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Kouangsi : Exploration chinoise chez les Yao 3 (Suite)

Kouangsi. Exploration chinoise chez les Yao (Suite) D. Aptitudes naturelles des Yao. 1) Au point de vue intellectuel, les aptitudes des Yao consistent seulement à employer les forces de la nature. En ce qui concerne lhabitat et la nourriture, ils ne suivent que leur instinct ; rien dindustriel chez eux, parce que nétant pas encore civilisés, ils sont incapables dagir avec réflexion.
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    Kouangsi.

    Exploration chinoise chez les Yao

    (Suite)

    D. Aptitudes naturelles des Yao.
    1) Au point de vue intellectuel, les aptitudes des Yao consistent seulement à employer les forces de la nature. En ce qui concerne lhabitat et la nourriture, ils ne suivent que leur instinct ; rien dindustriel chez eux, parce que nétant pas encore civilisés, ils sont incapables dagir avec réflexion.

    Jai déjà parlé de leur genre de vie, mais il ne sera pas inutile de revenir sur ce sujet. Ils sont instinctivement chasseurs ; le plomb et la poudre leur viennent des Chinois, mais les pieds de sangliers, les bourses de cerfs et les cornes de buffles sont transformés par eux en étuis pour ce plomb et cette poudre. Ils suspendent à la ceinture ces étuis qui, dans leurs chasses, sont pour eux un souvenir de leurs exploits passés. Quand ils sen vont à la pêche, ils emportent, en outre des filets et des hameçons, une herbe triturée préalablement qui leur sert à empoisonner le poisson ; je reviendrai plus loin là-dessus. Une des choses les plus curieuses, ce sont les norias : la force des torrents sert à faire tourner dimmenses roues, qui prennent leau elles-mêmes pour la monter directement dans les rizières, ainsi pas dénergie humaine à déployer ni de charbon à brûler (1). Ils emploient aussi la force motrice de leau pour piler le riz, mais comme cest une méthode qui existe un peu partout au Kouangsi, ils lont probablement empruntée aux Chinois. Pour semparer des oiseaux et des animaux sauvages, ils se servent de trappes, de lacets ou de filets. Cest merveilleux.

    Les torrents sillonnent en tous sens les montagnes : inutile de dire que ces fainéants de Yao nont pas lénergie de porter leau en balançoire sur lépaule, comme cela se fait partout ailleurs, mais il est vraiment étonnant quabrutis comme ils sont, ils soient arrivés à capter les sources pour conduire leau directement à domicile comme dans les grandes villes. Par qui a été inventé ce système des conduites deau, et quand a-t-il commencé ? nous navons pu le savoir ; depuis longtemps il en est ainsi. Voici en quoi il consiste : On coupe dabord un grand nombre de bambous de 3 pouces de diamètre, puis on les fend en deux dans le sens de la longueur, et. après avoir enlevé la partie intérieure de chaque nud, on fixe en terre des branches fourchues en forme dY à une hauteur de 3 à 6 pieds au-dessus du sol, il ne reste alors quà emboîter les bambous les uns dans les autres ; la conduite deau peut ainsi avoir plusieurs kilomètres de long ; le premier chéneau de la conduite, à la prise deau, est un peu incliné de façon quil y ait une certaine force dans le courant, et le dernier aboutit dans la cuisine sur le récipient. Du matin au soir cela coule sans arrêt. Cette méthode de capter leau est très commode ; mais comme le conduit est à découvert, leau entraîne avec elle du sable, de la poussière, des feuilles darbres, des vers, etc., et, par suite du défaut de nettoyage, la mousse y pousse au petit bonheur, ce qui nest pas très hygiénique. Quelquefois des bambous se disjoignent, il faut alors réparer de suite, mais ils peuvent servir pendant 3 ou 4 ans. Tous les villages yao sapprovisionnent ainsi en eau : à lendroit du déversement de cette eau, cest un véritable filet de petits canaux qui se croisent et sentre-croisent les uns les autres.

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    (1) Ce système dirrigation par norias en forme de roues est employé au Kouangsi non seulement chez les Yao, mais partout où le courant de leau est assez fort pour faire tourner ces norias.


    2º Forces physiques des Yao.
    On dit toujours : Il faut avoir lesprit cultivé et le corps endurant. Chez les Yao lesprit nest pas cultivé, le corps nest pas endurant, aussi est-ce risible et pitoyable de parler, de leurs forces physiques. Quel est, parmi les jeunes gens et les hommes dâge mûr, celui qui na pas une mine de déterré et un regard sans vie ? La lenteur que lon remarque dans leur manière dagir vient de leur manque dénergie. Comparés à eux, les travailleurs chinois travaillent trois fois plus rapidement ; même en mangeant un repas de bouillie, il faut que les Yao le mâchent et le remâchent 1 ou 2 heures.

    Par ailleurs ils se font gloire dêtre dexcellents marcheurs en montagne ; ils ont horreur des chemins plats. Un jour que je rentrais à Pin-nan pour acheter des remèdes, quatre jeunes gens maccompagnaient ; un peu avant darriver en ville, le chemin est très large et pas du tout accidenté sur un parcours de 10 km. environ : je vis alors ces jeunes gens avancer péniblement ; tout en marchant jécoutais leur conversation et, dans mon ventre, jétais furieux; à notre entrée dans les rues, me trouvant au milieu deux, jentendis les gens jaser et me désigner comme le chef de la bande, ce qui fit rire à gorge déployée. Ils ne voyagent pas ordinairement en terrain plat, cest pourquoi ils éprouvaient tant de fatigue et marchaient avec tant de peine.

    Quoique leur vigueur ne soit pas grande, poussés par la nécessité, ils sont devenus des chasseurs excellents. Cependant leurs fusils, des fusils à mèche, remontent à la plus haute antiquité ; il y a 100 et quelques dizaines dannées, ces mêmes fusils étaient fort prisés de nos compatriotes, mais actuellement on nen voit plus trace (1) ; qui aurait pu supposer quils étaient encore dun usage courant chez les Yao ? Ceux-ci connaissent bien les fusils plus perfectionnés, mais ils disent quils sont dun prix trop élevé et trop difficiles à manuvrer, aussi sen servent-ils très peu. Quoique les fusils à mèche soient dun usage malaisé, à portée très courte et sans force, les Yao tuent cependant facilement les oiseaux au vol, les daims et les sangliers, et les enfants de 8 à 12 ans savent déjà les manier. Sils vont à la chasse, cest pour trouver à manger. Leur faible constitution nempêchant pas cette ardeur belliqueuse, cest une preuve que lon pourrait encore tirer parti deux.

    Souvent, M. Sin et moi, nous avons parlé ensemble de la différence qui existe entre la constitution des Chinois et celle des Européens. M. Sin a étudié la question principalement dans le nord de lEurope, chez les Suédois et les Norvégiens, quil me représente comme de grande taille et de forte corpulence A son avis on est plus fort dans les pays septentrionaux parce que la nourriture est plus fortifiante, on y mange du blé au lieu du riz ; en Chine, il faudrait donc manger plus de viande, sans abuser de cette nourriture, cest-à-dire satisfaire lappétit et augmenter la force des individus. Les Yao, je lai déjà dit, sont herbivores ; or parmi les herbes, très peu ont les principes nutritifs des haricots et du blé, plantes qui nexistent pas dans leurs montagnes. Où pourraient-ils donc trouver ce qui leur manque ? Dautre part les Yao, tels des poules et des cailles, sont polygames en général, or si le frottement finit par user le fer, comment un corps non suffisamment nourri ne saffaiblirait-il pas ? Sans cesse on les entend gémir sur leur manque de sapèques pour acheter de la viande, mais ils ne cherchent guère les moyens de sen procurer : lherbe est abondante dans la montagne et les forêts constituent dexcellents pâturages, aussi les buffles, élevés pour la culture des rizières sont-ils gros et gras ; si les Yao réservaient un peu du temps quils emploient à fumer, boire et faire la vie, pour lélevage des buffles et des chèvres, non seulement ils mangeraient de la viande à leur appétit, mais ils pourraient encore en exporter.

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    (1) Lauteur nen voit plus sans doute dans la ville de Canton, mais il naurait pas à aller visiter la campagne loin de la capitale pour en retrouver chez les Chinois.


    Avant cette exploration des montagnes yao, on mavait raconté des choses terrifiantes : nombreux dangers, cruauté des habitants, force, agilité et endurance des Yao, fertilité du pays, justesse de leurs armes. Quy a-t-il de réel en tout cela ? Si, bravant les difficultés, nous nétions pas allés voir, peut-être cette appréciation naurait-elle pas été combattue avant longtemps ! Nous savons maintenant que ce quon appelait péril, sauvagerie, endurance, fertilité, force corporelle, ne sont que des balivernes propres seulement à tromper les enfants. Bien vrai est le proverbe qui dit : Entendre cent fois raconter quelque chose vaut moins que la voir une seule fois !.


    II. Administration.

    Tout ce qui regarde ladministration des sociétés civilisées est bien déterminé, or les Yao ne sont pas civilisés, leur système administratif est donc fort différent et parfois un peu ridicule. Il y a là matière à étude spéciale.

    A) Chefs de villages.
    La coutume veut quils soient choisis par voie élective. Lors de lélection, tous les habitants se réunissent, et chacun déclare le nom de celui pour lequel il vote. Si tous les suffrages tombent sur une même tête, lélu est immédiatement déclaré chef. Si sur 10 votants, 8 désignent X et 2 votent pour Y, cest X qui est élu : mais si la proportion est de 6 à 4, on doit recommencer, et, dans le cas où le second vote est comme le premier on met alors un autre nom en avant. Je leur demandai comment ils sy prendraient si, après avoir voté plusieurs fois, il ny avait toujours pas de résultat, ils me répondirent, et je le crois aisément, que cela ne peut pas arriver. Je minformai aussi pour savoir si les membres éligibles font une campagne électorale, on me répondit par la négative, mais je ne crois guère à cette assertion.

    Lâge de celui qui peut être élu chef de village nest pas fixé, il faut cependant quil connaisse un peu les caractères chinois et puisse parler en public. Les Yao nayant pas décriture, ils se servent du chinois ; de même, le langage différant dans les cinq tribus, ils usent du cantonnais pour leurs relations de tribu à tribu. Les fonctions du chef consistent à représenter son village à lextérieur et à dirimer les petites chicanes à lintérieur, il a donc souvent loccasion de tenir le pinceau et de palabrer. A Lo-hiang, le chef, nommé Tchao, était assez rusé et puissant, mais illettré : il sen tira en invitant son beau-frère pour le remplacer et, par crainte de perdre la face, il allégua le temps que lui prenaient ses affaires personnelles (or comme travail il dorlotait ses enfants du matin au soir !).

    Une fois lélection terminée, il ny a pas de cérémonie de prise de pouvoir, tous les électeurs se dispersent de suite, comme une bande de moineaux.

    Quand, dans un village, il y a une chicane quelconque, le chef use de son pouvoir judiciaire pour régler laffaire. Si celui qui a perdu le procès nest pas satisfait de lissue, il peut inviter des conseillers pour juger en second ressort. Souvent on offre beaucoup de présents au chef de village, soit en argent soit en nature, mais il nen demande pas si on ne lui en donne pas, bien quil nait aucun honoraire fixe. Son élection a lieu à vie et les pouvoirs ne sont pas héréditaires. Il y a un ou deux chefs dans chaque village-

    Souvent ont lieu des procès entre différentes localités au sujet de rizières, de conduites deau, dargent : dans ces cas, si on ne peut traiter à lamiable, les habitants de chaque village invitent leurs propres chefs à délibérer. Pendant la durée du procès, les frais sont supportés par les deux parties. Quelquefois, plus on délibère, plus laffaire sembrouille, pas moyen den sortir, il arrive alors que les deux villages en viennent aux armes ; cest ainsi quil y a une dizaine dannées, les villages de Lo-hiang et de Lo-yun jouèrent une comédie de ce genre. Si laffaire ne peut être tranchée par les armes, les chefs de toute la tribu sont invités et les frais supportés par les 2 villages. Si enfin on nest pas encore tombé daccord, tous les hommes de la tribu sont appelés, on tue des cochons, on prépare le vin pour la délibération, et cest celui qui a tort en dernier ressort qui supporte tous les frais ; personne nose jamais aller contre la sentence rendue en dernier appel. Celui qui perd est alors la cause de la ruine de tout son village, aussi dans les chicanes ordinaires a-t-on rarement recours à un tel moyen.

    B) Distribution des terres et des héritages.
    La différence entre les pauvres et les riches est très grande. Les Pan-yao et les Chan-tse-yao nont pas un pouce de terrain, ils sen vont de-ci de-là à la recherche de terres à louer. A lorigine il ny avait pas de propriétaires : chacun était libre de cultiver ce quil voulait et ainsi de devenir maître de la terre défrichée par lui, cétait donc légalité, mais par suite de la paresse des uns et de lactivité des autres, de lachat des terres par les premiers et de leur vente par les seconds, il se produisit une différence dans les conditions....

    Voici ce que dit la tradition à ce sujet : Il y a fort longtemps, avant le défrichement des montagnes, la terre était très fertile, les Pan-yao et les Chan-tse-yao ne plantaient que du maïs et chaque pied donnait jusquà 3 et 4 épis dune longueur de 7 à 8 pouces ; cette facilité de se procurer les moyens de vivre les empêcha de soccuper des terrains des vallées propices à la culture du riz ; de plus, pour labourer les rizières, il faut des buffles, or le fumier de ceux-ci est dégoûtant à manipuler, alors que pour faire pousser le maïs, seuls sont nécessaires un brandon destiné à brûler lherbe de la montagne et le travail de lensemencement. Après avoir épuisé un endroit, ils sen allaient recommencer ailleurs, aussi ne purent-ils pas devenir propriétaires en vue de létablissement de leurs enfants. Pendant ce temps les Tchang-mao-yao étaient à laffût des terres abandonnées, ils sen emparèrent après le départ des nomades. Cest ainsi que les Pan-yao et les Chan-tse-yao sont aujourdhui obligés de louer le terrain des Tchang-mao-yao, celui-là même quils ont défriché jadis. Je demandai pourquoi les Pan-yao, qui sont les plus nombreux et les plus féroces, ne semparent pas, par la force, des terres des autres plus riches et moins terribles, on me répondit quétant dispersés un peu partout, ils noseraient avoir une pareille audace.

    Je profite de loccasion qui mest offerte par cette question de la propriété pour parler dune coutume yao propre à effrayer tous ceux qui liront ces lignes. Bien que les Tchang-mao-yao possèdent des champs et des rizières, la superficie de ceux-ci est très limitée et les produits en sont assez peu importants ; au lieu de défricher et de travailler davantage, ils passent leurs journées à se préoccuper des nombreuses bouches quils ne pourraient nourrir, et daprès leurs supputations, ils limitent le nombre de leurs enfants. Aussitôt donc : quils en ont le nombre fixé davance, les enfants engendrés dans la suite sont tués, et leurs corps jetés dans les ravins, où, daprès les dires yao, ils ne répandent aucune mauvaise odeur. Dans les sociétés civilisées ou demi-civilisées, on ne peut éviter ni les avortements ni linfanticide en ce qui concerne les fillettes, mais on na cependant pas entendu parler dune coutume aussi barbare et aussi générale que celle dont je viens de parler.

    Pour le partage des biens, les enfants engendrés par les pères et mères et les gendres adoptés comme fils de famille sont sur le même pied dégalité. Cependant, parmi les Yao de Kin-sieou, les coutumes sont différentes : Lhéritage revient entièrement au fils aîné ou, à son défaut, au premier gendre, quel que soit dailleurs le nombre de frères et de surs ; ces derniers nont droit quà la nourriture. Mais il est souvent difficile de dire quel est laîné : daprès leurs murs, en effet, ils tuent presque toujours le premier-né, parce que, tenant à la pureté de la lignée, ils craignent avec raison (vu le libertinage du pays), quil ne soit pas le fils du mari ; de cette manière ils purifient la source.

    Ensuite il y a les vieux à entretenir : sil ny a quun enfant ou un seul gendre, cest à lui quincombe cette charge ; sil y a deux fils ou deux gendres, ils se partagent la charge par moitié ; et sil y a plus de deux fils ou de deux gendres, ils entretiennent leurs vieux parents à tour de rôle. Mais généralement, il ny a guère plus de deux enfants, les autres sont expédiés sans tarder dans le royaume de Pluton.

    C) Salaire des ouvriers et prêts dargent.
    Généralement parlant, les Yao se suffisent à eux-mêmes, ils nont pas à inviter des ouvriers pour les aider ; il arrive cependant que parfois ils ne peuvent faire seuls tout leur travail.

    Au moment du défrichement des terres, le salaire quotidien est de 10 cents, plus la nourriture. A première vue, cela semble bien minime. Au début de notre séjour chez les Yao, ne sachant rien des coutumes, nous avions invité quelques ouvriers pour nous aider, ils exigèrent 40 cents, mais ils se nourrissaient; nous crûmes dabord que nous nétions pas trop écorchés, mais nous nous sommes aperçus depuis lors que nous avions été roulés. A la cinquième et à la sixième lune, cest-à-dire à lépoque de la moisson, une journée dhomme est payée 5 livres de paddy, et une journée de femme 4 livres. Au moment du repiquage du riz, les salaires sont de 4 livres de paddy, mais celui qui laboure et herse a une livre supplémentaire. La force des hommes yao et leur rendement en travail sont loin dégaler ceux des femmes, et on a pourtant plus de considération pour les hommes que pour les femmes, ce qui paraît un peu extraordinaire.

    Il arrive parfois quen vue dun intérêt réciproque, ils sentraident les uns les autres et travaillent sans salaire. Ainsi à la troisième lune, époque du repiquage des rizières, on verra souvent la famille X aider la famille Y ; ce sera vice versa le jour suivant. Dans ce cas, ils prennent chez eux le repas du matin, mais ceux de midi et du soir sont préparés par la famille qui reçoit laide.

    Cest cette méthode qui est employée quand ils bâtissent leurs maisons. A la 8e et à la 9e lune, cest-à-dire quand les travaux de culture sont terminés, et que tout le monde a du loisir, si une famille veut construire une maison, elle na quà le faire savoir, et immédiatement chacun daccourir, pour porter de la terre, couper du bois, etc.; quelques maçons chinois sont invités, et tous se mettent à luvre. Si la maison est en bambou, point nest besoin de maçons, le travail est alors beaucoup plus rapide. Tous ceux qui prêtent leur aide ont droit à leurs trois repas quotidiens.

    Bien que les Chinois aient envers les Yao des sentiments denvahisseurs, ils acceptent cependant en assez grand nombre de travailler chez eux. Ainsi dans la famille du chef du village de Lo-hiang se trouve un domestique chinois âgé de 18 à 19 ans qui travaille de 6 h. du matin à 6 h. du soir, il mange chaque jour quelques bols de bouillie froide et reçoit un salaire annuel de 18 piastres, nest-ce pas dur ! Un jour il tomba malade : personne pour soccuper de lui ni pour lui donner des remèdes, personne pour lui porter de la nourriture ; il me confia ses peines, je lui demandai alors pourquoi il ne cherchait pas un autre perchoir ailleurs, alors lui de me répondre tristement quil ne pouvait trouver du travail chez les Chinois. Que cest navrant !

    Quant à lesclavage pratiqué parmi les tribus sauvages ou demi-sauvages, je suis obligé davouer quil nexiste pas chez les Yao.

    Les limites de leurs forêts sont très bien déterminées, ainsi il ne faudrait pas que quelquun se permît daller abattre les arbres dune forêt qui nest pas à lui ; il est cependant admis que lon puisse partout se fournir de bois de chauffage, car cela ne peut nuire en rien aux épaisses forêts yao. Sil sagissait de plantations, il serait nécessaire de faire un contrat de louage.

    Les rizières sont louées aussi de cette manière, mais au lieu de dire que la superficie est de tant dargent, les Yao diront que telle rizière représente tant de livres de semence. Pour une rizière qui a 100 livres de semence, si elle peut être cultivée deux fois dans lannée, le prix de location est de 800 à 1000 livres de riz, on doit donc donner au propriétaire 400 à 500 livres par récolte. Si un propriétaire a des rizières quil ne peut cultiver, il sentend avec un ami qui nen a pas, lui donne le terrain et la semence et ce dernier doit fournir la force, les instruments de labour et les buffles, alors la récolte est divisée en deux parties égales.

    Les Yao connaissent également le prêt à intérêt. Si les marchands de Canton et autres lieux savaient comme il est facile de senrichir chez ceux-ci au taux en cours, ils vendraient jusquaux tombeaux de leurs ancêtres pour se procurer de largent et le placer ainsi. Ailleurs, si lon prête à un intérêt un peu élevé, on sexpose au mépris et aux injures ; rien à craindre chez les Yao : pas de taux inférieur chez eux, le plus faible est de 30 %, ordinairement il est de 40 % et, dans les temps de presse, il peut aller jusquà 50 et 60 % ; Si lon emprunte du riz il faut rendre 50 % et plus à la récolte (1). Dans la société chinoise, sil arrive à un propriétaire de prêter à trop gros intérêts, les voisins savent le maudire et le haïr, ici, non seulement on ne peut maudire le brigand qui vous écorche, mais il faut le considérer comme un bienfaiteur et se montrer plein de déférence envers lui ! Est-il possible de voir pareille chose ?

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    (1) Rien dexagéré ici, cest ce qui se fait un peu partout, car 150 livres de riz nouvellement récolté ne valent guère plus cher que 100 livres de lannée précédente.


    D) Relations sociales.
    Cette partie du rapport traite de beaucoup de petits détails embrouillés sur les relations entre hommes et femmes, les mariages, etc., je nen parlerai ici que dune manière générale.

    1) Relations extérieures entre hommes et femmes.
    Les femmes Yao nont pas beaucoup de retenue, la séparation des sexes étant beaucoup moins prononcée que chez les Chinois : cest la liberté complète pour les conversations, le rire et les rapports entre hommes et femmes. A notre arrivée à Lo-hiang, on nous regardait les yeux grands ouverts, comme si nous avions été des bêtes curieuses, les femmes de tout âge accoururent en troupe pour nous considérer. Lors de notre exploration du Chen-tang, pendant que nous étions au village de Hoan-tsen, au pied de la montagne, dans une famille yao, les hommes assistèrent à notre repas, comme à un spectacle grandiose : nous vidâmes nos boîtes de conserves et les laissâmes sur la table, alors les femmes se précipitèrent en coup de vent sur ces boîtes, essuyèrent du doigt pour le porter à la bouche, le jus laissé à lintérieur et, à les voir sucer, on avait limpression que le plat était à leur goût : ce ne sont pas les dames et demoiselles de la ville avec leur air composé, qui se seraient permis duser de manières aussi familières ! Une autre fois, MM. Sin et Hoang logèrent dans une famille Min du village de Pin-lin (caractères chinois), il faisait déjà presque nuit, mais en un clin dil tout le monde fut alerté, hommes et femmes, torches à la main, arrivèrent pour les considérer : les hommes vinrent causer sans façon avec ces Messieurs, quant aux femmes, alignées sur le bord de la table, elles regardaient sans bouger et sans pouvoir se rassasier les yeux ; enfin un homme partit, et toutes le suivirent en se bousculant. Ces quelques exemples prouvent suffisamment que les femmes yao néprouvent pas plus de gêne avec les hommes venus de lextérieur quavec leurs compatriotes.

    Maintenant, il sera intéressant de relater en quelles circonstances les hommes et les femmes se réunissent officiellement. Un jour que nous passions à Lo-yun, nous entendîmes dire que le lendemain, tous les habitants du village devaient aller participer à une pêche dans la grande rivière, dès lors nous ne voulûmes pas laisser perdre cette occasion de voir ce qui aurait lieu. Le jour suivant, de bon matin, tout le monde est occupé et semble faire beaucoup de préparatifs, mais en fait rien nest préparé ; au bout dun moment, les femmes coupent une herbe spéciale, des pêchers sauvages et autres végétaux propres à empoisonner le poisson, elles lient le tout en fagots et le transportent sur leurs épaules au bord de la rivière, dautres ont des nasses de 8 pouces de long, 5 de large et 2 douverture, dautres enfin ont de petits filets en forme de poches de 5 pouces sur 4, beaucoup sen vont les bras ballants ; quant aux hommes, ils portent avec eux des tridents en fer emmanchés dans un petit bambou et dont la pointe en forme dhameçon a 1 pouce environ de long, chaque dent est séparée de la voisine de 4 cm., et le manche de bambou a 5 à 6 pieds de long et la grosseur du majeur de la main. Le torrent, où devait avoir lieu la fameuse pêche, renferme une eau claire comme un miroir et ne dépasse pas la profondeur du genou. Les pêcheurs, hommes et femmes, se mirent à piler les herbes destinées à tuer le poisson ; quant aux nombreux enfants, ils regardaient curieusement, ils étaient venus pour avoir part à la distribution, comme leur en donne droit la coutume. Vers midi, chacun de manger le riz apporté avec lui, puis on prépara les divers engins de pêche, et enfin ils prirent flegmatiquement lherbe pilée quils jetèrent à leau. A ce moment, les femmes se précipitèrent sur la digue, le dos tourné à la rivière, (car si elles regardaient, la pêche ne serait pas fructueuse), quant aux hommes, ils ne doivent pas mettre le pied à leau avant que lherbe tout entière y ait été lancée, ce serait aussi une cause de mauvaise pêche. Les femmes et les enfants séloignèrent ensuite en suivant le petit chemin du bord du torrent, et les hommes commencèrent paresseusement leur pêche en enfourchant le poisson aperçu à fleur deau. Beaucoup de poissons étaient emportés par le courant, cétait vraiment risible de voir une telle bêtise... Je sus dans la suite que la pêche était faite avec si peu dardeur, pour la bonne raison que tous les assistants reçoivent la même quantité à la distribution, aussi considèrent-ils comme un parfait imbécile celui qui, dans de telles conditions, travaille avec diligence. A 9 h. du soir, quand nous rentrâmes au logis, chacun toucha sa part, soit 10 onces. A la vue de tant de poissons flottant sur leau, nous navions pu nous empêcher dentrer dans la rivière et, après une heure, nous en avions déjà 5 ou 6 livres, mais voilà, nous autres nous voulions pêcher alors que les Yao étaient venus là pour se récréer... La pêche à la grande rivière na donc pas précisément pour but de pêcher, mais elle est loccasion dune joyeuse réunion, à laquelle les hommes se rendent habillés comme de coutume, et les femmes en beaux atours. On nous dit que deux jours plus tard, devait avoir lieu une autre pêche encore plus importante, à laquelle prendraient part les habitants de dix villages, soit environ 400 personnes parées comme aux plus grandes fêtes ; nous aurions bien désiré rester là pour y assister, mais nous nen avions pas le temps.

    Les Yao de Kin-sieou ont une autre coutume également intéressante. A 3 km. de leur village sélève une montagne haute de 4500 ou 4600 pieds ; sur le sommet de cette montagne vivent de très grandes chèvres. En automne et en hiver, les chasseurs se rendent par bandes pour leur faire la chasse. Après en avoir tué un bon nombre, on les écorche, et la peau sert à confectionner des tambours de 6 ou 7 pouces de haut et 4 ou 5 pouces de diamètre : la viande est cuite, et ensuite il y a grand festin, où tout le monde, hommes, femmes et enfants, viennent manger à plein ventre : le tambour résonne pendant le festin, puis quand ils sont repus, les hommes, tenant à la main des éventails fleuris de papier huilé, se mettent à danser et à chanter jusquà en perdre haleine, pendant que les femmes regardent sans bouger. Tous les hommes apprennent cette manière de danser, et parmi eux il y a des maîtres de danse.

    A loccasion des funérailles, se font aussi des réunions, mais celles-ci ne sont pas précisément des réunions de deuil. Un jour un homme mourut à Pe-nieou, jy courus pour voir ce qui se passerait et je ne fus pas peu surpris : les femmes accouraient assister aux prières et les hommes en profitaient pour leur lancer des lazzi ; ils ne sen retournèrent tous quaprès minuit passé. Daucuns concluront de ceci à la sauvagerie, et ajouteront quil nest pas convenable de samuser ainsi à loccasion de funérailles : mais qui donc ignore que dans les familles chinoises riches, le père une fois mort, les enfants invitent des pleureuses et des bonzesses de choix, jeunes, gracieuses, avenantes et douées dune voix bien claire ? Ces fils de famille, chefs dune bande de renards et dune tourbe de chiens, sont-ils plus civilisés que les Yao ?

    Les chansons damour ont beaucoup de vogue dans ces montagnes ; il y a un chur dun côté et on reprend de lautre, cest tout à fait amusant. Je nai malheureusement pu être témoin de ces réunions dhommes et de femmes, tenues dans le but de chanter, je nen ai quentendu parler, il mest donc impossible den dire plus long à ce sujet.

    (A suivre)

    JEN KOUO-YONG.
    1930/611-623
    611-623
    Jen Kouo-Yong
    Chine
    1930
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