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Journal dun futur Missionnaire 1865-1872 4 (Suite et Fin)

Journal dun futur Missionnaire 1865-1872 4 (Suite et Fin) (Fin) Cétait immanquable. Hier, 15 août, nous hébergions un régiment de Bavarois revenant de Paris. Le colonel, un catholique conciliant, nous a résumé les événements des derniers mois. Paris à, bout de souffle a fait sa soumission. Un armistice a été signé à Versailles. A la faveur de la débâcle, un ramassis danarchistes interlopes a proclamé la Commune. Présentement M. Thiers, avec les épaves de votre armée, travaille à reconquérir la capitale et à étouffer la révolution.
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    Journal dun futur Missionnaire
    1865-1872 4 (Suite et Fin)
    (Fin)

    Cétait immanquable. Hier, 15 août, nous hébergions un régiment de Bavarois revenant de Paris. Le colonel, un catholique conciliant, nous a résumé les événements des derniers mois. Paris à, bout de souffle a fait sa soumission. Un armistice a été signé à Versailles. A la faveur de la débâcle, un ramassis danarchistes interlopes a proclamé la Commune. Présentement M. Thiers, avec les épaves de votre armée, travaille à reconquérir la capitale et à étouffer la révolution.

    Mémorandum succinct, mais combien lamentable ! La France, notre chère patrie, abattue, piétinée par les hordes teutonnes et, par surcroît, déchirée par ses fils en délire ! Des frères sentrégorgeant sans pudeur en face de lennemi commun, qui sen frotte les mains : est-ce assez pitoyable ?... Pourtant la catastrophe était inévitable, pressentie ; à un moment donné les excès de la terre déclenchent fatalement les foudres du Ciel. Je dis plus, elle venait à propos, car il ne fallait pas moins que cette violente commotion pour stimuler le patriotisme alangui.

    Cest le cas de redire le mot de Thémistocle : Perieramus nisi periissemus. Dautre part, les sociétés sont sujettes, comme les individus, à des crises de fièvre bilieuse incompatibles avec la tranquillité publique. Nous en savons quelque chose dans notre pays, où les accès se multiplient plus que de raison. Nous savons aussi que le remède classique de la pléthore est la saignée. Cette fois, la saignée sest faite de façon sauvage, atroce, cest entendu ; mais elle naura pas été inutile si la France sait en profiter.

    Von Hertmann, notre hôte, sait peu de choses sur Paris, où il na pas pénétré, du reste. En revanche, il ma vivement intéressé en me parlant de Meudon ; il y aurait bivouaqué assez longtemps dans notre maison de campagne, dont il me montre quelques vues prises par lui-même. Daprès ses dires, létablissement a reçu quelques obus, mais sans grandes avaries. Dieu soit béni ! Après le reflux de la vague dévastatrice, aussitôt que les communications deviendront libres, on ne manquera pas le premier train pour la capitale, foi dhonnête homme !

    Dans un moment dabandon mon interlocuteur me dit : Par quelle fatalité la victoire a-t-elle constamment déserté vos drapeaux ? Au début de la campagne, nous autres, Bavarois, nattendions quune défaite du Reich pour passer de votre côté ; nous lattendons encore. En entreprenant cette guerre, Bismack nétait pas sans inquiétude relativement à son issue ; aussi sétait-il promis, en cas dinsuccès, de recommencer dans vingt ans. Comme la France se dépeuple rapidement, tandis que lAllemagne se surpeuple à vue dil, il arguait de ce fait que, dans vingt ans, la victoire ne serait plus douteuse. En diplomatie le chancelier est vraiment un homme hors pair, mais limpartialité linquiète peu. Dans cette campagne il a sacrifié odieusement les Bavarois, les plaçant toujours à lavant-garde dans les rencontres périlleuses.

    Cette dernière confidence ne me surprit nullement ; javais constaté de longue date que Bavarois et Prussiens sentendent comme chien et chat, ils se sont associés, collaborent pour des intérêts communs, mais ce nest quun mariage de raison, toujours prêt au divorce : la sympathie y fait essentiellement défaut. Aussi le haut commandement tient-il compte de cette aversion irréductible en isolant les deux antagonistes, soit dans les marches, soit aux campements ; sans cette mesure, les collisions se multiplieraient à linfini. Plus dune fois on a vu les Prussiens, arrivant à une étape occupée la veille par des Bavarois, entrer en rage, contraindre leurs hôtes à changer la literie de fond en comble... Au demeurant, la même incompatibilité perce chez tous les éléments que Bismarck a amalgamés dans sa Pangermanie hybride. Le contraire, serait étonnant, vu la notable divergence des Etats coalisés. En attendant on parle ore rotondo de la grande confraternité allemande ; le mot est élastique. Dans les clubs anarchistes où lon sinjurie et se prend aux cheveux couramment, il est aussi beaucoup question de fraternité, et les soviets ne parlent pas dautre chose.

    Il me souvient davoir vu jadis une caricature suggestive. Dans un cabaret borgne de la rue Mouffetard une bagarre est survenue ; les consommateurs sinvectivent, se battent à coups descabeaux, roulent sous la table, cependant que les bouteilles et les verres font des sauts périlleux. Le mastroquet, lui, assis près du foyer, sourit béatement et dit à sa légitime : Nous sommes en paix.

    Comme on le voit, les mots paix, union, concorde, etc... comportent bien des nuances et sont susceptibles dinterprétations variées. Entendre dans le sens large la confraternité transrhénane ne semble pas inadmissible. Chez nous on ne la comprend pas ainsi. Quoiquil en soit, Messieurs les Allemands, croyez quon vous laissera partir sans regret ; et puissions-nous ne plus vous revoir !

    Le retour au bercail. En Belgique la consolation revêt une couleur locale qui ne manque pas dingéniosité. Deux amis sabordent en ville : Bonjour, Van Dyck, comment va la santé ? Elle pourrait être meilleure. Avant-hier jai fait une chute et une suis démonté lépaule gauche. Veinard ! Tu aurais pu te casser le cou ; mes félicitations pour ten être tiré à si bon compte ! A propos, comment vont les affaires de lami Huysman ? Ce nest pas brillant : son magasin a pris feu, tout son assortiment est perdu. Y a-t- il eu mort dhomme ? Non, pas que je sache. Encore un qui a de la chance !... Songe donc quil aurait pu y périr avec toute sa famille ! On dit pourtant que sa belle-mère a été brûlée vive. Double chance alors. Si tu le vois, ne manque pas de le féliciter de ma part.

    A ce compte, je dois mestimer heureux, moi qui ai échappé à lambiance boche au bout de 365 jours, longs, il est vrai, comme des jours sans pain, mais qui auraient pu se prolonger beaucoup plus. Le 9 septembre 1871, je revoyais enfin notre vieux manoir des Missions-Étrangères, juste un an après lavoir quitté bien à regret. Revu aussi avec joie le sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, qui ne désemplit pas ; une foule pieuse, sans cesse renouvelée, assiège lautel de la Madone, le luminaire est amplement entretenu, les ex-voto affluent. Toujours accueillante, la Bonne Mère sourit à ses enfants revenus à résipiscence. Que la population parisienne se confonde en excuses, en remerciements, ce nest que stricte justice après tant de faveurs reçues, tant derrements pardonnés ! La cité affranchie de lodieux investissement prussien, échappée aux horreurs de la Commune, revivant dans la paix et labondance après les angoisses et les privations de deux sièges successifs, tout autant deffets sensibles de la maternelle sollicitude de Marie. Sans doute elle na pas donné la victoire à la France, mais elle a fait plus et mieux pour elle, en la tirant dune léthargie mortelle. Louanges sans fin à notre bonne mère !

    Sur les édifices publics, le drapeau déploie toujours ses riantes couleurs. En voyant circuler dans toutes les galeries de la grande thermitière une foule compacte, guillerette, on croirait que rien dinsolite nest survenu. Dici de là émergent des patrouilles de la garde républicaine ; larmée française nest donc pas anéantie radicalement, comme on aurait pu le craindre... Tout cela réconforte et réjouit.

    Oui, mais on ne peut se dissimuler que sur ce tableau se projette une teinte de mélancolie ; il saute aux yeux que Paris est en deuil. De fait, les ruines qui sétalent un peu partout remémorent trop vivement les récents désastres pour que lesprit public ne sen assombrisse pas. Les Tuileries à demi démantelées, le Palais de Justice, lHôtel de Ville et bien dautres monuments réduits en cendres, de nombreux magasins éventrés, des hôtels balafrés par les obus, jusquaux voies publiques défoncées en certains endroits, avec leurs réverbères tordus ou décapités, racontent éloquemment les exploits de la bande rouge. Voltaire, le patriarche des mécréants, nest pas sorti indemne de laventure : un boulet, fracassant son siège, la laissé dans une posture grossière. Les plaisants le montrent du doigt, disant : Le pauvre vieux a des déboires, il a été blessé au siège ! Voilà, grosso-modo, laspect de la cité.

    Meudon. Puisque la rentrée encore incomplète des Aspirants nous assure quelques jours de loisir, profitons-en pour faire lécole buissonnière. Et dabord une visite à notre chère villa de Meudon. Pourquoi le palais du prince Jérôme a-t-il crispé les Allemands ? il est difficile de le conjecturer. Un fait incontestable, cest quil comptera désormais parmi les ruines notables de lannée 1871. Dès la première salve dartillerie, le matamore, fort seulement en bagout, vidait les lieux sans tambour ni trompette : ce nest pas à tort que le public lavait surnommé le prince craint-plomb. Après coup la populace, qui le haïssait, saccagea son magnifique parc. Sic transit gloria mundi.

    Par le fait de sa proximité, la villa des M.-E. semblait vouée à une ruine inévitable. Un certain nombre dobus, en effet, dépassant le but, tombèrent dans notre propriété. Mais la maison se trouvant en contre-bas du château, les projectiles sabattirent dans le jardin qui lui fait suite, et, chose plus merveilleuse, aucun deux néclata. Impossible de ne pas voir là une protection manifeste de Notre-Dame Auxiliatrice, dont les Directeurs du Séminaire avaient sollicité instamment la tutelle. Cest pourquoi les Aspirants restés à la capitale ont disposé en gradins les obus débonnaires devant lautel champêtre de la Reine des Apôtres, en guise de chandeliers. En dessous, sous forme dexergue, ils ont écrit : Maria erat spes nostra.

    La Bonne Mère convertissant en bougies les terribles engins prêts à massacrer ses enfants, nest-ce pas admirable dingéniosité ? De là est née la coutume de fêter spécialement le 24 Mai, notre divine Egide Auxilium Christianorum, à la suite dun vu fait alors par lAdministration du Séminaire.

    Il va de soi que des réparations secondaires et un nettoyage en règle simposent dans un établissement longtemps occupé par les Boches. Réjouis par ces constatations, nous reprenons, mon condisciple et moi, le chemin de la capitale en obliquant sur Issy, fort éprouvé, dit-on, par le bombardement. Pauvre fort, réputé imprenable, dans quel état désastreux le retrouverons-nous ? Lesprit se refuse à lidentifier au monceau de décombres qui soffre aux regards. Martelée, pilonnée par la grosse artillerie allemande, sa superstructure a complètement disparu, seuls subsistent les ouvrages du sous-sol. Mais ces ruines ne sont pas désertes. Au moment où nous approchons des casemates retentit soudain une formidable clameur mêlée de blasphèmes et dhorribles imprécations. Nous ignorions que là étaient écroués les principaux meneurs de la Commune. La vue du costume ecclésiastique les avait mis en rage. Semblables à des fauves furieux, ils bondissaient, grinçaient des dents, secouaient les barreaux de fer, en hurlant des menaces de mort. La sentinelle qui, baïonnette au canon, surveillait ces énergumènes, nous pria de passer outre : invitation superflue, on ne sattarde pas devant de tels spectacles. Cependant jen fus vivement impressionné ; jeune alors, je ne mimaginais pas que lhomme, doué de raison, créé à limage de Dieu, pût se dégrader à ce point. Depuis, jai pu me convaincre quil y a pis quun communard, cest la mégère chinoise. Les fureurs dAchille, si proverbiales soient-elles, sont jeu denfant comparées aux emballements de cette dernière. Si vous voulez men croire, eussiez-vous mille fois raison, esquivez-vous, cédez plutôt que davoir maille à partir avec la pécore.

    Versailles-Satory. Quelques jours plus tard, autre excursion à Versailles et au camp de Satory, deux nouveaux thèmes damertume. Certes les mânes du roi soleil, et celles du cardinal Mazarin ont dû sursauter en voyant le vainqueur bouffi dorgueil plastronner dans la galerie des Glaces, les salons dorés travestis en corps de garde, en estaminets, en entrepôts et surtout en tabagies. Pourquoi dit-on fumer comme un Turc ? Cest fumer comme un Allemand quil faudrait-dire, car cest lui qui tient carrément le pompon en la matière. Chaque troupier dOutre-Rhin perçoit par semaine cent gros cigares : vous voyez dici linondation de mégots qui souille et empuantit le palais.

    Que dirait Lenôtre sil assistait à la profanation de son uvre par les Vandales impertinents ? les pelouses odieusement piétinées, les barrières abattues, les arbres mutilés, les avenues royales converties en fondrières, partout désordre et saccagement. Oh ! Horreur ! ...spectacle écurant jusquà la nausée !

    Cependant ne maugréons pas trop, ce sont là les suites inévitables dune guerre sans préparation. Nen aurions-nous pas fait autant à Berlin, si la victoire nous y eût conduits ?

    Moyennant un curage à fond, des désinfectants à profusion, le palais de Versailles recouvrera assez vite son antique splendeur ; pour le parc, sa remise en état exigera de longues années dun patient labeur.

    Ce qui est difficile à effacer, cest la flétrissure infligée à lhonneur national par la dernière guerre. Cette tache-là ne sera lavée que dans le sang. Il est bien à craindre quelle ne pronostique de nouvel les hostilités.

    Le plateau de Satory, à 2 kilomètres à lEst de Versailles, noffre pas en ce moment un aspect plus réconfortant. Ou y a improvisé deux installations bien différentes dobjet : dans lune, simple clôture à ciel ouvert, parquent douze à quinze cents communards attendant leur comparution devant le conseil de guerre. Ces chevaliers de la barrière ne se piquent pas de courtoisie : la mésaventure dIssy ne laisse aucun doute à cet égard ; ne nous fourvoyons plus dans cette galère. Il faut laisser les loups hurler avec les loups.

    Sur la gauche, à une portée de fusil, dans le camp de Satory, on a rassemblé, dit-on, les épaves de notre cavalerie : cela doit être intéressant à voir. Oh ! Mes amis, quelle déception ! Figurez-vous de longues files de pieux en plein air et, derrière chaque pieu, une haridelle somnolente, naseaux en terre. Maigres à faire peine, éclopés, fourbus, constellés de cicatrices, les pauvres animaux sont si paisibles quon a jugé inutile de les attacher. On les a plantés là, ils y restent : ne seraient-ils pas en bois ? En tous cas ils nont rien du cheval de bataille dépeint par Job. Il subsiste peu de chose de lancienne cavalerie ; les deux tiers de leffectif actuel sont des bêtes de fortune racolées dans lagriculture au fur et à mesure des nécessités. Il leur manque la taille avec beaucoup dautres conditions exigées par les lois de la remonte. Limpression produite par cette vue me fut dautant plus pénible que je venais dadmirer pendant de longs mois les bêtes superbes de la cavalerie et du train allemands. Ajoutons que le harnachement ne vaut guère mieux que les montures. Triste ! Ecurant ! A ce compte, il nest pas près de luire le jour de revanche que chacun espère in betto. Quand viendra-t-il ? Cest le secret de lavenir. Laissant au temps et à la justice immanente le soin de le préparer, revenons au Séminaire de la rue du Bac.

    Les morts et les disparus. De jour lanimation y grandit à mesure que les rentrées se multiplient ; la joie, une joie intense rayonne sur tous les visages ; on est si heureux de se retrouver en famille après la séparation tragique de lau passé... Que danecdotes curieuses vont défrayer les conversations !... Il est dusage, après un sinistre, de compter le nombre des victimes, dévaluer les dommages ; à larmée on ne manque pas après chaque bataille de dresser la liste des morts et des disparus. Notre liste à nous, est facile à rédiger, elle nest pas longue : de la dispersion de 1870, deux unités seulement manquent à lappel, et pour cause ; un sous-diacre est mort de la typhoïde dans sa famille ; un minoré, très désireux de revenir, a été retenti par lévêque diocésain. Tous les autres sont rentrés sans convocation ; de plus les admissions nouvelles comblent surabondamment le déficit. Voilà certes une expérience bien édifiante et qui méritait dêtre tentée ; où trouver une preuve plus concluante de la solidité des vocations ? Aussi, à partir de ce jour, ladministration du Séminaire déclara-t-elle facultatif le retour transitoire des aspirants au foyer paternel avant le départ pour les Missions.

    A Paris, centre danarchie, la vie nétait ni plus gaie ni plus rassurante que dans les provinces prussiannisées ; cela se conçoit. A lépoque du siège, chaque matin se posait lagaçant problème du ravitaillement, tandis que les impositions de guerre se multipliaient à plaisir. Bon gré mal gré, il fallut se résigner à un régime de famine dont ne pouvaient se contenter les vieillards et les infirmes. La mortalité alla croissant jusquà larmistice ; cest à ce moment que les vénérés PP. Charrier, Beurel et Pourquié transmigrèrent dans un monde plus hospitalier.

    Plus dune fois les Directeurs et les élèves, circulant au dehors en habits civils, durent faire preuve de patriotisme en se prêtant à des besognes que M. Tronson neût certainement pas approuvées.

    Vint ensuite la dictature de la Commune, qui prit et emmena à la Roquette les PP. Guerrin et Houillon à titre dotages ; lère des perquisitions à domicile était inaugurée. Les instrus sétaient, en effet, arrogé dès labord le droit de visite arbitraire, sous prétexte de pourvoir à la sécurité publique. Ainsi, à toute heure du jour comme de la nuit, lon se sentait exposé aux visites vexatoires des prétendus officiers de la police ou de larmée. Et ils nentendaient pas la plaisanterie, ces camelots, perruquiers, lampistes et autres hères transformés tout à coup en colonels, commissaires, etc. Par le fait trois millions de Français tombent sans recours aux mains dune démagogie haineuse, sans foi ni loi. « On se bat avec un tigre, dit ladage chinois, mais pas avec une bande de tigres ». Tel était le cas de Paris où les fauves surabondaient, tandis que la défense du droit était désarmée.

    Les perquisitions se multiplièrent au 128 de la rue du Bac, en pure perte toutefois ; car de bonne heure on avait déménagé les archives du Séminaire et mis en sûreté les objets de valeur. A la dernière visite, des menaces dexpropriation avaient été proférées et lanxiété des Directeurs était grande ; ils savaient les forcenés capables des pires méfaits. Dautre part le massacre des otages avait commencé, aussi tremblaient-ils pour la vie des confrères incarcérés.

    Après bien des jours dangoisse, la nouvelle se répand tout à coup que larmée de Versailles a pénétré dans les murs. Oh ! Alors quel soupir de soulagement sexhale de toutes les poitrines, en même temps quun cri de reconnaissance sélevait vers le Ciel. Pourtant, luvre libératrice nest quamorcée ; il sagit maintenant de reconquérir la ville, quartier par quartier, rue par rue. Il faut faire le siège des mille barricades que les communards aux abois défendent avec une rage infernale. Les libérateurs arriveront-ils à temps pour sauver les détenus ? Enfin, un après-midi, le P. Guerrin rentrait indemne au Séminaire. Quant au P. Houillon, on nen eut jamais de nouvelles ; selon toute vraisemblance il aura été tué dans une rue où la fusillade continuait.

    Pendant ce temps, lArchevêque, Mgr Darboy, était fusillé avec trente-huit, autres otages. Vivement impressionné par ces infamies, convaincu du néant des choses humaines, le P. Guerrin fit le vu daller finir ses jours à la Grande-Chartreuse : ce nest quen 1880 quil put le mettre à exécution. Il appartenait à une famille opulente, qui lui assura une éducation soignée. A des manières distinguées, pleines de délicatesse, se joignait chez lui une âme généreuse, avide dimmolation. Le sacrifice spontané de sa vie dans les cachots en était une preuve : son entrée au cloître le démontra mieux encore. Je ne sais, mais il me semble que, sil faut de lhéroïsme pour affronter un peloton dexécution, se condamner à une mort lente dans lobscurité dun monastère est plus difficile encore.

    Après la tourmente. Luvre dépuration exigea forcément un temps assez long ; les eaux ne décroissent que peu à peu après une grande inondation ; à une maladie grave succède toujours une convalescence plus ou moins prolongée. Même en pleine déroute et plus que décimés par la mitraille, les séditieux ne savouaient pas vaincus. Hercule lui-même neût pas terrassé lhydre aux têtes innombrables.

    Dans les premiers temps, notre communauté se partageait en petits groupes pour traverser la rue de Vaugirard afin de passer inaperçue, Précaution inutile ; la réapparition de la soutane fait sensation dans le public en sens divers. Beaucoup de visages ne trahissent que de la surprise ; sur dautres se lit un agacement manifeste. On voit des particuliers sarrêter interdits, rouler des yeux furibonds, serrer les poings comme sils voulaient charger ; assurément ce ne sont pas des cléricaux. Des pimbêches, les mains sur les hanches, vous toisent insolemment et font leurs réflexions à haute voix : Comment ! Ils-osent encore se montrer les calotins ? On ne la donc pas toute anéantie, la vermine de sacristie ? On y reviendra !

    Avec pareille engeance, la justice criminelle seule peut obtenir raison, encore à la condition de ne pas faiblir ; heureusement lautorité se montra à la hauteur de sa tâche. A force de perquisitions, dexécutions sommaires, dinternements ou dexils, lordre et la tranquillité refleurirent comme aux plus beaux jours ; mais la crise avait été terrible. Aux Missions-Étrangères, la phalange apostolique reprit son bel élan, sans obstruction ni incidents notables jusquen 1872, époque de notre départ pour la Chine. Il semblerait donc logique de poser ici le point final. Néanmoins, ce Journal ayant débuté par des adieux au pays natal, je veux le terminer par là aussi.

    Lorsque je quittai le foyer paternel une seconde foi, je métais bien promis de ny plus revenir, sachant que, si le retour est doux, la séparation qui le suit est extrêmement pénible. Mais lhomme propose et Dieu dispose. Prévenus de mon ordination sacerdotale, mes parents insistèrent tant et si fort auprès du P. Delpech, que le saint homme mengagea à leur donner satisfaction : il fallut se soumettre.

    Lheure du départ définitif arrivée, jaurais voulu brusquer les adieux ; impossible, tous maccompagnèrent jusquà la gare. Combien triste le trajet ! On eût dit un convoi funèbre. Monté dans le train, je mets la tête à la portière pour crier un dernier adieu, que vois-je ? Ma mère tombant évanouie au débarcadère. Quelle violente commotion secoua alors tout mon être ! Jaurais voulu mélancer pour courir auprès delle : trop tard, la locomotive brutale mentraînait sans pitié. Si longue que soit la vie, de tels souvenirs ne seffacent jamais de la mémoire.

    Dans le même compartiment se trouvait un monsieur à la figure avenante, arborant une rosette tricolore à sa boutonnière. Me voyant tout en larmes, il se rapproche et me demande discrètement le sujet de mon émotion ; je le lui dis en trois mots. Il reprend : « La Chine est loin et ce nest pas la France ; mais consolez-vous, on en revient. Ainsi moi, jai fait campagne en Tunisie, jen suis revenu. Un de mes amis achève son congé à Saigon, il en reviendra ami printemps prochain. En me quittant je ne sais plus à quelle-gare : Consolez-vous, me dit-il encore, vous en reviendrez ». Brave homme ! Il faut lui savoir gré de son obligeance, mais il nétait pas à la page.

    A la station suivante, voici quun élégant jeune homme sinstalle en face de moi avec désinvolture. Cest, paraît-il, un stagiaire au barreau, rentrant à la capitale. Sans préambule aucun, le joyeux compère sétend en tirades enthousiastes sur les merveilles du progrès moderne. Surtout il ne tarit pas sur les innovations des théâtres : Figurez-vous quon est parvenu à introduire sur la scène jusquà une locomotive, oui, Monsieur, une locomotive Crampton !...

    Pour le coup, cest moi qui nétais pas à la question : mon esprit était bien loin, tandis que lintrépide causeur continuait son monologue sans sinquiéter, du reste, de mon assentiment ou de ma désapprobation. Il leût continué plus longtemps encore si un coup de sifflet retentissant neût prévenu les voyageurs quils arrivaient en gare de Strasbourg. Non missura cutem nisi plena sanguinis hirudo.

    Trois jours plus tard me parvenait une lettre de ma famille, triste, mais résignée. Deo gratias !

    Enfin le 10 novembre, nous nous embarquions, deux confrères et moi, pour le Céleste Empire. Il y a de cela 51 ans ; mes compagnons de route y sont morts ; moi je nen suis pas revenu, et cest là que jai écrit ces lignes.

    E.E.
    Vieux Chinois.

    
    1924/289-300
    289-300
    Anonyme
    France
    1924
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