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La Botanique et les missionnaires

La Botanique et les missionnaires
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    La Botanique et les missionnaires

    Les missionnaires, les broussards au moins, sont souvent sur les chemins, et en Extrême-Orient les chemins, sils sont toujours longs, ne sont généralement pas larges. Ainsi le missionnaire, tout le long ses voyages, se trouve en tête à tête, souvent en contact, avec des herbes, des arbres, des plantes de toutes sortes, ici parcimonieux gazon, maigres arbustes, là forêts profondes, jungle impénétrable : ornement toujours de cette terre dont Dieu notre Père a voulu faire un jardin pour nous : Tulit ergo Deus hominem et posuit eum in paradiso voluptatis. (Gen. II, 15). Les plus beaux sites en sont encore embellis : les mornes déserts même leur empruntent un peu de poésie. Mais cest dans nos pays du soleil que les yeux sont toujours à la fête, invitant le cur à louer le Créateur de cette vie débordante, de ces féeries chaque année renouvelées. Vêtue de son manteau de végétation, parée de fleurs et de fruits aux couleurs éclatantes, la terre, non moins que les cieux constellés, redit la gloire de Dieu : Montes et colles cantabunt laudem et omnia ligna... plaudent manu (Is. LV, 12).

    Daucuns cependant ne sen tiennent pas à ladmiration oiseuse : ils veulent lier plus intime connaissance avec ces plantes,

    Qui portent avec elles
    Le plaisir, la santé, laliment des humains.

    Ils les cherchent, les cueillent, les rassemblent, les considèrent, les comparent, les étudient, les scrutent et enfin les classent, à chacune appliquant un nom ; car chacune à son nom différentiel, depuis lhumble violette qui se cache dans la haie, jusquau séquoia géant des sommets de Californie, nom et prénom composé du genre et de lespèce ; chacune est inscrite à une famille, à une tribu, à un royaume.

    La Botanique est la plus avancée des sciences naturelles. Labondance des matériaux, la facilité avec laquelle on peut se les procurer, le grand nombre de bons esprits qui en ont coordonné les faits et formulé les lois, ont été les causes de ses rapides progrès. Elle est maintenant en possession de méthodes définitives de travail et de classification, méthodes naturelles, basées sur la nature même des plantes.

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    En Extrême-Orient, comme en dautres lieux, les missionnaires furent les premiers à étudier et faire connaître la flore.

    Saint François-Xavier meurt à Sancian en 1552 ; en 1600 le P. Ricci est à Pékin. Mais entre temps les PP. Jésuites avaient travaillé vingt ans autour de Macao. Dès 1585, ils publiaient à Rome, en espagnol et sous la signature de Gonzalez de Mendoza,.une Histoire du grand Royaume de Chine, et, quoique la contribution à la botanique y soit plutôt maigre, cependant le livre nest pas dépourvu de tout intérêt sous ce rapport. On y trouve la première mention du litchi (Nephelium litchi, caractères chinois). Lauteur y signale la culture du froment et une abondance de gros melons.

    Le P. Alv. Semedo (1585-1658), Portugais dorigine, publia à Rome aussi en 1643 une Relation de la grande Monarchie de la Chine. Dans la préface il parle des merveilleuses pêches et des beaux raisins du Chensi, dés abricots du Honan, des grosses et excellentes poires du Chantong, quavait déjà signalées Marco Polo ; dune figue rouge quil appelle sutsu caractères chinois, et qui nest probablement que le Diospyros kaki L.; de larbousier, yang-mei caractères chinois (Myrica sapida Wall). Il signale, dans lîle de Hainan, lodoriférant bois daigle, hoa-Iy-mou caractères chinois (Aloexylon Agallochum). Belle-Isle, dit-il (lisez : lîle de Formose), produit le poivre dans ses forêts ; la cinname (Cinnamomum Cassia) ou cannelle de Chine vient dans les montagnes : les arbres à camphre (Laurus Camphora) y atteignent une taille remarquable ; on y trouve aussi la salsepareille (Smilax salsaparilla) et autres drogues réputées. Il y nomme la rhubarbe du Chensi, ta-houâng caractères chinois (Rheum officinale) ; la panacée chinoise jen-sen caractères chinois (Panax Ginseng Nees) ; le la-mey-chou caractères chinois (Chimonanthes fragrans), et, pour finir, le

    Le P. Martini, Tyrolien (1614-1667), fit deux séjours en Chine. Dans son Atlas sinensis il signale les grenades du Honan, le figuier (Ficus carica) à Tály au Yunnan ; au Kouangsi, une prune que les Chinois appelaient prune belle-dame, mèy-jên-ly ; les oranges du Foukien et du Hoûkouàng ; les pamplemousses (Citrus decumana L.) de Canton, dont on tirait alors une eau parfumée ; les Fou-cheou-kan caractères chinois ou main de Bouddha (Citrus Medica, var. Chirocarpa L.) de la ville de Changté au Hôukouàng, les noix de coco (Cocos nucifera L.), la noix darec (Areca catechu L.), les jacques (Artocarpus integrifolius) ; un palmier à farine, kouang-lang-chou caractères chinois, près de la dOutcheou, au Kouangsi ; le poû-ky caractères chinois, fruit de lEleocharis tuberosa Schult ; la châtaigne deau, lin-ko caractères chinois (Trapa bispinosa), quon trouve dans les eaux stagnantes de toute la Chine. Il donne une description détaillée de la fleur de nénuphar, caractères chinois (Nehimbium speciosum W.), cultivée depuis sous tous les climats qui ne lui sont pas hostiles ; de la rose de Chine, fôu-yong-hoa caractères chinois (Hibiscus mutabilis L.), qui change de nuance trois fois en un jour ; du moutan caractères chinois (Ponia Moutan), la reine des parterres du Céleste Empire, de la racine duquel les laboratoires européens viennent de tirer le peonol, dépresseur céphalique 1. Il nomme le thé, dont le meilleur, dit-il, vient des montagnes de Songlo caractères chinois, entre les provinces du Foukien et du Ganhouy, larbre à cire, pe-la-chou caractères chinois (Fraxinus sinensis) ; larbre à suif, kuén-tsè-chou caractères chinois (Stillingia sebifera), et nombre dautres plantes, dont il serait fastidieux dallonger la liste. Et pourquoi se serait-il gêné ? Il poussait sa chance : il était le premier à signaler et décrire ce nouveau monde. Plusieurs indices, dailleurs, montrent quil navait pas vu les plantes dont il parle ailleurs que dans un pèn tsào caractères chinois (recueil de drogues) chinois.

    Après lui Michael Boym, Polonais (1612-1659), publia à Vienne en 1656, un livre, petit par le volume, mais gros par son titre : Flora sinensis. Il a 75 pages in-folio, dont une bonne partie est occupée par des préfaces et des essais poétiques. Lapport botanique se compose de vingt-deux plantes : vingt et une sont représentées par des gravures satisfaisantes et les caractères chinois accompagnent les dénominations. Le livre se termine par un appendice sur linscription de Singan-foù caractères chinois. Mais, en 1682, un certain Andræas Cleyer, bien connu comme le premier botaniste européen qui ait étudié la flore du Japon, publiait une liste de 289 drogues chinoises, la plupart végétales, tirées des auteurs chinois par le Père Boym.

    Le P. Boym a fait connaître lananas, fan-po-lo-mi caractères chinois, la nèfle du Japon, py-pa caractères chinois (Eriobotrya japonica) ; la goyave (Psidium Goyava), ky-che-ko caractères chinois ; le atta, nom cingalais de lAnona squamosa, ia-ta-chou caractères chinois, quon appelle à Canton fan-litchi caractères chinois ou litchi étranger ; le durian (Durio Zibethinus L.) caractères chinois, arbre de larchipel indien et du Siam, que daucuns disent donner le meilleur fruit dExtrême-Orient 2. Il nomme aussi et décrit le bananier, dont il dit le nom Banana venir du Brésil, et lacajou, kia-jou-chou caractères chinois.

    En 1668, le Père Gabriel de Magalhaes, Portugais (1609-1677), publiait en français une Nouvelle Relation de la Chine. On y trouve une intéressante notice sur la cire végétale, pe-la caractères chinois, produite par un insecte dans les provinces du Chantong et du Houkouang.


    1. Cf. Leroy, Examen dun droguier chinois.
    2. Cf. Vilmorin, Catalogue


    Par les Nouveaux Mémoires sur létat de la Chine (Paris, 1696, 2 vol.) du Père Louis le Comte (1655-1729), nous savons que loranger, maintenant lobjet dune culture intense dans tout le sud de lEurope, a bien été introduit de la Chine par le Portugal à la fin du 17e siècle, peut-être par Jean de Castro. Le premier arbre fut planté dans le jardin du Comte Saint-Laurent à Lisbonne. Le Comte signale au Chensi des melons ronds et jaunes, tien-koua caractères chinois ou hiang-koua caractères chinois, et de grosses pastèques à pulpe rouge, chouy-koua caractères chinois. Il donne une bonne description de la plante qui produit le thé et de sa culture, précise que son nom est proprement tchâ caractères chinois, que, dans le dialecte du Foukien, on prononce thé. Il est le premier à parler du tabac, cultivé alors du côté de Pékin, au Chansi caractères chinois et au Chensi. Et cest un fait bien établi que le tabac a été introduit en Chine par les ports du Foukien vers la fin du XVIe ou au commencement du XVIIe siècle. Il décrit un curieux oignon à étages superposés, quil appelle leoû-tsè-tsong caractères chinois et quil serait bien intéressant de retrouver tel que le décrit lauteur. Jy ai vu, dit-il, un oignon qui ne vient point de graine comme ceux dEurope, mais, à la fin de la saison, on voit sortir de petits filaments sur la pointe ou sur la tige des feuilles, au milieu desquelles se forme un oignon blanc semblable à celui qui germe dans la terre. Ce petit oignon pousse avec le temps des feuilles comme celles qui le soutiennent, lesquelles à leur tour portent un troisième oignon sur leur pointe, de manière néanmoins que leur grosseur et leur hauteur diminuent à mesure quils séloignent de la terre. Il sagit évidemment de la germination des bulbilles, mais on na pas accoutumé den voir sur les pétioles ou à la pointe des feuilles. Dans ces Mémoires on trouve aussi mentionné pour la première fois le haricot jaune, hoang-teou caractères chinois (Soja hispida), avec lequel les Célestes composent leur fromage.

    Parvenus à ce point de nos recherches, cest dans les Lettres édifiantes et curieuses, écrites des Missions, que nous devrons aller découvrir les apports aux connaissances botaniques des PP. de lancienne Compagnie de Jésus. Le P. Francois-Xavier dEntrecolles (1662-1741), dans une lettre au P. du Halde, donne une intéressante notice sur la fabrication des fleurs artificielles par les Chinois avec la moelle de la plante appelée tong-tsao caractères chinois (Aralia papyrifera) et autres espèces. Dans cette même lettre il parle de la main de Bouddha, des figues caques et du saule pleureur (Salix Babylonica) comme très communs et termine en disant que les Chinois en temps de disette se nourrissent des rhizomes de certaines fougères, Pteris aquilina et autres, ce quils font encore de nos jours.

    Le P. Dominique Parennin (1665-1741), envoie un lot de drogues à lAcadémie des Sciences de Paris, en laccompagnant dune lettre de remarques. Il y décrit le san-tsy caractères chinois, fameuse racine des montagnes du Kouytcheou et du Yunnan, drogue presque aussi célèbre que le ginseng, quil sert souvent dailleurs à falsifier, et qui nest autre que le Gynura pinnatifida DC : le tang-kouy caractères chinois du Setchoan ou Aralia edulis ZZ.; la gentiane, long-tan-tsào caractères chinois, à la recherche de laquelle il fut envoyé par lempereur Kang.hi avec les PP. Burghèse et Baudin pour la composition dune thériaque, mais quils ne trouvèrent pas. Cest lui qui a fait connaître le tên-lo-hoa caractères chinois ou Wisteria sinensis D. C., qui décore tous les jardins de la Chine du Nord.

    Nous trouvons aussi dans ces Lettres édifiantes que le P. Jartoux (1660-1720) fut envoyé en mission par le même empereur Kang-hi sur les frontières de Corée, où il pénétra jusque dans la région qui produit le ginseng. Il nous en donne une notice estimée, détaille le mode de culture, de cueillette et de préparation. Lamarck dans son Encyclopédie botanique na pas manqué de citer la notice du P. Jartoux ; il en transcrit même un assez long extrait.

    Une autre notice assez complète que nous trouvons dans les Lettres édifiantes est celle du P. Gaspard Chanseaume (1711-1761), sur les insectes à cire et les arbres qui les nourrissent. Et nous arrivons ainsi au grand ouvrage, si plein de détails, du P. du Halde, publié en français en 1735 et traduit en nombre dautres langues. Dans cette Description de lEmpire de la Chine, la part consacrée à la flore est considérable : plusieurs chapitres. Il na été, dailleurs, composé quà laide des lettres et des rapports des missionnaires. Il signale les céréales, les plantes économiques, industrielles ou officinales ; les arbres, fruits et fleurs les plus remarquables. Finalement il donne un grand traité sur les drogues employées en Chine, traduit du Pèn-tsào par le P. Wisdelou, le meilleur sinologue de ces temps, selon le P. Le Comte, nommé Vicaire Apostolique du Kouytcheou en 1708, mort ensuite aux Indes. Parmi les plantes nouvelles nommées dans louvrage de du Halde, citons les deux olives chinoises kàn-làn caractères chinois (Canarium album Raüsh) et tsin-lân (Canarium Pimela Koen), la fleur poivre ou hoa-tsiao caractères chinois (Zanthoxylum Bungei) ; le faux bancoulier (Aleurites cordata Müll), tong-chou caractères chinois, qui produit lhuile siccative ; le bois de rose, tsè-tân caractères chinois; le bois de fer, zie-ly-mou caractères chinois ; le thé à huile, tchâ-iou-chou caractères chinois (Camellia Sasanqua Thbg) ; le thé à fleurs, tchâ hoa caractères chinois (Camellia Japonica L.) ; le ouên-kouan-chou caractères chinois de Pékin, qui donne des fruits semblables à des pêches, le ty-hoâng caractères chinois (Rehmannia glutinosa Lib. et R. sinensis), qui remplacent en Chine le Digitalis purpurea L.; le mûrier à papier (Broussonetia papyrifera Vent.); les galles de Chine, pey-tsè caractères chinois, à la fois industrielles et officinales, produites par le Rhus semialata L. (chin-ien-fou-tse caractères chinois). A deux reprises (I, 17, et II, 174), du P. Halde donne dintéressants détails sur larbre à vernis. Les Jésuites de Chine avaient même adressé un envoi de ce produit au grand-duc de Toscane.

    Et voici le P. Pierre dIncarville (1706-1757), qui non seulement dressa pour son maître et ami Bernard de Jussieu de longues listes de plantes, accompagnées de dessins et de descriptions, mais lui adressa encore de nombreux envois dexsiccata de semences ou de bulbes des espèces les plus remarquables. Malheureusement plusieurs de ses envois, dirigés sur lEurope par les caravanes russes du thé, restèrent en panne à St-Petersbourg. Pour reconnaître ses services et son zèle pour la science, Antoine-Laurent de Jussieu, neveu de Bernard, fixa pour toujours son nom dans la nomenclature botanique en lui dédiant le genre Incarvillea. A ce genre appartient lIncarvillea sinensis, la belle bignoniacée aux grandes fleurs écarlates, qui orne tous les jardins autour de Pékin.

    On doit au Père dIncarville la connaissance et lintroduction du frêne odorant (Cedrela sinensis), hiang-tchouen caractères chinois, du frêne puant (Ailanthus glandulosa Desf), tcheou-tchouen caractères chinois, de la plante dornement dicentre de la Chine ou cur de Jeannette (Dicentra spectabilis Miq.), fumariacée dassez grande taille, de forme charmante, mais si étrange que, ne layant comme dabord que par des peintures, les Européens pensaient que les Chinois lavaient tirée de leur imagination ; de lindigo (Polygonum tinctorium Lour.), chin-làn-tien, quil accompagna dun mémoire pour en diriger la culture ; de la reine-marguerite (Callistephus sinensis Nees) ; du jujubier chinois (Ziziphus sinensis) ; du févier de la Chine (Gleditchia sinensis Lam.) aux épines si horribles.

    Le P. dIncarville, outre ses nombreux envois de plantes et de semences, rédigea plusieurs bons mémoires, accompagnés de peintures et de dessins sur les plantes utiles des environs de Pékin et des provinces du Nord. Mais le véritable vulgarisateur des choses de la Chine fut alors le P. Pierre-Martial Cibot (1727-1784). Ce fut un auteur vraiment prolifique, avec prédilection marquée pour la botanique. Son nom, comme celui de dIncarville, est fixé dans cette science : on lui a dédié un genre de fougères, dont une espèce, Cibotium Barometz, remplace, aux devantures ou au plafond des officines chinoises, les bocaux à ftus des pharmacies européennes. Cest le kin-mâo-keou-tsy caractères chinois (en annamite Can quyêt), rhizome aux longs poils dorés, souvent appliqués sur les coupures. On doit au P. Cibot une bonne description du chou chinois ou pe-tsai caractères chinois, dont les meilleurs se trouvent au Chantong; de lEuryale ferox, ky-tou caractères chinois ou tête de coq ; du Largerstrmia indica, pe-je-hong caractères chinois, vulg. tse-kin-hoa. Il fait connaître, en lempruntant aux mémoires de lempereur Kang-hi, un lo-ie-song caractères chinois de Mongolie, qui paraît être le Laris dahurica à feuilles caduques ; un autre arbre de Mongolie, qui produirait un excellent combustible et qui serait le Haloxyon ammadendrom C. A. Mey, lUshach modo des Mongols, arbre sans écorce ; un champignon ramifié en chinois lin-tche caractères chinois. Il donne de bons mémoires sur la culture du coton et du tabac et sur la manière quemploient les jardiniers de Pékin pour avoir des fleurs en hiver.

    Après avoir nommé encore au nombre de ces savants missionnaires, pionniers de la science, les PP. L. Collas ( 1781) et L. de Poirot ( 1802), nous terminerons par le plus grand et le plus méritant de tous, le Jésuite Loureiro. Portugais dorigine, né aux environs de 1715 et mort en 1794, il passa trente-six ans en Annam, à Hué, rebus mathematicis ac physicis in aula prfectus, les empereurs dAnnam voulant posséder, à lexemple de leur suzerain de Pékin, des savants étrangers à leur Cour. Il visita le Cambodge en 1742 et, avant de repartir pour lEurope, séjourna quelques années à Canton, où il continua ses recherches scientifiques. Sa Flora Cochinchinensis, parue en latin à Lisbonne en 1789, contient 1257 espèces, dont 36. cueillies au Cambodge, dans lInde, le Malabar, le Mozambique, et 294 données comme habitant la Chine. Loureiro y a classé ses plantes selon le système de Linné et créé une trentaine de genres qui sont restés dans le Geneta Plantarum dEndlicher.

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    Mais à quelles longueurs ne nous entraînerait pas la revue systématique de tous les apports faits aux sciences botaniques par nos missionnaires dExtrême-Orient, surtout si on voulait la pousser jusquaux temps modernes et les chercher chez les diverses familles apostoliques ? Enjambons donc ; passons aux années plus proches de nous et, après avoir, comme il convenait, célébré les mérites des RR. PP. Jésuites, voyons aussi ce quont fait ceux de chez nous.

    Dans notre famille des Missions-Étrangères et dans!a génération apostolique qui nous précède immédiatement (car je ne voudrais pas entreprendre sur lhumilité de ceux de nos confrères qui subissent encore les vicissitudes de la planète), voici les principaux de ceux qui ont consacré leurs loisirs aux études botaniques.

    Le P. Paul-Hubert Perny, du Kouytcheou (1818-1907), fut nommé membre honoraire de la Société dAcclimatation, le 8 Juin 1855. 1 On lui doit lintroduction définitive du ver à soie sauvage du chêne, quon a appelé de son nom Bombyx Pernyi. A la vérité, des cocons de ce séricigène chinois avaient déjà été envoyés au XVIIIe siècle savants français par le P. dIncarville, mais ils furent perdus ; plus tard un Franciscain italien, le P. Fantoni, avait même réussi à faire vivre le ver en Italie. Plusieurs plantes au Kouytcheou portent le nom du P. Perny. Ce Père publia la synonymie la plus complète qui ait été donnée jusquici sur toutes les branches de lHistoire naturelle de la Chine. (Paris, 1872) 2.

    Le P. Jean-Marie Delavay (1834-1895), au Yunnan, sa Mission dadoption, explora minutieusement une étendue dau moins 300 kilom. carrés. De 1863 à 1895, il adressa au Muséum et ailleurs de très précieux envois de plantes, parmi lesquelles 2.500 ont été reconnues nouvelles pour la Chine et 1.800 étaient absolument inconnues. Le regretté M. Franchet avait entrepris den publier la description, mais il navait donné que deux notices sur lensemble quand il fut enlevé par la mort. En 1889 on reprit son uvre au Muséum et trois fascicules des Plantes Delavayan parurent coup sur coup. Cependant luvre na été amenée que jusquaux Saxifragacées et a été interrompue là, on ne sait pourquoi. 3

    Le P. Emile-Marie Bodinier (1842-1901), également missionnaire du Kouytcheou, herborisa non seulement cette province, doù il envoya au Muséum et à lAcadémie de Géographie botanique du Mans 4 plusieurs milliers de Nos, mais aussi autour de Pékin, et même dans lîle dès longtemps explorée de Hongkong, où il fit mainte découverte.


    1. Cf. Histoire de la Mission du Kouytcheou, par A. Launay, I, 454.
    2. Sur les travaux scientifiques concernant le P. Perny, voir : Bull. Soc. zool. dacclimatation, 1e série, I, 1854. Monographie du Ver à soie du chêne. Bull. mém. Société Linnéenne, 1885, p. 449, Bull Soc. Bot. XXXIII ; 1886, p. 1.
    3. Consulter sur le P. Delavay : Bull. Soc. Bot. XXXI, 1884 ; XXXII, 1885 ; XXXIII, 1886; XXXIX, 1887. Bull. mém. Soc. Linnéenne. 1886, 1888, 1891. Journal de Bot. 1887, 1888, 1889, 1892, 1895, 1896, 1897. Revue Horticole, 1888, 1890, 1891. Bull. Soc. philom. 1888, 1890, 1894. Bull. Muséum Hist. nat. 1895, 1896. Bull Soc. bot. de France 1896.
    4. Fondée par Mgr Léveillé, prélat de la maison de S.S. Pie X. Il avait été quelques années missionnaire à Pondichéry.


    Avec le P. Bodinier travailla quelque temps le P. Léon Martin (1866-1920). Tous les deux ont laissé leurs noms dans la science, le premier dans un Bodinierella Cavaleriei Léol, genre déricacées découvert par le P. Cavalerie, le second dans un Martinella violafolia Léol et Vante, genre de crucifères découvert par lui-même 1.

    Au Tonkin le P. Henri-François Bon (1844-1892) consacra aussi ses loisirs à la collection des plantes. Excellent botaniste, il a enrichi la science de plusieurs espèces nouvelles : quelques-unes portent son nom. Il reçut du gouvernement du Protectorat, qui avait su distinguer ses mérites, la décoration du Mérite agricole et celle du Dragon dAnnam ; du Muséum un Bonia tonkinensis, genre nouveau de graminées, section des bambous. On raconte de lui une amusante anecdote. Un jour, un de ces voyageurs à qui le bagou tient lieu de science et la hardiesse de recommandation, le poursuivait de ses importunités. Cueillant une fleur au bord de lallée et la lui présentant : A quelle famille appartient cette plante, mon Père, lui demande-t-il à un ton affecté ? Aux Khongbiétacées, lui répond le P. Bon. Et notre homme dinscrire la réponse sur son calepin de voyage. Or, en annamite, Không biêt signifie : je ne sais pas 2.

    Au Setchoan Oriental, le P. Paul-Guillaume Farges (1844-1912), dans son district de Tchén-keou-tin aux terrains peu fertiles, introduisit pour aider ses chrétiens pauvres plusieurs espèces de pommes de terre, dun rendement supérieur à celles quon y cultivait déjà, le topinambour et le seigle ; et, en guise de compensation, il voulut cueillir les plantes du pays et les envoyer en France, au Muséum de Paris, qui y trouva nombre de nouveautés.

    Au Tonkin Maritime, le P. Jean Bareille (1844-1921) a aussi laissé une précieuse collection de plantes dont il avait acclimaté plusieurs espèces au Tonkin. Le Gouvernement français le fit pour cela chevalier du Mérite agricole (Cf. Bulletin de la Société des Missions Etrangères, Nº 2)


    1. Sur les plantes du P. Bodinier, consulter : Le Monde des plantes, 3e année nº 25, p. 7. Bull. Académie internat. Géographie bot, 3e série, Nos 153, 154, p. 189. Filices Bodinerane. Acad. de Géog. bot. pp. 54, 57, 85. Bull. Soc. bot. de France, LI, 1904. Journal bot. IV, 1898, pp. 301, 317. Bouquet de fleurs de Chine, par Mgr Léveillé, in-8, le Mans.
    2. Sur le P. Bon et ses travaux, voir : Missions Catholiques, 1872, p. 425. Semaine religieuse dAngers, 1895. Semaine religieuse de Lyon, 1884.


    Le P. Urbain Faurie (1847-1915) fut un intrépide collectionneur de plantes. Il les vendait, du reste, à beaux deniers comptants pour soutenir ses uvres et bâtir des oratoires. Il explora dans ce but le Japon, une partie de la Corée, les archipels des Ryûkyû et des Sandwich et la grande île de Formose, où il trouva la mort et où les Japonais ont élevé un monument à sa mémoire.

    Au Thibet, le P. Jean-André Soulié ( 1858-1905) fut aussi un collecteur zélé. La Société de Géographie de Paris lui décerna une médaille dargent en 1904, et le Muséum, par lorgane de M. Franchet, lui dédia un genre nouveau de renonculacées, le Souliea vaginata Franch., quon a cueilli aussi au Yunnan et au Setchoan. Sa connaissance des plantes lui avait valu parmi ses chrétiens une réputation de médecin. Il fut néanmoins cruellement mis à mort après douze jours de tortures par les lamas qui le jalousaient. 1

    Il est temps de clore cette énumération. Ces travaux des missionnaires dExtrême-Orient, que je nai su quinsuffisamment présenter aux lecteurs du Bulletin, unis à ceux des ouvriers apostoliques dans dautres pays, ont contribué à doter la France de collections dhistoire naturelle qui nont danalogues nulle part 2. Nos riches voisins de Kew, de Berlin et de Petrograd nous envient ces trésors.

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    1. Quoique les matières concernant la zoologie ne soient point comprises dans lénoncé de cet article, comment ne pas rappeler ici le zèle pour les sciences naturelles de nos confrères du Thibet, sous limpulsion de Mgr Biet, que le gouvernement français fit chevalier de la Légion dHonneur, comme, pour récompenser un régiment, on décore le drapeau ? Pendant plusieurs années, ils nenvoyèrent pas moins de 4 à 5000 insectes par an à M. Oberthür, le riche amateur de Rennes, parmi lesquels le Parnassius imperator ; lépidoptère qui fut payé par les collectionneurs jusquà 800 francs pièce. On est allé une fois jusquà 20.000. Tous ces insectes, coléoptères et papillons, ont été décrits et figurés par MM. Oberthür dans leur revue dentomologie (Etudes dEntomologie. R. et Ch. Oberthür, 19e livraison, août 1894. Rennes). Dans lordre des quadrupèdes, nos confrères du Thibet envoyèrent au Muséum plus de 600 peaux et plusieurs animaux vivants. Ce sont des espèces étranges, qui ne vivent que sur les hauts plateaux du centre de lAsie. Parmi eux deux genres de singes, le Rhinopithecus Bieti et le Maacus thibethanus, que le Prince Henri dOrléans eut ensuite la chance de pouvoir rapporter vivant ; la petite panthère Felis Bieti ; des ours bruns-roux ; un autre noir à poitrine blanche, genre nouveau, lAiluropus melaneulocus, découvert et décrit par Arnaud David ; de belles antilopes ; trois espèces nouvelles de lynx et cinq de loup et de chiens sauvages. Pour les collections doiseaux, même zèle et même bonheur. Plusieurs vivent encore dans les ménageries du Muséum.
    2. Cf. Fauvel, Missionnaires savants et patriotes, p. 48.


    On a appelé la botanique la science aimable : elle ne soccupe pas cependant que des fleurs, les fruits lui sont bien plus chers, jentends par là les produits de toute sorte que la science des végétaux découvre pour les besoins de lhomme. Car depuis le bol de riz, dont lhumanité, malgré les prétentions de certaine science, nest pas encore parvenue à se sevrer, jusquau vêtement qui couvre notre corps sorti nu des mains du Créateur, pour la plupart de nos besoins nous sommes tributaires du végétal.

    Mais cest pour vaincre la douleur et la maladie que lhomme sest tourné vers les plantes.

    Le remède est souvent dans lobscur végétal. Et pourquoi les PP. Martini Boym et ses confrères sattachaient-ils tant à faire connaître le Pèn-tsào caractères chinois ? Les Chinois, gens pratiques, grands consommateurs de remèdes, accumulent leurs recettes dès les temps les plus reculés. Déjà Chen nong caractères chinois, un de leurs légendaires empereurs, avait dressé un herbier, que daucuns disent maintenant nêtre autre que celui de Salomon, qui disputavit super lignis a cedro qu esï in Libano usque ad hyssopum qui egreditur de pariete (III Reg. IV, 34.) Et quand Tsin-che hoâng-ty caractères chinois, trouvant que dans son empire les lettrés se faisaient la place trop grande et élevaient trop haut leurs prétentions, prit le parti de faire brûler tous les livres, il nexcepta de lautodafé que les traités de médecine et dhygiène. Cest dire en quelle estime les Chinois tiennent lart de guérir. Actuellement la pharmacopée chinoise est une des plus riches du monde et les drogues végétales y entrent pour la grande part. Elle a régné longtemps au Japon, qui labandonne aujourdhui pour les remèdes chimiques et les méthodes thérapeutiques de lEurope ; elle reste encore en grand honneur dans toute lIndochine, malgré notre présence déjà longue. On a même constaté sa pénétration aux Indes, qui envoient à la Chine plusieurs de leurs spécifiques. Il sen faut pourtant que la médecine sen soit tenue en Chine à lusage rationnel des simples et autres remèdes fournis par la nature. Le savant P. Wieger nous à montré naguère 1 combien dhérésies en ont dénaturé les théories au cours des âges et en entravent encore le progrès.


    1. Cf. Bulletin médical franco-chinois, nº 1.


    En lan 1578 de notre ère, Ly che-tchen caractères chinois composa son Pèn tsào kang mou caractères chinois, grande compilation de la matière médicale, pour laquelle il se servit, dit-on, de plus de 800 auteurs antérieurs. Après quelques retouches et additions, ce livre est devenu le codex de la Chine, quaucun autre na supplanté jusquà présent. Dans certaines éditions récentes, celles par exemple de la Commercial Press de Shanghai, les drogues sont assez fidèlement décrites et figurées ; on y trouve un mode demploi et des recettes en assez grand nombre ; mais, faute de méthode scientifique, ni description, ni figuration : on ne peut éviter les erreurs de détermination. En fait, les espèces officinales ne sont connues que par la tradition et lenseignement. Dans le peuple et même chez des droguistes bien achalandés, les noms du Pèn tsào sont appliqués aux plantes les plus diverses. Il en résulte confusions fâcheuses.

    En tête des drogues végétales des Chinois il faut placer le fameux ginseng des forêts de Mandchourie. On lui attribue les cures les plus invraisemblables ; il ressusciterait même les morts. Cest un stimulant puissant. Les Célestes qui peuvent sen procurer lemploient surtout comme aphrodisiaque. Lemploi en serait réservé aux hommes faits, qui doivent auparavant sabstenir de lusage du thé pendant un mois au moins. Mais, outre son prix considérable (il est vendu en ce moment plus de 500 francs le kilogramme à Hanoi), il est presque impossible de se procurer la drogue authentique dans le commerce. Son meilleur succédané, après le ginseng du Canada (Panax quinquefolium L), est la racine du san-tsy (Gynura pinnatifida). Il a été longtemps de mode parmi les représentants de la science européenne de navoir que dédain pour la panacée chinoise. On est moins affirmatif aujourdhui. La chimie a retiré de cette racine un corps, le Panakilon, ni alcaloïde, ni glucoside, et une-huile essentielle totalement inconnus. 1 M. Vilmorin, dans un voyage détudes en Extrême-Orient, sest procuré des plans de ginseng et il lacclimate dans ses champs dessai de Verrière. On espère pouvoir passer bientôt à la culture intensive. Nombre dautres plantes officinales ou industrielles ont été ainsi introduites en Europe. Les travaux des missionnaires nont donc pas été inutiles.

    Joseph ESQUIROL,
    Miss. de Lanlong.


    1. Cf. Hurrier, Matière médicale et pharmacopée sino-annamites.


    1923/615-627
    615-627
    Esquirol
    Chine
    1923
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