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Journal dun futur Missionnaire 18651872 1

Journal dun futur Missionnaire 18651872 Lorsque ses ailes affaiblies, étiolées, ne lui permettent plus les évolutions aériennes, linsecte sémillant se rabat sur la terre qui fut son berceau. Là, blotti dans lombre de quelque bosquet solitaire, il replie ses élytres, contracte ses antennes et, en attendant la fin, se remémore les joyeuses folâtreries dantan.
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    Journal dun futur Missionnaire
    18651872

    Lorsque ses ailes affaiblies, étiolées, ne lui permettent plus les évolutions aériennes, linsecte sémillant se rabat sur la terre qui fut son berceau. Là, blotti dans lombre de quelque bosquet solitaire, il replie ses élytres, contracte ses antennes et, en attendant la fin, se remémore les joyeuses folâtreries dantan.

    Ainsi en est-il de lhomme sur le déclin. Sentant ses forces décroître, ses facultés défaillir, être éphémère et volage, lui aussi, il se désintéresse instinctivement dun monde qui lui fait la nique. Retiré dans quelque asile silencieux, il se plaît à y revivre en esprit ses années de jeunesse et, pour charmer ses loisirs, écrit ses Mémoires...

    Puisquainsi le comporte lusage, pourquoi ne me permettrais-je pas mon tour quelques réminiscences du bon vieux temps ? La matière abonde dans un cerveau où senregistrent depuis soixante-quinze ans les impressions les plus hétérogènes. Et il est bien connu le phénomène de régression qui sopère à cet âge dans la mémoire : oublieuse des faits récents, elle* se rappelle ceux du temps jadis jusque dans leurs moindres détails... Mes souvenirs les plus vivaces, comme les plus attrayants, après ceux de lenfance, se rattachent sans conteste à mon séjour au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris. Parlons-en donc.

    A lépoque où je vaquais aux études théologiques, mon objectif bien défini était le sacerdoce ; mais jétais indécis sur lorientation que suivrait ma destinée. Un hasard providentiel fit alors tomber entre mes mains la Vie du Bienheureux Théophane Vénard, le sympathique martyr. Lorsque je leus parcourue, toute hésitation avait pris fin ; lavenir se révélait à mes yeux avec une netteté étonnante. Coûte que coûte, je serais missionnaire et combattrais sous le même drapeau que mon aimable séducteur.

    Aux vacances qui suivirent, je mouvris discrètement de ces aspirations à ma famille. Quelles clameurs, grand Dieu ! Et quelles protestations ! Evidemment je métais heurté à un obstacle irréductible : revenir à la charge eût été douloureux et parfaitement inutile ; je ninsistai pas.

    Pourtant le Ciel mavait doté dun père et dune mère choisis entre mille. Chrétiens exemplaires, à la foi robuste, ils marchaient sans reproche dans les voies du Seigneur, comme dit lEcriture. Après avoir enveloppé mon enfance dune tendresse infinie, fait avec une rare sollicitude ma première éducation, ils sintéressaient vivement à mon avenir. Aussi quelle violente commotion dans leur âme au moment dune déclaration si imprévue ! Tout leur être en fut bouleversé. La perspective dune séparation illimitée, éternelle peut-être, les mettait hors de sens ; non, jamais ils ne sy résigneraient. Tant est vraie la parole du Maître : Inimici hominis domestici ejus. Pour un début, cétait peu encourageant. Après cette tentative malheureuse, il ne me restait plus quun moyen daboutir ; poursuivre mes études, puis mesquiver en catimini, dès que jaurais obtenu le dimissoire de lévêché. Hélas ! Il se fit encore attendre plusieurs mois, mois démesurément longs au gré de mon impatience, car mon cur nétait plus là !

    Dans lintervalle, ma famille, toujours anxieuse, avait prié lAbbé Midon, le futur évêque du Japon Central, alors vicaire au chef-lieu, de me soustraire à mes folles rêveries. Il vint, en effet, un après-midi me dire : Vous songeriez, paraît-il, à partir pour les Missions ? Vous êtes bien jeune pour prendre une décision si grave. Ne feriez-vous pas mieux dattendre quelques années pour y réfléchir mûrement ?... Il est à craindre que vous ne regrettiez plus tard une détermination prise à la légère...

    Or notez que, quand il me moralisait ainsi, il avait en poche sa lettre dadmission au Séminaire de la rue du Bac, où il entrait de fait un mois après.

    Quelle bonne fumisterie ! Un aspirant aux Missions qui en dissuade un autre : quen dites-vous ? Hâtons-nous de noter à la décharge du défaitiste que sa harangue nétait guère chaleureuse ; la conviction y manquait sensiblement. Ce rôle davocat du diable, il ne lavait joué quà contre-cur, uniquement par condescendance. Cest son excuse.

    Dailleurs, mon secret vite éventé suscita bien dautres improbations ; nest-ce pas le sort inévitable de tout ce qui sécarte de la voie frayée ? Aussi nie tardait-il déchapper à la critique.

    Enfin, le jour de lEpiphanie (6 janvier 1869) un placet épiscopal venait combler mes vux. En me le remettant, M. le Supérieur du Séminaire, un saint homme, figure austère, silhouette ascétique, mencouragea dans une vocation quil avait si vivement contrecarrée ; au fond il était ami des Missions. Mais en même temps il me recommandait la plus entière discrétion, tant il appréhendait la contagion de lexemple. Moutarde après dîner : ma fugue était pressentie et commentée depuis plusieurs mois ; donner le change à lopinion était impossible.

    Cependant ce nest pas sans un serrement de cur que je quittai le lendemain lasile béni où je comptais des amis sincères et auquel me rattachaient mille doux souvenirs. Fatalement lhomme laisse une parcelle de son cur aux étapes notables de son pèlerinage. Toute-fois des sensations autrement pénibles mattendaient au cours du voyage. A la sortie dun tunnel, mon il plongea dans la vallée où sétait écoulée mon enfance, la plus heureuse partie de mon existence. Je revis le vieux clocher qui abritait la maison paternelle, les champs, les bois, témoins de mes joyeux ébats. La vision ne dura que trois secondes, mais jéprouvai à linstant comme un déchirement dentrailles. Demblée, mille souvenirs affluèrent tumultueusement dans mon cerveau surexcité Adieu, vallée chérie, objet immuable de mes prédilections ! Adieu, parents bien aimés que je délaisse la mort dans lâme ! Puisse Dieu, infiniment miséricordieux, vous octroyer résignation et fermeté dâme !

    En fuyant à toute vapeur, la locomotive avait dérobé à ma vue le tableau troublant, mais mes yeux en étaient pleins, mon âme en resta imprégnée damertume jusquà Paris. Malgré tout, je bénissais in petto la bonne Providence davoir atténué lépreuve, en me montrant la patrie sous un aspect peu séduisant. Ce jour-là, en effet, le ciel neigeux, grisâtre, imprima constamment à la nature une teinte de mélancolie.

    Lorsquà une heure avancée de la nuit, jeus atterri à la gare de Strasbourg, je me trouvai quelque peu désorienté au sein dune foule houleuse, affairée, où napparaissait aucune figure connue. Mais mon embarras dura peu. Soudain je vois savancer un prêtre de belle prestance, à mine expressive. Fendant la presse, il mouvre les bras et dit : Bravo ! Petit ; je tattendais. Cétait lAbbé Midon, le défaitiste malgré lui. A travers un dédale de rues éclairées à giorno, une voiture de louage nous mena au 128 de la rue du Bac. Nous étions au port....

    A cette heure, le profond silence du Séminaire, la demi-obscurité de sa façade contrastaient si fort avec les alentours, que je ne pus mempêcher den faire la remarque à mon introducteur : Il est vrai, répondit-il, que notre maison ne brille pas par son éclairage, mais il en sort des lumières qui illuminent le monde. Repartie heureuse, qui resta gravée dans ma mémoire. Sans doute lévangélisation des Gentils nest pas le privilège exclusif de notre Société, aussi nen revendique-t-elle pas le monopole. Toujours est-il quon a peine à se défendre dun saisissement involontaire, doublé dun légitime orgueil, lorsquon pénètre dans ce cénacle de lapostolat et du martyre. Quest-ce, en effet, quun aspirant des M-E, sinon un futur Missionnaire Apostolique, un Missus dominicus, un continuateur des Apôtres ? Dignité suréminente, accessible seulement à une élite, mais en même temps lourde responsabilité... Bien que le missionnaire apostolique ne prête pas le serment des évêques de se dévouer usque ad effusionem sanguinis, il sait fort bien que son titre lastreint aux mêmes obligations et il y souscrit de grand cur ; cest justement pour cela quil est venu.

    Premières impressions. Ce qui frappe et plaît dès labord au Séminaire ad Exteros, cest le joyeux entrain, la franche cordialité qui transpirent à tous ses étages. Une fraternité de bon aloi, sans fard ni défaillances : voilà la marque distinctive de la Communauté. Là, le cor unum et anima una nest pas un idéal rêvé, mais une tradition vivante depuis toujours.

    Aussi, quand est signalée lapparition dun nouveau, quel empressement à lui souhaiter la bienvenue ! On se larrache : on se dispute le privilège de lui procurer une chambre, dy colporter son bagage, dinstaller sa couche, etc., etc. Certes, on ne ferait pas plus chaleureux accueil à un frère aîné revenant des antipodes après une longue absence. Et cest un précieux réconfort à lâme ulcérée par les récentes séparations, de retrouver une famille en échange de celle quelle vient de quitter.

    Un vieil usage veut quon vous conduise dès le lendemain au sanctuaire de N.-D. des Victoires, pour y remercier la Bonne Mère du succès obtenu sur la chair et le monde, et lui demander la persévérance. Cette visite finie, dans le but de vous distraire, on vous fait voir les Tuileries, N.-D. de Paris, le Palais-Royal et autres monuments célèbres, sans oublier la Morgue. Pourquoi, direz-vous, cette visite à un pavillon macabre où lon expose les cadavres repêchés dans la Seine ? Cest que, créée depuis peu, la Morgue était alors une attraction parisienne. Il faut lavoir vue une fois, ma-t-on dit. Vous lavouerai-je ? Ces chefs-duvre de lart, ces magnifiques évocateurs des gloires nationales, ne mont pas hypnotisé. Franchement, je leur préfère la modeste église de N.-D. des Victoires, où lon prie Si dévotement, où lon se sent chez soi. Mon attraction à moi, ce sera la chapelle toute tapissée dex-voto, où trône la Reine des Apôtres ; jy reviendrai souvent. La seule difficulté est de traverser la fourmilière bourdonnante où se croisent, se coudoient tous les types connus de la collectivité humaine ou à peu près. En fait, il en coûte aux Aspirants de se mêler au grouillement de la rue, où ils se sentent aussi seuls quun anachorète aux déserts de Nitrie.

    Une alerte. Depuis dix jours je mapplaudissais et jouissais sans souci de ma bonne fortune, lorsquon mappela au parloir. Chemin faisant, je me demandais : Qui peut bien sintéresser à moi dans la grande Balylone où je ne suis connu dâme qui vive ? Jouvre et me trouve face à face avec un brigadier de gendarmerie : Pardon, Monsieur, dit le Pandore, ne seriez-vous pas lAbbé X***, originaire de la commune de Z*** ? Parfaitement. Eh bien ! Jai reçu lordre de vous reconduire dans vos foyers. Et il exhibe aussitôt un mandat paraphé par le Préfet de Police. Cest singulier, dis je ; on ignore apparemment à la Préfecture que je suis majeur, et donc, daprès la loi, libre de ma personne et de mes actes. Oh ! Si vous êtes majeur, cela change la question. Alors faites excuse, M. lAbbé... Vous savez, la consigne, cest la consigne : il faut obéir Sur ce, il esquisse un salut militaire et se retire. Cest fort heureux que mes vingt-et-un ans aient sonné la semaine dernière. Mais qui avait provoqué cette étrange visite ? Quétait-il survenu ? Voici.

    Au pays natal vivait lAbbé Dessaix, vieillard aux cheveux blancs, retiré du ministère. Dabord tambour de la Garde sous le premier Empire, il avait fait la campagne de Moscou vu flamber le Kremlin, repassé à grandpeine la Bérésina ; enfin rescapé de la désastreuse retraite, il avait repris du service dans la milice sacerdotale. Bien à laise avec la théologie et le droit canon, de manières tranchantes, au demeurant franc comme lor, très dévoué, secourable aux nécessiteux, lancien curé de Z*** jouissait de la considération universelle... Cependant mon père était inconsolable de mon départ ; il sy résignait dautant moins quil était tenté dy voir un retour au siècle, sous couleur de zèle apostolique. Il conta sa peine au vieux prêtre, qui mavait baptisé jadis. Celui-ci aussitôt de sécrier : Quelle extravagance ! La Chine ! Les Missions !... Rêve de cerveau fêlé... Comme sil ny avait pas beaucoup de bien à faire en France ! Vite, prévenez la gendarmerie : avant quinze jours elle ramènera le déserteur. Cest ainsi que je fis connaissance avec la maréchaussée... Il ny allait pas par quatre chemins lAbbé Dessaix. Dame ! Quand on a servi dans la Garde du grand Empereur !

    Puisque nous en sommes là, je dirai encore deux mots sur le vieux tapin. Comme tous les anciens troubades, il aimait à parler de ses campagnes : Une fois, racontait-il, nous arrivons aux Quatre-Bras ; on navait rien grignoté depuis lavant-veille ! Le ventre criait famine ; les faisceaux formés, chacun se met à chercher dans tous les coins de la ferme de quoi se mettre sous la dent. Et voici quun gros porc séchappe de létable, gueulant comme un veau quon étrangle. Du coup, tout le monde sélance à la baïonnette dans un chassé-croisé impayable ; pour ma part, jai eu une oreille de la bête. Connue, laventure, clame un paysan ; je men souviens comme si cétait dhier. Comment ? Vous étiez aux Quatre-Bras ? Si jy étais !... Voire même que mon bonnet à poils a été écrabouillé dans la bagarre ; mais jai happé la queue du cochon. A dater de ce jour, la Grande Armée défraya tous les entretiens des deux compères.

    Après son coup détat, Napoléon III alloua une pension viagère à tout vétéran du premier Empire qui en ferait la demande et justifierait dune blessure. La munificence impériale nobérait pas sensiblement le budget ; ils étaient si peu nombreux les survivants de lépopée napoléonienne !... Par contre, quelle bonne aubaine pour un curé de campagne à 900 francs de traitement !... Par malheur, il y avait un point embarrassant dans le cas de lAbbé Dessaix. Il était bien détenteur dune blessure authentique, profonde même, paraît-il ; mais il lavait reçue en dessous de léchine, là où le dos perd son nom, lorsquil fuyait devant les Cosaques. Comment exhiber devant la commission denquête une cicatrice si mal située, si peu glorieuse ?... Il ne fit pas de demande et nobtint pas de pension...

    Pardonnez-moi cette digression, je reviens à mon sujet.

    Partout ailleurs, lincident du gendarme eût prêté à rire, à épiloguer ; il passa inaperçu dans une maison où ces sortes daventures sont monnaie courante. Ah ! Il ne manquerait pas dintérêt le récit des luttes quont à soutenir les aspirants pour suivre leur vocation. Il en est qui profitent dune coïncidence heureuse pour réaliser leur rêve. Le joyeux Neunkirche avait été autorisé par son père, un capitaine en retraite, à suivre les cours de Saint-Sulpice ; mais il atterrit comme par hasard au Séminaire des Missions. Lorsque lui parvint la première lettre de Paris, le vieil officier sétonna fort dy voir imprimé le chiffre des M-E. Son fils sempressa de le tranquilliser : En arrivant à la capitale, votre Louis sest convaincu que dans cette Société lavancement est mieux assuré et beaucoup plus rapide quailleurs ; cest ce qui la décidé à un changement daxe. Connaissant vos vues à cet égard, jespère que vous approuverez ma décision. Le pont était jeté et le passage effectué. En lisant ces lignes, le capitaine pensa : Question davancement, question capitale ; il a raison. Et il bénit le ciel de lui avoir donné un fils si judicieux.

    Mais les privilégiés du sort sont de rares exceptions ; les autres doivent passer par le creuset des contradictions. Celui-ci, de guerre lasse, a quitté le foyer paternel en transfuge, à la faveur des ténèbres. Celui-là a été renié par sa famille. Tel autre na jamais reçu un mot de réponse à ses lettres soumises jusquà lobséquiosité : cest le cas du Bx Schffler.

    Je connais un ancien condisciple, dont le père menaça de se suicider sil partait pour les Missions. Lévêque, pris pour arbitre, sopposa à son départ.

    Lexode de lami Chanson est typique. Un soir quil demandait instamment lautorisation dentrer aux M-E : Décidément tu en tiens pour tes f... Missions, dit son père exaspéré ; attends un peu ! Sur ce, il donne un tour de clé à la porte, puis se dirige vers la carabine appendue à la muraille. Chanson naugurant rien de bon, saute parla fenêtre, prend ses jambes à son cou et ne sarrête quau 128 de la rue du Bac. Il mourut au Tonkin en 1875, après trois ans à peine de mission.

    Ces épisodes, plus ou moins tragiques, toujours crucifiants pour la nature, se reproduisent à chaque entrée au Séminaire. Cest quasi per ignem quon en franchit le seuil ; et ce nest pas chose nouvelle Saint Paul, le prototype des aspirants, na été agréé pour les Missions Étrangères quaprès sa fameuse mésaventure à la porte de Damas. Depuis lors, lépreuve reste inscrite au programme comme condition sine qua non de ladmission.

    Jai pourtant connu deux condisciples qui échappèrent aux Fourches Caudines. Lun, Lorrain dorigine, orphelin de bonne heure, navait pas subi les assauts habituels de la chair et du sang. Lautre est ce doux Roumer, quon avait dû congédier à cause de sa santé déplorable. Son père, bourgmestre de Strasbourg, vint lui-même supplier le P. Delpech de le réadmettre, tant il était fier de la vocation de son fils. Rara avis in terris ! Jean Roumer reparut donc dans la communauté ; mais peu après, il mourait archi-phtisique, avant davoir complété le cycle de ses études.

    On se demandera, sans doute, quel est lélectro-aimant assez énergique pour attirer à son pôle les curs généreux ? Doù émane cet influx mystérieux, tyrannique, qui les fait passer par le feu des contradictions, leur fait vaincre les répulsions de la nature ? Car il ny a pas deffet sans cause.

    Dans le monde, les hommes de foi admettent, voire même admirent cette anomalie sans la comprendre. Les mécréants, eux, lui trouvent force explications : soif des aventures, fanatisme, emballement dimpulsifs, etc. etc. : il y en a pour tous les goûts.

    Et les missionnaires, quen disent-ils ? Ils ont bien voix au conseil, eux, les premiers intéressés dans la question.

    Les missionnaires répondent : Simple affaire de vocation, dappel divin.

    Pour ceux qui se trouvent de lautre côté de la barrière, cest du sanscrit. Essayez donc de leur faire comprendre ! Autant raisonner une borne, ou, comme dit le proverbe chinois, jouer du luth aux oreilles dun âne.

    Une autre particularité de notre Maison-mère consiste dans la bigarrure de sa clientèle. Elle évoque lidée dune mosaïque composée de pièces versicolores. On voit, en effet, que son recrutement sopère dans les 89 départements de la France, sans compter les sujets que lui fournissent la Belgique, la Suisse, et même le Canada. Il va sans dire que des éléments si hétérogènes se différencient comme leurs provenances. Le caractère, les conceptions, les tendances varient selon les individus. De ce chef découle déjà une difficulté pour la bonne harmonie.

    Ce nest pas tout. De mon temps, la famille apostolique comptait parmi ses membres, un capitaine du génie, plusieurs sous officiers de diverses armes, des élèves de la Faculté de Médecine, de lEcole des Beaux-Arts. Entre autres le brave Suchet, peintre-paysagiste, ayant appris la mort de son frère chez les Bahnars, était venu le remplacer. Les postes et télégraphes lindustrie et le commerce, les arts et métiers, y avaient des représentants. On connaît Vielmon, ancien caporal, puis tailleur, marié, le premier de la Société qui ait reçu les sept sacrements. Lorsque le partant à qui il avait servi la messe lui demanda quel souvenir lui serait agréable : Je vous serais reconnaissant, répondit-il, de célébrer une messe pour ma pauvre Eléonore. Lautre, ouvrant de grands yeux : Comment, vous avez une femme ? Jen avais une, mais elle est morte. Eh bien ! Il sest fait un nom au Kouytcheou, ce chevalier de laiguille et du passe-carreau. Dix ans et plus, il en a imposé aux mandarins haineux, par sa verve caustique doublée dun aplomb imperturbable.

    Noublions pas de mentionner le sympathique Dury, ci-devant commis-voyageur en drogues et calicot, lequel mourut à Pondichéry, sans avoir connu ni engendré la mélancolie.

    A première vue, lagencement dans un même cadre de pièces Si disparates semble un problème complexe ; il nen est rien pourtant. Lesprit de renoncement qui anime chacun arrondissant les angles, tout se tasse, se coordonne le plus aisément du monde. Lorsque jy pris place, la mosaïque se composait de 130 membres vivant en parfaite harmonie. En 1847, Montalembert disait à la Chambre des Pairs : La France a cet avantage immense de ne pas compter sous ses lois un seul homme qui ne soit pas fier dêtre Français, ou dont le rêve le plus ambitieux soit dêtre autre chose que Français. Toutes proportions gardées, on peut en dire autant de cette bienheureuse tribu des M-E : il ny a pas un seul de ses membres qui ne soit fier dêtre Aspirant.

    Et nallez pas croire que loriginalité individuelle pâtisse du fusionnement, elle ne satténue pas dun zeste. Ah ! que jaimerais, disait le caustique P. Dallet, à voir réunis tous les membres de cette sainte Société ; ce serait, à coup sûr, la plus riche collection doriginaux que la terre ait portée ! Et il eût été de droit lun des leaders du meeting, lui, le finaud bien connu pour ses espiègleries.

    On raconte que le bon P. Jarrige, son voisin aux Indes, se plaignit une fois à lui déprouver des vertiges. Je ne sais pourquoi, disait-il depuis quelques temps, je vois les choses en double ; ainsi quand japerçois un corbeau, jen vois deux ; il en va de même pour tout le reste. Vous dites que quand il ny a quun corbeau, vous en voyez deux ; mais alors vous avez la berlue : cest inquiétant, car ce mal-là ne pardonne pas. Si vous voulez men croire, allez au plus tôt faire une cure à Pondichéry : Principiis obsta !

    Le P. Jarrige étant allé conter son aventure à Mgr Charbonnaux : Ah ! Pauvre Père, dit lévêque, entre quelles mains êtes-vous tombé ! On ferait un livre des joyeusetés inoffensives, soit du Séminaire, soit des Missions. Ce serait la preuve péremptoire de la joie intérieure dont jouissent les âmes libérées de légomanie, exemptes des prétentions terrestres.

    Vocations imaginaires. Sil en est ainsi, dira-t-on, pourquoi ces défections, ces retours en arrière, quon constate de temps à autre ? Cette objection plutôt spécieuse appelle une explication.

    Pour être agrégé à la phalange apostolique, il ne suffit pas de poser sa candidature. Des aspirations sincères, un esprit non équivoque de prosélytisme, ne constituent pas des titres suffisants à lincorporation. Il faut, en outre, un appel nominal, individuel, du Maître, tout comme au temps du Collège apostolique : Vocavit ad se quos voluit ipse, dit saint Luc. Plus tard, Notre-Seigneur lui-même ne déclarait-il pas aux Douze : Non vos me elegistis, sed ego elegi vos ?

    Cest quil ne sagit pas, en loccurrence, dun bon mouvement, dun acte de générosité, mais dun renoncement à vie, jusquà extinction. Pour ce faire, une grâce spéciale est indispensable. Or cette grâce, Dieu ne laccorde quà ses élus. Ils nauraient pas ce joyeux entrain, les Missionnaires, et moins encore la persévérance dans leur dur métier, sils nétaient convaincus quils suivent la voie où les veut la divine Providence. Voilà qui explique aussi pourquoi les vocations imaginaires se volatilisent en passant par le creuset de la rue du Bac. Citons-en quelques exemples dont jai été témoin.

    Peu de temps après mon arrivée, se présenta un étudiant pourvu de sa peau dâne, nanti en plus dexcellentes références. A la première récréation, lingénu disait : Jai lu ce matin deux Epîtres de saint Paul ; cest superbe. Qui .donc a écrit cela ? Puis il sextasiait sur le bon esprit du Séminaire, sur la sagesse de son règlement, etc., Cinq jours plus tard, il avait réintégré ses pénates.

    Voici ensuite un vicaire du Finistère, qui ne se piquait pas de constance, tout Breton quil était. Arrivé un peu avant midi, il dîna avec la communauté, fit un tour de jardin, puis à cinq heures reprit lexpress de Quimper-Corentin. Franchement, ce nétait pas la peine de dire un éternel adieu à son clocher à jour et de faire 150 lieues pour... le roi de Prusse.

    Lillusion fut plus tenace chez un curé de la Camargue. Grillant dentrer en lutte avec les infidèles, il commença dare-dare à fourbir ses armes. Deux mois durant, il sévertua à écrire et à débiter des sermons pathétiques. Quelquun lui ayant fait observer que le français na pas cours dans nos Missions, du coup il fut désarçonné. Dès le lendemain il bouclait ses malles et levait le pied. On ne peut que louer ses intentions ; mais, si je ne mabuse, le brave homme avait un grain.

    Hé ! Na-t-on pas vu jusquà un aspirant dAlbi se dérober au moment du départ. Charmant condisciple, promu depuis peu à la prêtrise destiné au Tonkin, il alla prendre congé de sa famille et ne reparut pas. Doué, à son grand dam, dune voix de virtuose, il aurait été retenu, dit-on, par larchevêque pour la maîtrise de sa cathédrale. Est-ce là une défaite du transfuge ? Y aurait-il eu vraiment instances de la part du métropolitain ? Adhuc sub judice lis est. Quoiquil en soit, lorsquelle apprit-la piteuse défection, la communauté de Paris, haussant les épaules de pitié, se mit à chanter tout dune voix : Mare vidit et fugit : Joannes conversus est retrorsum. Lhonneur du drapeau était sauf.

    Au fond, ces reculades nont rien qui étonne, vu linstabilité du cur humain, ses tendances à sillusionner. Ce nest, après tout, que la réalisation du mot de saint Paul : Non volentis, neque currentis, sed miserentis est Dei. Lingérence nest pas de mise en matière dapostolat.

    (A suivre) E. E.

    1924/88-98
    88-98
    Anonyme
    France
    1924
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