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Japon : Souvenirs chrétiens. Les Séparés

JAPON Souvenirs chrétiens. Les Séparés.
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    JAPON
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    Souvenirs chrétiens. Les Séparés.
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    Première Evangélisation. François Xavier, arrivé à Kagoshima, dans la province de Satsuma, le 15 août 1549, y demeura jusquen septembre de lannée suivante, Par suite de lopposition du seigneur (daimyô) de lendroit, il ny fit que peu de chrétiens. De là il se rendit à Hirado, port où abordaient ordinairement les bateaux étrangers venant faire le commerce avec le Japon. Après quelque temps il partait pour Yamaguchi, puis pour Kyôto, où il espérait pouvoir remettre à lEmpereur les lettres et les présents dont lavait chargé le vice-roi des Indes ; mais létat danarchie dans lequel se trouvait alors la capitale lobligea à renoncer à ses projets. Il revint à Yamaguchi et offrit au daimyô Ouchi Yoshitaka les présents quil avait destinés à lEmpereur : une horloge à roues, un instrument de musique à clavier, une arquebuse, des flacons de cristal, des lunettes, des miroirs, etc. Yoshitaka fut tellement ravi quil lui accorda sur le champ lautorisation de prêcher lEvangile dans ses états et lui donna en propriété un monastère bouddhique abandonné, le Daidô-ji. En peu de temps François fit un bon nombre de prosélytes.

    Le 15 septembre 1551, il partait pour Funai (auj. Oita), dans la province de Bungo, où était arrivé récemment un bateau lui apportant des lettres des Indes. Le daimyô de Funai, Otomo Yoshishige, lui fit le meilleur accueil ; en sa présence François eut de longues controverses avec les bonzes les plus renommés et obtint toute liberté de prêcher la religion.

    Mais les lettres quavait reçues le Saint le rappelaient aux Indes. Il partit le 20 novembre suivant, laissant à ses quelques compagnons le soin de continuer son uvre et promettant de leur envoyer des aides.

    Otomo Yoshishige noublia jamais les deux mois que François avait passés près de lui ; vingt-sept ans plus tard il se convertit au christianisme et se fit baptiser sous le nom de François, en souvenir de lapôtre.

    François Xavier avait donc passé 27 mois au Japon. Daprès certains historiens il y aurait baptisé plusieurs milliers dinfidèles. Ce chiffre paraît exagéré, car ce nest quà Yamaguchi que sa prédication eut quelque succès. Aussi est-ce là que, sur linitiative du P. Villion, qui y a résidé longtemps, un monument doit être élevé à sa mémoire.

    Les disciples et successeurs de François Xavier, grâce dabord à la protection, puis à la conversion de plusieurs seigneurs, obtinrent de merveilleux résultats : à la fin du siècle les chrétiens se comptaient par centaines de mille. Grâce aux daimyô Otomo de Bungo, Konishi de Higo, et plusieurs autres, une grande partie du Kyûshû était devenue chrétienne. Dans les autres parties du Japon il y avait de belles chrétientés à Yamaguchi, Osaka, Sakai, Kyôto, Fushimi, Yedo (auj. Tôkyô), et même jusque dans le Yezo, la grande île du nord.

    Avant de rappeler les quelques souvenirs quune tradition séculaire nous a transmis, il ne sera pas inutile de dire un mot au sujet de la persécution qui devait anéantir de si belles espérances.

    En 1585 le Pape Grégoire XIII avait interdit à tout religieux non Jésuite de se rendre au Japon pour y prêcher ou exercer nimporte quel ministère religieux. Or, en 1593, quatre Franciscains de Manille furent désignés pour accompagner lambassadeur envoyé au Japon par le gouverneur des Philippines. Leur mission terminée, ils demeurèrent dans le pays, établirent des résidences à Osaka, à Kyôto, à Nagasaki, et commencèrent à prêcher la religion avec un zèle tout apostolique, mais imprudent, vu la défense portée par le Taikô Hideyoshi, alors vrai dictateur. Lannée suivante, trois autres religieux venaient les rejoindre et les aider dans leur ministère. Les Jésuites et les seigneurs japonais chrétiens les engageaient à modérer leur ardeur pour ne pas réveiller lombrageuse susceptibilité du parvenu qui gouvernait alors le Japon, mais ce fut en vain. Ils devaient être les premières victimes de la persécution qui allait éclater. Parmi les 26 Martyrs crucifiés à Nagasaki le 5 février 1597, il y avait six Franciscains.

    En 1600, Clément VIII abrogeait la défense portée par son prédécesseur et lévangélisation se poursuivait avec des résultats bien consolants ; mais, après quelques années de paix relative, la persécution recommença en 1614 avec une férocité inouïe et, 30 ans après, on pouvait croire le christianisme anéanti dans tout lEmpire du Soleil-Levant.

    Quelques souvenirs. On ne connaît que peu de détails sur cette triste période, pendant laquelle le Japon fut obstinément fermé aux étrangers. Cependant, si lon pouvait faire des recherches chez les descendants des seigneurs chrétiens ou de ceux qui héritèrent de leurs biens, il nest pas douteux que lon ny trouve des souvenirs précieux pour nous, catholiques.

    En beaucoup dendroits, pendant longtemps, semble-t-il, la religion se transmit de génération en génération en dépit des peines terribles que subissaient les chrétiens quand ils étaient découverts.

    Un vieux registre datant de la fin du XVIIe siècle, découvert à Oita (Bungo), mentionne quil y avait encore là des chrétiens.

    A Usuki, dans la même province, un missionnaire trouvait en 1891 trois volumes manuscrits donnant la liste de tous les habitants environ 5.000 de la région. Il y était mentionné que tous les signataires affirment avoir rejeté la croyance de leurs ancêtres en Deous Sama, Santa Maria Sama, Santos Angelos Sama, Beatos Sama, etc. et être inscrits à tel ou tel temple bouddhique. Ces registres dataient de 1868. A la fin de la liste se trouvait lattestation des bonzes des temples sus-indiqués. Une seule famille était notée comme ruizoku, qualificatif attribué pendant cinq générations à toute famille qui rejetait le christianisme.

    Le même missionnaire, à Notsu, à quelques lieues dUsuki, fut conduit sur un plateau où se trouvaient plusieurs anciens cimetières. Celui du milieu, encore appelé Kirishitan-haka (cimetière des chrétiens), navait que des pierres tombales toutes plates, sans inscriptions ni ornements. A la différence des deux cimetières bouddhiques qui lentourent, on ny fait jamais doffrandes aux ancêtres.

    On sait que Usuki fut pendant longtemps la résidence dOtomo Yoshishige, le Dom François des anciennes relations. Son château sélevait dans une petite île à laquelle donne accès un pont situé entre la ville marchande et le quartier où résidaient les vassaux (samurai) du seigneur. Aujourdhui lîle est devenue un jardin public ; du château il ne reste que quelques murs en ruine.

    A Tsukumi, petit village à 2 lieues dUsuki, où mourut Yoshishige, on voit encore son tombeau, qui ne diffère en rien des tombes bouddhiques ordinaires. Les descendants de ses anciens serviteurs ont conservé quelques souvenirs de leur seigneur, entre autres son casque de guerre, dont tous les ornements ont été enlevés, et quelques flèches du belliqueux daimyô, mais rien qui rappelle la religion quil avait embrassée et quil pratiqua pendant les dix dernières années de sa vie.

    A Takata, à une douzaine de lieues dUsuki, on peut voir dans un temple bouddhique une cloche avec cette inscription gravée : Hospital Santiago. 1612.

    Dans les environs dOita une famille chrétienne affirme que ses ancêtres étaient encore chrétiens il y a moins de 200 ans, par conséquent plus dun siècle après les grandes persécutions. Vers 1720 une des grandes maisons de commerce dOita fut ruinée et persécutée parce que chrétienne.

    A Okayama (Bizen), la belle église élevée en 1899 fut mise intentionnellement sous le patronage de saint Jacques Kizaemon, un des 26 Martyrs de 1597, originaire des environs de la ville. On espérait trouver quelques traces de la parenté du Martyr. Effectivement on découvrit à Haga une famille dans laquelle sétait perpétué le souvenir de Kizaemon. Le nom de Kirishitan avait été donné à un bosquet darbres voisin de la propriété de cette famille, mais cétait tout. A Okayama même existait une maison entièrement décorée de croix : chaque tuile de la toiture, chaque poutre de la façade en portait le signe. Cétait apparemment lhabitation danciens chrétiens, mais la famille qui loccupe actuellement na aucune donnée à ce sujet.

    Les lecteurs du Bulletin nont pas oublié lintéressant récit de la découverte récente, près dOsaka, de quelques bonnes vieilles, dont lune savait encore lAve Maria et affirmait que, jusque vers 1860, plusieurs familles voisines et parentes se réunissaient le dimanche et récitaient le chapelet. Au printemps, pendant 40 jours, il ne faisaient quun repas par jour. Depuis lors le P. Birraux, faisant plus ample connaissance avec ces familles et triomphant de la crainte séculaire qui leur fermait et le cur et la bouche, a commencé là un apostolat qui promet dêtre fructueux et a réussi à se faire exhiber des cachettes où on les tenait enfermés nombre dintéressants souvenirs chrétiens de la fin du XVIe siècle : crucifix, chapelets, disciplines, médailles, livres de doctrine ou de piété, etc.

    Dans la région de Sendai on trouve de ci de là des familles qui disent descendre danciens chrétiens, mais ont cessé depuis longtemps de pratiquer la religion. Dans le temple dun petit village on conserve, datant à peu près de 1830, lacte dapostasie de trois familles.

    A Tôkyô, lancien Yedo, le souvenir du christianisme est conservé surtout dans ce quon appelle Kirishitan-yashiki, lenclos des chrétiens, situé dans le quartier de Koishikawa, sur une colline appelée elle-même Kirishitan-zaka. Ce terrain fut réservé, après les grandes persécutions, à linternement des missionnaires étrangers qui oseraient encore pénétrer au Japon ; la religion quils prêchaient étant anéantie dans lEmpire, on avait renoncé aux supplices : on les laissait mourir à petit feu. Lhistoire a gardé les noms de plusieurs religieux, qui, arrêtés dès leur débarquement, y furent internés et y vécurent plus ou moins longtemps : le P. Pierre Marquez de 1646 à 1657 ; le Fr. André Vieyra de 1646 à 1678. Le P. Joseph Chiara y passa près de 40 ans, de 1646 à 1685 ; son tombeau se voit encore dans le cimetière du temple Muryô-in. Un chrétien annamite, nommé Jikuan, sur lequel on na aucun détail, y mourut en 1700. Enfin la dernière tentative connue pour pénétrer au Japon fit celle du prêtre sicilien Jean-Baptiste Sidotti, qui se fit débarquer à Yaku-shima en 1708, fut aussitôt arrêté, conduit à Nagasaki, puis à Yedo, et fut enfermé au Kirishitan-yashiki, où il mourut en 1715.

    Au temps des persécutions, nombreux furent les chrétiens qui subirent le martyre à Yedo ; mais, parmi les lieux dexécution, un seul a pu être identifié : il est sur le bord de la mer, appelé Suzuga-mori, et a gardé cette destination jusquà la Restauration impériale.

    Au sud de Nagasaki, dans la montagne, on rencontre un petit village appelé Zenchô-dani, dont le nom rappellerait, dit-on, un terme catholique. Zenchô, pour les chrétiens, signifie païen et ne serait quune corruption du mot latin gentes. Zenchô-dani signifierait donc la vallée des païens. Il y avait jadis, en effet, deux parties dans le village, lune païenne et lautre chrétienne, cette dernière ramenée à la religion de ses ancêtres par le P. Bhrer. Au moment de leur conversion les païens se moquaient deux, leur prédisant quils deviendraient encore plus pauvres puisquils ne pourraient plus travailler le dimanche. Or cest le contraire qui arriva ; les affaires des nouveaux chrétiens prospérèrent si bien quil en vinrent à acheter tous les champs des païens, prouvant une fois de plus que le repos dominical, observé par obéissance à la loi de Dieu, na jamais appauvri personne.

    Lîle dAmakusa est habitée en grande partie par des descendants danciens chrétiens, mais qui nont gardé aucune pratique religieuse. Ils savent cependant que leurs ancêtres étaient chrétiens et conservent précieusement les objets ou livres de piété qui leur ont été transmis.

    La presquîle de Shimabara fut longtemps, comme lîle voisine dAmakusa, un district très chrétien. On sait que cest là quéclata en 1637 la fameuse insurrection qui se termina par le massacre de 37.000 insurgés, presque tous chrétiens. Les historiens japonais et hollandais ont voulu faire de cette insurrection une révolte des chrétiens, mais la religion était étrangère à cette rébellion, causée uniquement par la tyrannie du seigneur Matsukura Shigetsugu.

    Après les grandes persécutions, bien que lon considérât comme définitivement détruite la religion perverse, des perquisitions avaient lieu, au moment du recensement, pour assurer lextinction du christianisme. Les formalités de ces recherches variaient selon les lieux et selon les dispositions des fonctionnaires chargés dy procéder. Ici on devait fouler aux pieds un crucifix ou une image (e-fumi). Là chaque habitant devait signer un acte certifiant quil nappartenait pas à la religion des Pateren, mais quil était inscrit à tel ou tel temple bouddhique. Dans certains endroits on prévenait davance la population de lépoque de linspection, avec recommandation de cacher soigneusement tout ce qui pourrait être signe de religion, afin que les enquêteurs, nayant rien trouvé de compromettant, puissent tranquilliser le gouvernement et ne pas exposer leur seigneur à la très grave punition quil aurait encourue si lon avait découvert des chrétiens dans ses domaines.

    Par crainte de la persécution, des chrétiens se croyaient parfois obligés, bien quà contre-cur, à faire acte extérieur dapostasie ; mais alors la famille et la parenté se réunissaient ensuite pour faire pénitence en commun, et la pénitence consistait ordinairement à réciter plusieurs milliers de fois lacte de contrition.

    La Découverte des Chrétiens à Nagasaki. Le 19 février 1865, dimanche de la Sexagésime, le P. Girard. Préfet Apostolique du Japon, bénissait à Nagasaki léglise aujourdhui cathédrale bâtie par le P. Petitjean et dédiée aux 26 Martyrs japonais canonisés par Pie IX trois ans auparavant.

    Avant cette date, les missionnaires, de retour des îles Ryûkyû, où ils avaient passé de longues années dans une inaction forcée, avaient parcouru maintes fois les environs de la ville, mais sans même soupçonner quil pût sy trouver des chrétiens. De leur côté, bien des Japonais avaient visité les temples protestants de Deshima, lancienne concession hollandaise, mais ny avaient rien trouvé qui rappelât la religion de leurs ancêtres.

    Après linauguration de léglise catholique, quils visitèrent en grand nombre, la vue de la statue de la Sainte-Vierge, dont ils avaient gardé le culte, leur ouvrit les yeux et ils ne craignirent plus de dévoiler au P. Petitjean la foi quils avaient héritée de leurs ancêtres. En peu de temps les missionnaires apprirent quil y avait des milliers de fidèles, non seulement à Urakami, mais dans toutes les îles de la région et jusquau milieu du Kyûshû, à Imamura, etc.

    Parmi eux beaucoup se décidèrent immédiatement à se mettre sous la direction des pasteurs que Rome leur envoyait pour renouer les traditions interrompues pendant deux siècles ; mais dautres, craignant le retour de la persécution, nosèrent se déclarer chrétiens.

    La persécution, en effet, éclata au commencement de lannée 1870 par suite du refus des chrétiens dappeler les bonzes aux funérailles de leurs défunts. Les chrétiens dUrakami furent saisis en grand nombre et embarqués sur des bateaux qui les transportèrent en différents endroits fixés davance pour leur lieu dexil. Ceux dautres chrétientés furent emmenés dans la ville de leur seigneur. Dans certains endroits, ils furent traités très durement, et beaucoup moururent ou des suites des mauvais traitements ou dépuisement par linsuffisance de la nourriture ; tous souffrirent grandement des rigueurs de lhiver. Dans dautres endroits ils furent accueillis et traités comme des enfants de la famille par les personnes auxquelles ils avaient été confiés.

    Durant leur captivité ils cherchaient par tous les moyens possibles à se mettre en rapport avec les missionnaires afin de recevoir les sacrements. On sefforçait de les faire apostasier, mais le plus grand nombre résista à toutes les sollicitations des bonzes ou de leurs gardiens.

    Ce nest quen 1873 que leur exil prit fin et que le gouvernement commença à tolérer la pratique de la religion chrétienne.

    Le nombre des catholiques descendants des anciens chrétiens et rentrés dans le bercail de lEglise était en 1880 de 20.000 ; en 1890, 26.000 ; en 1900, 35.000 ; en 1925, 57.000.

    On peut estimer que chaque année, en défalquant les baptêmes à larticle de la mort, une centaine danciens chrétiens rentre dans lEglise, ce qui, pour 35 ans, donne le chiffre de 3.500. Laugmentation de la population catholique est due surtout à la natalité. La moyenne des enfants, dans les familles chrétienne, est de 4 ou 5, et même, dans certaines chrétientés, comme aux îles Gotô, de 6 ou 7. Vu cette rapide progression, les catholiques se voient obligés démigrer dans des endroits moins peuplés et, de ce fait, le nombre des postes chrétiens a augmenté.

    La ville de Nagasaki, en en séparant la chrétienté dUrakami, compte dans ses trois paroisses plus de 5.000 catholiques, tous venus dailleurs. Existe-t-il un seul catholique dont les ancêtres soient originaires de la ville même ? Je ne le pense pas. A par la paroisse dImamura, en plein pays païen et éloignée de toute vieille chrétienté, les descendants des anciens chrétiens sont réunis dans les environs de Nagasaki, dans les îles Kuroshima, Hirado, Gotô Ikitsuki et îles voisines.

    Les Séparés. On donne le nom de séparés (hanare) aux descendants danciens chrétiens qui, ayant conservé plus ou moins les croyances et les pratiques de leurs ancêtres, sobstinent à rester en dehors de lEglise. Eux-mêmes sappellent furukata (les anciens) ou furu-kirishitan (les vieux chrétiens).

    Les missionnaires se sont efforcés de ramener au bercail ces brebis égarées, mais ils se sont heurtés à de grandes difficultés. Dabord ce terme même de séparés est considéré par eux comme une insulte ; dans leur idée, cest eux qui par tradition ont gardé la vraie doctrine et cest plutôt nous qui serions les séparés. Dans leurs conversations avec un missionnaire ils lui disent volontiers quils ont le même cur que lui et on pourrait croire quils sont prêts à se convertir ; il nen est rien cependant. Souvent la parenté sy oppose, souvent aussi la crainte de perdre la face par une démarche si tardive. Daucuns attendent une occasion favorable, comme lentrée de lun des leurs dans une famille chrétienne ; alors toute la parenté se décide et, quelques mois après quils ont reçu le baptême, rien ne les distingue plus des autres fidèles.

    Pour un bon nombre, deux siècles de persécution ne sont pas oubliés et ils craignent encore de la voir recommencer. A la veille même de la promulgation de la Constitution (11 février 1889), les séparés de lîle dIkitsuki disaient au missionnaire : Inutile de venir travailler chez nous : la persécution va recommencer avec la nouvelle Constitution. Si cependant la liberté religieuse était proclamée, nous nous déclarerions immédiatement. La liberté des cultes fut accordée, mais les séparés demeurèrent réfractaires. Beaucoup cependant, ébranlés dans leurs convictions, font à larticle de la mort la démarche empêchée de leur vivant par le respect humain.

    Chaque année, la nuit de Noël, les séparés viennent nombreux à léglise catholique, ce quils noseraient faire en plein jour.

    Lors de la bénédiction de léglise de Kurosaki (1920), à la construction de laquelle plusieurs avaient travaillé, on espérait quun certain nombre feraient le pas décisif ; plusieurs conciliabules eurent lieu à ce sujet, mais ceux qui auraient dû donner lexemple nosèrent pas se décider et quelques opposants arrêtèrent le mouvement qui allait se produire.

    Comme le gouvernement shôgunal les y obligeait autrefois, la plupart des séparés sont inscrits officiellement à un temple bouddhique, mais ils nont que très peu de rapports avec les bonzes, et ceux-ci les ménagent, par crainte de les voir rompre ces relations de pure formalité.

    A légard des temples shintoïstes, il nen est pas de même. Les séparés prennent part à toutes les fêtes et réjouissances qui sy célèbrent.

    En général, chaque agglomération de séparés a son chef (chôkata), qui, prenant comme directoire le calendrier transmis de génération en génération, désigne les dimanches et les fêtes. Après lui viennent le baptiseur (mizukata, litt. lhomme à leau), qui administre le baptême, et lentremetteur (toritsugi-yaku), qui sert de parrain et prépare ou fait préparer le festin offert au baptiseur à loccasion du baptême. Dans certains endroits le baptiseur cumule cette fonction avec celle de chef du hameau.

    Chaque dimanche on annonce les fêtes et les jours fastes et néfastes de la semaine. Le repos des dimanches et fêtes consiste à sabstenir de tout trayait réputé impur, comme transporter du fumier, tisser, coudre, se servir de clous, faire les semailles, etc. Ramasser du bois est presque le seul travail qui soit permis ; aussi, dans les endroits où les séparés observent encore leur religion, on peut voir la population se répandre dans la montagne pour y faire sa provision de bois de chauffage.

    Par suite de lindifférence religieuse sans cesse croissante, les réunions dominicales ne se font plus régulièrement. Là où elles ont lieu, un veilleur se tient à la porte du local pour avertir de lapproche dun étranger ; alors instantanément de religieuse la réunion devient essentiellement profane : les assistants fument la pipe, boivent le thé et tiennent des conversations banales. Lintrus parti, lexercice reprend, mais les prières se récitent silencieusement : cela encore par crainte que ne soit connu le vrai but de la réunion.

    Le dimanche est encore appelé domenika. Noël (Natara ou O mi Sama no hi) est la fête la plus solennelle. An no iri ou kanashimi (tristesse) est le temps du Carême. Kanashimi-agari ou haru no agar est la fête de Pâques ; Jibirea, lAssomption ; Toborai, la Toussaint. La fête de saint Jean-Baptiste (San Joan Sama), appelée tsukuri-agari (fin des plantations), se célèbre à la fin du 5e mois lunaire. O Zennin Sama (lhomme de bien) ou O Kai San (défricheur, pionnier) est saint François Xavier, le premier apôtre du Japon.

    Le 20 et le 23 de chaque mois on fait mémoire de Bastian, dont il sera parlé plus loin. Cest lui aussi qui, en plusieurs endroits, est fêté à la fin du 7e mois sous le nom de Yama no kami (dieu de la montagne).

    Le nombre total des familles de séparés peut être estimé actuellement de 4.000 à 5.000, non compris celles qui ont émigré au loin.

    Voyons maintenant rapidement quelles sont les pratiques encore en usage chez les séparés.

    BAPTÊME. Pour administrer le baptême il faut, comme nous lavons dit, le baptiseur et lentremetteur. Le baptiseur ne doit jamais toucher des objets réputés impurs. Avant dadministrer un baptême, il se prépare par une petite retraite, puis, vêtu de ses habits de fête, il se rend à la maison du nouveau-né. Dans le trajet il doit ne rencontrer ni ne saluer personne. Si quelquun se trouvait venant par le chemin où il doit passer, il devrait faire un détour ou prendre une traverse pour éviter la rencontre, et, si cela lui était impossible, il devrait retourner chez lui ou au moins remettre les pieds sur le seuil de sa porte. Dans certains endroits il serait même obligé de se purifier par une ablution complète. Dans dautres la rencontre dun païen est seule mauvaise et doit être évitée ; celle dun séparé ou dun catholique na pas de conséquences fâcheuses.

    Pour être sûr de ne faire aucune rencontre, souvent le baptiseur sort de chez lui à 2 heures du matin. Arrivé à destination, il frappe du pied la porte de la maison ; une fois entré, il récite une prière, salue les personnes présentes, puis administre le baptême. Certains baptiseurs vont eux-mêmes puiser à la rivière leau nécessaire au baptême et ils loffrent à San Joan Sama pour quil la bénisse.

    Procédant à la cérémonie, le baptiseur demande : N***, recevant le nom de...., désires-tu le baptême ? Oui, répond le parrain. Le baptiseur continue : Je..., annonce quun enfant est né dans la famille de.... Rappelez-vous, dit-il aux parents, que je fais chrétien votre enfant ! Il trace alors avec les deux pouces réunis le signe de la croix sur le front de lenfant et, en versant de leau sur le front, prononce les paroles de la formule du baptême.

    Cette formule, enseignée en latin par les anciens missionnaires aux ancêtres des baptiseurs actuels, sest peu à peu modifiée en passant de bouche en bouche, de génération en génération, au point de devenir incompréhensible. En voici quelques exemples transcrits aussi fidèlement que le permettent les caractères japonais (kana).

    Yoko te pauchinzu mô yu nomune Pater detsu Hiriyû detsu Supirito Santo no mi na wo motte. Amen.
    Yoko te bachizu no izu mono i nomine Pachiris no Kirishito et Hiriyo et Susupento Sanchi. Amen.
    Yoko te Pateru i nome mo pauchizu mo et Hiriyo Subetsuto Santo chi san chi tsu.

    On pourrait en citer bien dautres, la formule variant avec chaque baptiseur. Ceux que la question intéresserait en trouveront dans le Collectanea (1er vol. p. 119) à propos desquelles Rome fut consultée en 1869. On comprend que des doutes sérieux aient été conçus sur la validité du sacrement administré avec de pareilles formules, et la pratique actuelle est de rebaptiser sous condition tous ceux qui ont reçu le baptême dun baptiseur indigène.

    Après avoir ainsi administré le baptême, le baptiseur fait un offrande de 3 tasses de vin de riz et de 3 herbes en prononça la prière suivante : Par lintercession de Deous Sama, Santa Matia Sama, San Joan Sama et du protecteur de ce jour, je loffre à Santa Maria Sama. Il offre encore du vin et du poisson, puis récite un nombre de fois variable selon les endroits, le Pater, lAve et le Credo : à Nagata, par exemple, 1 fois le Pater, 33 fois lAve Maria, 2 fois le Credo.

    Tout enfant, même mort-né, reçoit le baptême de cette manière, de même aussi que tout adulte, garçon ou fille, qui entre par adoption dans une famille de séparés.

    Après la cérémonie du baptême, comme avant, le baptiseur et le parrain doivent, pendant une semaine, sabstenir de tout contact réputé impur.

    FUNÉRAILLES. Lorsquun séparé est sur le point de mourir, le chef du village et le baptiseur récitent 9 fois lacte de contrition et autant immédiatement après la mort. Si les deux dignitaires narrivaient pas avant la mort, on ferait revivre le défunt, cest-à-dire quon agirait comme sil avait repris ses sens : on réciterait les 9 actes de contrition et ce nest quaprès ces prières quon le traiterait comme un défunt et quon procéderait à la mise en bière.

    Depuis linstant de la mort jusquà lheure des funérailles quelquun veillera constamment auprès du cadavre afin quil ne soit touché par aucun individu dune autre religion. Si la chose arrivait, on devrait faire revivre le défunt et répéter les cérémonies ci-dessus.

    Les planches du cercueil ne sont pas clouées, mais retenues par des cordes, lesquelles ne doivent par être humectées avec de la salive, ce qui les souillerait, mais avec de leau.

    Abattre et débiter larbre qui doit fournir les planches du cercueil, tisser le vêtement dont sera revêtu le défunt, sont des services réservés, comme un privilège, à des personnes déterminées.

    Le cercueil na guère que 4 pieds de longueur, car le corps ny est pas étendu comme chez les catholiques, ni accroupi comme chez les bouddhistes, mais couché sur le côté, les genoux repliés touchant presque le menton, et couché sur le côté gauche, car cest par la droite que vient le diable, et un chrétien doit lui tourner le dos. Dans la tombe, tandis que les païens sont tournés vers lest, un séparé doit regarder vers louest, cest-à-dire vers Rome, où est la Santa Ecclesia.

    Autrefois, pour obéir à la loi, les funérailles étaient présidées par un bonze ; mais, à peine était-il parti quon enlevait la planche supérieure du cercueil, à lhabit blanc du mort on substituait un vêtement ordinaire, et le fils aîné du défunt récitait une prière pour détruire leffet des invocations bouddhiques.

    SUPERSTITIONS. Les superstitions des séparés sont innombrables. Pour eux les maladies proviennent ou dun sort jeté par un mauvais génie ou de quelque esprit malin qui possède le malade. Aussi, au lieu de recourir aux médicaments, ils emploient des prières ou des exorcismes. En voici un spécimen. N***, actuellement tu es malade. Que, par linfluence des o san bon Sama (les 3 personnes de la Sainte-Trinité), de Santa Maria Sama, des Sacramento Sama, des Santos Beatos Sama, des Aneste Sama (agnus Dei), tu recouvres la santé ! Si ta maladie est due à un esprit vivant, que cet esprit vivant retourne dans un corps humain ; si cest un esprit mort, quil rentre au tombeau ! Si cest au dieu de la montagne, quil retourne à la montagne ! Si cest au dieu de leau, quil retourne à leau ! Si cest au dieu de la sécheresse, quil retourne à la sécheresse ! Si cest au dieu de la rivière, quil retourne à la rivière ! Que les o san bon Sama, Santa Maria Sama.... par une parole daignent remettre tout en ordre. Amen. Yosu (Jésus).

    Les lieux de pèlerinage sont nombreux. Dans le district de Sotome deux surtout sont renommés chez les séparés : lun, à Kashiyama, sur la montagne appelée San Joan no yama (montagne Saint-Jean), devant une pierre tombale ; lautre à Matsumoto, hameau de Kurosaki, dans le cimetière, également devant une tombe entre deux gros sapins. De qui sont ces tombeaux ? Personne ne le sait. Les jeunes gens surtout sy rendent en pèlerinage avant et après leur service militaire ; ils offrent du vin de riz, et, comme il est de lessence du sacrifice que loffrande soit consommée, ils le boivent et ne laissent en ex-voto que la tasse qui le contenait. Il y en a toujours des dizaines, et aussi de petites oriflammes blanches sur lesquelles ils ont écrit leurs requêtes ou leurs actions de grâces.

    Pour les séparés dUrakami, cest Kashiyama qui est le lieu le plus vénérable. Dune des collines du village on aperçoit la montagne de Kashiyama : gravir trois fois cette colline équivalait à faire le pèlerinage de Kashiyama, et faire trois fois le pèlerinage de Kashiyama correspondait au pèlerinage de la Santa Ecclesia de Rome.

    Un Saint des Séparés. Tous les séparés ont gardé le culte dun saint, dun martyr, quils nomment Bastian.

    Né au commencement du XVIIe siècle à Nunomaki, à quelques lieues au sud de Nagasaki, Bastian fut élevé dans une pagode, dont il devint le portier. Vers cette époque arriva à Nagasaki un vaisseau noir dont le capitaine était le Père Jean 1. Aussitôt attaqué, le vaisseau fut brûlé et le P. Jean se sauva à la nage au village de Fukuda.

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    1. Le P. Jean auquel fait allusion cette tradition plus ou moins dénaturée est probablement le P. Jean de Baeza, jésuite espagnol arrivé au Japon en 1590 et qui, durant 36 ans, exerça le ministère dans les environs de Nagasaki au milieu des plus grandes difficultés.


    Cest là que Bastian fit sa connaissance et, converti par lui, sattacha à son service. Après la mort du Père, il quitta le pays pour mener la vie de mendiant, mais il avait fait baptiser son père, sa femme et ses enfants. Au bout de quelques années, ne sachant plus quand il fallait célébrer le Carême et la fête de Pâques, il passa 70 jours sans prendre aucune nourriture, puis il se résolut à passer en Europe ; mais le P. Jean lui apparut et lui dit de prendre pour le milieu du Carême léquinoxe du printemps et dordonner daprès cette date les fêtes mobiles de lannée. Selon ces instructions Bastian rédigea une sorte de calendrier perpétuel, et cest celui que suivent encore aujourdhui les séparés.

    La légende attribue à Bastian nombre dactions merveilleuses. A Kashiyama, il trace le signe de la croix avec son pouce sur un camélia : la croix se grave aussitôt dans larbre et devient lobjet dun culte. Le même fait se serait produit à Urakami.

    On lui attribue la prophétie suivante. Je vous regarderai comme miens jusquà la 7e génération ; après ce temps il sera difficile de se sauver (?) Des confesseurs viendront sur de grands vaisseaux noirs et vous pourrez vous confesser chaque semaine. Vous pourrez aller partout, et partout pratiquer le christianisme. Quand, en chemin, vous rencontrerez un païen, avant que vous vous écartiez pour le laisser passer, il vous aura déjà prévenus.

    Cest vers 1650 que Bastian aurait fait cette prophétie. En comp-tant depuis cette date 7 générations, soit 3 par siècle, on arrive à lépoque de larrivée des missionnaires à Nagasaki, vers le milieu du XIXe siècle. Aussi, parmi les descendants des anciens chrétiens, beaucoup, croyant fermement à la prédiction de leur saint vénéré, en ont vu laccomplissement à ce moment-là et se sont soumis aux envoyés de Rome. Dautres, qui cependant récitent les paroles de cette prophétie comme une formule de prières, en attendent encore la réalisation : Juifs aveugles qui nont pas reconnu le Messie !...

    Les séparés attribuent aussi à Bastian la composition des 17 articles concernant la conduite à tenir pendant la persécution, en labsence de tout missionnaire. Le principal de ces articles rappelle que, dans de telles circonstances, il faut, pour être sauvé, produire un acte de contrition parfaite ; mais que, lorsque les Pères seront revenus, il faudra avoir recours à leur ministère. Lauteur de ces 17 articles est certainement un missionnaire du commencement du XVIIe siècle.

    En 1657, 603 chrétiens furent arrêtés à Omura ; on en relâcha une centaine, les autres furent condamnés à avoir la tête tranchée. Lexécution commença, puis, lorsque le bourreau, épuisé, ne put même plus lever son sabre, ceux qui restaient furent liés dans des nattes et jetés à la mer. Leurs cadavres allèrent échouer sur la côte dUchime. Bastian, averti, courut les rechercher et les inhuma, près de sa maison.

    Peu après il était lui-même arrêté et condamné à la mort. Au moment de lexécution, il remit à lofficier un objet quil portait au cou, lui demandant de le faire parvenir à son gendre, à Shitsu. Le porteur, tenté par la curiosité, ouvrit le paquet et laissa tomber à terre un crucifix, dont un des bras fut brisé dans la chute et réparé vaille que vaille. Ce crucifix serait, paraît-il, en possession dun séparé, qui a toujours refusé de le montrer à qui que ce soit. Bastian aurait également fait au même officier une demande plus difficilement réalisable et même croyable, celle de faire expédier à Rome, en même temps que les siens, les ossements quil avait enterrés près de sa maison.

    Condamné à mort le 20 du mois, Bastian fut exécuté le 23. Et depuis lors ces deux dates sont observées chaque mois par les séparés comme le dimanche.

    En terminant ce rapide aperçu sur ces descendants danciens chrétiens qui sobstinent à demeurer séparés, nous demanderons pour eux aux lecteurs du Bulletin une petite prière, ut fiat unum ovile et unus pastor !

    A. HALBOUT,
    Missionnaire de Nagasaki.

    1926/397-412
    397-412
    Halbout
    Japon
    1926
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