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Journal dun futur Missionnaire 18651872 3 (Suite)

Journal dun futur Missionnaire 18651872 (Suite)
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    Journal dun futur Missionnaire
    18651872
    (Suite)

    Meudon. Pour compléter ce tableau à grands traits, faisons maintenant une descente à la maison de campagne. Meudon ! Petit coin de terre chéri des aspirants, ton nom sonne à loreille comme une joyeuse, fanfare, ton souvenir réjouit à linstar dun sourire aimable. En temps que ville, Meudon ne se recommande ni au point de vue esthétique, ni par la distinction de ses habitants. Ses rues en zigzag, pavées à lantique, escaladent les hauteurs de la Seine sans grand souci de la symétrie. Connu seulement pour ses buanderies, cest une sorte de dépotoir où une grande partie de la population semploie à blanchir les nippes parisiennes. Deux édifices pourtant sortent de la vulgarité : lun, couronnant le monticule, est la somptueuse résidence du Prince Napoléon, le cousin de lEmpereur ; lautre, beaucoup plus modeste, au pied de la même colline, sert de villa aux M.E. Leur rapprochement peut sembler paradoxal ; en fait, il ne crée aucun inconvénient : les deux propriétaires voisinent, mais ne fusionnent pas.

    Assez souvent on croise en rue la princesse Clotilde descendant à léglise paroissiale avec ses filles, car le château na ni chapelle, ni aumônier. On dit la fille de Victor-Emmanuel très pieuse, très charitable. Quant à son excentrique époux, on ne le voit jamais.

    Ce qui intéresse les aspirants à Meudon ce nest pas le couple princier assez mal assorti, mais bien la banlieue agrémentée dun joli lac, la vallée ordinairement solitaire, les forêts ombreuses la proximité de la Seine propice à la natation.

    Au cours de lannée scolaire, la communauté ny fait quune courte apparition le mercredi, jour de congé. Par contre, lorsquarrivent les vacances, quelle revanche de sou internement intra muros ! Avec quel plaisir elle échange le milieu agité, assourdissant de la ville, contre le silence reposant de la campagne, latmosphère lourde, chargée de miasmes, de la première, pour lair pur, réconfortant de la seconde ! Chacun évidemment se propose dutiliser au mieux cette période de villégiature, les modes demploi du temps se modifient avec les complexions.

    Les amateurs de sport sentraînent au moyen de marches forcées par monts et par vaux, sexercent au canotage ou à la natation. Ils visent à saguerrir en vue des fatigues de lavenir. Dautres, moins ardents, se contentent de promenades hygiéniques à Saint. Cloud, à Clamart et localités voisines, poussent une visite à Notre-Dame du Chêne, 1 étudient, cultivent les beaux-arts. De ci de là des groupes se forment sous la feuillée, où les légendes de toutes les régions se débitent avec entrain. Quelques-uns préludent à lapostolat en visitant les carrières de Viroflay. Puis il y a le clan des dilettanti, qui prête son concours aux paroisses dalentour et réjouit la communauté par des chants patriotiques ! Trahit sua quemque valuptas. Il faut avouer toutefois quil y a des goûts bizarres. Je me rappelle cet original de Labaume, collectionneur de reptiles et autres bestioles répugnantes. Rarement il revenait de la campagne sans rapporter une couleuvre, un rat, une chauve-souris ou quelquautre horreur, et logeait sa sale clientèle au dortoir commun, ad Galatas. Une nuit, à lheure du grand silence, les détenus, mécontents du régime, forcent les barreaux de la ménagerie et se répandent dans lappartement. Pendant que les chauves-souris éteignent les lumières, les rats, les serpents, les lézards sélancent à lassaut des couchettes, évoluent sur le nez des dormeurs. Tout à coup quelquun crie : Au voleur ! Dun bond tout le monde saute du lit, dans lobscurité. On rallume les lampes ; sans tarder beaucoup, la cause de lalerte apparaît avec évidence. Alors commence une chasse endiablée aux envahisseurs ; ce fut un beau vacarme !... Le Directeur de semaine, éveillé en sursaut, accourt plein danxiété. Serait-ce une émeute ? Une catastrophe serait-elle survenue ? Il en frissonne. Or, tandis que tous se trémoussent, courent de haut en bas, Labaume, spectateur impassible de la scène, se tord de rire : mauvais plaisant, va ! Ainsi sécoulent les vacances parmi les ris, les chants, les joyeux devis, surtout avec la paix de lâme et une concorde inaltérable. Que pouvait-on souhaiter de plus charmant ?


    1. Au temps où il était séminariste, le P. de Bretenières, le futur martyr de Corée, installa une petite statue de la Sainte-Vierge dans le creux dun gros chêne, au dessus de Viroflay. Elle est devenue un but de pèlerinage pour les aspirants et même pour les gens du voisinage.

    Cependant la médaille a son revers ; quelle médaille nen a pas ? Le proverbe chinois dit : Ieou li, ieou hai, avantages et inconvénients vont de pair. Meudon nétant pas lapanage exclusif des M.-E., dautres touristes hantent volontiers sa banlieue.

    Les dimanches de la belle saison, bateaux mouches et tramways y déversent à flots des promeneurs, plus tapageurs quédifiants. La bienséance ne permettant pas à des ecclésiastiques de se mêler à ce monde interlope, ce jour-là la porte du séminaire reste consignée. Simple mesure de prudence, car à se produire en public on ne courrait aucun risque, les aspirants étant connus et généralement respectés à Paris. Que si, par hasard, quelque sacripant lance un couac outrageux, il est vite rappelé à lordre : Vas-tu te taire ? Çà, cest les fous de la rue du Bac, ceux qui vont se faire casser la tête en Chine ; ces curés là ne tarabustent pas le populo.

    Lorsque la vague sonore a reflué vers son lit, les vestiges de son passage sétalent piteusement. Les feuilles arrachées des arbres jonchent le sol. Du gazon piétiné sexhalent des relents dammoniaque qui vous prennent à la gorge. La floraison dhier a fait place à une éclosion de réclames variées : sardines à lhuile, chocolat Me-nier, tabac caporal, rillettes de Tours, etc., etc.: sanglant outrage à la belle nature ! Au demeurant, tel est le sort commun des sites suburbains fréquentés par le public.

    Le Concile du Vatican. Parmi les événements qui se rattachent au millésisme 1869, celui qui prime tous les autres, tant par son importance que par son retentissement, cest sans contredit le Concile du Vatican. Il convient dautant moins de le passer sous silence que notre Société y a pris une part effective.

    On eût pu croire que le monde dalors tout au lucre et au plaisir, se désintéresserait de ces questions confessionnelles ; cest le contraire qui se produisit. Si tôt que parut la Bulle dindiction, la société sen émut comme à la menace dune catastrophe : une pierre lancée dans un nid de frelons neût pas occasionné plus démoi. La première impression fut de la surprise mêlée dagacement. Exhumer de loubli lusage médiéval des Conciles, quel anachronisme ! Un vieillard penchant vers la tombe, détrôné par la Révolution, prisonnier de Victor-Emmanuel, sériger en censeur de la civilisation moderne... ! Conçoit-on une telle outrecuidance, un pareil manque de sens politique ?... Linitiative de Pie IX était condamnée davance à un honteux fiasco. Ainsi raisonnait la sagesse humaine.

    Ce fut bien autre chose lorsque, à quelque temps de là, on sut que lassemblée conciliaire songeait à proclamer comme un dogme linfaillibilité doctrinale du Souverain Pontife. Alors de tous les camps à la fois sélevèrent des protestations virulentes, reflétant les diverses nuances de lopposition. Lenfer mobilisait ses contingents, dressait ses batteries. Par mesure de prudence les gouvernements se tinrent en marge du conflit, affichant au dehors une indifférence quils étaient loin de ressentir au dedans. Mais le peuple, lui, prend à tâche de contrecarrer la nouvelle superstition.

    Petit à petit les têtes séchauffent, la presse mène une campagne endiablée ; chacun parle à tort et à travers de linfaillibilité, que bien peu de gens comprennent, à laquelle chacun prête des visées ténébreuses. Tandis que les sectes dissidentes insultent à la future idole, du Vatican, la Libre-Pensée en fait des gorges chaudes. Le Gallicanisme aux abois se démène comme une bacchante. Les catholiques libéraux déplorent que lEglise se suicide par son intransigeance en même temps quelle sacrifie toutes ses possibilités dextension. Seule limpiété, escomptant le discrédit qui en résultera pour la catholicité, triomphe dans lombre. Elle se flatte quà la mort de Pie IX on couchera dans un mente tombeau et le dernier des Papes et la religion avec ses mômeries.

    Etranges contradictions de lesprit humain ! Faut-il en rire ou en pleurer ?

    Chose plus grave, lagitation sociale a eu sa répercussion jusquau sein de laréopage ecclésiastique. Dès sa premières session (1er déc. 1869), se produisirent de tristes scissions : dun côté le Pape avec 800 Evêques, de lautre 200 opposants, dont une vingtaine de Français, autant dAllemands, plus 2 ou 3 Anglais et Italiens. Or cette minorité, peu importante sans doute, mais profondément ancrée dans ses illusions, il fallait avant tout la désabuser et la ramener à lancienne discipline. Gros labeur ! Car sil est dur pour des personnages en vue de dire erravi, il nen coûte pas moins aux esprits émancipés de se ployer au niveau unitariste de lEglise catholique.

    Parmi les Pères du Concile siégeaient dassez nombreux Vicaires Apostoliques, dont neuf de notre Société, entre autres Mgr Laouënan, Archevêque de Pondichéry, vénérable vieillard à barbe blanche que tous appelaient le Père éternel. Inutile de dire quils étaient unanimes dans les sentiments de confiance et dadhésion au Saint-Père. La minorité cauteleuse, finassière, eût bien voulu leur dénier le droit de vote, dans lintention daffaiblir dautant la partie infaillibiliste. Donc un jour, Mgr Darboy, grand défenseur du Gallicanisme, dans un discours entortillé, prétendit démontrer que les Evêques missionnaires, si respectables fussent-ils, manquaient de la compétence requise pour être juges dans ces graves questions. Mal lui en prit. A peine a-t-il terminé que Mgr Strossmayer, Evêque de Diakovar, demande la parole. Dans une langue cicéronienne soutenue par une remarquable facilité délocution, lorateur commence par exalter hautement les pionniers de lEvangile ; puis prenant à partie lhonorable préopinant : Si les Apôtres Pierre et Paul venaient siéger dans cette assemblée, dit il, lArchevêque de Paris leur tiendrait apparemment ce langage : Chers collègues, je vous tiens assurément pour des hommes respectables et naurai garde de suspecter vos intentions ; mais, si vous voulez men croire, vous ferez bien de ne pas voter. Nétant pas diplômés en Sorbonne, vous ne vous trouvez vraiment pas à hauteur des questions actuelles. (Hilarité générale). La cause était entendue et lopposition grandement mortifiée.

    Pourtant, en dépit de leurs efforts dignes dune meilleure cause, les dissidents sentaient la partie perdue. En outre il leur revenait de divers côtés que la portion saine de lopinion nétait pas avec eux, quil leur serait difficile de reparaître dans leurs diocèses respectifs si dans un vote solennel ils se prononçaient contre la définition. Il était temps de conclure, cest-à-dire de se soumettre ou de se démettre.

    Le 18 juillet 1870, en session plénière, linfaillibilité doctrinale du Pape était proclamée à lunanimité des voix moins deux.

    Incontinent, laissant le Concile inachevé, les Evêques quittaient Rome en toute hâte, sous la poussée dune autre crise dont je veux maintenant parler.

    La Guerre franco-allemande. Grande fut lirritation provoquée par la définition du Vatican. La presse antichrétienne poussait des cris de paon : Haro sur lEglise autocrate ! Honnie soit la Papauté, éternelle antagoniste de la liberté ! ...etc., Lodieuse campagne de dénigrement eût pu séterniser si Dieu ny eût mis fin en suscitant dans les esprits des préoccupations plus pressantes et mieux fondées.

    On ségayait prodigieusement en France à cette époque. A Paris, tous les jours étaient fériés : réjouissances, divertissements, kermesses, se succédaient sans interruption. Elles étaient célèbres, les soirées dansantes des Tuileries. Les théâtres encaissaient des sommes énormes. Partout le luxe, les plaisirs, la bonne chère, une griserie continuelle. Enrichie par le commerce et lagriculture, la province emboîtait le pas et, à son tour, sébaudissait ad exemplar regis. Ainsi, du premier au dernier, les Français sendormaient-ils dans linsouciance, à lombre de leurs lauriers, sans appréhension pour lavenir.

    Aussi bien, de quoi se serait-on inquiété, alors que la paix régnait sans conteste, que les souverains dEurope venaient à tour de rôle faire leur cour à Napoléon, que les étendards des nations sinclinaient révérencieusement devant les aigles impériales ? Et puis, Dieu protège la France, la chose nest pas douteuse, puisque cest imprimé sur les pièces de cinq francs. Vive donc la France invincible ! Vivent la joie et la liberté !

    On constate bien que la moralité décline, que lémancipation confine déjà à la licence ; mais soyez sans crainte, on saura lendiguer au moment psychologique. La pornographie senhardit de jour en jour dans ses exhibitions ordurières : simples incorrections desprits exaltés. Les journaux déversent loutrage sur la religion à jet continu, libelles et pamphlets la calomnient indignement, quimporte : tant quils nattaquent pas le gouvernement ? Dailleurs, chacun sait que la religion catholique et romaine est la religion de la majorité des Français : le premier article de la Constitution en fait foi, que vous faut-il de plus ?

    Il me souvient que les fêtes concordataires, surtout celle de lAssomption, se célébraient en grande pompe, avec le concours des autorités civiles et militaires. Malheureusement le 15 août étant aussi la fête de lEmpereur, limage du souverain éclipsait celle de la Sainte-Vierge : cest la Saint-Napoléon quon solennisait avant tout, et cela avec des orgies renouvelées du paganisme. A cette occasion la France redevenait païenne pour 48 heures.

    Tout à coup intonuit clum : le 15 juillet éclatait la guerre franco-allemande. On sut alors quau temps où limprévoyance française senlisait dans la mollesse, de lautre côté du Rhin la Prusse se préparait fiévreusement à la dépecer. Elle nattendait pour lenvahir quun prétexte quelconque. Ce prétexte, si impatiemment attendu Bismarck lavait enfin fait naître de la dépêche dEms, malhonnêtement frelatée par lui. A cette cynique déloyauté répondit un cri immense : A Berlin ! Poussé par des millions de poitrines. Et ce nétait pas de la forfanterie pour qui consultait lhistoire. Hélas ! À cette heure, Samson a perdu sa chevelure entre les mains de Dalila la charmeuse ; il est trop tard pour parer à lattaque. De plus, il faut en convenir, la France avait besoin dune forte secousse pour se ressaisir. Ce fut un trait de la divine Miséricorde de mobiliser les Teutons pour interrompre sa course à labîme.

    Le 6 août, Paris apprend avec stupeur nos premières défaites de Sarrebruck et de Wrth, juste au moment où il se prépare a inaugurer la statue de Voltaire (14 août, veille de lAssomption !). Lheure des sanctions était donc venue ; les gens sensés en eurent lintuition, mais personne ne pressentait quelles dussent être si cruelles ni si longues.

    De son côté Napoléon, augurant mal de ces revers pour la consolidation dun trône déjà miné par la révolution, sempresse de publier un manifeste vibrant. Il annonce quil court à la frontière prendre la conduite des opérations : cest la conduite de la débâcle quil eût fallu dire ; lui aussi sest avisé trop tard.

    Du même coup il ordonne le retrait des troupes que la France entretient à Rome pour la sécurité du Souverain Pontife : décision funeste qui ne lui portera pas bonheur. On a maintes fois signalé, en effet, la coïncidence de Sedan, suivi de la capitulation de lEmpereur, avec lévacuation de Rome par nos drapeaux. Disons cependant à la décharge du malheureux prince que cette décision lui fut imposée par le carbonarisme. Il est avéré que Napoléon III, conspirateur par atavisme comme par tempérament, a toujours entretenu des relations occultes avec les insurgés dItalie. Si le 20 septembre les Piémontais entrèrent dans Rome sans coup férir, cest bien au départ de notre corps doccupation quils en furent redevables, sinon reconnaissants.

    Proclamation de la République. Comme Saturne, lhydre de la Révolution dévore ses enfants quand son intérêt le demande : à ses yeux lindividu nest rien, seul importe le triomphe de la cause. Ainsi, le 4 septembre, les émeutiers de la capitale proclamaient lavènement de la République avec, comme corollaire obligé, la déchéance de Napoléon, leur bon ami. Sic vos non vobis, boves, aratis. Bien plus, lanimosité du peuple senvenimant de jour en jour, le vaincu de Sedan apparut comme traître à la patrie. Sil sest rendu à lennemi, lui et son armée, disait-on, cest évidemment pour se venger de la France qui ne voulait pas de lui. Là dessus on chantait :

    Bon voyage, cher Badinguet,
    Le roi Guillaume temmène en son royaume,
    Quil te garde, si ça lui plait,
    Tu las voulu, cest bien fait, Badinguet ! 1


    1. Badinguet est le nom dun plâtrier qui facilita à Napoléon son évasion du château de Ham, en lui prêtant son costume douvrier (1846).

    Singulier revirement de la fortune. Cet homme, qui naguère avait été élevé à la dictature par sept millions de voix, était traité comme mi objet dexécration. Ainsi vont les choses ici-bas.

    Ici un point darrêt. Il nentre pas dans mes vues de remémorer les phases de la désastreuse guerre : elles sont assez connues. Si jai noté les quelques souvenirs qui précèdent, cest à titre de préparation aux événements postérieurs.

    La famille apostolique se disperse. Par suite des circonstances, les vacances de Meudon durèrent peu en 1870. Voyant lhorizon se teinter de lueurs sinistres, le P. Delpech jugea prudent de ramener les aspirants en ville. Cette manuvre ressemble fort à celle de Gribouille se jetant à leau pour éviter la pluie. De fait, lisolement devenait hasardeux à cette heure.

    Nos vénérés Vicaires Apostoliques nous y avaient précédés, fuyant de Rome à lapproche des Piémontais. Hélas ! Ils tombaient de Charybde en Scylla : des deux côtés des Alpes, la confusion était égale, linsécurité pareille.

    Pouvoir considérer le glorieux état-major de notre Société, ces barbes patriarcales blanchies dans les labeurs de lapostolat, ces fronts vénérables auréolés par leur coopération au récent Concile, quelle bonne fortune inespérée ! Nous les écoutions avidement et aurions voulu jouir longuement de leur société ; mais lheure nétait pas aux joyeux colloques,

    Justement désireux de revoir leur pays natal, pressés en outre de regagner leurs Missions, dont les voies pouvaient se fermer dun jour à lautre, nos Evêques se dispersèrent après un court séjour au Séminaire. Plusieurs dentre eux néchappèrent pas aux tracasseries ; ainsi, en arrivant à Bordeaux, sa patrie, Mgr Faurie, soupçonné despionnage, faillit être jeté au canal. Pour une infraction légère aux règlements douaniers quil ignorait parfaitement, Mgr Dupont se vit condamner à une forte amende, voire même menacé de la prison. Il ne fallut rien moins que lentremise de personnages influents pour le tirer de cette impasse. Dautres, déshabitués des choses de France, subirent diverses avanies. Cest quà cette époque, passant tout dun coup dune présomptueuse incurie à une méfiance outrée, lopinion publique voyait partout des suspects et des traîtres.

    Dans ces mêmes jours lavenir de la communauté préoccupait étrangement nos directeurs. La révolution, grandissant à vue dil, met en péril la sécurité des citoyens. Dantre part, on annonce que lavant-garde allemande est parvenue à Châlons, sous peu elle investira la capitale. En cas de siège, comment alimenter tant de bouches ? Problème angoissant. Licencier les aspirants ? Cest chose inouïe dans nos annales et dailleurs très risquée. Les journaux nassurent-ils pas que lennemi prend les hommes valides pour creuser des tranchées, que les ecclésiastiques sont retenus comme otages jusquà ce que lautorité diocésaine paie leur rançon ? En de telles conjonctures, nest-ce pas témérité de lancer sur les grands chemins des jeunes gens vigoureux, particulièrement ceux qui appartiennent aux provinces envahies ? Cependant, comme nécessité fait loi, cest ce parti quon adopte finalement. Dix jours plus tard il ne restait plus à la rue du Bac que huit ou neuf aspirants reniés par leurs familles, et donc exclus à tout jamais du foyer paternel.

    Une année sous la botte allemande. Dans la nuit du 9 septembre, je quittais, bien à contre-cur, notre chère retraite pour gagner la gare de Lyon. Cétait prendre le chemin des écoliers, mais il ne restait alors aucune autre issue vers lEst, les lignes directes se trouvant au pouvoir de lennemi.

    Ce soir-là, un morne silence pesait sur la cité, pronostic indubitable de révolution, comme le calme plat présage louragan. Par contre, aux abords de la gare sentassait une foule tumultueuse, impatiente de fuir la capitale. Il fallait jouer des coudes pour se frayer un passage jusquau guichet. Bien que les trains se succédassent à un quart-dheure dintervalle, pris dassaut dès leur entrée en gare, ils étaient insuffisants pour recevoir leur clientèle. Dieu aidant, après douze jours de circuits et de ricochets, je revis mon clocher, sans enthousiasme. En temps normal douze heures de chemin de fer meussent procuré le même résultat à bien moindres frais. Nous revenions ainsi lépoque où nos pères rédigeaient leur testament avant dentreprendre le voyage de Paris, voyage au long cours alors. Lirruption des Boches faisait rétrograder le progrès dun siècle et plus.

    Inutile de dire la joie de ma famille en revoyant le transfuge que la gendarmerie navait pu lui ramener. Eh ! bien, me dit-on, il ne faut jamais dire : Fontaine, je ne boirai plus de ton eau. A part moi je me promettais de nen pas boire longtemps de cette eau. La première précaution à prendre en abordant la zone contaminée, était de sonder les dispositions de lennemi en demandant un sauf conduit à la Kommandantur la plus proche. Contrairement à mes prévisions, la chose ne souffrit aucune difficulté. Un gros homme galonné, à barbe rousse en broussaille, appliqua sa griffe sur un imprimé quil me tendit brusquement sans mot dire : cétait fait. Il faut convenir que, si le geste manquait daménité, la discrétion du major ne laissait rien à désirer. Cette formalité remplie je plongeai résolument dans la purée exotique.

    Grand Dieu ! Quelle profusion de bottes ferrées et de paratonnerres ! Il en surgissait de partout, grouillant dans les villes, inondant les campagnes, encombrant les routes. Cela faisait songer à linvasion des grenouilles lors de la seconde plaie dEgypte.

    Ce nest pas à tort que Tacite appelle la Germanie officina gentium : aussi prolifique quautrefois, elle reste une menace constante pour les nations circonvoisines. A cette heure elle est en passe de submerger la France entière. A ce compte je me demande encore comment mon voyage sest effectué sans anicroche. Rendons cette justice à lennemi quil ny mit point dentraves ; bien mieux, il arriva plus dune fois que les factionnaires présentèrent les armes sur mon passage. Sur ce point comme sur bien dautres, dailleurs, les assertions de la presse parisienne se trouvaient controuvées ; mais il y avait bien dautres sujets de tristesse, dont elle ne parlait pas parce quelle les ignorait. Ajouterai-je quen cours de route je faisais loffice de gazette ? Dans chaque localité on grillait dapprendre des nouvelles de Paris, vieilles de plusieurs jours, mais fraîches en loccurrence, car depuis assez longtemps rien ne venait plus de ce côté.

    Chère et infortunée patrie, dans quel abîme de défection te vois-je plongée ! Que sont devenues tes anciennes gloires ? Survolant tes belles régions, laigle noir de Prusse les a infestées de son ombre délétère. Tes cités, naguère si actives, si vivantes, croupissent dans la stagnation : une atmosphère de tristesse et de honte enveloppe tes campagnes silencieuses. En quelques jours, non seulement ta fortune a périclité, mais la gaieté gauloise la crânerie héréditaire, les rêves davenir, tout a sombré dans la catastrophe, jusquà ton autonomie et ton indépendance.

    Par contre, luvre de germanisation se développe rapidement : ladministration à tous ses degrés est aux mains de la Prusse. Limpôt territorial, la régie, la gabelle, les forêts domaniales, les revenus de toute sorte enrichissent lempereur Guillaume. Prussifiées les voies de communication, prussifiés les chemins de fer et télégraphes, exclusivement prussien aussi le commerce dimportation, puisque, enfermé dans un cercle de fer, lEst de la France ne peut sapprovisionner quau delà du Rhin. A la suite des envahisseurs, des nuées de colporteurs se sont abattus sur notre pays, alléchés par lappât dun lucre assuré, les prix ne dépendant que de larbitraire.

    La gabegie, les concussions, le maraudage se donnent libre carrière depuis que les tribunaux ne fonctionnent plus. Il est vrai que létat de siège a été proclamé, que des règlements draconiens ligotent la population, mais de ses droits, de ses intérêts, ils nont cure : ils sont inexistants.

    Malheureuse population, livrée sans recours à la merci dun vainqueur féroce, cest bien en vain quelle essaie de se soustraire à ses exigences : le droit du plus fort est toujours le meilleur. Soumise à des perquisitions agaçantes, à une surveillance odieuse, accablée de réquisitions, de taxes extraordinaires, elle nose pas récalcitrer, car le moindre indice de protestation provoque automatiquement des sanctions brutales, amendes abusives, mise aux fers, volée de coups, etc. Ils perdent proprement leur temps ceux qui cachent leurs bestiaux au fond des bois, enfouissent ou recèlent largent avec les denrées. En un tournemain la questure, appuyée des baïonnettes, remet tout en lumière.

    Puis il y a la loi martiale qui ne chôme guère. Quun coup de fusil retentisse, quune altercation se produise entre les Allemands et les habitants, ce sont toujours ces derniers qui ont tort et qui pâtissent : vae victis !

    De nombreuses localités, après avoir subi des impositions exorbitantes, ont été livrées aux flammes, parce que les francs-tireurs avaient fait sauter un pont ou démoli quelques rails du voisinage.

    Un après-midi, dans mon village, le tambour bat la générale, le corps doccupation en armes intercepte toutes les issues. Grand émoi de la population : quest-il survenu ? De quel nouveau désastre est-on menacé ? Bientôt, devant les habitants assemblés, un ober-lieutenant clame dun ton bourru : Ordre du colonel. Un homme de mon régiment a été trouvé mort à lentrée du village. Le corps ne porte pas trace de blessures, la mort provient à coup sûr dun empoisonnement criminel. En conséquence le village sera livré aux flammes. Je donne une heure pour lévacuer .

    Le maire aussitôt de protester au nom de la justice. La preuve du prétendu crime, dit-il, na pas été faite : je réclame lautopsie du cadavre. Or lautopsie établit jusquà lévidence que le goinfre ayant bâfré cinq ou six kilos de saindoux, était simplement mort dindigestion. Une contre enquête dans la maison de son hôte confirma le fait : un pot daxonge y avait été soustrait. Pour une fois la justice obtenait gain de cause, mais exceptionnellement. Dordinaire, aux réclamations les plus légitimes, lofficier goguenard se contentait de répondre : Cest la guerre, ou bien : Napoléon vous le rendra.

    Ce tableau de nos misères serait incomplet si je najoutais quen cette même année 1871 sévit la variole noire, qui moissonna beaucoup de fils et filles uniques : sanction manifeste dun égoïsme abject, cent fois plus nuisible à la patrie que linvasion même. Que de fois nentendit-on pas les pères et mères privés de descendance saccuser mutuellement : Si nous manquons dhéritiers à qui la faute ? Si tu avais voulu...! A quoi nous serviront désormais nos fatigues et nos économies ?... Hélas ! La hideuse plaie saigne encore aux flancs de la France ! Auri sacra fames ad quid non cogis mortalia pectora ?

    Une sauvegarde posthume. A vingt minutes de mon clocher surgit une superbe forêt de chênes séculaires, mesurant 400 kilomètres en profondeur sur 50 eau longueur. Pour qui nest pas familiarisé avec ses dédales, il y aurait imprudence aussi grande à saventurer sous les sombres voûtes quà pénétrer dans le fameux labyrinthe de Crète ; on pourrait y laisser ses os. En 1815, lorsque la Russie et lAllemagne coalisées sacharnaient à la perte de Napoléon, par suite de quels incidents Guillaume, roi de Prusse, séparé de sa garde, se fourvoya-t-il dans cette foret ? Lhistoire ne le dit pas. Toujours est-il quaprès y avoir erré longtemps sans trouver dissue, il fut heureux de rencontrer un paysan qui le conduisit au village. Pour témoigner de sa gratitude, le roi laissa un autographe exemptant la commune des contributions de guerre et qui fut conservé au greffe. Valable cinquante-six ans plus tôt, cet écrit semblait périmé de longue date. A tout hasard on lexhiba à certaines heures critiques, non sans succès. Assurément le Hohenzollern navait ni prévu ni ambitionné cet effet posthume de su signature.

    Malgré tout, elle fut mortellement triste, désespérément longue, cette année 1871, quon a justement nommée lannée terrible. Oh ! Les pertes matérielles subies, les ruines amoncelées, on sen consolait sans trop de peine. Mais se voir traités en parias, brutalisés, piétinés, par des bélîtres infatués, vivre dans des transes continuelles, enregistrer chaque jour de nouvelles défaites, sans que le moindre bulletin de victoire vienne jamais relever les courages défaillants, quelle vie angoissante ! Experto crede Roberto.

    Et ce nest pas tout : nentend-on pas dire que la révolution triomphe, que Paris est aux mains de la Commune ? Jen tremble dinquiétude pour nos frères encaqués dans la géhenne. La guerre civile, succédant à linvasion teutonne, cest lanéantissement de la France à bref délai. Serions-nous voués à une annexion ignominieuse ? Quod Deus avertat ! Mais notre armée, quest elle donc devenue ? Sest-elle volatilisée ou est-elle rentrée sous terre ? Lautre jour, à la suite de la reddition de Metz, jai vu un défilé dartillerie allemande mon-, tant vers Paris. Il a roulé sous ma fenêtre pendant quinze heures sans interruption, et je dois avouer que cétait à rendre jaloux. Par contre, depuis tantôt un an nous navons ni entrevu un pantalon garance, ni entendu le son dun clairon... Etrange ! Déconcertant !...

    Bon gré malgré, on ne se résout pas à les croire invincibles, ces Teutons balourds, qui nont point emporté dassaut la moindre place forte. Le modeste fort de Bitche na-t-il pas résisté à leurs attaques pendant toute la campagne ? Toul, destiné par le génie à arrêter lennemi pendant 48 heures au plus, la retenu trois ou quatre mois ; encore ne sest-il rendu que faute de munitions.

    Certains pessimistes sont convaincus que Dieu a répudié la France, quun génie malfaisant singénie à saboter sa fortune. Ce serait lui qui obscurcit les intelligences, déprime les volontés, réduit à néant toutes les tentatives de réaction. Dautres, obsédés par de noirs pressentiments, saffectent jusquà en perdre la raison : on en cite maints exemples. Polir les hommes sages il nest pas douteux que lère de lémancipation ne soit venue, et nous laurons bien méritée. Combien de temps durera-t-elle ? Mystère.

    (A suivre) E. E.

    1924/224-237
    224-237
    Anonyme
    France
    1924
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