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Japon : Le grand martyre de Nagasaki (10 Septembre 1622)

Japon : Le grand martyre de Nagasaki (10 Septembre 1622) A Nagasaki, le 10 Septembre 1622, 55 confesseurs entraient à la fois dans une arène que le persécuteur lui même avait voulue vaste et bien en vue, afin deffrayer non seulement les chrétiens de la ville, mais encore ceux des païens qui seraient tentés dembrasser la religion perverse de Jésus ( Yaso jakyô, caractères chinois).
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    Japon :
    Le grand martyre de Nagasaki
    (10 Septembre 1622)


    A Nagasaki, le 10 Septembre 1622, 55 confesseurs entraient à la fois dans une arène que le persécuteur lui même avait voulue vaste et bien en vue, afin deffrayer non seulement les chrétiens de la ville, mais encore ceux des païens qui seraient tentés dembrasser la religion perverse de Jésus ( Yaso jakyô, caractères chinois).

    Au point de vue de la publicité, le persécuteur fut servi à souhait : cent mille personnes, dont trente mille chrétiens, assistèrent au terrible spectacle ; mais, au contraire de ce quil attendait, les fidèles en lurent grandement fortifiés et les païens favorablement impressionnés.

    Cet holocauste a été appelé le grand Martyre, tant pour le nombre que pour la qualité des victimes. En tracer un tableau réduit, mais fidèle, tel est lobjet de ces lignes. Même en cette année de grands centenaires, il est bon de rappeler les héros qui ont mérité de la Sainte Eglise cet éloge peu commun davoir en quelque sorte fait revivre les temps apostoliques : ut hisce in terris Apostolorum tempora redusse viderentur (Brev. Rom.).

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    Cétait un samedi. La veille les confesseurs, malgré leur état de fatigue et, pour plusieurs, dépuisement, avaient tenu à se préparer au combat par le jeûné. Ils entrèrent le matin, vers 8 heures, dans lenceinte où présidait le vice-gouverneur de Nagasaki, entouré des principaux dignitaires des seigneuries de Hirado et dOmura. En attendant le moment de lexécution, les condamnés purent se confesser. Trente dentre eux, tous laïques, devaient être décapités ; les vingt-cinq autres, parmi lesquels dix-huit religieux, brûlés vifs.

    Parmi les premiers se trouvait une veuve, Isabelle Fernandez 1,dont le Père Spinola 2, chef en quelque sorte de cette sainte phalange, avait baptisé lenfant quatre ans auparavant. Ne le voyant pas tout dabord : Où est mon fils Ignace ? demanda-t-il. Et la pieuse mère,
    prenant son enfant dans ses bras et le présentant au saint religieux : Le voici, mon Père ; il est avec moi : lui aussi sera martyr, avant même de connaître le péché ! Et, sans larmes dans les yeux, elle demanda pour cette innocente victime la bénédiction du vénérable apôtre. Lenfant, paraissant comprendre, joignit les mains et inclina sa petite tête, que, quelques instants plus tard et avec la même simplicité, il devait présenter au bourreau. Après lui cinq autres enfants de moins de douze ans furent décapités, presque dans les bras de leur mère. A cette vue un murmure de pitié et dindignation se fit entendre dans la foule ; aussi le gouverneur jugea-t-il prudent de faire hâter les exécutions.


    1. Agée de 24 ans ; veuve de Dominique Jorge, portugais, martyrisé en 1619.
    2. Charles Spinola, Jésuite italien. Originaire de Gênes, il arriva au Japon en 1602 ; arrêté et emprisonné en 1618, il subit 4 années dune dure captivité. Au moment de son martyre, il avait 58 ans.


    Les corps demeurèrent sur le sol ; les têtes furent exposées sur une longue table, en face des victimes condamnées à mourir par le feu. Ce spectacle ne fit quenflammer le courage des survivants : le P. Spinola entonna le psaume Laudate Dominum, omnes gentes, et tous les confesseurs le chantèrent deux fois.

    Cependant vingt-cinq poteaux étaient dressés : on y lia les condamnés, mais faiblement, afin quils puissent se détacher aux premières ardeurs du feu et sortir de lenceinte, dont la porte avait été laissée ouverte. Les bourreaux se promettaient-ils dinsulter à la vertu défaillante ? Ou se réservaient-ils le plaisir de donner la chasse à ceux qui tenteraient déchapper à lhorrible supplice et de les rejeter dans le brasier ? Lune et lautre satisfaction leur fut refusée.

    Et pourtant, par un raffinement de cruauté, on avait ménagé un certain espace entre les brasiers et les patients et, pendant le supplice, à plusieurs reprises on versa de leau sur le feu pour en modérer les ardeurs : tout cela afin de prolonger les tortures et darracher aux malheureuses victimes un geste dapostasie.

    Attaché à sa colonne, le P. Spinola prit la parole et, sadressant dabord aux Espagnols et aux Portugais, il leur dit : Ne croyez pas que la persécution va cesser : elle ne fait que commencer. Que ceux donc qui nauraient pas la force de mourir sen retournent dans leur pays. Le temps va venir où, désirant quitter le Japon, on trouvera les issues fermées et la fuite sera impossible. Parlant ensuite aux fidèles japonais, il les encouragea dans les termes les plus touchants à persévérer dans la foi, jusquà la mort, sil le fallait. Enfin sadressant au gouverneur et à son entourage : Cest votre âme, leur dit-il, et celles de tous vos compatriotes que nous sommes venus chercher pour les sauver. En témoignage de nos paroles nous sacrifions notre vie. Mais vous, qui navez point accueilli le don précieux que nous vous avons offert, vous en rendrez compte au Juge suprême, et nous serons alors vos accusateurs. Et, faisant allusion à la rigueur inusitée du supplice qui se préparait : Ne soyez point surpris, ajouta-t-il, si quelques uns de nous sont sensibles à la douleur : ce serait merveille quil en fût autrement. Nétant quune chair faible et fragile, affectée par la moindre peine, combien plus serons-nous sensibles à une épreuve aussi douloureuse, encore aggravée dans loccasion présente. Mais jai confiance en la toute puissance de notre Créateur, et jen attends la force de tout souffrir pour sa gloire et pour son amour.

    Le P. de Moralez et le P. Joseph de Saint-Hyacinthe, tous deux Dominicains, adressèrent aussi la parole aux chrétiens pour les encourager par lexemple de leurs maîtres dans la foi, lesquels confirmaient leur enseignement en mourant dans les flammes pour défendre la vérité.

    Dans cette glorieuse phalange de martyrs, il y avait 8 Jésuites, dont 2 Pères, le P. Spinola et P. Sébastien Kimura, japonais, et 6 Frères japonais ; 7 Dominicains : les PP. Angel Orsucci 1, Joseph de Saint-Hyacinthe 2, Orfanel 3, Alonzo de Mena 4, François de Moralez 5, et deux Frères japonais ; 3 Franciscains : les PP. Pedro dAvila 6, Richard de Sainte-Anne 7, et le Frère Vincent de Saint-Joseph 8. Les 7 autres victimes étaient des laïques japonais, parmi lesquels une sainte veuve, Lucia de Freitas 9, âgée de 80 ans, montra un grand zèle pour soutenir le courage de ses compagnons.

    Cependant lhorrible supplice se prolongeait ; quand le premier bois fut consumé, plusieurs des martyrs vivaient encore : on en apporta de nouveau avec de la paille, des herbes, afin de réveiller les ardeurs du feu et dinfliger de nouveaux tourments aux généreux confesseurs.


    1. Italien. Né à Lucques en 1572 ; arrivé au Japon en 1618, arrêté et emprisonné peu après.
    2. Espagnol. Venu au Japon en 1607. Bâtit une église à Kyôto. Arrêté en 1621 et emprisonné à Omura.
    3. Espagnol. Arrivé au Japon en 1607. Evangélisa le Kyûshû.
    4. Espagnol. Vint au Japon en 1602. Arrêté en 1619.
    5. Espagnol. Au Japon en 1602, emprisonné en 1619.
    6. Espagnol. Arrivé au Japon en 1619, emprisonné lannée suivante.
    7. Flamand. Au Japon en 1614, exilé la même année ; revint en 1619, emprisonné à Omura en 1621.
    8. Frère Lai, espagnol. Au Japon en 1618, arrêté en 8620.
    9. Japonaise, née à Nagasaki ; mariée à Philippe de Freitas. Portugais. Elle avait constamment donné lhospitalité aux religieux de tous les ordres. Sa vie était admirable de piété et de mortification.


    Le P. Spinola mourut le premier. Seize années de travaux apostoliques et quatre années dune rigoureuse captivité avaient épuisé sa robuste constitution. Au bout dune houre, sa soutane senflamma ; les bourreaux se hâtèrent, pour prolonger ses tourments, de jeter sur lui une grande quantité deau ; mais il était trop tard : déjà son âme était au ciel.

    Le P. Angel Orsucci le suivit de près et mourut au bout dune heure et demie.

    Le P. Sébastien Kimura fit paraître une fermeté admirable. Il demeura pendant trois heures immobile, la tête inclinée, les bras en croix, et ne changea dattitude que pour mourir.

    Le P. Hyacinthe Orfanel, grand et robuste, survécut à tous ses compagnons de martyre. A minuit, on lentendit invoquer par trois fois dune voix forte les noms de Jésus et de Marie, puis il expira. Son supplice avait duré quinze heures.

    A ce prodigieux martyre il y eut cependant un instant comme une ombre. Deux Frères dominicains japonais, effrayés par lhorrible supplice, quittèrent leur colonne et sollicitèrent des juges la faveur dêtre décapités plutôt que de mourir par le feu. A cette vue, un de leurs compagnons, Paul Nagaishi 1, ému de compassion, sélança vers eux pour les encourager à persévérer jusquà la fin ; après quoi il regagna sa colonne, ayant ainsi traversé deux fois le brasier. Quant aux deux autres ils furent impitoyablement rejetés dans les flammes, où on les maintint avec des crocs de fer et où ils ne tardèrent pas à expirer.

    Ce mouvement des deux Frères et même laction courageuse du catéchiste Paul furent mal interprétés par des témoins éloignés, qui y virent un acte dapostasie. Il nen était rien cependant : ce nétait que laccomplissement des paroles du P. Spinola sur les défaillances possibles de la chair.

    Les corps des martyrs furent gardés pendant trois jours par les satellites, et si rigoureusement quaucun chrétien ne put en obtenir la moindre parcelle. Cependant on rendit à la famille le corps et la tête de Maria Murayama 2, parce quelle était la nièce du gouverneur de Nagasaki.


    1. Catéchiste des PP. Dominicains ; accompagnait dans leurs courses apostoliques les PP. Navarrete et Zumarraga, tous deux martyrs. Sa femme et son fils, âgé de 7 ans, avaient été décapités quelques instants auparavant.
    2. Maria était la veuve dAndré Murayama Tokuan, martyr en 1619. Elle était tertiaire de Saint-Dominique et vivait saintement en attendant lheure du sacrifice suprême.


    Un fervent chrétien, Léon Sukezaemon, se déguisa en soldat et, se glissant en rampant, parvint à semparer du bras dune des victimes ; mais, pris sur le fait, il fut arrêté et, deux jours après, brûlé vif avec les débris des bûchers sur lesquels huit religieux 1, venaient de subir le martyre près dOmura. Sa femme et son parrain furent décapités en même temps.


    1. Cétait le P. Thomas de Zumarraga et les FF. Mancie et Dominique, de lOrdre de S.-Dominique ; le P. Apollinaire Franco et 4 Frères japonais, de lOrdre de S.-François.


    Après trois jours, on jeta dans une vaste fosse les restes des martyrs avec les images, rosaires et tous objets de religion ; le tout fut recouvert de charbon et de bois, auquel on mit le feu : lembrasement dura deux jours ; après quoi on recueillit les cendres et jusquà la terre imprégnée de sang, on les mit dans des sacs de paille que lon fit jeter en pleine mer.

    Aucune trace, aucun vestige matériel ne resta donc du martyre ; mais limpression quil avait produite fut profonde et durable. Chez les chrétiens il en résulta un accroissement de foi et de courage. Le païens eux-mêmes, remplis dadmiration à la vue dun tel héroïsme, en parlèrent longtemps et leffet quavaient escompté les persécuteurs fit place à de nombreuses et éclatantes conversions.

    Le ciel, du reste, manifesta par des prodiges la gloire de ses martyrs : des lumières surnaturelles rayonnèrent sur le lieu du supplice et les païens mêmes en furent témoins.

    Deux mois après, le vice-gouverneur de Nagasaki, qui avait présidé à la sanglante exécution du 10 Septembre et qui venait dordonner de nouvelles perquisitions, fut frappé dapoplexie pendant son repas et tomba subitement entre les mains du Juge suprême.

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    Le grand Martyre ne fut pas le seul de cette année 1622 : les annales des missionnaires out gardé les noms de plus de 120 confesseurs consumés par les flammes ou frappés par le sabre. Dominicains, Franciscains, Jésuites, Augustins, ceux-là même dont les dissentiments avaient contristé le cur de Dieu, sunirent dans le sacrifice et dans lacte le plus héroïque de la charité : limmolation de sa vie pour Dieu !

    Lannée suivante, le Shôgun Hidetada mourait ; son fils Iemitsu lui succéda, et cest à lui que revient le triste honneur davoir anéanti le christianisme dans tout lEmpire. Dès cette première année de son accession au pouvoir, 500 martyrs furent immolés dans le seul domaine shôgunal. Le 4 Décembre, 50 confesseurs périrent par le feu à Yedo, parmi lesquels le P. de Angelis, Jésuite sicilien, et le P. Galves, Franciscain espagnol.

    Pendant vingt ans encore la persécution sévit, cruelle, implacable. Puis les bourreaux eux-mêmes se fatiguèrent : les derniers religieux 5 Pères Jésuites qui débarquèrent au Japon, en 1643, furent seulement emprisonnés à vie dans un enclos de Yedo qui fut appelé lenclos des chrétiens, Kirishitan-yashiki caractères chinois. Cest là que le Pierre Marquez vécut 11 ans, le P. André Vieyra 32 ans, le P. Joseph Chiara 43 ans. A la mort de ce dernier (1678), le tout-puissant Shôgun cétait alors Ietsuna, fils de Iemitsu, put croire que cen était fini du christianisme dans ses Etats : il ny restait plus un seul chrétien ; la perverse religion était morte, et bien morte !... Aux yeux des hommes, peut-être ; mais Dieu savait que cette mort nétait quun sommeil, dont, deux siècles et demi plus tard, lEglise du Japon devait se réveiller.

    Que les innombrables martyrs quelle a donnés au ciel la protègent et accordent à leurs descendants une part de leur courage, de leur zèle, de leur persévérance !

    G. RAOULT,
    Miss. Ap. de Nagasaki.

    1922/478-483
    478-483
    Raoult
    Japon
    1922
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