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L’esprit qui parle

L’esprit qui parle. Point n’est question ici d’évocation de morts ou de revenants, mais tout simplement d’un bon vivant, roublard et gourmand, à l’affût d’un dîner copieux. Il aimait le travail et les bons repas. Sa situation de fortune ne lui permettait guère de satisfaire son appétit, mais sa femme travaillait pour deux, et il ne manquait jamais l’occasion de... manger pour elle.
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    L’esprit qui parle.
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    Point n’est question ici d’évocation de morts ou de revenants, mais tout simplement d’un bon vivant, roublard et gourmand, à l’affût d’un dîner copieux.

    Il aimait le travail et les bons repas. Sa situation de fortune ne lui permettait guère de satisfaire son appétit, mais sa femme travaillait pour deux, et il ne manquait jamais l’occasion de... manger pour elle.

    Ce n’était pas un fervent de Bouddha, à qui même il tenait rigueur de l’avoir fait naître pauvre ; par contre, il était fidèle à honorer ses ancêtres, et deux fois par an, aux jours de grande commémoraison des morts, il portait lui-même à leur tombeau l’offrande rituelle : un beau poulet rôti flanqué de gros morceaux de lard avec, à côté, un bol de riz et une cruche de bon vin.

    Son zèle cependant était un peu intéressé. Les aïeux se contentant du parfum de l’offrande, il la mangeait lui-même, et, de retour chez lui, à sa femme qui réclamait sa part du festin, il répondait invariablement : L’esprit a tout mangé.

    Ce qui devait arriver arriva. Un jour, la femme se fâcha, le traita de goinfre et déclara qu’elle ne supporterait pas plus longtemps cette tromperie. — Soit, répondit-il ; à ce compte, tu porteras toi-même l’offrande la prochaine fois. — Oui, dit-elle, et je la rapporterai et je t’en donnerai ta part, moi. — Nous verrons bien.

    Le tombeau se trouvait dans un lieu retiré, sur le bord d’un étang. Au jour dit, la femme partit, solennelle, tenant en main le plateau contenant l’offrande. Arrivée au tombeau, elle déposa le tout devant la pierre tumulaire et brûla un paquet de pétards. Cela fait, elle s’agenouillait pour faire les grands lai, quand elle entendit une voix : — Tiens ! D’ordinaire, c’est le mari qui m’apporte l’offrande, pourquoi donc est-ce la femme aujourd’hui ?

    Elle eut un sursaut, se releva brusquement, regarda de tous côté, cherchant d’où pouvait bien venir la voix, et, ne voyant personnes, s’enfuit épouvantée, persuadée que c’est l’Esprit qui avait parlé.

    Pendant qu’elle courait, un homme sortit de l’étang, s’empara de l’offrande qu’il plaça en lieu sûr, remit le plateau devant la tombe et partit dans la même direction que la femme. C’était le mari — Tiens ! dit-il en arrivant chez lui, tu es déjà de retour ?... J’espère bien que tu as rapporté l’offrande, au moins !...— Ne m’en parle pas, dit-elle ; j’ai entendu la voix de l’Esprit ; il m’a demandé pourquoi c’était moi qui cette fois, lui portais l’offrande.— Et alors ? –– Alors !... J’ai eu une peur terrible et me suis enfuie ; j’en tremble encore !.. — Tu as eu grand tort ; cela se passe toujours ainsi quand c’est moi qui porte l’offrande ; seulement, je n’ai pas peur de l’esprit, moi, et, quand il a fini de manger, je rapporte au moins le plateau.

    1925/294-296
    294-296
    Anonnyme
    France
    1925
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