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La condition des ouvrières de filatures au Sheuntak, Kwangtong, Chine 1

La condition des ouvrières de filatures au Sheuntak, Kwangtong, Chine. I. La Place de Yungkwai. La culture du mûrier, lélevage des vers à soie, lindustrie de la soie sont, sans conteste, la principale source de revenus du district de Sheuntak au Kwangtong. La place de Yungki-Kwaichow à laquelle nous adjoindrons la ville voisine de Taileung est par excellence le centre de lactivité de la soie.
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    La condition des ouvrières de filatures au Sheuntak, Kwangtong, Chine.
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    I. La Place de Yungkwai.

    La culture du mûrier, lélevage des vers à soie, lindustrie de la soie sont, sans conteste, la principale source de revenus du district de Sheuntak au Kwangtong. La place de Yungki-Kwaichow à laquelle nous adjoindrons la ville voisine de Taileung est par excellence le centre de lactivité de la soie.

    Lexportation, année moyenne, doit atteindre le chiffre de 9.760 piculs (585.600 kilogrammes), dune valeur de 9.760.000 piastres (monnaie de Hongkhong) soit 58.560.000 francs de 1931. La soie moins fine, écoulée sur le marché intérieur, doit balancer cette somme (1).

    Yungki, Kwaichow (Yungkwai), avec leur population respective de 60.000 et 90.000 habitants, ne forment en réalité quun seul et immense marché. Taileung, à 10 kilomètres, compte dans les 100.000 habitants. Pour une population globale de 250.000 âmes les trois villes occupent un minimum de 18.000 ouvrières travaillant aux filatures de soie. La population catholique de Yungkwai, 150 âmes, comprend 38 ouvrières des filatures.

    (1) En 1931, la valeur moyenne de la piastre a été, en francs papier, de 6 francs à Hongkong et de 5 à Canton.


    II. Les filatures de soie.

    Yungkwai compte en service actuel 15 grandes usines à la moderne avec une moyenne de 600 ouvrières par usine ; Taileung 8 seulement, avec une moyenne de 400 ; au total 12.200 ouvrières pour 23 usines.

    Ces usines sont équipées avec chaufferie et machines fournissant leau et le mouvement. Devant chaque ouvrière assise, la bassine respective, remplie deau à ... degrés, où trempent successivement les cocons à dévider ; trois pieds en avant, à hauteur de tête, le tuyau dadduction deau bouillante, quun dérivé, muni dun robinet, amène à la bassine de chaque ouvrière ; au niveau des bassines, en avant, le tuyau dadduction deau froide, qui permettra le mélange approprié à détremper les cocons pour le dévidage. Au-dessus de la tête de chaque ouvrière, et en arrière, la bobine respective denroulement des fils ; le mouvement est transmis à 50 bobines à la fois. En arrière enfin, à un pied au-dessus de la tête des ouvrières assises, le tuyau radiateur, chauffé à la vapeur deau, qui par temps couvert et humide assèchera directement la soie à mesure de son enroulement.

    Une deuxième catégorie de filatures dune moyenne de 150 ouvrières, occupe, à Kwaichow spécialement, un groupe total de 3.500 personnes. Ces usines munies de chaufferie transmettent eau chaude et eau froide ; elles ne transmettent pas le mouvement, chaque ouvrière actionne sa pédale. Ces usines manquent généralement de radiateur ; la soie du jour est séchée, si nécessaire, au soleil ou au feu de charbon de bois.

    Une troisième catégorie, groupant une moyenne de 15 à 20 ouvrières, voire moins encore, est plus familiale. Il ny a ni radiateur, ni transmission deau, ni de mouvement ; chaque ouvrière actionne sa pédale, chacune a son fourneau particulier chauffant sa bassine respective, et quun simple écran en bois sépare des genoux.

    La première catégorie travaille les cocons de première qualité, elle donne un fil plus fin, résultat du dévidage simultané de 7 pu 8 cocons seulement. Une ouvrière donne un rendement moyen de 4 onces (150 grammes) de fil par jour. Le prix moyen du picul (1) atteint une moyenne de 1.000 piastres (6.000 francs). Cette soie est généralement fournie directement et sur commande aux grandes firmes dexportation de Shameen-Canton.

    Les deuxième et troisième catégories opèrent surtout sur des cocons de deuxième et troisième qualité. Elles donnent un fil plus gros, plus aisément obtenu par lagglomérat de 12, 15, 20 cocons à la fois ; une ouvrière peut ainsi fournir 8, 10, 12 onces et plus par jour. Dès que le fil est prêt pour la vente il est généralement mis sur le marché tous les trois jours, surtout pour la consommation intérieure. Une partie est vendue pour lexportation au prix moyen de 800 piastres les 60 kilogrammes.

    (1) Le picul égale 60 kilogrammes ou 100 livres ; la livre (600 grammes) se subdivise en 16 onces ; lonce pèse donc grs 37,5.


    Il demeure une dernière catégorie hors cadre, utilisant les débris de cocons dusine, les filasses grossières, les cocons percés par léclosion des papillons. La matière est étirée directement à la main, sur le bord dune cuvette en terre remplie deau froide. On obtient un fil grossier pour le tissage indigène. Etirage et tissage se font généralement à domicile. A ce travail sadonnent les personnes pauvres, infirmes, âgées, les personnes retenues au logis, utilisant leurs moments libres, et qui de la sorte arrivent péniblement à se procurer quelques sous quotidiens.

    Cocons percés, débris de cocons, cocons de rebut se vendent environ (piastre) 1.20 la livre. On en tire dans les 7 onces dun gros fil dune valeur de trois piastres. Le tissu en résultant vaut un peu plus de 5 piastres. Les 4 piastres de différence payent les 150 heures, alias les 15 journées de 10 heures passées à étirer la matière première et à la tisser. Cest un salaire quotidien de 26 cents. Ce double travail de filage et de tissage occuperait en leur temps libre quarante pour cent des femmes de la campagne dans la région de Taileung. Il nentre pas dans lobjet de notre enquête sur les filatures.


    III. La vie à lusine. Lhygiène.

    Quelle est la situation respective des ouvrières de chaque groupe ? de celles de la première catégorie dabord ?

    Leur entassement est excessif ; chacune occupe exactement lespace dune brique dun pied carré. Par temps chaud surtout, et la saison chaude dure ici de mai à octobre, cest lair vicié par la respiration humaine, cest lair surchauffé par leau bouillante de chaque bassine où flottent les cocons et quaspire continuellement louvrière ; cest lair empesté par laccumulation des débris de cocons avec leurs cadavres de chrysalides plus ou moins décomposés. Le renouvellement des eaux polluées se fait de temps en temps, au jugement de chaque ouvrière ; trois fois le jour, les débris sont enlevés, les salles balayées, mais le relent écurant, on le perçoit du dehors aux bouches découlement, et cest à faire évanouir les gens débiles, qui ne sont pas, comme les Chinois, entraînés à sentir toutes les odeurs ; ce sont les tuyaux dadduction deau chaude rayonnant leur chaleur face aux ouvrières ; pire encore, ce sont les tuyaux radiateurs dessiccateurs de la soie qui, tout le long des rangs, à un pied de la tête des fileuses, chauffent leur crâne et, aux jours humides ou couverts, provoquent les migraines et autres accidents ; cest lintolérable et nauséabonde sueur humaine qui, six mois sur dix, et la journée entière, découle de la personne des ouvrières, les dessèche, leur donne ce teint pâle, mât, couleur divoire qui, entre mille, fait reconnaître une fileuse.

    Il faut dire aussi le contact perpétuel de leau bouillante dégouttant des bâtonnets, des cocons, du fil quil faut souder, étirer, grossir, amenuiser ; à ce contact la peau des mains samollit et blanchit à lextrême, des plaies coupantes surviennent parfois. Plus grave encore, ces dernières années, quelques usines ont essayé dun ingrédient soufre-mercure jeté dans les réservoirs pour donner meilleur lustre à la soie à dévider : lexpérience aurait été néfaste à la soie, plus encore aux doigts des ouvrières aux plaies envenimées, et, ajoute-t-on, leau des réservoirs servant en même temps pour les cuisines et le thé, dautres accidents auraient suivi, au point que plusieurs apportaient désormais le thé du logis.

    A ces ouvrières vivant dans une atmosphère viciée, surchauffée, il faudrait un système de douches, de bains, des salles de toilette commodes, où de temps en temps elles pourraient changer leur linge trempé, au moment surtout où, quittant lusine et revêtant leur habit de ville, elles regagnent un logement éloigné parfois de vingt et trente minutes. Or rien de cela nexiste. Au printemps, à lautomne, les chauds et froids sont fréquents, bronchites, fluxions de poitrine, phtisie trouvent un terrain tout préparé : les pires travaux forcés de lunivers ! me disait un père éploré, dont la fille, son bâton de vieillesse, mourait lan dernier, victime du devoir filial et de la phtisie contractée à lusine. Les latrines elles-mêmes sont réduites à la plus simple expression : une dizaine de tinettes alignées, dans un local arrière : entre elles pas même lhumble séparation quon trouve dans la dernière des casernes ; le rang douvrières voisin de la porte y trouve lavantage de quelque ventilation payé par lodeur qui provient du local vidé une fois le jour.

    La deuxième catégorie na pas linconvénient de lhomicide radiateur, lentassement est moindre ; mais louvrière est astreinte au jeu quotidien et fatigant de la pédale. Le contrôle est moins sévère quil ne lest, nous le verrons, pour louvrière des grandes usines à outillage moderne.

    Pas de radiateur, pas même de tuyau dadduction deau bouillante dans la troisième catégorie. Entassement moindre encore, et contrôle bénin ou même simplement familial lorsque latelier occupe seulement quelques unités liées par les relations de voisinage ou de parenté. Il demeure la fatigue de la pédale ; pire encore le fourneau individuel dont la combustion, toujours incommode, peut aisément devenir toxique.

    Nous ne reparlerons que pour mémoire de la quatrième catégorie douvrières : étirage des filasses provenant des rebuts, travail individuel, recours extrême et humble appoint contre la misère ou le désuvrement.


    IV. La durée du travail.

    Louvrière des filatures fournit une journée moyenne de 11 heures de travail, 12 heures et même 12 heures et demie pendant les mois dété, 11 heures au printemps et à lautomne ; 10 heures en hiver. Le travail le plus pénible, le plus prolongé a lieu à lépoque où abondent les cocons, où la demande sur le marché est le plus pressante, précisément aux mois les plus torrides, les plus homicides, où les jours sont les plus longs.

    La grande usine travaille une moyenne annuelle de 330 jours. Il y a relâche dune quinzaine à la fin de la douzième lune et au commencement de la première : relâche fréquente dune huitaine au commencement davril, avant lapport des nouveaux cocons ; relâche variable pour une réparation inopinée des machines, ou encore à loccasion dune mauvaise récolte de cocons ; il y a ordinairement six récoltes échelonnées davril en octobre. Comme jours fériés et chômés, il y aurait parfois le 19 de la deuxième lune, fête de Kun Yam, le 15 de la huitième lune, fête des lanternes, le 5 de la cinquième, fête du Dragon, parfois encore lanniversaire du feu président Sun Yat Sen. En fait, aucun de ces congés nest de règle.

    Louvrière fournit donc un rendement maximum de 3630 heures de travail, à raison de 77 heures par semaine ordinaire.

    En fait, louvrière moyenne dépasse rarement 310 jours de travail annuel, soit 3410 heures. Par temps de stagnation, comme la présente année 1931, il manque le plus ordinairement six pour cent du personnel. La proportion peut même sélever à dix pour cent, aux moments les plus chauds. Bon gré mal gré, la pauvre machine humaine aux abois doit saccorder quelque repos. La loi du dimanche a beau ne pas être réglementairement inscrite, la nature limpose, et malheur aux ouvrières qui trop avides ou trop poussées par la nécessité veulent outrepasser leurs forces.

    La direction des usines paraît dailleurs assez large. Aisément elle accorde des congés motivés dune huitaine, si le travail nest pas trop pressant, si louvrière, qualifiée, gagne à être conservée ; pour une ouvrière discutée, des congés même rares et pris à la légère, lexposent grandement à être remerciée, surtout par ces temps de crise où la main duvre abonde plus que le travail.

    Les usines de la deuxième catégorie, pédale individuelle et conduite commune deau chaude, chôment une moyenne de deux mois ; la journée moyenne des ouvrières ny dépasserait pas dix heures et demie. La marge de lad libitum sétend pour les ateliers de la troisième catégorie tant pour les époques de chômage, que pour la moyenne de la journée de travail.


    V. Le salaire.

    Etudions maintenant la question du salaire ; un classement des ouvrières par catégorie nous facilitera la tâche.

    Au bas de léchelle et hors cadre, les futures apprenties, toutes petites filles de 8, 10, 12 ans, simples figurantes, accompagnant qui, une mère, qui, une tante, qui, une sur aînée, leur apportant parfois la pitance de dix heures et demie. La présence de ces enfants, une dizaine par cent ouvrières, est flottante, variable, supprimée peu à peu comme embarrassante par les usines équipées suivant les méthodes modernes ; elles nont pas le droit de toucher aux bâtonnets de dévidement.

    Les apprenties proprement dites seraient dans la proportion de une pour vingt ouvrières. Au jour de leur inscription officielle elles versent trois piastres darrhes à la direction. Lâge moyen est de 13 ou 14 ans, leur apprentissage est ordinairement de deux ans. Leur maîtresse ouvrière les initie peu à peu au travail, généralement de 11 à 13 heures. Suivant les progrès de lapprentie, louvrière peut lui céder bassine et bâtonnets une demi-heure, parfois une heure de temps pour se reposer elle-même ; encore ne faut-il pas que le travail soit gâché et louvrière demeure responsable de la retenue, de lamende infligées pour toute malfaçon. Lapprentie ne touche aucun salaire. Agréée enfin comme ouvrière, elle doit régulièrement payer un goûter à la maîtresse ouvrière, aux anciennes, aux amies, aux quelques employés masculins du contrôle. Humble régal dune dizaine de piastres, les trois piastres darrhes comprises, pour traiter une centaine de personnes.

    Dans les usines à pédale, le travail étant moins délié, lapprentissage est moins long; deux mois y suffisent parfois ; lagrégation comme ouvrière ne devance pourtant pas la quatorzième année ; avant cet âge, la taille manquerait à louvrière pour atteindre la bobine denroulement.

    La nouvelle agrégée ne touche habituellement pas de salaire la première quinzaine. Ses appointements commencent par une dizaine de cents de salaire quotidien, elle touche 20 cents la deuxième année, 30 la troisième, et na guère paye complète que vers 18 ans, à moins que changeant dusine, elle nait réussi à se faire admettre, davance, comme ouvrière qualifiée.

    Louvrière formée donne plein rendement de 18 à 35 ans ; à partir de cet âge les forces déclinent, la vue baisse. A 45 ans lusure est considérable. Peu douvrières produisent au delà de la cinquantaine et bien avant cette époque la phtisie a fait des coupes sombres.

    Le rendement varie avec lâge, le salaire varie avec le rendement. Au cours de la présente année, année de crise, le salaire moyen dune bonne ouvrière ne dépasse pas 55 cents par jour, oscillant de 65 en été à 45 en hiver ; une ouvrière moyenne obtient 50 cents. Les ouvrières trop jeunes ou celles trop âgées touchent de 35 à 45 cents, moins encore. Aux années prospères les salaires atteignirent 80 cents, voire une piastre.

    Pour nous en tenir aux années présentes, et pour une moyenne de 300 jours de travail annuel nous pourrions donc dresser le budget de recettes suivant :

    Ouvrière de 14 à 18 ans : de 40 à.120 piastres
    qualifiée, de 18 à 35 ans :..165
    moyenne, de 18 à 40 ans :. 150
    déjà vieille :120


    VI. Le contrôle ; plaidoyer contra.

    Lappréciation du travail et du salaire appartient à la direction du contrôle, qui statue aussi sur les gratifications, amendes ou retenues. Le contrôle est exercé uniquement par des hommes : huit surveillants en moyenne par usine de 600 ouvrières. Le contrôle serait généralement sévère, nous dirions même arbitraire et tyrannique, sil fallait nous en tenir aux uniques dépositions des ouvrières. Aucune ouvrière dans le contrôle pour défendre la cause de ses compagnes jugées sans pouvoir être entendues ; huit fois sur dix, la direction trancherait en faveur du contrôle, deux fois sur dix elle entendrait les doléances des ouvrières. A moins de raison flagrante, celles-ci se tairaient habituellement par peur dune amende ou dune retenue plus forte, ou dune expulsion sans appel : insultes et voies de fait ne manqueraient pas, à loccasion, de la part douvrières irritées mais elles cèdent ordinairement. Elles ne sont pas syndiquées, la main duvre abonde ; elles nont jamais pu sentendre pour une grève ; la peur de perdre le riz quotidien fait taire tout ressentiment ou empêche toute coalition.

    Lapplication des amendes et retenues paraît intolérable aux ouvrières, elles en dressent un tableau tout draconien : amende pour un fil embrouillé, doublé, trop gros, noué ; amende croissante avec le chiffre de cocons dépassant la norme pour le fil demandé ; amende pour un mélange deau chaude et deau froide mal combiné, au-dessus ou au-dessous du degré voulu, nayant pas la netteté voulue ; retenue de salaire pour tout dixième donce de fil au-dessous de la cote fixée pour tant de cocons reçus, retenue pour altercation violente, injures graves, retenue pour une arrivée en retard, même minime, quand ce nest pas porte fermée et perte de travail, perte de salaire pour toute la journée. Amende pour un uf quon aurait mis cuire, un aliment quon aurait fait réchauffer hors de la terrine propre réglementaire et dans une bassine occupée. Le tarif des amendes et retenues varie suivant les cas ; il peut être de 5, 10, 20, 50 cents, dune et deux piastres, voire entraîner la retenue de salaire de 8 et 15 jours.

    Une journée interrompue sans motif nest payée en rien, un malaise grave, inopiné, demandant suspension dune ou deux heures de travail conserverait intégral le salaire du jour. Lévacuation nécessaire de la malade à son domicile plus dune heure avant la cessation générale du travail entraînerait la perte du salaire de la journée entière ; en quelques usines plus généreuses, lévacuation nécessaire conserverait intégral le salaire du jour.

    En dehors de cela, aucun salaire assuré en temps de chômage ; aucun salaire avant et après les couches, aucune assurance, aucun soin garanti en cas de vieillesse, daccident, de maladie. La direction a quelques drogues courantes : pilules, huiles à essences, éther, eau de cologne pour les évanouissements subits. Cela fait, la sollicitude de la direction est quen cas de maladie grave, la personne soit ramenée chez elle au plus tôt et le pire serait quelle mourût à lusine.

    Les gratifications accordées seraient plutôt rares, et en raison inverse des amendes et retenues. Un dixième donce de fil au-dessus de la norme demandée pour tant donces de cocons livrés obtient un boni de 5 cents, deux dixièmes donce obtiennent un boni de 15 cents. De bonnes ouvrières se font ainsi un boni de deux ou trois piastres par mois. Le 10 de la huitième lune, allocation de 10 cents par tête ; le 5 de la cinquième lune, allocation de 5 cents, parfois de quelques fruits : les bateaux du dragon seraient, en ce jour, subventionnés par la direction.


    VII. Le contrôle : plaidoyer pro.

    Le contrôle existe dans toutes les usines modernes ; il est la terreur de beaucoup douvrières qui, elles, préfèrent les usines à pédale, à la chinoise, où le travail demande moins de fini, où la surveillance serait cent fois plus bénigne.

    Il ne faudrait cependant pas juger le contrôle de façon trop sévère, à priori. Rien de plus odieux pour un chinois que le contrôle, surtout le contrôle strict. Il demeure essentiellement individualiste, rebelle à la discipline, à la contrainte imposée, partisan de là peu près pour lhoraire, la ponctualité, le fini du travail, lunification, la rationalisation. Et lon comprend combien délicate est la tâche dune direction dusine, surtout par temps de mévente, où il faut satisfaire à toutes les exigences, disons à toutes les lubies du client étranger. Une usine de 600 ouvrières ne peut être une communauté ordinaire ; elle na rien dun couvent, du moins dun couvent parfaitement réglé.

    Il est des sanctions dans un couvent ; il en faut, à fortiori, dans une immense usine, où le manque de conscience professionnelle nest pas rare. Pour diminuer une tâche estimée trop lourde, des ouvrières font disparaître des cocons, elles en projettent dans les latrines. Il y a des actes de sabotage ; il y a des vols: vols de fil, vols de cocons, vols de chrysalides pour la consommation personnelle ou la subsistance des poules ou canards. A la sortie, la marmite aux vivres de chaque ouvrière est donc inspectée. Quelques chrysalides emportées sans permission entraînent confiscation de la marmite ; un vol de fil, un vol de cocons peuvent amener la confiscation du salaire en cours et même celle de lhabit de ville, quitté pour le travail. Les ouvrières suspectes peuvent être fouillées par les femmes de service aux cuisines : ceci à la requête des surveillants, car un homme ne fouille jamais une femme. On suspend parfois la marmite de la délinquante au haut de son métier et sur lustensile sont affichés le nom de la personne, la nature et la sanction du délit. Autre genre de pilori, ambulant celui-ci : la voleuse est promenée à travers lusine, flanquée de deux femmes de service, qui proclament la faute et la sanction à toutes ses compagnes. La coupable soupçonnée a eu le soin de sesquiver le plus souvent. Beaucoup de vols sont dailleurs ignorés. Il convient donc que la peine imposée à celles qui sont prises en flagrant délit soit un remède préventif pour tout le corps ouvrier. Rarement appliquée, la double mise au pilori, se trouve très efficace. Au pilori peut sadjoindre lexpulsion, et le nom de lexpulsée, comme aussi celui de la voleuse en fuite, est téléphoné aux usines surs. La crainte dune mise au ban est du meilleur effet : Initium sapienti timor Domini, une part des amendes et confiscations revient au corps de surveillance : cest la prime consentie au policier pour exciter la vigilance.

    (A suivre)


    oOo


    Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose nont point coutume den désirer plus quils en ont.

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    Ce nest pas assez davoir lesprit bon, mais le principal est de lappliquer bien.

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    La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés.

    DESCARTES.
    1932/419-429
    419-429
    Descartes
    Chine
    1932
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