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Journal dun futur Missionnaire 1865-1872 2 (Suite)

Journal dun futur Missionnaire 18651872 (Suite) Direction du Séminaire. Ceci dit, jen viens au personnel administrateur du Séminaire. Il y a cinquante ans, la Société des M. E. ne possédait que deux établissements en France : lantique immeuble de la rue du Bac et une maison de campagne à Meudon.
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    Journal dun futur Missionnaire
    18651872
    (Suite)

    Direction du Séminaire. Ceci dit, jen viens au personnel administrateur du Séminaire. Il y a cinquante ans, la Société des M. E. ne possédait que deux établissements en France : lantique immeuble de la rue du Bac et une maison de campagne à Meudon.

    Létablissement suburbain servait à la fois de probatorium pour les débutants dans la carrière et dhospice pour les invalides de lapostolat. Cet état de choses nétait évidemment quun pis aller. Si, dun côté, il offrait lavantage de conjoindre les deux extrêmes de la grande famille, dun autre côté, la cohabitation nétait pas dépourvue dune certaine gêne réciproque : on sait que les humeurs se diversifient selon les âges ; mais pas dargent, pas de Suisses. La modicité des ressources ne permettait pas dautre combinaison. Songez donc que, pour équilibrer son budget, le Séminaire avait dû céder à bail son église de St.-François-Xavier, se réservant seulement le droit dy faire la cérémonie du départ. De longues années durant, tous les offices religieux de la communauté se célébraient au quatrième étage, dans la bibliothèque convertie eu oratoire. Entre nous soit dit, malgré le camouflage quon lui avait fait subir, le local se prêtait dassez mauvaise grâce à sa nouvelle destination. Assurément il manquait de majesté autant que dampleur. Du moins, comme précurseur de nos pauvres oratoires de mission, il arrivait à propos : cest justice à lui rendre.

    En 1869 comme de nos jours, les directeurs du Séminaire étaient tous danciens missionnaires rappelés de lOrient pour former les générations nouvelles.

    Le Père Delpech. Le Supérieur dalors, le P. Prosper-Bernard Delpech, était un homme distingué autant par sa science que par sa vertu Noble prestance, front proéminent où brillait lintelligence, grand air sans lombre de suffisance, par dessus tout une sérénité inaltérable : telles se profilaient les grandes lignes de sa physionomie. Mais il y avait aussi dans cette belle tête deux grands yeux noirs, brillants comme des escarboucles, qui intimidaient quelque peu les nouveaux venus. Son regard profond semblait plonger jusquau plus intime de votre âme. Le saint homme se rendait compte de cette impression fâcheuse ; il sen attrista souvent, mais ny pouvait rien. On rectifie sa denture, on combat la calvitie : comment changer ses yeux ? Ses instructions hebdomadaires étaient un vrai régal. Emaillées de longues citations de lEcriture ou des Pères, le débit sen faisait avec une telle aisance quon napercevait pas les soudures, Casuiste de renom, très versé dans la jurisprudence, le P. Delpech était souvent invité à donner son avis dans les questions épineuses ou les cas embrouillés. Presque toujours ses décisions faisaient loi, soit à Paris, soit en province.

    Après un premier supériorat, le vote unanime de ses confrères layant maintenu au gouvernail dirigea encore sa nef pendant sept autres années à la satisfaction générale.

    Aux termes du règlement, après ce double stage, on ne pouvait pas le réélire à nouveau ; il fut donc chargé de représenter la Société à notre Procure de Rome. Là, sa haute compétence, jointe à une circonspection peu commune, lui acquit promptement lestime de la Cour romaine. On dit que Pie IX aurait voulu lélever à la prélature, mais sa modestie déclina toutes les dignités.

    A son retour de la ville éternelle, on ne manqua pas de le réintégrer dans ses anciennes fonctions ; sa maîtrise était trop appréciée pour quon ne la mît pas à profit.

    Mais les natures le mieux douées néchappent pas à la dégénérescence qui guetté toute créature. La vieillesse avec son cortège dinfirmités contraignit le vénérable octogénaire à résilier son mandat ; mais, sous le titre de Supérieur honoraire, il resta jusquà la fin lange du bon conseil de la famille apostolique.

    Le P. Delpech mourut le 19 novembre 1909, dans la 83e année de son âge et la 60e de son sacerdoce.

    Quelle noble figure et combien honorable pour notre Société ! On peut affirmer hardiment que de tous ceux qui lont connu, il nen est pas un qui ne fasse son éloge sans restriction. Laffabilité de son accueil, invariablement rehaussé par un mon cher ami sonore, restera légendaire parmi nous.

    Je recueillis plus tard un témoignage bien inattendu de lascendant quexerçait notre regretté Supérieur sur les gens du monde. Voici à quelle occasion.

    En 1872, à bord de lAva, qui nous transportait en Chine, avait pris place un Anglais cosmopolite. Apprenant que nous appartenions aux M.-E. de Paris : Votre Supérieur, nous dit-il, il est un hôme... un véridique gentleman... et, dans son français exotique il conta lanecdote suivante. Nous voyagions dans le même train de Paris à Lille : lui était seul dans son compartiment. Au moment du départ, mettant la tête à la portière, je vois le chef de train accrocher furtivement lécriteau compartiment pour dames, puis détaler au plus vite. De suite, je flaire une mauvaise farce et me dis : Çà va être intéressant. Je ne métais pas trompé. A la station suivante, voilà ce même chef de train qui, feignant lindignation, commence à faire une scène au curé. En un clin dil, tous les voyageurs font cercle, curieux de voir le dénouement. Alors votre Supérieur sans sémouvoir montre le compartiment vide, puis, son chronomètre en main, il démasque si clairement la supercherie, que lautre, nayant rien à répliquer, enlève la plaque hypocrite et sesquive au plus vite. Tout le monde applaudit le curé.

    Un type curieux. Me permettra-t-on dajouter ici quelques détails sur loriginal qui nous fournit ces précisions. Raide, flegmatique comme tous les fils dAlbion, il sen distinguait par son humeur expansive. Volontiers il contait des histoires burlesques sans se départir dun sérieux imperturbable. Comme les oiseaux migrateurs, chaque année, lorsque la brume dautomne commence à obscurcir le ciel londonien, il senvolait vers les plages ensoleillées de lOrient. Toujours il sembarquait sur un paquebot français parce que lordinaire y est mieux apprêté, la compagnie plus avenante.

    Au premier déjeuner à bord, on avait servi des radis appétissants. Avant de sasseoir à table, notre loustic happe le ravier et en verse le contenu dans son assiette. Etonnement des convives. Le lendemain, nouvelle rafle. Le troisième jour, un des passagers, perdant patience, dit : Mais, M. lAnglais, nous aussi nous aimons les radis. Oh ! Vous ne les aimez pas tant que môa, répondit-il, et il continua sa manuvre tant que les radis roses figurèrent sur le menu.

    Il racontait ainsi son premier voyage sur la Manche : Autrefois javais grand peur du mal de mer ; je prends le train de Douvres, aussitôt çà commence, les nausées, le vertige je crachais, je vomissais à rendre tripes et boyaux. Arrivé au port, je monte sur le bateau et me voilà guéri. Le mal de mer ! Rêverie stioupide !

    En 1871, lorsque larmée de Versailles assiégeait Paris occupé, par la Commune, notre Britannique sempressa daccourir pour ségayer du spectacle. Pendant tout le siège, il ne quitta pas le rempart ; de sa vie il ne sétait tant diverti : quel dommage que çà finit si tôt ! Pour le moment il en était à sa trente-deuxième traversée sans avoir éprouvé le mal de mer autrement que cette fois en chemin de fer. Je ne serais pas surpris quil ait fini ses pérégrinations dans quelque naufrage.

    Les Collaborateurs du P. Delpech. Les excentricités de John Bull ont distrait un instant notre attention du Séminaire ; hâtons-nous de ly ramener. Mon intention nest pas de faire un article biographique sur chacun des Directeurs de lépoque. Le sujet, si intéressant soit-il, déborderait le cadre que je me suis tracé ; bornons-nous à un aperçu sommaire.

    Le P. Rousseille. On imaginerait difficilement un Directeur des Aspirants plus adulé et mieux obéi que Maman Rousseille, comme on disait alors. Sincèrement pieux, modeste, conciliant à souhait, oncques on ne le vit faillir à son égalité dhumeur ou seulement hausser la voix. Pour lui, les verbes navaient pas dimpératif. Sa direction se produisait toujours sous forme de désirs, et ces désirs, on sempressait de sy conformer, de les prévenir même, car personne neût voulu le contrister, Si, daventure, la règle subissait quelque accroc, il lui suffisait dun mot pour assagir les étourdis. Attention ! Prenez garde ! Disait-il, et tout rentrait dans lordre. On ne régente pas à moindres frais.

    A vrai dire, il fallait une forte dose dénergie à ce Gascon primesautier pour tenir en laisse sa nature méridionale. Au temps de ses premières armes à la procure de Hongkong, il était réputé pour son joyeux accueil aux missionnaires de passage. Là où était le P. Rousseille, il ny avait pas place pour la mélancolie, je tiens dun aîné lhistoriette que voici.

    Nous arrivions de France cinq bleus pleins dardeur. Le soir, après nous avoir vivement intéressés par sa chronique des Missions le jeune procureur dit : Je constate avec plaisir que vous jouissez dune fière constitution ; aussi je ne me hasarderai pas à vous porter un défi. Cependant voyez ; je place une chaise sur cette table ronde. Si quelquun de vous a le courage de sy asseoir, je me fais fort de len faire descendre sans le toucher, je ferai trois fois le tour de la table et cela y sera. Cest ce que je voudrais voir, sécrie un Normand trapu, en sélançant sur le siège. Après un premier tour accompagné de passes et denchantements, le Père crie dun ton solennel : Attention, je commence mon second tour. Lautre aussitôt de se cramponner énergiquement à la chaise. Le deuxième tour achevé, le magicien sarrête et dit : Il se fait tard, nous avons tous besoin de repos. Je ferai mon troisième tour demain après déjeuner. On devine la conclusion.

    Nest-il pas superbe lenjouement de nos devanciers à lheure où les prisons de Tu-Duc regorgeaient de confesseurs de la Foi ; où la Corée, la Chine traquaient les missionnaires et leurs adeptes comme des malfaiteurs ; où parvenaient journellement à la Procure les nouvelles les plus sinistres ?

    Il se peut que ces joyeusetés offusquent les puritains austères, puisquils persistent, bien à tort dailleurs, à prêter aux Saintes Lettres un rigorisme de leur invention. A mon humble avis, cest au contraire la pierre de touche du véritable esprit apostolique : Cum male dixerint vobis et persecuti vos fuerint, dit le Seigneur, gaudete et exultate. Il y a bel âge quon a dit : un saint triste et un triste saint, cest tout un, comme blanc bonnet et bonnet blanc. Laissons donc aux Jansénistes leur conception controuvée dun Dieu sombre, intransigeant, sorte de rabat-joie.

    On sait que le P. Rousseille séteignit à Bièvres en 1900, après avoir enrichi la Société de la maison de retraite de Nazareth, à Hongkong, et de son imprimerie si éminemment utile.

    La situation de Directeur au Séminaire nest ni enviée, ni courue ; cela se conçoit. Pour qui a goûté des longues excursions sous le beau ciel dOrient, sest grisé de panoramas grandioses, dhorizons sans limites, la vie claquemurée de Paris manque naturellement de charme. Loiseau né en cage saccommode sans peine de son étroite cellule, mais la réclusion est dure, même dans une volière dorée, à celui qui a joui de la vie en plein air.

    Ajoutez à cela que lemploi nest rien moins quune sinécure. Avec la charge de lenseignement, chaque Directeur assume les fonctions de correspondant officiel et de pourvoyeur attitré dun groupe de Missions, quelques-uns trouvent encore moyen dy surajouter leur concours bénévole dans le ministère spirituel de certaines communautés de la capitale.

    Dans ces conditions, la question de lemploi du temps se trouve résolue davance, tandis que celle des loisirs se pose avec un gros point dinterrogation.

    A lépoque dont je parle, ce travail absorbant se trouvait réparti entre dix Pères, dont je ne cite les noms que pour mémoire.

    Le P. Voisin, Protonotaire apostolique, avait connu la vogue. Aujourdhui, quantum mutatus ab illo ! Vieilli, voûté, quelque peu maniaque, il poursuit son cours de Droit canon en vertu de lhabitude. Connaissant peu ou prou les aspirants, il ne se fait pas faute de confondre ou destropier les noms propres. De là des méprises, des quiproquos qui égaient la galerie.

    Pour entretenir chez lOncle Tesson lillusion dêtre encore utile en ce monde, on lui a confié le cours de plain chaut. Le vénéré septuagénaire sy emploie avec un zèle mal servi par une voix chevrotante. Par ailleurs il ne manque pas doccupations : tout son temps libre se consume en uvres de bienfaisance. Sa sollicitude sétend jusquaux passereaux, dont il sest constitué le pourvoyeur. Il est intéressant de voir les petits fripons du quartier sabattre sur la fenêtre du saint homme, se disputer les premières places, se chamailler comme des apaches, en attendant lheure de la distribution quotidienne.

    On cite de lui un trait bien édifiant. Le P. Tesson avait un goût inné pour les sciences exactes ; aussi estima-t-il une bonne fortune de rencontrer à Pondichéry un confrère qui partageait ses attractions. On convint dune heure pour causer trigonométrie. La première rencontre était à peine amorcée que le P. Tesson, regardant sa montre, sesquive au pas accéléré. Son confrère pensa : il aura sans doute accepté un rendez-vous. Mais le lendemain et les jours suivants, même geste suivi de la même fugue ; alors il lui en demanda lexplication. Voici, dit le Père, ces matières sont du plus haut intérêt, mais pour nous, missionnaires, cest pur délassement. Or je me suis promis de ne consacrer quun quart dheure par jour aux récréations. Voilà un aveu qui en dit long sur létat dâme du vénéré Directeur.

    Le non du P. Pernot évoque limage dun homme toujours pressé, toujours en lair, comme la mouche du coche. Par exemple, on serait mal venu de le déranger aux heures où il apure ses comptes. Hors de là, il vous accueille cordialement, avec sa rondeur franc-comtoise. Jadmire, quant à moi, quavec des ressources limitées, il parvienne à sustenter près de deux cents clients pourvus, sans exception, dun appétit robuste.

    Si vous voulez réaliser des emplettes à bon compte et faire plaisir au P. Maury, confiez-lui vos commandes. Sans doute son cours de dogme, joint à la délégation des Indes, lui donne pas mal de fil à retordre ; il nimporte. Né mercanti, ce Père sest spécialisé dans les achats à prix réduits. Cest le désespoir des fournisseurs, la plaie des employés ; malgré tout, personne ne songe à léconduire, on tient trop à sa pratique.

    Pendant que le sympathique P. Péan et le bon P. Chirou se partagent lenseignement de la théologie morale, lhumble P. Guerrin, secrétaire du Conseil, archiviste, bibliothécaire, etc. cumule trop de fonctions pour connaître le chômage.

    Je ne dis rien du P. Lesserteur, arrivé récemment du Tonkin Occidental : ce nest quà luvre quon connaît lartisan.

    Voici donc que dix délégués, dont deux invalides, assurent le fonctionnement dune uvre qui en demanderait le double dans toute autre administration : cest un record. Je doute que les firmes ultra-économiques des Etats-Unis, même en pratiquant le taylorisme, aient autant simplifié leur personnel dirigeant.

    La discipline au Séminaire. Une autre caractéristique de notre communauté, cest léclipse presque totale de surveillance tangible. On ne conçoit pas plus une société sans gendarmes quune maison déducation sans préfet de discipline. Aux M.-E., on fait léconomie de ces rouages vieux style en leur substituant un régime de franche cordialité. Je mexplique.

    Bien que surmenés et donc avares de leur temps, les directeurs se tiennent à toute heure à la disposition de leurs administrés. Mais cest surtout le soir des promenades hebdomadaires ou lorsque lintempérie des saisons interdit laccès du parc, que leurs chambres sont prises dassaut. Elles muent alors en autant de cercles joyeux où la conversation prend lallure dun feu roulant, où chacun parle à cur ouvert. Cest vraiment la vie de famille avec sa franche intimité. Que dis je ? Cest mieux que la vie de famille, trop souvent troublée par légoïsme, les rancunes ou la susceptibilité. Ici, pas de place pour la médisance, la politique, les petits potins. Oh ! Les agréables soirées chez le P. Delpech on chez lOncle Tesson ! Combien de fois ne les ai-je pas regrettées aux heures disolement en mission.

    Ces réunions fraternelles sont éminemment utiles pour tous ; les jeunes sinitient aux murs et coutumes de lOrient par les récits des aînés ; ceux-ci y trouvent loccasion détudier le caractère avec les tendances des nouvelles recrues. Soyez assurés quà cet égard ils sont aussi bien informés que le Préfet de police avec ses légions dargousins. Il le faut dailleurs, puisquà eux aussi incombe la mission dassigner à chacun le poste approprié à ses aptitudes.

    Daprès cela, on sexplique que la surveillance ordinaire se fasse discrète jusquà leffacement. Je vois encore le bon P. Chirou, surveillant officiel du quatrième étage, se défilant dans les corridors en rasant les murs, à la manière dun cambrioleur traqué par dix policemen. Les rôles se trouvaient intervertis, tant il appréhendait dintimider les aspirants. Pourtant le cher homme navait rien dun alarmiste ; entre un foudre de guerre et lui il y avait la distance qui sépare les deux pôles.

    Les nouvelles recrues sémerveillent dun statut auquel leurs antécédents ne les ont pas préparées ; cela se conçoit. On connaît lhistoire dun reclus quune amnistie inattendue rendit à la liberté après une longue détention. Il en éprouva un ahurissement tel quaprès avoir erré tout un jour par la ville, il sen revint réintégrer sa cellule de la geôle ; le malheureux se faisait peur de lindépendance.

    Le pourquoi de cette anomalie du Séminaire ad Exteros sexplique aisément. Avant de sillonner crânement les hautes sphères de lempyrée, les aéronautes sentraînent, se font la main par des vols graduels. Ils savent quil serait téméraire de tenter sans préparation une aventure si périlleuse. De même il importe souverainement pour de futurs missionnaires de shabituer à vivre en la *présence de Dieu seul, avec le seul contrôle de la conscience, avant de se plonger dans latmosphère libre, souvent isolée, de la vie apostolique. Qui ne sait que lindépendance avec son air alléchant nest au fond que lépée de Damoclès, toujours prête à pourfendre ses dupes ?

    Nos invalides. On a surnommé Paris, lenfer des chevaux; ce qualificatif nétait que juste à une époque où lauto navait pas fait son entrée dans le monde. Non moins justement on aurait pu ajouter quil est aussi le purgatoire des infirmes, mais pour des raisons inverses. Tandis que les solipèdes brûlent le pavé jour et nuit, la circulation est interdite aux gens débiles et convalescents. Cest un fait notoire quon ne voit ni enfants ni vieillards dans les rues de la capitale. Il faut, en effet, de la décision et du jarret pour saventurer dans le tohu-bohu des piétons, des véhicules de tout acabit qui se pourchassent, sentrecroisent dans un méli-mélo incessant. Quant au tout-repos si désirable pour les malades, il est impossible avec le tintamarre parisien qui ne sinterrompt que dune heure après minuit jusquà trois heures du matin. Quelle obsession ! Quel casse-tête !

    Les missionnaires nignorent pas cet état de choses ; aussi ne se résignent-ils à rentrer en Europe que dans le cas dextrême urgence.

    Tantôt lempirisme indigène savouant dérouté dans un cas de maladie grave, il faut bien chercher ailleurs la guérison. Tantôt ce sont les médecins européens qui jugent indispensable une cure au pays natal. En tout état de cause, cest à contre-cur quils délaissent le sillon ouvert, se promettant de le reprendre au plus vite possible. Lidéal de nos missionnaires est de mourir les armes à la main, sur le champ de bataille.

    En 1869 le Séminaire hospitalisait trois invalides de marque, vraies loques humaines, Le P. Charrier mutilé pour la Foi en Annam ; le P. Pourquié, lhomme aux fourrures, ex-provicaire de la Mandchourie, jadis infatigable, maintenant terrassé par la paralysie ; le P. Beurel, provicaire de Malacca, ankylosé, pris par intervalles dun rire inextinguible. Il y avait encore le P. Houillon, assez robuste, mais atteint de la manie de la persécution ; puis lhéroïque fondateur de la Mission bahnare, le P. Dourisboure. Tous désiraient vivement retourner en mission ; seul le dernier eut cette joie, après avoir combattu pendant sept ans une dysenterie opiniâtre.

    Chose digne de remarque, à lencontre des vétérans de larmée, nos invalides naiment pas à conter leurs exploits. Riche en aperçus piquants sur les civilisations païennes, leur conversation évite discrètement de mettre en scène les incidents personnels. Ils ne sont ni ennuyés ni ennuyants, nos chers infirmes. Complètement désillusionnés relativement au faux mirage du monde, sabandonnant au bon plaisir de Dieu, ils ne se plaignent de rien, ne récriminent contre personne et gardent leur belle humeur quand même.

    Je vois encore les PP. Pourquié et Charrier esquissant une passe darmes au couloir du premier étage. En apercevant ces vieux débris, mal assurés sur leurs bases, faisant le moulinet avec leurs béquilles jai ri de bon cur.

    Le P. Charrier est bien connu pour son naturel original. Sur le bateau qui le ramenait en France, se trouvait un forçat libéré à qui personne nadressait la parole. Labordant à la bonne franquette ; Hé ! Lami, lui dit-il, vous avez lair bien soucieux ; quavez-vous donc ? Comment ne serais-je pas triste, moi qui sors du bagne ? La belle affaire ! Moi aussi jen viens du bagne et nen suis pas chagriné. Oh ! Votre cas est bien différent dit mien. Jusquà Marseille, le Père semploya de son mieux à réconforter le libéré déconfit.

    A Saint-Just-en-Bas, où il était arrivé de nuit, il se présente le lendemain à léglise, et demande à dire la messe. Le vicaire à qui il sétait adressé layant invité à exhiber son celebret, selon lusage. Un celebret ! sécria-t-il ; sachez, Monsieur, que jétais ici avant vous. Lautre, un peu décontenancé, se hâte den référer à son supérieur hiérarchique. M. le Curé ne tarde pas à apparaître et, après avoir dévisagé un instant la vieille barbe, reconnaît son ancien vicaire, et ils tombent dans les bras lun de lautre.

    Pour fêter le retour du quasi-martyr, le curé de Saint-Just convie sans retard de nombreux amis à un festin de réjouissance. Plusieurs des convives navaient jamais vu le missionnaire. Au commencement du repas, lun de ceux-ci lui ayant demandé de décliner son nom, le voilà qui se dresse, comme mû par un ressort et, dune voix vibrante : Comment, dit il, vous ne me connaissez pas ? Je suis Pierre Charrier, missionnaire apostolique ; il ny en a pas deux en France ! Comme on limagine, amorcée par cette boutade, la conversation ne languit pas ce soir-là au presbytère. 1


    1. Envoyé au Tonkin en 1832, Pierre Charrier, du diocèse de Lyon, fut détenu 17 mois dans les prisons de Hué. Plusieurs fois mis à la question, outrageusement mutilé en haine de la Foi, condamné à mort, il attendait impatiemment lexécution de la sentence, lorsquil fut relaxé sur linjonction comminatoire du Commandant Lapierre, qui faisait escale en Cochinchine. Député ensuite par sa Mission au Séminaire de Paris en 1846, il y languit encore dans la souffrance pendant 25 ans.

    Lenjouement du P. Charrier est resté célèbre à la rue du Bac ; les aspirants rapportent de lui mille saillies humoristiques et sen égaient. Pourtant la vérité moblige à dire quau temps où je le connus, son naturel avait sensiblement évolué, Ses plaies rouvertes lui causaient jour et nuit des douleurs lancinantes ; dans ses entretiens perçait une certaine acrimonie, Cela se comprend, du reste, lhomme nétant pas une machine impassible comme les automates de Vaucanson. Ainsi lui arrivait-il assez souvent de récriminer contre le Commandant Lapierre, qui lavait arraché aux griffes du tigre Thieou-tri. Juste au moment où un coup de sabre allait mettre fin à tous ses maux, lui ravir la couronne du martyre et le vouer à des tortures interminables, nétait-ce pas de la commisération à rebours ? Ah ! Quel mauvais tour lui avait joué ce protecteur mal inspiré !

    Lorsquarrivait un nouvel aspirant, le P. Delpech ne manquait pas de lui dire : Mon cher ami, il vous faudra faire visite à notre bon P. Charrier, cest un homme qui souffre terriblement ; ne vous formalisez pas de ce quil vous dira. Grâce à Dieu, lépreuve du confesseur allait bientôt finir, comme nous le verrons plus loin.

    La Salle des Martyrs. On ne parle pas du Séminaire des M. E. sans mentionner la Salle des Martyrs, son joyau, son auréole. Musée unique en son genre dans la grande cité, qui en compte tant et de si riches, il ne brille pas par sa magnificence, tout y respire la simplicité apostolique. Pas nest besoin de décrire ce vénéré reliquaire (car cen est un fort authentique) universellement connu, cent fois dépeint. Louis Veuillot entre autres lui a consacré un article ému.

    Doù lui vient la fascination quil exerce sur les visiteurs ? Pourquoi en y pénétrant éprouve-t-on un saisissement insolite, une sorte détreinte indéfinissable ? Là raison en est que dans ce milieu flottent les effluves de la sainteté, quon y respire un air imprégné de surnaturel. Les reliques de Théophane Vénard, la cangue de Mgr Borie, les chaînes et les rotins ennoblis par nos confesseurs, les nattes teintes du sang de nos Martyrs, clament à lenvi : Sursum corda ! Les témoignages palpables, péremptoires, de lhéroïsme sétalent à tous les yeux,

    Tandis que la chair en frémit, lâme se sent soulevée vers des sphères insoupçonnées de la science sceptique.

    A la Salle des Martyrs, les esprits frivoles, les mécréants, ne voient quune curiosité quon visite une fois ; les gens pondérés ne manquent pas dy revenir et dy amener, leurs amis. Cest ainsi que ce modeste sanctuaire est compté parmi les attractions de la capitale. Jai pu men convaincre à ma grande confusion un jour que je faisais loffice de cicérone pour un groupe de visiteurs. Ayant par mégarde attribué à un autre Martyr la natte sur laquelle a été décapité le Vénérable Bonnard : Pardon, M. lAbbé, me dit une dame, je crois que vous faites erreur. Celle là connaissait mieux que moi le catalogue de notre trésor et lavait sûrement étudié à fond.

    Lusage des aspirants est de faire chaque soir une visite à la Salle des Martyrs, non pour y chercher des émotions, mais pour se retremper dans lesprit apostolique.

    Un demi quart dheure de recueillement au contact des trophées sanglants est bien plus profitable que de longues prédications : verba movent, exempla trahunt.

    Dans ces courts instants, combien vaine apparaît la sagesse du siècle, combien creuses ses théories et puériles ses aspirations ! Par contre, la foi sillumine de clartés nouvelles, en même temps que savive la soif de limmolation dont brûlent les vrais missionnaires. Mille fois merci à nos Confesseurs, à nos Martyrs, pour leur enseignement doutre-tombe ! Et, puisque nous avons lhonneur de succéder à ces héros, noublions pas que noblesse oblige.

    (A suivre) E.E.

    1924/159-171
    159-171
    Anonyme
    France
    1924
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