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Léon-Xavier Girod, Missionnaire du Haut Tonkin 2 (Suite)

Cruce et Aratro Léon-Xavier Girod, Missionnaire du Haut Tonkin (Suite)
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    Cruce et Aratro Léon-Xavier Girod, Missionnaire du Haut Tonkin (Suite)
    L’anxiété était grande partout. A Nam-Dinh surtout il fallait veiller, et le P. Girod s’employait à calmer les craintes de ses ouailles, lorsqu’un événement douloureux vint lui prouver que ces craintes n’étaient pas exagérées. Le 20 mai, fête de la Sainte Trinité, vers 9 heures du matin, le P. Béchet, qui venait lui rendre visite à Nam-Dinh, était arrêté, interrogé pour la forme et décapité, près de la pagode de Ke-Hau, grand village non loin de la ville, avec ses deux catéchistes et cinq chrétiens. Pour de pareils faits d’armes les grands mandarins se sentaient un courage invincible. Dieu punit les auteurs de ce massacre : ils disparurent tous dans l’année même du crime. Celui qui avait décapité le Père, se pendit. Encouragés par le facile succès des Pavillons Noirs, les mandarins de la province, qui avaient enfin rassemblé leurs troupes, vinrent investir la ville de Nam-Dinh, la bombardèrent et mirent le feu aux quatre coins du quartier de la Mission. Le Père, resté seul au presbytère, croyait sa dernière heure venue ; mais Dieu veillait : la cure et la modeste église demeurèrent intactes au milieu des décombres de toutes les maisons voisines.

    Le Commandant Badens se prépara à donner à ses agresseurs une leçon magistrale. Il embarqua de nuit un fort contingent de troupes, qui, sans bruit, descendit au-dessous des lignes d’investissement. Le lendemain (19 juillet 1883) ce qui restait de troupe dans la citadelle se mit en marche avec des partisans bien armés et attaqua le front des assiégeants. Au même moment les soldat partis la veille se ruèrent sur les derrières de l’ennemi. Ce fut un sauve-qui-peut général, après lequel on compta plusieurs centaines de morts restés sur le terrain.

    On ne se battait pas qu’à Nam-Dinh, mais un peu partout. L’amiral Courbet allait de son côté montrer à la Cour de Hué que la France en avait assez de ses hypocrisies : le 18 août 1883, il s’emparait des forts de Thuan-An, qui protégeaient la capitale et, huit jours après, un traité était signé, en vertu duquel le Protectorat français était établi sur tout le Tonkin. Obtenir la signature fut facile ; la faire respecter devait être plus dur. Chaque fois qu’on entrait en lutte avec les Pavillons Noirs, on trouvait avec eux les réguliers annamites.

    Ne pouvant exercer sa colère contre nos soldats, la cour de Hué l’assouvit sur les chrétiens, qu’elle rendait responsables de ce qui arrivait. Le massacre général fut décidé et soigneusement organisé. La prise de Sontay (17 décembre 1883) sauva le Tonkin des horreurs qui se commirent dans tout le reste du royaume, où les victimes se comptèrent par milliers et où nombre de missionnaires partagèrent le sort de leurs fidèles.

    Pendant ces temps troublés, les missionnaires redoublaient de zèle, de dévouement et de prudence pour exercer leur ministère, protéger leurs chrétiens et aider, quand l’occasion se présentait, à la pacification du pays. Cette pacification devait rencontrer bien des obstacles et, de ce fait, la situation de maints confrères devenait plus délicate. Le P. Girod se trouva plusieurs fois fort perplexe. Un jour entre autres, le colonel Brionval, en colonne dans la province de Nam-Dinh, lui demanda de lui indiquer par écrit les villages rebelles des deux côtés de la route de Nam-Dinh à Ninh-Binh. Le colonel voulait agir à bon escient : une expérience récente lui avait appris à se méfier. Comme il se disposait à châtier un village rebelle, voici que les habitants viennent le recevoir en grande pompe, portant tous scapulaires, croix et chapelets. Il vérifia ses notes, s’informa : c’était bien le village qu’il venait punir. L’idée lui vint alors de faire réciter à ces “catholica” douteux leurs prières,... au moins le signe de la croix.... Rien ! Personne ne savait.... Croix, chapelets et scapulaires venaient d’un village chrétien qu’ils avaient anéanti. La question fut vite réglée, et le seul survivant de ces bandits, fouillé minutieusement, fut trouvé porteur de deux oreilles qu’il avait coupées à l’une de ses victimes pour toucher la prime promise à qui tuait un chrétien. On ne pense à tout !

    La charité du P. Girod ouvrait plus tard les portes du ciel à ce pauvre homme, qui mourut décapité, en criant : “Jésus, Maria !” Ce jour-là même, l’amiral Courbet, de passage à Nam-Dinh, visitait la citadelle : il tint à complimenter le Père de façon particulière. Voici comment se passa l’entrevue : “Un interprète saigonnais, tout de soie habillé, accourt essoufflé : — Père, Monsieur l’amiral vous demande.— Je hâte le pas avec le plus de dignité possible, et j’aperçois l’amiral qui se détache du cortège arrivé au milieu de la citadelle.... Il me prit la main et, casque bas, me fit un petit speech tout à fait gentil, auquel je ne sus répondre que par un.... point d’orgue ! Ce qui n’empêcha pas que, trois ou quatre jours après, Mgr Puginier m’écrivait : Qu’avez-vous donc bien pu dire à l’amiral ? Il a été enchanté de votre réponse....”

    Chassés de Sontay, les Pavillons Noirs et les troupes annamites tenaient encore d’autres villes importantes, dont il fallut se rendre maître. Bac-Ninh, puis Hung-Hoa, tombèrent en notre pouvoir ; mais la conquête de la Haute-région devait durer des années. Elle débuta par la dure affaire, dite “le guet-apens de Bac-Lê,” qui eut lieu après le traité de Tientsin, signé le 11 mai 1884. Il fallait aussi réduire à l’impuissance les bandes nombreuses qui mettaient le delta à feu et à sang.

    Nos pauvres soldats, surmenés et fort éprouvés par le climat, emplissaient les hôpitaux. C’était pour le P. Girod l’occasion de se dévouer au chevet des malades ; mais ce ministère ne suffisait pas à son activité, et il appelait de tous ses vœux le jour où il pourrait se trouver à la tête d’un district avec des chrétientés à visiter, des “pauvres à évangéliser.”

    Mgr Puginier, qui connaissait le désir de son missionnaire, lui confia, au mois de juillet 1884, le district de But-Dong, comprenant quatre grandes paroisses, et le remplaça à Nam-Dinh par le P. Bertaud. Le P. Girod se mit de suite à visiter ses chrétiens, effrayée non sans raison par les exploits des bandes pirates, qui mettaient tout à feu et à sang sur leur passage, et par les nouvelles plus où moins fantaisistes sur les combats entre nos troupes et les Pavillons Noirs, ouvertement aidés par les réguliers du Yunnan. C’est à cette époque que se placent l’expédition de Langson, dont le début brillant fut malheureusement compromis par la faute d’un chef incapable, puis celle de la délivrance de Tuyen-Quang (3 mars 1885). Les généraux Brière de l’Isle et de Négrier étaient la terreur des ennemis. Pendant qu’au Tonkin nos soldats faisaient, sous la conduite de ces chefs éminents, des prodiges de valeur, l’amiral Courbet s’immortalisait par la façon magistrale dont il apprit aux Chinois que nous en avions assez de leurs fourberies. Cette brillante campagne, dont la fin fut attristée par la mort du glorieux chef de notre escadre d’Extrême-Orient, amena la signature du traité de Tientsin, qui devait nous laisser seuls maîtres au Tonkin, où la France décidait d’en finir une bonne fois avec les révoltés.

    Le général de Courcy arrivait, à la tête de 30.000 hommes, muni des pouvoirs les plus étendus. Il aurait pu faire de grandes choses, mais sa haute situation l’avait infatué au point de le rendre inabordable. C’était le “sit pro ratione voluntas” dans toute sa plénitude. Dès son arrivée, il faillit être victime de la haine des mandarins, qui donnèrent le signal de la révolte générale en faisant attaquer subitement la résidence de Huê, où il se trouvait (4 juillet 1885). Les durs combats que devaient livrer nos soldats causaient dans les hôpitaux à peine installés un afflux considérable de blessés et de malades. Le choléra vint s’ajouter à tant de misères. Au grand hôpital de Hanoi, le P. Landais, chargé de la paroisse de cette ville, ne pouvait suffire à la besogne. Mgr Puginier fit appel au dévouement du P. Girod, qui de suite se mit en route pour son nouveau poste. Il était alors à Bui-Chu, chef-lieu de la Mission du Tonkin Central, où Mgr l’avait prié de se mettre à la disposition de Mgr Oñate et de ses missionnaires, pour leur enseigner le français. Avant de quitter ses élèves, il eut l’occasion de constater les progrès qu’ils avaient pu faire. Au commandant d’une canonnière, qui s’excusait de ne pas accepter un superbe cigare de Manille, il entendit Mgr Oñate dire d’un air tout étonné : “Illustrissime seigneur, vous ne fumez pas ? Ah ! bien, nous autres, Espagnols, tous fumistes !” Vous vous représentez la tête du professeur devant le sourire discret de l’officier.

    Arrivé à Hanoi, le Père trouva l’hôpital installé dans les immenses magasins à riz de la citadelle et abritant le moins mal possible 700 malades. Lui fut logé dans un pagodon, où l’on avait aménagé deux petites chambres.

    Les cholériques étaient isolés au redan nord. Malgré les soins empressés dont on les entourait, beaucoup succombaient aux atteintes du fléau : il arriva à l’aumônier d’avoir un jour à administrer neuf fois l’extrême-onction en une demi-heure. Heureusement le soin de ces chers malades était confié aux dévouées Sœurs de St-Paul de Chartres. Leur précieux concours facilitait beaucoup la tâche du Père, dont la journée suffisait à peine aux deux visites qu’avait à faire : souvent la nuit le voyait continuer son œuvre de charité.

    En plus de l’hôpital, il fut aussi, à l’occasion, chargé de la prison ; et il garda toujours le souvenir des émotions que lui causèrent les derniers moments d’un condamné à mort, à qui il fut chargé d’annoncer que le moment de l’expiation était arrivé. Le pauvre égaré, réconcilié avec le Dieu des miséricordes, fut conduit par le Père jusqu’au poteau et mourut courageusement, après avoir baisé le crucifix.

    Pendant son séjour à l’hôpital, le P. Girod assista à l’arrivée de M. Paul Bert, nommé Résident général au Tonkin. La France, en envoyant un homme illustre par sa science, voulait essayer gagner le cœur des mandarins et des lettrés, et obtenir d’eux la cessation des troubles, et surtout des massacres, que le général de Courcy n’avait pas jugé à propos de réprimer et de punir.

    En arrivant au Tonkin (avril 1886) M. Paul Bert trouvait la situation encore bien embrouillée, et la cour de Huê, après la mort de Tu-Duc (19 juillet 1883) ne cessait d’être le théâtre d’intrigues et de drames sanglants. Les rois Hiep-Hoa et Kien-Phuc avaient été... supprimés par les Régents. Le tout jeune roi Ham-Nghi trompé par eux, avait été forcé de suivre les révoltés. Le Dong-Khanh fut à son tour empoisonné. Pour le roi Thanh-Thai, on employa une autre méthode : on fit un dégénéré, que la France dut déposer et proscrire. Plus tard, son fils, le roi Duy-Tan, ira le rejoindre, après avoir été entraîné à la révolte.

    Mais laissons ces horreurs et continuons notre récit.

    Mgr Puginier n’était pas sans inquiétude au sujet des chrétientés de la Haute-région. Dès qu’il sut que des postes militaires étaient établis un peu partout dans ce pays si accidenté, il décida d’y envoyer un missionnaire et choisit le P. Girod. C’était la réalisation de son vœu le plus cher : aller travailler dans le lointain pays que le Bienheureux Néron avait évangélisé.

    Dans cette vaste région, située entre la Rivière Noire et Rivière Claire, et qui s’étend jusqu’aux frontières de Chine, seuls, depuis longtemps, des prêtres indigènes pouvaient circuler à cause de la présence des Pavillons Noirs et des Pavillons Jaunes, qui se disputaient la possession du pays. En 1882-83, le P. Rival avait pu visiter et réconforter les pauvres chrétiens exposés à tant de dangers.

    Le P. Girod eut vite fait ses préparatifs et, après avoir passé son service au P. Bocquel, arrivait à Sontay le 6 août 1886 avec le P. Ambroise Robert, que Mgr Puginier envoyait avec lui. Nul compagnon ne pouvait lui être plus agréable.

    A Sontay les deux voyageurs s’arrêtèrent deux ou trois jours chez le P. Richard, qui y était monté aussitôt après la prise de cette ville par l’amiral Courbet ; mais, impatients de gagner leur nouveau champ d’apostolat, ils partaient pour aller célébrer la fête de l’Assomption à Bau-No, la première paroisse de leur district. Ils n’eurent garde cependant d’oublier de faire un pieux pèlerinage à la tombe du Bienheureux Néron, en la petite église de Bach-Loc, chrétienté voisine de Sontay. On devine avec quelle piété émue le P. Girod, compatriote du Martyr, dut se recueillir et prier sur les dalles qui recouvraient les reliques de ce glorieux enfant de l’Eglise de Saint-Claude.

    Ce fut grande fête à Bau-No quand les chrétiens surent que leurs nouveaux pasteurs arrivaient. Ils leur firent une réception aussi solennelle et bruyante que faire se pouvait en ces temps troublés, et, oubliant leurs misères passées, fêtèrent pieusement, dans la vieille pagode qui servait d’église, l’Assomption de la Sainte-Vierge, Secours des chrétiens. Malgré les supplications de ces pauvres gens, si heureux de revoir des missionnaires qui s’occuperaient d’eux, les Pères montaient quelques jours après à Ha-Thach et Ngoc-Thap pour y prêcher le jubilé. L’empressement des fidèles à suivre les exercices comblait de joie les deux missionnaires, heureux de travailler dans une tranquillité relative, lorsque leur parvint la nouvelle de l’enlèvement par les pirates du curé dé Du-Bo, chrétienté située plus au nord, sur la rive droite du Fleuve Rouge, partie la plus troublée de la région, où Mgr Puginier avait interdit aux missionnaires de pénétrer jusqu’à nouvel ordre.

    C’était le commencement des émotions ; mais, si la crainte des dangers à courir devait arrêter les ouvriers apostoliques, il n’y en aurait jamais eu ! Nos deux confrères continuèrent donc de faire profiter leurs chrétiens des grâces du jubilé, tantôt ensemble, tantôt chacun de son côté, selon l’importance des chrétientés et les facilités du voyage en un pays où les pillages, massacres et incendies signalaient le passage des bandes pirates ou rebelles. Leur champ d’action était immense, inscrit dans le triangle formé par la Rivière Noire à l’Ouest, la Rivière Claire à l’Est et la frontière de Chine au Nord, et que partage à peu près au milieu le Fleuve Rouge.

    Il n’y avait pas alors les belles routes qui actuellement sillonnent le pays, ni les moyens de transport que nous avons aujourd’hui : bien des dangers menaçaient les voyageurs. Le séjour même, en maints endroits, n’était pas sans péril. Après les chrétientés du Fleuve Rouge, les missionnaires visitèrent celles de la Rivière Noire ; puis ce fut le tour de la paroisse du Song-Chay. Là encore il fallait de la prudence. Le chef de canton chrétien de Dong-Cho, qui recevait les missionnaires, fut plus tard massacré avec toute sa famille, sauf sa femme, gardée pour la faire racheter. Les chrétientés du Song-Chay n’étaient plus qu’à l’état squelettique. La piraterie, les épidémies dues à la trop grande misère, une véritable invasion de tigres, qui firent en une année, dans la préfecture de Phu-Doan 500 victimes, et enfin l’exil volontaire de ceux qui, las de tant de tribulations, quittèrent le pays, avaient réduit à rien des. villages autrefois très peuplés et prospères. Dong-Cho, qui comptait plus de 1000 habitants, n’en avait plus que 25 en 1900.

    Descendus à Ke So pour la retraite annuelle, les deux confrères durent se séparer : le P. Robert ayant reçu une autre destination, le P. Girod devait remonter seul dans la Haute-région. C’était une épreuve, mais la perspective de toutes sortes de difficultés à surmonter n’était pas pour effrayer notre confrère : “Allons y quand même, ad majorem Dei gloriam.”

    Autorisé à tenter prudemment la visite des deux grandes paroisses de Du-Bo et Yen-Tap, sur le Fleuve Rouge, le P. Girod monta tout d’abord à la chrétienté de Chieu-Ung. Son premier soin fut de s’occuper de la délivrance du curé de Du-Bo. Aidé par le curé indigène de Yen-Tap, il put arriver à ce résultat sans bourse délier. Grâce à la complicité d’un des pirates, mécontent de n’avoir pas reçu la part de butin qu’il espérait, l’affaire fut menée rondement. Dans la nuit du 16 au 17 mars 1887, cinquante solides gaillards, chrétiens de Chieu-Ung, avec quelques braves bouddhistes, se mettaient en route par nuit noire et pluvieuse, pendant que l’on priait saint Joseph pour le succès de l’entreprise. De grand matin la troupe tombait à l’improviste sur le repaire des pirates, endormis pour la plupart, enlevait le pauvre curé, qui ne savait que penser, l’emportait en palanquin et le ramenait à Chieu-Ung. Quand les pirates furent prêts pour la résistance, les assaillants et le prisonnier étaient loin. Cela fait, il s’agissait de rendre confiance aux chrétiens de Du-Bo. Le Père s’y rendit et, aidé du P. Beaumont, fit relever de leurs cendres l’église et le presbytère, où il réinstalla le vieux curé si heureusement délivré.

    Pour vivre et circuler dans un pays si troublé, il fallait beaucoup de prudence, de courage, mais surtout de confiance en Dieu : car, sans cesse sur le qui-vive, on avait à se garder et à protéger les chrétiens, qui, pris entre le marteau et l’enclume, payaient quelquefois durement les accès de mauvaise humeur des pirates et de ceux qui leur donnaient la chasse, souvent infructueuse. Le P. Girod s’interposait, expliquait, plaidait, avec tout son cœur et sa sincérité, arrangeant bien des choses, éclaircissant bien des malentendus.

    Dans ses courses incessantes, il devait souvent s’arrêter dans les postes militaires, disséminés dans toute la région. Ses visites étaient une fête pour la petite garnison, où les passagers étaient rares et les nouvelles plus encore. Bien des fois, en ces postes lointains et le plus souvent malsains, le missionnaire eut la consolation de procurer à des mourants les consolations et les secours le la religion.

    Mais la présence du Père, circulant partout et à même de connaître bien des choses qu’on voulait cacher aux autorités françaises militaires ou civiles, était vue de fort mauvais œil par les mandarins tous hostiles à la cause du Protectorat.

    Il fallait donc faire cesser cette présence, et pour cela faire partir ou disparaître le gênant témoin. On essaya de la première manière en indisposant à fond le résident de Sontay, déjà monté contre les missionnaires par un triste personnage égaré pour un temps dans l’administration. Mais le P. Girod répondit victorieusement aux accusations portées contre lui et, au lieu d’être expulsé, regagna son district en remerciant Dieu.

    Il remontait au moment peut-être le plus troublé. De tous côtés les bandes pirates et rebelles redoublaient d’audace et opéraient leurs coups de main même dans les rues de Sontay et de Hunghoa, où ils allèrent jusqu’à voler les fusils de la milice. Partout la lueur sinistre des incendies éclairait les nuits ; partout on se battait, et bien des braves tombèrent dans des embuscades, victimes de leur courage. Mais Dieu et la Sainte-Vierge protégeaient leur missionnaire, qui, profitant des moments de calme relatif, continuait à visiter ses chrétiens, changeant le plus souvent possible de localité.

    C’était prudente mesure, car la première manière de se débarrasser du gêneur n’ayant pas réussi, restait la seconde, le “supprimer.” Plusieurs tentatives furent faites. Un jour, rentrant à cheval avec son catéchiste de grand matin à Bau-No, il s’arrêta en face de Hung-Hoa et traversa le fleuve pour aller visiter les malades de l’ambulance ; deux individus qui traversaient le bac en même temps s’informèrent auprès du batelier quel était cet Européen. Et le soir, quand le Père, ayant repassé l’eau, reprenait paisiblement sa route vers Bau-No, des pirates partis de la rive opposée faisaient force de rames pour arriver à lui couper la route et ordonnaient aux villages de lui fermer toutes les portes. Prenant son revolver en main, le Père, suivi de son catéchiste à moitié mort de peur, partit au triple galop, laissant loin derrière lui ceux qui croyaient déjà le tenir. Le catéchiste avait été un peu secoué, le revolver aussi, à telle enseigne que le barillet en était tombé. L’alerte avait été vive.

    Pour se venger de leur insuccès, les pirates enlevèrent peu après, le prêtre indigène Khanh, curé de la paroisse de Duc-Phong, près de Hung-Hoa. Les mandarins le firent relâcher au bout d’un mois ; mais le résident avait dû parler énergiquement : c’est encore la bonne méthode.

    Ce fonctionnaire distingué ne resta pas longtemps à Hung-Hoa, et fut remplacé par un administrateur dont les capacités n’étaient pas de nature à inquiéter les autorités indigènes ; elles se promirent de tirer parti de la situation, afin de poursuivre leur politique d’inaction et de double jeu, et aussi leur dessein bien arrêté de supprimer le P. Girod et de s’emparer des pièces compromettantes qu’il pouvait détenir.

    (A suivre) L. MÉCHET,
    Miss. du Haut-Tonkin.



    1925/472-481
    472-481
    Méchet
    Vietnam
    1925
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