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Introduction aux Etudes Thibétaines

Introduction aux Etudes Thibétaines
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    Introduction aux Etudes Thibétaines
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    Les philologues ont divisé en trois groupes les 800 langues environ qui furent ou sont encore parlées sur notre Babel planétaire : langues monosyllabiques, agglutinantes et à flexion. Dans laquelle de ces catégories placent-ils le thibétain, je lignore, et, sils ne le savent pas eux-mêmes, je ne me charge pas de le leur dire. Quand, en effet, je considère lécriture thibétaine, je remarque que chaque syllabe est séparée par un point et je suis tenté de la dire monosyllabique. Mais, si je prête loreille à une conversation, je ne tarde pas à constater que la plupart des mots sont composés de deux ou plusieurs syllabes, dont lémission est soumise aux lois de leuphonie ou de la moindre action, et je proclame la langue thibétaine agglutinante. Enfin, si jétudie la syntaxe, je me demande pourquoi le thibétain, comme le sanscrit, la langue-mère, ne serait pas rangé parmi les langues à flexion. Je livre ces réflexions aux philologues pour poursuivre une autre chimère. Il est des savants qui rabaissent la langue thibétaine au rang dun, dialecte chinois ! On devine aisément que pareille idée na pu trouver un favorable bouillon de culture que chez des sinologues et pour lamour du chinois ; je leur pardonne, mais, pour lamour de la vérité, je dois les contredire. Je ne prétendrai pas quon ne trouve pas trace dinfluence chinoise dans le vocabulaire thibétain, surtout à la frontière orientale, où bon nombre de mots, malgré les déformations que leur font subir les gosiers thibétains, sont de provenance chinoise. Dans la formation des mots et dans la syntaxe on pourrait aussi trouver des analogies entre le thibétain et le chinois et, si je ne mabuse, entre le thibétain et les autres langues dExtrême-Orient. Ceci dit, il nen reste pas moins vrai que le thibétain diffère autant du chinois que le chinois du français. Il est même certaines lettres ou syllabes quun fils de Han ne peut émettre convenablement, les r par exemple, que le Thibétain roule comme vous et moi, ou les z, quil zézaie comme un Marseillais. Et quun lettré de la Céleste République se mêle, à laide de son merveilleux pinceau, de reproduire les sons de la langue thibétaine, il se heurtera aux mêmes difficultés que pour écrire les noms barbares des Etrangers dOutre-Mer et ne réussira quà proposer une énigme.

    Contrairement aux Japonais et aux Annamites, qui avaient adopté les caractères chinois, les Thibétains, au VIIe siècle de notre ère, quoique déjà en relation avec leurs voisins de lEst, adoptèrent un alphabet phonétique. Lhistoire nous rapporte que le fondateur du royaume, Songtsun Gangbo, envoya un de ses ministres, Thoumi ou Thunmi aux Indes, pour y étudier la langue des dieux. De son lointain voyage au Nord et à lOuest des Indes, Thunmi rapporta un alphabet basé sur le Lantsa, forme spéciale du sanscrit, que les sculpteurs se plaisent à reproduire sur le fronton des temples et qui serait encore en usage dans certains districts du Népal et du Cachemire.

    Cet alphabet se compose de 30 lettres et de 4 signes voyelles. Au lieu dalphabet, il serait plus exact de lappeler syllabaire, car le Père de la Littérature thibétaine, bien longtemps avant Pascal, avait compris quune consonne ne peut se prononcer sans le secours dune voyelle. Daprès cette règle, qui nous paraît si simple et quon qualifia de géniale à lépoque où Pascal en fit lapplication, toutes les lettres de lalphabet sont affectées dun a inhérent, ainsi les lettres K, G, R, S, etc., se prononcent Ka, Ga, Ra et Sa, etc.. En ajoutant aux lettres simples un des signes voyelles, en les combinant avec des affixes, infra et supra posées, linventeur de lalphabet put reproduire les 350 sons environ de la langue thibétaine. Jusquici rien de plus simple, mais, comme il fallut, pour remédier à cette pénurie de sons et spécifier le sens des syllabes de même prononciation, recourir aux mots composés et à lorthographe, la difficulté commença et fut encore dans la suite aggravée par lapplication des règles de la grammaire sanscrite à la langue thibétaine. La plupart des mots thibétains, comme en français, les mots : saint, sain, sein, seing, ceint, peuvent sécrire parfois jusquà dix façons différentes, suivant le sens.

    Quand les pandits indiens, appelés par le roi du Thibet ou chassés par linvasion musulmane, arrivèrent dans le Royaume des Neiges, ils eurent vite fait de sassimiler le rudiment et de composer des vocabulaires sanscrits-thibétains pour préparer leur travail de traductions. Ces premiers pionniers, doués dune réelle ingéniosité, tout en préservant lindépendance de la langue thibétaine, surent la plier aux règles du sanscrit et fixer un style aux auteurs indigènes. Ils traduisirent les quelque 330 volumes de la littérature sacrée ; cette traduction, au dire des Indianistes, est si fidèle quelle est dun grand secours pour éclairer le sens du texte original. Les Lotsaowa ou traducteurs, pour rendre les noms propres de lieux et de personnes, les noms darbres, de plantes ou de minéraux inconnus au Thibet, et surtout pour reproduire les formules tantriques dont le sens, et pour cause, leur échappait, neurent dautre ressource que de transcrire aussi exactement que possible les sons indiens et, pour en souligner la provenance étrangère, se servirent de lettres retournées ou de combinaisons de lettres qui ne sont pas dusage commun. Ces termes ou formules, qui sont insérés nombreux dans le texte thibétain, rappellent assez les mots grecs ou hébreux de notre liturgie.

    Dans cette première période, dite classique, les bouddhistes indiens et leurs collègues thibétains ne firent que des traductions. Ce ne fut que plus tard que lés auteurs indigènes se livrèrent à des travaux de composition. Peu à peu, ils se libérèrent de certaines entraves de syntaxe et introduisirent dans le style des mots empruntés au langage. Malgré leurs louables efforts, le sanscrit reste à la base de la grammaire thibétaine et, aujourdhui encore, le thibétain a un double vocabulaire : lun pour le style et lautre pour la conversation. En dehors des Livres Canoniques, qui constituent le fonds de toute bibliothèque importante, on trouve des uvres historiques, Annales des Dalai Lamas (32 vol.), biographies de Padma Sambhava, de Milarespa, des ouvrages dastrologie, de médecine, des chants, romans, mystères, etc., uvres farcies de mythologie et de légendes.

    De bonne heure, les Thibétains avaient fait connaissance avec les Chinois, et les Annalistes de la dynastie des Tang (caractères chinois) se flattent davoir adouci les murs sauvages de leurs voisins en les mettant à lécole de Confucius, prétention que le Père Wieger, dans ses Textes Historiques, démolit avec une pointe dhumour. Quoiquil en soit, dans les premières années du XIe siècle (1027), les Thibétains empruntèrent des Chinois les deux cycles de 12 et de 60 ans et la division des jours en 12 heures. Des Arabes et des Turcs, quils rencontrèrent dans le bassin du Tarim et au Nord des Indes, ils reçurent la numération décimale, les chiffres dits arabes, quelques notions dastronomie, notamment les signes du zodiaque et la semaine de sept jours quils désignent, comme nous, des noms des planètes.

    Plus tard, sous la dynastie des Yuen (caractères chinois), le thibétain devint dans la Chine Tartare la langue savante, comme le latin en Europe. Le célèbre Phasba, aviseur impérial, introduisit en Mongolie lécriture carrée, basée sur lalphabet thibétain, et commença la traduction des livres sacrés, que lon désigne généralement sous leur nom mongol de Kandjour et Tandjour. Vers 1310, un autre lama, Kunkhien Khieukou Euzé réforma lancienne écriture ouïgoure, dorigine syriaque qui, perfectionnée, devint dans la suite la base de lécriture Mandchoue et Coréenne.

    Le thibétain, comme nos langues européennes, sécrit de gauche à droite et chaque syllabe, au lieu dêtre séparée, comme nos mots, par un espace libre, lest par un point intersyllabique. Un, deux ou quatre traits verticaux remplacent nos virgule, point et virgule et point final ; les autres signes de ponctuation, interrogation ou exclamation sont indiqués par des syllabes spéciales.

    Pour fabriquer leur papier, les indigènes se servent de lécorce dun arbrisseau, qui croît en abondance en certaines régions du Thibet. Ce papier très épais et rugueux est découpé en feuillets rectangulaires (50 à 60 cm. sur 15 à 20). Chaque volume se compose de plusieurs dizaines de ces feuillets non reliés et seulement pressés entre deux planchettes qui font loffice de couvercles. Comme le livre thibétain est pesant et peu maniable, le lecteur le place sur une table basse, sassied à la mode du tailleur, dispose la planchette supérieure en guise de pupitre et à mesure quil achève la lecture dun feuillet recto et verso, lajoute au précédent sur le pupitre improvisé. A la fin de sa lecture ou plutôt de sa récitation, il noubliera pas de poinçonner le couvercle pour se rappeler, à loccasion, le nombre de fois quil a fait la lecture de ce livre. A ce propos, je me souviens avoir vu une photographie, quun voyageur européen publia à son retour dun voyage en pays thibétain : deux lamas, debout, tiennent en main quelques feuilles dun livre thibétain et, pour que personne ne sy trompe, lartiste a pris soin de nous avertir que ce sont des Lamas récitant leurs prières. Avouons que cela manque un peu de couleur locale !

    Lécriture thibétaine revêt trois formes différentes : lécriture dimprimerie, lécriture manuscrite des livres de littérature sacrée, et lécriture cursive (1). Les Thibétains ont, à une époque reculée, emprunté aux Chinois la xylographie ou impression à laide de planches. Assez fréquemment, par suite de linattention de lopérateur dont les planches ont reçu trop ou pas assez dencre, le texte imprimé est illisible et présente même parfois de larges espaces laissés en blanc, comme si dame Anastasie était passée par là. Au reste, ce défaut est de peu dimportance puisque le livre thibétain est plutôt un hommage rendu à Bouddha, quun document à lusage des humains. Ces derniers, en effet, ont la coutume de déposer leurs livres dans les casiers dune bibliothèque, doù ils ne les sortent quaux jours de procession, ou bien aux pieds de la statue qui orne leur temple, pour quils reçoivent leur part de fumée dencens.

    Lécriture manuscrite moulée et enluminée, comme celle que la piété des moines du Moyen-Age nous a léguée, est très lisible, mais il nest pas rare que les copistes, en voulant corriger les auteurs ou par inattention, aient émaillé le texte de fautes nombreuses et grossières.

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    (1) Cf. J. Bacot : Lécriture cursive thibétaine 78 p.


    Quant à lécriture cursive, elle se prête à toutes les fantaisies de lécrivain, et elle est si bien bouclée quelle est quasi indéchiffrable : il la faut lire comme une partition de piano. Le lettré thibétain, comme son collègue chinois, évite demployer le terme vulgaire, enchevêtre les participes, use et abuse des abréviations, contracte même en une seule deux ou trois syllabes, à linstar des grimoires taoïstes. Dans les écrits des demi-lettrés, la difficulté, pour être dune autre sorte, nen est pas moins grande. Leur style se rapproche tellement du langage quil en reproduit toutes les déformations et, comme les termes ordinaires nont pas été fixés par lAcadémie, chacun les orthographie à sa guise. De plus, ces demi-lettrés, qui ailleurs passeraient pour des ignares, afin de donner à leurs écrits une certaine tournure littéraire (!), mêlent aux termes vulgaires des ritournelles, dont ils ne savent pas le sens et quils estropient à qui mieux mieux. Ces braves gens ressemblent assez à Sophie, la cuisinière dun de nos prosateurs français, qui en signant faisait autant de fautes que son nom a de lettres. Les scribes se rendent eux-mêmes compte que leurs élucubrations nont pas la clarté et la précision désirables et, pour y remédier, ils ont la bonne habitude dindiquer au porteur le sens de leur lettre et den faire, si besoin, le commentaire. Faut-il ajouter que texte et commentaire ne concordent pas toujours, et tel voyageur, qui était muni de passeports en règle et de lettres de recommandation, en a fait lexpérience à ses dépens.

    Au Thibet, les hameaux sont peu peuplés et souvent séparés par de grandes distances, il est donc difficile douvrir des écoles. Dans les campagnes, ceux-là seuls qui entrent à la lamaserie et, avec eux, quelques enfants de familles aisées étudient. Les enfants sont dune humeur quelque peu vagabonde, et les parents qui nont jamais étudié eux-mêmes se désintéressent complètement de linstruction de leurs enfants. Il serait pourtant facile avec un peu de méthode dinstruire les élèves, car lécriture thibétaine ne présente pas plus de difficultés que la nôtre, par exemple. Dans les lamaseries létude nest pas très poussée non plus. Quand les étudiants sont assez nombreux, un lama se charge de leur instruction ; dans le cas contraire, tout lama un peu lettré infuse, à temps perdu, sa science ès-choses lamaïques à un élève, qui lui sert en même temps de domestique. Généralement le maître se contente de faire apprendre à son pupille sa leçon de mémoire, sans lui donner dexplication grammaticale ou autre, souvent même sans lobliger à suivre sur son livre. Le résultat est que, après deux ou trois ans détudes, lélève ne saura lire que les livres quil a appris par cur. Pour le former à la calligraphie, on lui remet une tablette enduite de suie et de cendre, sur laquelle il sappliquera, à laide dun morceau de bois taillé en biseau, à reproduire le modèle quil a sous les yeux. Chaque année, des groupes de bonzillons prennent la route de Lhassa pour poursuivre leurs études dans lune des lamaseries de la ville sainte. La plupart dentre eux naugmentent que médiocrement leur bagage littéraire, et quelques rares sujets reviennent avec des titres, pour lobtention desquels largent, dit-on, est plus apprécié que le savoir. Il y a une autre catégorie de gradués qui, en leur qualité de réincarnations, sont docteurs (lamas) ou licenciés (guéchis) par droit de naissance. Malheureusement pour eux, si ces gradués ont reçu le karma de leurs ancêtres, ils nont pas apparemment hérité de leur science. Ainsi, la petite lamaserie de Karmda, dans le district de Yerkalo, possède deux Bouddhas Vivants ou avatars de lamas de renom ; or, si lun deux a reçu une instruction primaire, lautre ne sait pas écrire. Dans cette lamaserie, qui compte une centaine de membres, on ne trouverait certainement pas six bonzes sachant écrire, même sans orthographe. Tous cependant savent lire les textes quils ont appris de mémoire, et on assure que, dans les réunions générales, chacun récite le texte quil sait par cur sans soccuper du voisin. Comme les versets des livres bouddhistes sont de même rythme (1), il ny a pas plus de cacophonie dans une réunion de ce genre, quau récent congrès protestant, au cours duquel les délégués des différentes nations récitèrent et chantèrent en chur symbole et hymnes en leur langue respective.

    Depuis lépoque des Tang (caractères chinois) et, particulièrement durant les dynasties Yuen (caractères chinois) et Ming (caractères chinois), il y eut entre la Chine et le Thibet des échanges intellectuels constants ; on traduisit du chinois en thibétain et réciproquement bon nombre de livres bouddhistes. Le courant na jamais été complètement interrompu et, récemment, on signalait la présence dun bonze chinois dans la lamaserie de Litang, où il se livrait avec ardeur à létude du thibétain. Les Mongols et Bousiates du Baïkal apprennent aussi le thibétain et bon nombre dentre eux viennent achever leur instruction dans les lamaseries de Lhassa, où quelques Japonais, comme Ekai Xawaguchi, sont admis.

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    (1) Les versets sont de 7 ou 9 syllabes avec césure après la quatrième.


    En Europe, le premier travail sur la littérature thibétaine, publié par la S. C. de la Propagande, parut en 1752 et a pour titre : Alphabetum Tibetanum, Missionum Apostolicarum commodo editum. Il est luvre dun missionnaire italien, qui vécut à Lhassa dans la première moitié du XVIIIe siècle. Les Capucins, qui évangélisèrent le Thibet à cette époque, avaient préparé dautres travaux linguistiques ; ces travaux furent analysés naguère par un de leurs successeurs dans un rapport publié par lAsiatic Society de Calcutta (1911).

    Le premier travail en français est la grammaire thibétaine du Dr Foucaux (1858). Elle est excellente pour diriger les savants dans létude de la langue sacrée, mais de peu dutilité pour le langage ordinaire.

    Durant un séjour dun quart de siècle au Ladak, les missionnaires protestants avaient réuni les éléments dun dictionnaire et dune grammaire, que lun deux, le Rév. Jaschke, publia à Londres en 1882.

    De leur côté, les missionnaires catholiques, à la frontière sino-thibétaine, avaient amassé de nombreux matériaux, dont le Père Desgodins fit son magistral Dictionnaire Thibétain-latin-francais, publié à Hongkong en 1899. Un Essai de Grammaire pour le langage parlé, du même auteur, complétait la grammaire du Dr Foucaux.

    En terminant je fais des vux pour que de nombreux thibétisants entretiennent le flambeau, que les Renou, les Desgodins, pour ne parler que des morts, ont allumé chez nous.

    FRANCIS GORÉ,
    Miss. Apost. de Yerkalo.


    oOo


    SWATOW
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    Les Noces dor
    du
    P. Henri Vacquerel.

    Il y avait cinquante ans le 21 septembre dernier que notre Doyen en exercice, le P. H. Vacquerel, recevait à Paris lonction sacerdotale. Ce jour ne pouvait passer inaperçu ; mais, comme nous étions en retraite, il y eut simplement Messe chantée au Séminaire. Le Dimanche suivant, 23, était mieux indiqué pour répondre au désir des chrétiens de Swatow qui voulaient aussi sunir au vénérable jubilaire.

    Le 22, après-midi, pour les 1ières Vêpres de la solennité, les Surs Ursulines organisèrent une séance musicale ; chants et compliments des élèves, morceaux de piano à quatre mains joués par les Srs Cunégonde et Xaveria, morceau de piano avec accompagnement de violon, tout était réussi ; à la fin, Ma Normandie, délicatè attention envers un compatriote des BBx Chapedelaine et Maubant et de Ste Thérèse de Lisieux.

    Le Dimanche 23, à 9 h. du matin, le P. Vacquerel, précédé des confrères et assisté par le P. Jarreau, de la Mission de Canton, et le P. Favre, le plus jeune de nos anciens, partait de la salle de St Vincent de Paul pour se rendre à léglise St Joseph, où lattendait la foule des chrétiens.

    Sans doute, elle est bien belle, bien touchante la Messe du jeune prêtre qui offre pour la première fois lauguste Sacrifice ; mais lest-elle moins, la Messe de nos vétérans, qui non seulement ont goûté les douceurs de lappel divin, mais ont senti également les épines de la Couronne et le poids de la Croix de Celui dont ils sont lalter Ego ? Ils ont toujours la générosité du jeune prêtre, mais en plus ils savent ce que demande la fidélité à la vocation sacerdotale et apostolique ; et ils reviennent joyeux comme au jour de la Première Messe, nayant quun désir, travailler jusquau dernier souffle pour Dieu et les âmes.

    Le poids de la Croix, notre jubilaire a pu le sentir pendant les cinquante ans de son ministère dans les montagnes du Tchonglok. Cest là que lenvoya Mgr Guillemin en janvier 1879 ; cest là que depuis il lutte et combat. Que de souvenirs sa mémoire lui représente ! ... Son curé, le P. Verchère, vaillant missionnaire sil en fût, qui le jugeait de suite capable de tenir seul un district si difficile ; les confrères plus jeunes, qui seraient ici si la récompense nétait venue trop tôt pour eux ; les amis plus anciens, partis trop tôt quand même !.. Quelle différence depuis un demi-siècle ! Quelques centaines de chrétiens, 400 au plus, à son arrivée ; maintenant plus de deux mille, mais que de courses, de luttes, de périls même ! Les payens étaient si hostiles que le P. Verchère lui-même nosait voyager au Tchonglok que de nuit ; les portes du mandarinat sont fermées devant le Père qui doit faire pression pour quelles souvrent devant lui, et même alors il ne peut obtenir justice. Un peu plus tard cest la guerre du Tonkin. Le jeune missionnaire a su se faire estimer pour les services quil a rendus ; les braves gens de la région voisine viennent en armes protéger sa résidence contre les pillards qui voudraient détruire la chrétienté de Chongsan. Mais arrive un ordre de Mgr Chausse ; il faut se retirer à Hongkong et attendre la fin de la guerre. Et quelles nouvelles on y reçoit ! Les chapelles sont sous scellés, les chrétiens pillés, persécutés. Malgré tout, il tarde aux exilés de rentrer ; la lutte continue. Mais des jours meilleurs se lèvent, quand subitement éclate linsurrection des Boxeurs. Encore des chrétientés pillées, des chapelles détruites. Heureusement cela ne dure pas ; par son influence auprès du Taotai de Chao Chow fu, le P. Roudière obtient pour nos chrétiens des indemnités convenables. Les faibles, les opprimés viennent au Père comme à un protecteur naturel ; les payens lestiment et lui sont sympathiques. Quel triomphe que les Noces dargent en 1903 ! Ce nest pas que la lutte cesse. Les ministres protestants allemands combattent avec acharnement linfluence catholique ; eux-mêmes peuvent être bien intentionnés, mais leur personnel les trompe. Le Père, lui, ne craint pas de se rendre sur les lieux, dinterroger lui-même, et, comme il sait ce qui est juste, la victoire lui reste. Dautres fois, profitant dune guerre de clans, les anciens ennemis des chrétiens reviennent à main armée attaquer le village. Il ny a là que quelques adolescents et des vieux qui nont pu aller au travail ; assez bien armés, ils repoussent lennemi. Le Père, qui a suivi la petite troupe, du haut de la montagne où il se tient, a la joie dassister à la déroute des pillards.

    Ce que nont pu faire les pillards, les bolcheviques le feront en janvier 1927 ; un bataillon de 300 hommes arrive à Chongsan, occupe le village et la chapelle. Le Père, prévenu à temps, peut se retirer dans une chrétienté voisine. Sa résidence et léglise sont fouillées ; ce qui est à la convenance des bolcheviques disparaît, pendant que flambe la maison du principal notable. Heureusement une missive arrive le même soir au chef de la troupe qui juge prudent de se retirer, ce qui sauve le village dun pillage complet.

    Cette année, au printemps, la menace reparaît encore plus sérieuse. Les Rouges occupent la sous-préfecture voisine de Loukfoung, ils ont des affidés partout ; seul reste un clan anti-bolcheviste, celui des Tsong, dont font partie les chrétiens de Chongsan et ceux du district voisin de Pakchak. Les troupes rouges arrivent du Nord par deux chemins ; nul moyen de retraite ne reste aux chrétiens, le seul chemin possible étant occupé par un clan ennemi. Une grande force bolcheviste, 2.000 hommes environ, arrive des Hoifoung et Loukfoung pour réduire les opposants ; cest lanéantissement du clan qui menace. Una salus victis, nullam sperare salutem. Entourés de tous côtés, sûrs quils nont pas de pitié à espérer, les Tsong foncent sur lennemi avec lénergie du désespoir. Le lendemain à midi la bataille était gagnée et les rouges se repliaient en désordre ; cétait leur ruine, quachevait larrivée des soldats blancs envoyés de Canton.

    Tous ces souvenirs et bien dautres ont dû se presser dans lesprit de notre doyen, sinon durant la Sainte Messe, au moins pendant les jours de retraite qui ont précédé. Certes, il y a eu bien de la peine, bien du travail, mais les résultats apparaissent ; cest de bon cur quil pouvait sunir aux chants dallégresse et de reconnaissance que faisaient retentir le chur des jeunes confrères et la schola de Ste Ursule.

    Après laction de grâces, les chrétiens de Swatow vinrent saluer en séance solennelle le héros de la fête. Les garçons de lécole paroissiale chantèrent les mérites du Père et, comme lui-même ainsi que plusieurs dentre nous nentendent pas le dialecte de Swatow, ces enfants surent se faire comprendre en accompagnant leurs chants dune mimique appropriée ; cétait vraiment charmant.

    Les notables firent quelques discours, publiant leur reconnaissance pour les Pères qui avaient quitté leur patrie pour leur apporter le bienfait de la Foi : 4000 chrétiens au plus à larrivée du P. Vacquerel dans lest du Kouangtong, aujourdhui plus de 30.000, sans compter ceux, si nombreux, qui ont essaimé à Siam, Malacca, Bornéo et autres lieux.

    Mais les séminaristes attendaient leur tour ; un des élèves envoyés au Séminaire par le Père lui exprima, au nom de tous, leurs vux et félicitations, ainsi que leurs remerciements et leur reconnaissance pour la bonne hospitalité quil leur offrait, quand des temps plus calmes leur permettaient daller passer leurs vacances chez lui.

    Au dîner, Sa Grandeur exprima les sentiments de tous en rappelant le dévouement du Père à ses chrétiens et tous ses travaux apostoliques. Il lui annonça que le Saint-Père lui envoyait, avec la Bénédiction Apostolique, en souvenir spécial, une médaille dargent. Le P. Vacquerel, un peu ému, remercia en peu de mots, rappelant le souvenir des survivants de son départ, du P. Couvreur spécialement.

    Et tous dapplaudir de bon cur. Ad multos annos ! Aux Noces de diamant !
    Une bonne résolution : Imitons les anciens ; travaillons, oui, mais aussi faisons nos Noces dor, avant les noces éternelles !

    J.E.T.

    1928/672-683
    672-683
    Goré
    Chine
    1928
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