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Kumbakônam : Lhôpital Sainte-Anne

Kumbakônam : Lhôpital Sainte-Anne Le 7 juin 1922, Monseigneur Chapuis, évêque de Kumbakônam, a béni lHôpital Ste-Anne. Ce nouvel hôpital, dont la direction appartient aux Surs Catéchistes Missionnaires de Marie Immaculée, a été fondé par elles, construit ou aménagé par elles sur un terrain acheté par elles. Dans cet hôpital, seules des femmes seront admises pour y être soignées, et des femmes seulement en constitueront le personnel, depuis la doctoresse jusquà la plus humble servante.
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    Kumbakônam :
    Lhôpital Sainte-Anne


    Le 7 juin 1922, Monseigneur Chapuis, évêque de Kumbakônam, a béni lHôpital Ste-Anne. Ce nouvel hôpital, dont la direction appartient aux Surs Catéchistes Missionnaires de Marie Immaculée, a été fondé par elles, construit ou aménagé par elles sur un terrain acheté par elles. Dans cet hôpital, seules des femmes seront admises pour y être soignées, et des femmes seulement en constitueront le personnel, depuis la doctoresse jusquà la plus humble servante.

    Tel est le fait. Est-ce assez de le signaler ? Pour les lecteurs du Bulletin, cela na-t-il pas trop lallure des communiqués officiels de la Grande Guerre : Sur le front X., nous avons progressé légèrement en nous emparant dune tranchée et dun nid de mitrailleuses. Lennemi, ayant essayé une contre-offensive, a été repoussé avec des pertes sérieuses. Nos pertes ont été insignifiantes. Le moral de nos troupes est excellent. Ceux-là seuls qui se trouvaient dans le secteur de X. ou dans les tranchées sur quelque autre point du front, ceux-là seuls savaient quelle préparation il avait fallu faire, quelles fatigues endurer et quelles attaques essuyer, pour progresser légèrement, ainsi que lannonçait le communiqué. Mais le bourgeois ne se rendait pas compte de tout cela, peut-être même, en dégustant son café assaisonné de saccharine, il se disait : Les affaires marchent bien, nos soldats sont admirables, ils ne sen font pas ; pourquoi men ferais-je moi-même ?

    Parmi les lecteurs du Bulletin, beaucoup sont sur le front. Ils sont missionnaires, soit dans un secteur, soit dans un autre, ils tiennent la tranchée, ils savent donc ce quil en coûte pour fonder, pour développer, pour faire vivre une uvre catholique en pays de mission. Pour eux, il suffirait dun communiqué officiel, Mais pour les autres lecteurs, pour ceux qui sont à larrière, au lointain pays de France, pour ceux-là qui sintéressent à la vie des missionnaires, les soutiennent de leurs prières et de leurs aumônes, ne me sera-t-il pas permis dajouter quelque chose ? Nont-ils pas le droit de connaître les difficultés aux-quelles nous sommes en butte quand il sagit de faire le bien ? Oui, mais la Censure ?

    Jadis Madame Anastasie était bien sévère, qui trônait au milieu des nuages de fumée dans les bureaux de lEtat-Major ; peut-être sa petite-fille sera plus indulgente, qui siège à Hongkong dans les bureaux de la Rédaction. La grandmère me ferait peur ; delle, on ne voyait que le nez et le menton, qui semblaient vouloir se rencontrer en forme de promontoires escarpés afin de protéger la bouche, golfe béant, dénué de toutes ses fortifications naturelles, les dents. Le visage avait pour cadre les branches énormes de vieux ciseaux rouillés, des lunettes surmontant le tout, quon eût prises pour les verres dun projecteur éteint. Non, la petite-fille ne peut pas être aussi rébarbative que la grandmère ; aussi sans crainte je lui demande avec tout le respect qui lui est dû, et avec une confiance qui na dégal que mon respect, je lui demande donc :

    Peut-on dire quétant donné la condition de la femme païenne en pays de mission, dans lInde en particulier, et plus spécialement dans la Mission de Kumbakônam, la fondation dans cette ville, par les Surs Catéchistes, dun hôpital de femmes était chose opportune ?

    Peut-on dire aussi que Dieu semble avoir montré très clairement que telle était sa volonté ; dabord par la manière dont il a suggéré lidée de fonder cet hôpital, et ensuite par la façon dont sa Providence a dirigé vers ce but les personnes, les événements et les choses ?

    Les misères de la femme indienne commencent dès linstant où elle fait son apparition dans le monde : Cest une fille, ce nest que ça ! me disait un jour un Indien dont la femme venait dêtre mère. La fillette, loin dêtre bien accueillie dans la famille, y est reçue comme un fardeau très lourd et fort encombrant, un fardeau quil faudra garder, quil faudra supporter pendant de longues années ; et laccueil est dautant plus froid que le nombre des filles se trouve être plus grand dans la famille. A peine est-elle née que le père songe aux dépenses qui seront occasionnées par son mariage. Dans certaines castes, chez les Rajpoutes, on prenait un moyen radical autant que barbare : quand, dans une famille, le nombre des filles avait atteint un certain chiffre, on mettait à mort celles qui avaient le malheur de naître ensuite : cétait pour ne pas avoir à se ruiner quand serait venu le temps de les marier. Aujourdhui cela ne se pratique plus, dit-on ; mais, par suite du manque de soins de la part des parents, la mortalité infantile est plus considérable chez les fillettes que chez les garçons (Census de 1911, p. 96, table VI).

    Après un temps souvent très court, la jeune fille est fiancée, elle est mariée ; parfois elle deviendra veuve avant davoir atteint lâge de raison. Ici les chiffres plus que les phrases pourront éclairer les lecteurs du Bulletin sur la condition de la femme indienne. En voici que je trouve dans un auteur indien : En 1881, dit M. Malabare, dans lInde britannique le nombre des enfants mariés avant davoir atteint lâge de 9 ans était de 668.000 pour les garçons et 1.932.000 pour les filles ; entre 10 et 14 ans : 1.808.000 garçons et 4.932.000 filles se trouvent dans létat de mariage ; entre 15 et 19 ans le nombre des garçons qui sont mariés est de 2.740.000, celui des filles est de 5.323.000.

    Dans le Bengale, dit un auteur anglais, M. Hunter, sur un millier de fillettes indiennes âgées de 5 à 9 ans, il y en a 271 de mariées, et il sen trouve il qui sont déjà veuves. Dans lEtat de Baroda, le Census montre que 132 garçons et 558 fillettes se trouvaient dans le mariage avant davoir atteint leur quatrième année.

    Mariée de bonne heure, la jeune Indienne devient mère à un âge où ses surs dEurope samusent encore à jouer à la poupée. Cest alors quil faudrait entourer des soins les plus assidus et les plus délicats la jeune mère et son nouveau né. Au lieu de cela, écrit Mère Jeanne de Gethsemani, elle est mise dans lendroit le moins aéré de la maison et le plus souvent absolument obscur, on la revêt des vêtements les plus usés, presque sordides, on enduit le sol et tout ce quelle touche de... bouse de vache ; elle nest approchée que par des femmes aux vêtements malpropres, vêtements qui nont plus rien à craindre de la souillure ; on lui fait avaler de la brique pilée et ne sais quelle horreur avec... (Lettre davril 1919).

    De cette mère ainsi abandonnée dans la saleté, qui donc prendra soin ? qui donc devra lui donner les secours nécessités par son état ? Qui ? Ce sera la barbière du village. Dans la société hindoue la femme du barbier est, de par coutume immémoriale, la sage-femme, la doctoresse, linfirmière, la garde-malade des femmes indiennes. De cette sage-femme improvisée, un docteur anglais, le Major Balfour, écrivait il y a quelque temps : Cette femme est parfois très âgée, toujours très ignorante et dune malpropreté repoussante. Elle nen a pas moins une très haute opinion delle-même ; elle ne tolère pas que lon discute ses ordonnances ou quon se permette dinterférer dans ses opérations. De ses occupations, la principale consiste à répandre dans la société féminine de faux rapports sur les pratiques des docteurs et des doctoresses. La femme indienne a une grande confiance dans ces infirmières de fortune, elle sattache à elles, même quand elle pourrait se procurer les soins dune sage-femme instruite et expérimentée (Indian Year 1921, p. 22).

    Cette confiance aveugle, la malheureuse mère très souvent la paiera de sa vie. Le Census officiel de lannée 1911 pour le gouvernement de la Présidence de Madras montre que, entre lâge de 15 à 30 ans, la mortalité chez la femme est bien supérieure à celle de lhomme. En 1910, pour 2. 000 décès dhommes entre 15 et 30 ans, il a eu 2.495 décès de femmes (Census 1911).

    Parfois lIndienne essayera de se révolter contre ces barbières, mégères dont lignorance na dégale que fa malpropreté, dont les soins se composent le plus souvent de pratiques superstitieuses, mais dont lautorité est inflexible. Les Surs Catéchistes citent le cas dune jeune mère de 17 ans qui ne pouvait se résoudre à exécuter les prescriptions de ses terribles gardiennes et qui dut finalement se résigner à leur obéir au risque dy laisser sa vie, tant est grande aux Indes la force de lhabitude.

    Qua-t-on fait pour remédier à cet état de choses et secourir la femme indienne ? Ce quon a fait ? Nos Indiens ont tenu de grands meetings. Avec la verbosité qui leur est particulière, ils ont énuméré tous les maux dont souffre la femme indienne, ils ont même proposé des réformes radicales pour le relèvement, léducation, lémancipation de leurs compagnes ; depuis décembre 1917 ne discutent-ils pas pour elles le droit de vote ? Mais ils sen tiennent là ; personne na le courage de mettre en pratique quelque chose de ces belles théories. Cest quil faudrait aller contre les coutumes reçues ; or dans lInde, beaucoup plus encore que dans les autres pays,

    Ne faut-il que délibérer ?
    La Cour en conseillers foisonne ;
    Est-il besoin dexécuter ?
    On ne rencontre plus personne.

    Les Indiens parlent. Les Européens agissent. Pour venir en aide à la femme indienne, des uvres nombreuses ont été fondées pendant les trente ou quarante dernières années. Ces uvres sont dues à linitiative des Européens.

    La plus importante de toutes est une association qui porte le nom de the Countess Dufferins Funds. Son but est de former chez les femmes indiennes des doctoresses, des infirmières et des sages femmes, de fonder des dispensaires et des hôpitaux exclusivement réservés aux femmes et dont tout le personnel est un personnel féminin. Grâce aux ressources immenses dont elle peut disposer, cette uvre, qui remonte au mois daoût 1905, compte déjà et entretient actuellement 158 hôpitaux ou dispensaires de femmes.

    Viennent ensuite the Lady Mintos Indian Nursing Association, organisée en 1905 dans le but de former des infirmières et des sages-femmes ; the Lady Chelinsfords League for Maternity and Child welfare. Dautres uvres seraient encore à signaler, qui furent organisées ces dernières années dans le but de procurer aux femme indiennes et à leurs nouveau-nés les secours nécessaires.

    Dans le mouvement qui se généralise de plus en plus pour le relèvement de la femme indienne, il serait intéressant de montrer la part prise par nos missionnaires et nos religieuses. Ce serait dépasser les bornes dun simple article ; il faudrait de plus des chiffres et des statistiques que je nai pas sous la main. Je reviens donc à lHôpital Ste-Anne de Kumbakônam.

    Peut-on dire que cet hôpital semble bien voulu de Dieu, tellement sa Providence a conduit jusquici les événements et disposé les personnes pour arriver à la fondation de cette uvre et tellement elle a, pour cela, renversé des obstacles qui paraissaient insurmontables ?

    Ne fut elle pas providentielle la façon dont germa dans les esprits lidée dun hôpital de femmes à Kumbakônam ?

    On était en Janvier 1914. La mission de Kumbakônam était vieille dune quinzaine dannées. Depuis 14 ans y travaillaient les Surs Catéchistes Missionnaires de Marie-Immaculée. Ouvrières de la première heure, elles avaient fort à faire pour organiser et pour consolider les uvres qui leur avaient été confiées. Songeaient-elles à un hôpital ? Oui, sans doute ; elles y pensaient comme à ces projets dont la charité fait désirer la réalisation pour le salut des âmes : mais projets qui paraissent tellement difficiles à exécuter que cest à Dieu seul que lon ose sen ouvrir ; pour les hommes, de pareils projets ressemblent à ces magnifiques palais que parfois les rayons du soleil couchant découpent et dessinent dans les nuages, bien loin, vers lhorizon ; constructions magnifiques : limagination les élève et les embellit, un coup de vent les disperse. Oui, elles songeaient à un hôpital de femmes, les Surs de Kumbakônam ; cet hôpital, elles le désiraient ; mais la réalisation de ce projet semblait devoir être renvoyée dans un avenir si lointain quelle devait leur paraître quelque chose de plus ou moins chimérique. A cette époque, une lettre arrive doutre-mer à la Communauté des Saints-Anges. Cette lettre annonçait lenvoi denvoi dune somme de 5000 fr. pour la fondation, à Kumbakônam, dun hôpital de femmes qui serait placé sous le vocable de sainte Anne. Cette lettre, qui lenvoyait ? Quelle était la bienfaitrice ? On ne la connaissait pas. Sur les vieilles ruines de quelque pagode antique dans le pays de lInde, qui na vu parfois un frêle arbrisseau montre!: ses feuilles vertes ? Qui donc a transporté là-haut la graine minuscule dont il est sorti ? Personne ne le dira. Mais on voit larbuste se développer rapidement, il implante ses racines dans les interstices des murailles, il brave la chaleur du soleil, il étend ses branches où viennent sabriter les oiseaux ; puis un jour, sous la poussée des racines et du tronc, les vieux murs du pagodin sécartent et tombent, pendant que de son ombre bienfaisante larbre en recouvre et cache les ruines.

    Comme est tombée sur la pagode la semence de ce qui deviendra un arbre gigantesque, au cur de la ville païenne de Kumbakônam est tombé le germe de ce qui pourra devenir, si Dieu le veut, une uvre féconde pour le bien et le salut des âmes.

    Mais ce germe, il faut le recevoir. La question qui se posait alors pour les Surs était celle-ci : Faut-il recevoir cette aumône ? Accepter loffrande de 5.000 fr., cétait prendre lengagement de construire lhôpital Ste-Anne : Nacceptez pas, murmurait la voix de la prudence humaine, et elle montrait les uvres actuellement en cours dexécution, uvres dont certaines ne faisaient que commencer. Nacceptez pas, disait-elle, ce nest pas avec 5.000 fr. que lon peut organiser un hôpital moderne. Et le personnel, où le trouverez-vous ? Les Surs sont peu nombreuses encore et les santés bien précaires ; quand, pour le travail de la ruche, à peine est suffisant le nombre des abeilles, ce nest pas le moment de songer à lessaimage.

    Acceptez, disait au contraire la voix de la confiance, vous êtes avant tout pour le relèvement de la femme païenne ; le terrain médical est ici un très grand moyen daction ; aucune uvre de ce genre nexiste, ni à Kumbakônam, ville de 70.000 habitants, ni dans les environs. Si vous voulez que les femmes viennent à vous, cest à vous de prendre les premières mesures pour les attirer, les gagner, les sauver. Acceptez. Et parce que, plutôt que découter la voix de la prudence humaine, les missionnaires ont pour habitude découter la voix de la confiance en Dieu, la voix du zèle et de la charité, le don de 5.000 fr. fut accepté par les Surs Catéchistes et fut pris par elles lengagement de construire lhôpital Ste-Anne.

    Mais cet engagement ne va-t-il pas demeurer quelque chose de platonique, un dessein que lon aimera à caresser, que lon sefforcera de mûrir en attendant que se présentent les circonstances favorables pour passer à lexécution ? Non, il faut agir, et il faut agir vite. Cest le moment où sur la première léproserie de Kumbakônam la municipalité sectaire vient de remporter une victoire, et une victoire quelle croit définitive. Par suite des mesures prises par les Brahmes, que guide une haine aveugle, il vient dêtre décidé que les bâtiments construits par le P. J. Michotte ne pourront pas être utilisés pour une léproserie, uvre que celui-ci avait en vue. Nos édiles sont heureux, ils triomphent. Nont-ils pas, grâce à leurs cris, sauvé Kumbakônam de linvasion des lépreux ? Ils se félicitent de leurs meetings, comme durent se féliciter, par des cris et des battements dailes, ces oies sacrées qui sauvèrent le Capitole dans la nuit où les Gaulois en venaient tenter lescalade.

    Que fera-t-on des bâtiments que le P. Michotte est forcé dabandonner ? Achetez-les, dit le Gouvernement aux édiles de Kumbakônam, achetez-les pour y établir votre hôpital de femmes. Donnez 20.000 roupies, le Gouvernement vous en donnera autant.

    Achetez-les, dit aux Surs Catéchistes la même voix qui déjà leur a fait accepter la charge de fonder lhôpital Ste-Anne. Allez vous donc vous laisser devancer par les Brahmes ? Se laisser devancer ici, cest accepter la défaite avant davoir livré bataille, car cest rendre impossible pour lavenir la construction de votre hôpital. Mais nous navons que trois jours pour donner une réponse. Raison de plus pour vous hâter. Trois jours, cest assez pour prier ; cest plus quil nen faut pour se décider. Achetez. Dieu est là, qui vous aidera. Donnez-lui votre confiance, il vous donnera les moyens.

    Dociles, confiantes dans la Providence, les Surs achètent le terrain et les bâtiments de la première léproserie.

    Que vont-elles faire ? Voici que la guerre éclate. Les secours venus dEurope se font plus rares : 5.000 fr. arrivent encore pour le futur hôpital, puis plus rien. Cest la guerre, et le Gouvernement anglais fait appel au dévouement des Surs pour soigner ses malades dans les hôpitaux de Tanjore et de Salem. La guerre se fait sentir partout. Aux jours dorage, on voit parfois la foudre sabattre sur quelque bosquet, sur quelque village, dans lesquels elle sen vient promener la dévastation ; mais cest aussi dans le lointain, cest parfois jusquà lextrémité de lhorizon que sétendent les nuages sombres et que fulgurent les éclairs. Ainsi en fut-il de la guerre. Si nos pays de France et de Belgique furent les deux points sur lesquels sembla sacharner la foudre, les effets de louragan se firent sentir jusque dans nos Missions les plus éloignées du théâtre de la guerre. Et cela dura cinq ans ! Cinq années dangoisse et de souffrances, cinq années de lutte aussi !

    A Kumbakônam, ce fut lépoque où commença la lutte ouverte contre ce qui est aujourdhui lhôpital Ste-Anne. A Kumbakônam, le brahme est sectaire ; il a la haine de la religion catholique : il préfère sattaquer à de pauvres femmes plutôt quà des hommes ; la ruse est son arme favorite. Qui ne connaît le dicton : Kumbakônam petchou : cest une parole de Kumbakônam, cest-à-dire une parole où il y a de tout, sauf de la franchise ? Au fond, le brahme ne redoute pas le prêtre catholique, mais il a peur de la religieuse. Nous ne craignons pas vos écoles, disait lun deux à un missionnaire, nous pouvons ne pas y envoyer nos enfants ; nous ne craignons pas vos sermons, nous pouvons ne pas les écouter ; mais nous craignons vos religieuses, parce que peu à peu elles semparent de notre home en gagnant la confiance de nos femmes et de nos enfants, et, si nous perdons notre foyer, que nous restera-t-il ?

    Voilà donc les brahmes qui entreprennent contre lhôpital Ste-Anne une offensive de longue haleine, une offensive qui dure encore, au moment où jécris ces lignes. Ils agissent près du Gouvernement pour empêcher luvre de naître. Voyant que de ce côté leurs efforts sont inutiles, ils ont recours au moyen cher à tout Indien : ils font procès sur procès, vont dappel en appel.

    La contre-offensive se fait dabord attendre, mais finit par se déclencher et, le 15 mai 1917, là où vient dêtre inauguré lhôpital Ste-Anne, les Surs Catéchistes ouvrent le Dispensaire Ste-Anne, dans le but dy soigner les femmes et les enfants. Mais ce dispensaire est placé sur une route isolée, il est éloigné du centre de la ville ; il nest ouvert quaux femmes et aux enfants, petite clientèle contre laquelle les brahmes se sentent assez courageux pour lempêcher daller jusquaux Surs et, pour larrêter dune manière plus radicale, ils parlent même douvrir un dispensaire analogue en plein centre de la ville. A cause de ces difficultés, les débuts du dispensaire Ste-Anne furent dabord assez lents et les deux Surs qui, chaque soir, sen allaient là-bas de quatre à sept heures donner leurs soins aux malades, ne reçurent-elles dabord que des visites assez rares. Puis un courant sétablit, de plus en plus régulier, entre la ville et le dispensaire. Peu à peu, les mères et les malades avaient appris à en connaître le chemin ; elles avaient surtout appris à reconnaître et à apprécier la douceur et la délicatesse de leurs charitables infirmières. Le dispensaire fonctionna donc, et le nombre des visites, au début de 1919, était chaque soir dune cinquantaine ; aujourdhui il atteint ou dépasse la centaine.

    Il fallait pourtant songer à lorganisation de lhôpital. On était en 1921, la guerre était finie depuis trois ans. Le Gouvernement promettait des secours, mais, pour en profiter, il fallait se hâter. Autre contretemps : la Supérieure des Surs Catéchistes, Mère Jeanne de Gethsemani, se trouvait en France. La voix de la prudence humaine se fit entendre derechef. Attendez, disait-elle, attendez le retour de votre Mère ; quand elle sera rentrée, il sera toujours temps daviser. Ne serait-ce pas folie, pour des soldats, que de livrer bataille pendant labsence du Général ?

    Attendez : la situation est actuellement pleine dincertitudes dans lInde ; les nationalistes sagitent de plus en plus ; dans lordre religieux comme dans lordre civil, à tous les degrés de la hiérarchie, il nest question que de lindianisation du personnel. On ne bâtit pas sur un terrain mouvant.

    Attendez : le Gouvernement na plus dargent ; cest par des millions que dans son budget se chiffre le déficit. Ne comptez pas sur un grant qui na même pas été sanctionné, quand, autour de vous, vous voyez que lon diminue, que lon supprime les allocations promises...

    Mais dune autre part se fait entendre la voix de la confiance, la voix de la charité. Marchez. Filles de Marie-Immaculée, vous nêtes riches que de votre foi ; mais cette uvre, comme toutes les uvres qui vous ont été confiées, est luvre de Dieu et, comme les autres, elle sappuie sur la charité. La Providence vous a-t-elle jamais fait défaut ?

    Marchez, dit le Gouvernement par la voix du Major Général, établissez les fonds dont vous pouvez disposer, présentez-les au Gouvernement, celui-ci vous aidera dautant pour lorganisation de votre hôpital. Marchez, disait enfin la femme indienne par la voix de ces malades qui chaque soir sen venaient au dispensaire Ste-Anne, et ces malades appartenaient à toutes les conditions ; il y en avait de toutes les castes ; mais toutes, musulmanes comme indiennes, priaient les Surs douvrir lhôpital. Et, comme toujours, la voix de la charité lemporte sur la voix de la pusillanimité : il est décidé quon ouvrira lHôpital Ste-Anne.

    Il faut se hâter. Le Gouvernement promet des secours, mais il impose aussi des conditions. Cest tout un plan de constructions quil propose pour laménagement du nouvel hôpital. Or, pour la réalisation de ce plan, il donne jusquau 31 mars 1922, et déjà lannée 1921 touche à sa fin.

    On se met à luvre. Le P. Laplace, procureur de la Mission et aumônier des Surs Catéchistes, prend en mains la direction des opérations. Il connaît les brahmes de Kumbakônam, il est au courant de leurs manuvres ; plus dune fois il leur a tenu tête et livré maintes batailles. Depuis le début, il a suivi leur tactique dans la question de lhôpital et maintenant, pour les déjouer, il fera lui-même exécuter tous les plans du Gouvernement. Il faut des maçons, des coolies : il trouve moyen de mobiliser toute une armée de maçons, de coolies, de charpentiers. Il faut des matériaux : briques, chaux, bois, tout est amené avec une précision mathématique. Il faut surveiller tout ce monde : sous la surveillance du Père, lIndien se sent animé dune activité qui ne lui est pas naturelle et, pendant plus de trois mois, le chantier présente laspect de quelque fourmilière énorme, dont tous les habitants vont et viennent et se hâtent dans toutes les directions. Les constructions jaillissent du sol, elles sélèvent : les voici terminées.

    Terminées ! Oui, le dispensaire, les chambres pour doctoresse et infirmières, buanderie et autres dépendances, toutes les constructions sont debout ; mais le travail daménagement est loin dêtre fini et pourtant voici venir le 31 Mars. Que va faire le Gouvernement ? Accordera-t-il le secours promis ? Et, sil ne laccorde pas, quel désastre ! Déjà sest présenté un ingénieur, un ingénieur de 3e classe, disant venir au nom du Gouvernement. Malheur ! il a trouvé une légère différence entre le plan tel quil a été exécuté et celui qui a été proposé par le Gouvernement. Il y eut un moment dangoisse pour les Surs et pour leur aumônier : un moment qui dura toute une semaine !

    Mais cest alors que Dieu va montrer combien lon a raison de compter sur sa Providence. Un jour, vers la fin du mois de mars, on reçoit le secours annoncé par le Gouvernement et, chose inouïe dans les annales de lInde, ce grant, on laccorde sans aucune tracasserie, sans examen préalable. Navais-je pas raison de dire que Dieu, par la manière dont il a tout dirigé, a montré quil voulait cet Hôpital Ste-Anne ?

    Je nai pu assister à louverture de Ste-Anne et je lai regretté. Cest toujours une satisfaction pour un missionnaire dassister à linauguration dune uvre qui est appelée à faire du bien aux âmes. Puis jaurais été heureux de voir ce que je me proposais de décrire pour les lecteurs du Bulletin. Enfin il y avait les Brahmes ! Le 10 mai 1915, après la première attaque de Carency, un chasseur me disait : Je voudrais voir le nez des Boches ! Et moi aussi, le 7 juin 1922, jaurais voulu voir le nez des Brahmes !

    H. BAILLEAU,
    Miss, de Kumbakônam.

    1922/533-543
    533-543
    Bailleau
    Inde
    1922
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