulez-vous que notre curé accepte votre demande ?

    Nos deux hommes sentirent le découragement les gagner, et ils rentraient tout tristes chez eux lorsque, par un de ces coups de la Providence qui vient toujours an secours des gens de bonne volonté, ils rencontrèrent un individu, soldat retour de France, habitant un village à mi-chemin entre Uy Tế et Lãng Vân, qui était en train de recruter des adhérents dans sa famille et parmi ses amis pour lérection dun catéchuménat dans son village. Cet ancien soldat venait dêtre accepté comme catéchumène par le curé de Lãng Vân. Il racontait tout cela à Ao et lui disait son ferme espoir de réussir. Il ny avait plus à hésiter. Lãng Vân nétant pas beaucoup plus éloigné de Uy Tế que deux des autres paroisses et en étant plus rapproché que la troisième, Ao demanda à lancien soldat de lintroduire près de M. Ðại.

    Nos trois hommes partirent pour Lãng Vân. Reçus par le prêtre, ils sentendirent répéter lobjection faite par ses deux collègues : Autrefois Uy Tế a déjà demandé à se convertir plusieurs fois, toujours sans succès, ce nest pas encourageant. Et puis, votre village na pas très bonne réputation, il paraît quil y a pas mal de voleurs. Nous verrons plus tard Lami de Ao objecta : Père, ceux qui avaient demandé à se convertir autrefois sont morts à peu près tous. Nous, nous navons encore jamais demandé, cest la première fois que nous le faisons. Croyez-le bien, nous sommes sincèrement décidés à devenir chrétiens. Le prêtre réfléchit quelques instants comme sil était touché par ces paroles et congédia ses visiteurs, après les avoir encouragés à être fermes dans leur dessein.

    Dès le lendemain, nos gens revinrent à Lãng Vân. Cette fois Ao prit la parole : Père, dit-il, ayez pitié de nous ! Si vous navez pas pitié de nous, nous allons être jetés en prison. Nos démarches se sont ébruitées et les notables de notre village, pour les faire avorter, ont résolu dinventer quelque prétexte pour nous faire emprisonner par le mandarin.

    Le curé de Lãng Vân était touché de cette insistance ; dautre part, il hésitait encore. Il leur dit alors : Vous nêtes que dix familles, retournez chez vous ; quand il y en aura une trentaine, jaccepterai votre demande.

    A ces mots, Ao et ses amis se retirèrent pleins de confiance. Revenus chez eux, ils allèrent voir tous ceux qui avaient déjà promis de se convertir dès quon commencerait à étudier et qui navaient pas encore osé signer la feuille par crainte des notables du village. Ils ne purent en décider que cinq à donner leur signature. Les autres, tout en renouvelant leur promesse, déclarèrent quils ne feraient le pas décisif que quand le prêtre catholique serait venu à Uy Tế et quil ny aurait plus de doute sur le succès.

    Ao revint à Lãng Vân rendre compte au curé du résultat de ses efforts, donnant lassurance que, si le prêtre voulait bien venir à Uy Tế encourager les bonnes volontés, les demandes de conversion abonderaient. M. Ðại, touché de tant de bonne volonté, fixa le jour où il irait visiter les nouveaux catéchumènes. Explosion de joie parmi ceux-ci ! Malgré leur pauvreté, ils voulurent faire une réception solennelle au prêtre catholique et, le jour de la visite promise, ils organisèrent un grand cortège avec drapeaux, bannières et tambours ; ils allèrent au devant de M. Ðại à quelques kilomètres de leur village pour le conduire en grande pompe jusque chez eux.

    Pendant que les nouveaux catéchumènes préparaient leur petite fête, les principaux notables du village, ayant eu vent de la visite du prêtre, nétaient pas restés inactifs. Au moment où le groupe des catéchumènes partait au devant du curé de Lãng Vân, ils dépêchèrent ladjoint de la commune au mandarinat faire le rapport suivant au sous-préfet : Grand mandarin, lui dirent-ils, vous nignorez pas quautrefois il y a eu des rebelles dans notre région. Nous vous rendons compte quune bande précédée de drapeaux, accompagnée de tambours, défile en ce moment pas loin de notre village, qui pourrait bien être saccagé par ces bandits. Ladjoint ne savait pas que le curé de Lãng Vân avait prévenu le mandarin quil allait ce jour-là même présider à Uy Tế une petite fête pour linauguration dun nouveau catéchuménat. Aussi quel ne fut pas son étonnement dentendre le mandarin lui répondre : Allons, allons, ne viens pas me conter des histoires. Les gens de Uy Tế savent très bien quaujourdhui le curé de Lãng Vân et quelques-uns de vos compatriotes fêtent linauguration du nouveau catéchuménat. File au plus vite !

    Ladjoint reçut cette algarade honteux comme un renard quune poule aurait pris. Les notables de leur côté, qui se frottaient les mains à la pensée de voir Ao et ses amis emprisonnés comme de vulgaires bandits, rirent jaune quand ladjoint leur raconta sa déconvenue. Cétait un coup raté, il faudrait trouver autre chose.

    En attendant, la fête dinauguration du catéchuménat fut la plus solennelle quon eût jamais vue à dix lieues à la ronde. Les habitants de Uy Tế accoururent en grand nombre, et ce fut une excellente occasion pour le curé dexpliquer à tout ce monde ce quest la religion catholique et les raisons de lembrasser. De laccueil sympathique fait par les auditeurs aux paroles du prêtre il était aisé de conjecturer pour un avenir prochain une abondante moisson dâmes.

    Quant aux premiers notables du village, cette fête, sur laquelle ils comptaient pour faire un mauvais parti aux catéchumènes, sétant passée sans le moindre incident, ils étaient au comble de lexaspération et firent répandre dans le village le bruit que celui qui se faisait passer pour le curé de Lãng Vân lie létait pas réellement, que cétait un coup monté par quelques mauvais garnements dit village, etc. etc. Ces paroles, destinées à éloigner du catéchuménat les braves gens de Uy Tế, produisirent justement leffet contraire et, le lendemain matin, quand le curé de Lãng Vân se disposa à célébrer la messe dans la maison de Ao, lancien sorcier connu autrefois dans tout le village pour un fervent adorateur de Bouddha, une foule de gens se pressaient dans la cour et les rues attenantes pour être témoins de la grande cérémonie chrétienne qui allait saccomplir.

    Dans les deux jour que passa le curé de Lãng Vân à Uy Tế, le nombre des catéchumènes dépassa la centaine.

    Immédiatement après son départ, le catéchiste installé là commença à enseigner les prières et les premiers éléments de la doctrine chrétienne. Sous limpulsion de Ao les catéchumènes venaient étudier avec un entrain quon navait jamais vu ailleurs. Ces gens-là sont pauvres à peu près tous ; pendant le jour, il faut aller travailler aux champs ou couper du bois dans la forêt pour assurer à la famille la maigre pitance du lendemain. Ils ne pouvaient venir étudier que la nuit ; mais, au coup de tambour frappé par le catéchiste, quil plût ou quil ventât, la maison se remplissait en quelques minutes, et pendant deux ou trois heures le catéchiste récitait un verset dune prière que tous répétaient en chur jusquà ce quils pussent le réciter par cur. De temps en temps cette récitation un peu monotone était entrecoupée par les explications données par le catéchiste pour faite bien comprendre le sens des paroles prononcées. La nouveauté de la chose intriguait les païens ; ils venaient nombreux, les uns se tenant dans la cour, les autres dans les maisons contiguës à celle de Ao. Ils écoutaient les explications du catéchiste, puis, revenus chez eux, faisaient part de leurs impressions aux parents et amis, vantaient la beauté de la doctrine chrétienne, la haute moralité de ses préceptes et, sans sen douter, contribuaient à augmenter de jour en jour le nombre des catéchumènes.

    Au bout de quelques mois, ils étaient 300. Après leur avoir fait apprendre par cur les prières usuelles et leur avoir enseigné les principales vérités de la foi chrétienne, le catéchiste les exerça à la récitation du Rosaire avec mention du mystère correspondant à chaque dizaine : cette dévotion eut le plus consolant résultat.

    Un certain nombre dhabitants étaient venus au catéchuménat poussés par la curiosité ; ils sétaient fait inscrire sur la liste des catéchumènes, cédant à lentraînement de leurs parents et amis, mais chez eux ils conservaient pas mal de pratiques païennes, ne comprenant pas encore quelles étaient incompatibles avec la profession de la foi chrétienne. Depuis quon eut commencé à réciter le Rosaire, la plupart abandonnèrent toutes les pratiques superstitieuses.

    Chose plus curieuse encore : parmi ces catéchumènes il y avait quelques familles réduites à la dernière indigence. Plus dune fois, quand la femme et les enfants avaient trop faim, le mari, à bout de ressources, prenait chez le voisin de quoi empêcher sa maisonnée de mourir de faim. Quand ou est réduit à cette dure extrémité, on contracte facilement lhabitude du vol. Cétait le cas de ces pauvres malheureux, et, comme on ne prête quaux riches, quand un poulet ou un canard disparaissait dune basse-cour, cest à eux quon attribuait le larcin. Quelques-uns demandèrent à se convertir ; on ne crut pas devoir les refuser, et quelle ne fut pas la joie du catéchiste dentendre un jour des païens lui dire : Cest curieux : autrefois nous avions beau faire bonne garde, il y avait de petits vols chaque nuit ; quand nous étions à un bout du village, on volait à lautre, et pas moyen de pincer le voleur. Depuis que telles et telles familles ont demandé à suivre la religion du Seigneur du ciel, les vols ont cessé comme par enchantement : plus besoin de veilleurs de garde. Quelle bonne idée a eue le curé de Lãng Vân dintroduire cette religion dans notre village !

    Dieu merci, le cas de ces catéchumènes était une infime exception et tout le monde étudiait avec entrain, non seulement au catéchuménat, mais encore dans les maisons particulières. Aux champs, dans la forêt, on entendait chantonner les prières et le catéchisme. Quoique leur instruction ne fût pas encore bien avancée, certains demandaient le baptême avec instance. Quand un enfant leur naissait, ils demandaient quon le baptisât le plus tôt possible, enviant le sort de lenfant, qui serait chrétien avant ses parents.

    Quelques familles plantaient une petite croix sur le faîte de leur maison, dautres à la porte dentrée. Quand ils avaient un malade, ils ne songeaient plus à recourir au sorcier, au devin, comme autrefois. Si le catéchiste navait pas de médicaments à leur donner, ils demandaient un peu deau bénite.

    La dévotion au saint Rosaire na pas eu seulement pour effet de purifier les intentions, de faire pénétrer la foi dans les curs de ces gens si ignorants et si pauvres, la Très Sainte Vierge a voulu encore leur accorder de précieuses grâces temporelles,. A deux ou trois reprises il y a eu des épidémies faisant de nombreuses victimes chez les païens. Les catéchumènes ont été atteints aussi, mais le catéchiste constate dans son rapport quil ny a eu quun seul décès, et cétait un vieillard de plus de 80 ans. Cette préservation toute spéciale na pas échappé aux païens, aux riches surtout, qui pouvaient se procurer aisément tous les médicaments quils désiraient et dont les malades mouraient ; tandis que les chrétiens, incapables, à cause de leur misère, de se procurer les médicaments les plus élémentaires, se tiraient daffaire sans difficulté. Cest curieux ! Cest inexplicable, disaient les païens, les chrétiens nont pas de décès, tandis que chez nous...

    Et, pendant ce temps, que faisaient les notables de Uy Tế ? Prenaient-ils leur parti de tout cela ? Bien au contraire. Les réunions succédaient aux réunions.

    A mesure quaugmente le nombre des chrétiens la colère des notables croît dans la même proportion. Ils essaient de tous les moyens que peuvent suggérer une haine, une soif de vengeance sans cesse croissantes. Voyant que leur première accusation calomnieuse chez le mandarin ne leur avait pas réussi, ils changent de tactique. Ils préparent de grands festins, invitent tout le monde, païens et catéchumènes, et profitent de loccasion pour circonvenir ceux-ci : Pourquoi vous convertir ? Si vous êtes dans la gêne, ny a-t-il pas des gens à laise dans le village pour vous venir en aide ? A quoi bon renoncer à de vieilles pratiques séculaires pour adopter des pratiques empruntées de létranger ? Nos catéchumènes de Uy Tế sont trop pauvres pour reculer devant un bon repas : une pareille aubaine est si rare au cours de leur vie! Ils mangent de bon appétit, tuais continuent à aller au catéchuménat, au grand désespoir de leur amphitryons

    Comme le grand village de Uy Tế est très connu dans toute la région, ces divers incidents ont eu un grand retentissement dans les petits villages des environs. Cest extraordinaire, ce village de Uy Tế, disent les villages voisins ; autrefois ceux qui avaient demandé à se convertir étaient des gens de la classe moyenne, il y a avait même des lettrés, des gens cossus, et çà na pas pris. Voilà maintenant que ce sont de pauvres hères sans influence dans le village, et la population entière est ébranlée. Sans sen douter, ils commentent à leur tour le pauperes evangelizantur de lEvangile. Si çà continue, disent les gens de Uy Tế, si tout le monde se convertit, quallons-nous faire de toutes nos pagodes ? Cest le Ciel qui les pousse, disent quelques-uns, comment les empêcher de se convertir ?

    Au mois davril 1923, grande liesse à Uy Tế, lTvêque venait conférer solennellement le Baptême et la Confirmation à 193 catéchumènes de ce village. Peu de temps après M. Ðại faisait le recensement général de tous ceux qui étudiaient le catéchisme et les prières, et comptait 513 âmes appartenant à 107 familles.

    Depuis lors, les demandes de conversions arrivent par centaines des villages voisins. Faute de catéchistes, on na pu encore soccuper de ces nouvelles recrues ; mais le mouvement est donné et, avec la grâce de Dieu, il finira tôt ou tard par aboutir à la conversion dun grand nombre dâmes.

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    1924/512-522
    512-522
    Anonyme
    Vietnam
    1924
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