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Japon: Le voyage du Prince Impérial en Europe

Japon Le voyage du Prince Impérial en Europe ouvre-t-il quelques espoirs aux Catholiques japonais ?
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    Japon

    Le voyage du Prince Impérial en Europe
    ouvre-t-il quelques espoirs aux Catholiques japonais ?

    Lannonce dun voyage du Prince Impérial aux pays dExtrême-Occident provoqua tout dabord, au Japon, une impression détonnement mêlé dune discrète désapprobation. Si, à la réflexion, les classes éclairées en augurèrent les résultats les plus heureux, tant au point de vue diplomatique quà celui dun indispensable rapprochement entre la Cour et le peuple, les classes plus intoxiquées par les manuels scolaires senhardirent, au contraire, à en discuter là-propos, voire même lutilité. Que peut-on bien, en effet, avoir encore à apprendre de létranger, sil est vrai, comme on le ressasse sur tous les tons dans les écoles primaires, que le Japon est, en fait de civilisation, le premier pays du monde, selon la formule consacrée : Nihon sekai ichi, (caractères chinois) , qui nest quun impudent démarquage de lorgueilleux Deutschland über alles ?

    Certains politiciens fanatiques, doublés de mystiques encroûtés, essayèrent même, non sans quelque succès, à ameuter lopinion à coup de si, le bateau qui portera le Prince rencontrait un typhon, si, ce quau Ciel ne plaise, il arrivait un irréparable accident, et dautres si apeurants, ne faisant québaucher les suppositions les plus abracadabrantes, auxquelles il eût paru sacrilège de donner un corps. Quelques-uns cependant allèrent jusquà évoquer leffarante apparition, au détour dune rue, dans un port descale, dun bolchéviste enragé ou dun Coréen désespéré, dont la science moderne pourrait avoir infailliblement armé la main.

    Dans le camp de lopposition une poignée de zélateurs essaya de mettre les dieux de son côté en leur dénonçant lincurie du gouvernement ; mais celui-ci ne prit pas ces tartufes au sérieux et se contenta de faire mettre les poucettes à quelques turbulents fiers-à-bras.

    Les cérémonies du départ ne furent guère quofficielles, le peuple continuant à faire montre dune réserve où il entrait autant de crainte que de respect. Au lieu des bruyants pétards et feux dartifice, accompagnement indispensable des démonstrations populaires, on entendit dans le voisinage des temples un redoublement de mélancoliques battements de gong ou de tintements plaintifs de cloche, laissant deviner que les fidèles avaient multiplié leurs rangs, ce jour-là, pour inviter les innombrables dieux et déesses du Japon à abriter du parasol de leur protection leurs descendants directs, lEmpereur et le Prince héritier.

    Le Katori (caractères chinois), qui emportait le Prince, quitta le port de Yokohama le 3 mars, pour y revenir exactement six mois plus tard, le 3 septembre.

    Au fur et à mesure de léloignement du Katori et de lannonce des fêtes de réception organisées dans les différents ports descale, on se prit à se ressaisir et à faire largement crédit à lavenir. Après le passage du Prince à Hongkong, à Singapore et à Colombo, on cessa de sinquiéter ; après ses séjours à Malte, à Gibraltar et en Angleterre, on rougit davoir eu peur ; après ses visites et voyages détude en France, en Belgique, en Hollande et en Italie, on simagina que lon avait seulement failli trembler pour ses jours.

    A peine le Prince parti, la presse se mit avec un entrain endiablé à tirer les horoscopes et à supputer les avantages diplomatiques et autres qui pourraient revenir au Japon de ce voyage sans précédent, faisant quitter, pour la première fois, la terre sacrée des dieux à un de leurs descendants.

    La question de létablissement de relations diplomatiques entre le Japon et le Vatican fut même franchement abordée par le Jiji (caractères chinois), journal qui, bien que modéré, nen passe pas moins pour être le porte-parole de la partie la plus posément avancée du pays. Dans des articles assez bien documentés et inspirés visiblement dun numéro du Catholique, organe de la Jeunesse Catholique, où son Président, le capitaine de frégate Yamamoto, avait étudié la question de la puissance mondiale du Vatican, le journal sessaya à sonder lopinion en lintéressant aux avantages quil y aurait pour le pays à se faire représenter auprès du Saint-Siège. Il insista sur le prestige moral et spirituel du Vatican, énormément grandi pendant et depuis la guerre, énuméra les puissances non catholiques qui ont des représentants accrédités après du Pape Benoît XV, et rappela, avec une pointe dhumeur, que la France elle-même, qui, en un jour détourdissement, avait annoncé comme définitive la rupture de ses relations avec le Saint-Siège, venait de juger bon cependant, par un légitime souci de politique et de diplomatie, de renouer des rapports avec lui afin de mieux réussir, dans des vues dallure bien laïque, à refaire du catholicisme un article dexportation.

    A la grande déception des catholiques ces articles-ballons dessai ne suscitèrent aucune controverse et, qui plus est, lors de la visite du Prince Hirohito au Vatican, le 15 juillet 1921, les journaux se contentèrent de rapporter son entrevue avec Sa Sainteté Benoît XV dans un style sèchement télégraphique.

    Depuis lors cette question de létablissement de relations diplomatiques avec le Vatican ne semble pas avoir avancé dun pas dans lopinion. La chose nest même pas pour surprendre. Minime, en effet, est encore ici le nombre de ceux qui sont avertis des choses de Rome, et pas nest besoin de remonter bien haut dans les annales du journalisme japonais pour y trouver des articles à allure sensationnelle de correspondants ayant béatement découvert le Vatican lors de leur passage dans la Ville éternelle. On peut même affirmer que, dune façon générale, la Rome des nest guère connue au Japon que sous le travestissement ou la caricature quen donnent les livres décole, adaptations sans contrôle judicieux de livres scolaires américains ou allemands dinspiration protestante.

    Les catholiques, de beaucoup mieux informés, se passionnèrent naturellement pour la question soulevée par le Jiji et la présence à Tôkyô, depuis le mois de mars 1920, dun Délégué Apostolique ne pouvait quaviver leurs désirs de voir leur gouvernement attacher toute limportance voulue à la mission du Pape et à lautorité du Saint-Siège, qui ne fait que sétendre de plus en plus au sein des nations.

    A tout le moins, pensèrent beaucoup dentre eux, le gouvernement devrait imiter les puissances, les Etats-Unis, par exemple, qui, malgré labsence dun représentant officiel, nen entretiennent pas moins dexcellentes relations avec le Saint-Siège.

    Pendant le séjour du Prince dans les grandes villes dEurope, la presse fournit à ses lecteurs dabondants renseignements sur ses faits et gestes ; mais, dès quelle le sut sur le chemin du retour, elle ne sappliqua plus, avec un entrain fébrile, quà styler le peuple, à le galvaniser et à lentretenir dans la pensée des fêtes devant couronner dignement un voyage auquel beaucoup prêtèrent complaisamment des airs de triomphe.

    Le voyage du retour se fit avec une vitesse accélérée. Dès que le Katori fut entré dans les eaux territoriales, se déclenchèrent des manifestations de joie qui devaient gagner de proche en proche en amplitude pour prendre finalement dans tout le Japon le caractère dune véritable apothéose. Lexplosion de lenthousiasme populaire dépassa toute attente et, tout à fait spontanément, se fit autour du trône une touchante union sacrée, à laquelle collaborèrent les catholiques en chantant de leur côté des Te Deum dactions de grâces pour remercier le Dieu tout-puissant davoir permis à leur Prince de revenir sain et sauf.

    Grâce à lautorisation du Gouvernement la gangue des conventions surannées, qui étouffait jusquici le libre épanchement des sentiments populaires, vola en éclats et des décrets inspirés dun vrai libéralisme de bon aloi cisaillèrent nombre de bandelettes étouffantes des vieux rites. Pour la première fois dans lhistoire du Japon le peuple put réellement couver des yeux le Prince qui doit présider demain à ses destinées et lui crier de toute la force de ses poumons et jusquà sen griser les banzai (caractères chinois) les plus nourris qui aient jamais retenti sous ce pan dazur qui éclaire la terre du Japon. Le peuple, il convient de le dire à sa louange, usa largement, mais décemment, des nouvelles libertés qui venaient de lui être octroyées et, si ses manifestations de loyalisme furent parfois très exubérantes, elles neurent jamais rien de déplacé.

    Bien des étrangers ne purent se défendre dune certaine émotion en surprenant des Japonais essuyer furtivement une larme à lapparition de leur Prince, rentré tout florissant de santé et prodiguant de côté et dautre, ce qui ne sétait jamais vu, sourires et salutations. Pour beaucoup le voyage avait fait découvrir au Prince le Japon et les Japonais, en le mettant pour la première fois directement en contact avec son peuple ; pour tous il était rentré dEurope quelque peu modernisé.

    Il se chargea, du reste, de prouver lui-même à son peuple quil ne se trompait pas en devinant que quelque chose venait dêtre changé au Japon. En effet, après avoir rendu compte de son voyage à lEmpereur régnant et aux mânes de ses ancêtres, il répondit à ladresse de félicitations du Premier Ministre par un message dans lequel il engageait les Japonais à emprunter aux pays dEurope ce qui leur permettrait de donner à leur civilisation quelque chose de fini et dachevé. Cétait là un fameux coup asséné directement à la théorie du surpeuple, dont les primaires imprègnent ici les jeunes cerveaux.

    Chose étonnante à signaler, ce message était rédigé en style clair et à la portée de tous.

    Là-dessus naturellement, la presse ne se priva pas de rapprochements suggestifs et de critiques savoureuses. Par un singulier contraste, qui était, du reste, à prévoir, la plupart des adresses de félicitations qui arrivèrent au Prince de tous les points du Japon étaient rédigées en un style plus chinois que japonais et rendu incompréhensible à force de préciosités, dingéniosités, de périphrases et de mignardises.

    Le Baron Gotô, maire de Tôkyô, se fit entre autres fouailler dimportance par les journaux pour avoir, dans une circulaire en style amphigourique adressée à ses administrés, rapporté aux vertus du Prince Impérial le beau temps dont avait été favorisée lexécution du programme des fêtes données en lhonneur de son retour. Il fut invité à renoncer à des flagorneries qui ne sont plus de mise dans notre siècle de progrès scientifique ininterrompu et à éviter détablir une confusion entre les forces humaines et les forces surnaturelles, confusion qui sent aussi fort le moisi que cette vieille croyance populaire selon laquelle était jadis menacé de perdre la vue quiconque soubliait à regarder lEmpereur en face.

    Nombreux seraient les faits prouvant que du retour du Prince date une lutte ouvertement déclarée à un formalisme démodé.

    Ne continuait-il pas lui-même à donner le branle en assistant, le 22 septembre 1921, chose jugée inadmissible jusque là, à une soirée donnée à lambassade dAngleterre ?

    Même pendant son séjour en Europe on se préoccupait déjà à la Cour de se dégager peu à peu des entraves de rites par trop archaïques et de se moderniser.

    Cest ainsi que le Baron Makino, Ministre de la Maison Impériale, conseillait en juillet à ses compatriotes délargir leurs horizons et de faire bon accueil à toutes les idées dimportation étrangère susceptibles de favoriser lessor du Japon, Cette recommandation prenait presque la valeur dune mercuriale à ladresse des exaltés à esprit étroit, puisque bien des publicistes se firent un malin plaisir de la rapprocher du programme rétrograde exposé, le 6 juillet, au Club de la Jeunesse de Tôkyô, par M. le professeur Kanô de lUniversité Impériale :

    « Entre les idées orientales et les idées occidentales, avait affirmé ce dernier, se trouve creusé un abîme pour ainsi dire infranchissable. En un mot, là-bas règne lindividualisme, tandis quici le système familial forme toujours la base de la société. Entre ces deux conceptions de lorganisation sociale la lutte se fait de jour en jour plus âpre et plus farouche. Peut-on espérer que notre système familial triomphera un jour de lindividualisme dimportation étrangère ? Linfiltration croissante de ces idées nautorise guère à lespérer. Que faire alors ? Désarmer devant ces idées ? Non, car ce serait savouer vaincu. Puisquaussi bien il nous faut prendre un parti, renonçons donc à laction directe qui nous opposerait brutalement à ladversaire et appliquons-nous à exalter et à intensifier, dans les limites du possible, notre incomparable patriotisme japonais.

    Nen déplaise à M. le professeur Kanô, le Japon ne peut plus senfermer dans les cadres étroits dun chauvinisme suranné. Sil a pu sélever au rang de grande puissance, cest bien grâce au progrès étonnant que lui a permis de réaliser lassimilation dune civilisation étrangère à base de christianisme. Lutter sournoisement contre linfiltration des idées chrétiennes, sous le spécieux prétexte quelles sont dimportation étrangère, cest méconnaître grossièrement le caractère universel du christianisme, faire preuve dune pitoyable ignorance de lhistoire du Japon, qui ne peut se lire quà la lumière de la civilisation chinoise, étrangère elle aussi, et sautosuggestionner singulièrement en se figurant que le patriotisme est lapanage exclusif du peuple japonais.

    Au sujet de cette conférence un publiciste faisait une comparaison suggestive entre les théories surannées de certains primaires à illères et le célèbre Kintaikyô (caractères chinois). Ce fameux pont, qui se trouve près dIwakuni, dans la province de Suwô, traverse la rivière Nishiki en cinq arches à courbe très accentuée. Que son constructeur Yoshida ait pu, en lédifiant, satisfaire aux goûts artistiques de lépoque, la chose nest pas niable ; mais, à coup sûr, les voyageurs daujourdhui préféreraient à ce pont à dos dâne un pont plus moderne leur permettant de passer rapidement en bicyclette ou en automobile.

    Mais à quoi bon taquiner les tenants indécrottables du passé ? Ils en sont les fossoyeurs les plus actifs.

    Dernièrement on décida, au Ministère de la Maison Impériale, de réformer les habits de cérémonie chez certaines classes du personnel de la Cour. Un correspondant du journal Yomi-uri (caractères chinois) fit remarquer alors à un chambellan que la réforme qui imposait le plus impérieusement était celle des curs : Cela se fera plus tard, lui fut-il répondu, commençons dabord par lextérieur.

    Ce mot résume limpression densemble qui se dégage des événements ou menus incidents qui ont précédé ou suivi le retour du Prince. On sent aujourdhui un effort indéniable et franc dallure vers plus dair et de liberté et vers labandon. de cette capiteuse et dangereuse théorie du surpeuple. Des réformes sont déjà entreprises et, avec le temps, se fera lévolution des idées.

    Peut-on conclure dès à présent que le voyage du Prince Hirohito aura été fécond en résultats heureux, même pour les catholiques ? On peut répondre hardiment : Oui.

    La simplicité de manières qui lui a conquis tant de sympathies en Europe Occidentale condamne les chauvins exaltés à ne plus abuser de la formule : Nihon sekai ichi (Le Japon est le premier pays du monde). De ce fait une fameuse pierre dachoppement va être écartée des pas du Catholicisme.

    G. CESSELIN,
    Miss. de Tôkyô.



    1922/40-48
    40-48
    Cesselin
    Japon
    1922
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