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Inde : L'évolution dans la religion nationale 3 (Suite et Fin)

Inde : Lévolution dans la religion natonale Lois de Manou (Suite) En même temps quil réglait pour de longs siècles labaissement social de la femme indienne, lauteur des lois de Manou consacrait dune manière définitive le morcellement de la société par létablissement de la caste, quil enserrait dans des règles infrangibles, et couronnait son oeuvre en mettant les brahmes au sommet de la hiérarchie inventée par lui.
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    Inde : Lévolution dans la religion natonale

    Lois de Manou (Suite)

    En même temps quil réglait pour de longs siècles labaissement social de la femme indienne, lauteur des lois de Manou consacrait dune manière définitive le morcellement de la société par létablissement de la caste, quil enserrait dans des règles infrangibles, et couronnait son oeuvre en mettant les brahmes au sommet de la hiérarchie inventée par lui.

    Pour lui la caste est dorigine divine (I, 31) ; il en énumère quatre : Brahmes, Kshattrias, Vaysias et Soudras ; mais ces quatre castes se subdivisent en un nombre infini dantres : tels ces grands arbres que lon voit sur le bord des chemins dans le Sud de Inde. Quand làlamarum sest élevé de quelques mètres au-dessus du sol, des radicelles se détachent des branches principales, se balancent pendant quelques années dans le vide, et finissent par se fixer en terre ; elles prennent racine et deviennent elles-mêmes un nouveau tronc, doù séchappent de nouvelles racines, pour former de nouveaux arbres, et ainsi indéfiniment, jusquà ce que le souffle dun ouragan ou la violence dune inondation vienne tout jeter à terre. Ainsi se sont formées et continuent à se former les castes. Seulement les guerres et les révolutions, qui ont pu en faire disparaître quelques-unes, ont donné naissance à dautres en nombre infini.

    Le brahme tient la première place et jouit de tous les privilèges ; nest-il pas une incarnation de la divinité (I, 98) ? Donc le travail manuel ne lui est pas permis ; surtout quil sabstienne des travaux agricoles : le vulgaire peut les regarder comme excellents, mais lhomme vertueux doit les mépriser (X, 83, 84). Surtout que jamais il ne fasse de voyage en mer (III, 151) ; il y perdrait la caste, ajoute un autre auteur. Quil ne sorte même pas de son pays ; lAryavarta lui doit suffire (II, 21, 24.)

    Est-il coupable ? car même un brahme peut tomber : le roi devra lui faire raser la tête, au lieu de la lui faire abattre (VIII, 379-381).

    Tout autre est la condition du misérable qui a eu le malheur de naître Soudra, cest-à-dire dans une basse caste. Celui-là est né pour être le serviteur des brahmes (VIII, 413), et son esclavage doit être son titre de noblesse (X, 123). Quil ne savise donc pas damasser des richesses : ce serait porter ombrage à ses maîtres (X,129). Quil se contente de recevoir comme récompense les restes des repas, les vieux habits, que pourront lui jeter ses maîtres (X, 124). Quil ne senquière pas des questions religieuse : ce sont des sujets qui sont interdits à ceux de son ordre (IV, 80 ; X, 126). Du reste, il ne peut pas commettre de péché proprement dit (X, 126) ; mais surtout quil soit fidèle, quil se surveille dans ses moindres paroles, dans ses moindres gestes, car le plus léger manque de respect dont il se rendrait coupable à légard du brahme serait puni dune façon épouvantable (VIII, 270, 199).

    Enfin que quelquun vienne à le tuer, sa mort ne chargera pas la conscience du meurtrier plus que ne le ferait loccasion dune grenouille ou dun lézard (XI, 132).

    Si, dans le domaine social, les brahmes sarrogent une telle suprématie, on devine aisément que, dans le domaine religieux, leur puissance deviendra tyrannique autant que tracassière.

    Peu à peu la science des Vedas avait été réduite chez eux à de simples formules magiques, auxquelles sous le nom de mantra ils accordaient un pouvoir tout puissant sur les éléments, les hommes et les dieux. Le mantra employé par le brahme pouvait dans la guerre procurer la victoire ou la défaite ; il pouvait assurer la prospérité dun Etat par la destruction de ses ennemis. On pouvait sen servir pour gagner les voix dans une assemblée populaire, ou pour réduire au silence un adversaire dont les arguments étaient embarrassants. Employé seul ou avec quelques prescriptions médicales, il était capable de faire tomber la fièvre la plus forte, de faire cesser le rhume le plus tenace et de faire repousser les cheveux sur la tête la plus chauve. En résumé, le mantra était une force que les brahmes avaient entre les mains. Par elle, ils contrôlaient, dirigeaient la toute-puissance des dieux en tout ce qui regarde le domaine physique et spirituel de la nature, en même temps quils singéraient dans les moindres événements de la caste et de la famille. Une autre source de pouvoir était loffrande des sacrifices à la divinité. La croyance à lefficacité des sacrifices était générale chez les peuples de lInde : ils lavaient héritée de leurs ancêtres et elle leur était venue par les Vedas.

    Loffrande des sacrifices était naturellement réservée aux seuls membres de la caste sacerdotale, les brahmes. Ceux-ci, très habilement, avaient fait admettre aux Hindous comme un dogme de foi que lefficacité du sacrifice dépendait tout entière de lhonoraire qui était offert au ministre et à ses aides. Et, comme ils avaient décrété la nécessité des mantras pour chacun des événements de la vie, ils avaient rendu loblation des sacrifices obligatoire pour toutes les circonstances possibles. Sacrifices pour obtenir des enfants mâles, sacrifices répétés chaque mois après la conception de lenfant. Le premier allaitement de lenfant, limposition du nom, le percement des oreilles, plus tard linvestiture du cordon sacré, la première barbification, le mariage, la mort, jen passe et non des moindres, étaient autant dévénements qui demandaient, et qui continuent dexiger, loffrande des sacrifices avec grand renfort de textes sanscrits.

    Il faut ajouter à cela que chacun des états, chacune des castes, chacune des familles, avait sa divinité particulière ; il faut noter ensuite que certaines cérémonies demandaient la présence de milliers de brahmes et limmolation danimaux sans nombre : tel le couronnement des rois, tel le sacrifice du cheval requis pour que le prince fût victorieux à la guerre ; cérémonies qui exigeaient une année de préparation, absorbant le temps du roi et de ses ministres, aussi bien que le plus clair des revenus de lEtat.

    Mais cette prééminence, décrétée de droit divin, des brahmes sur tous les autres hommes ; lassujettissement des nations indigènes aux Aryens envahisseurs assuré par la réglementation des castes et laffaiblissement de celles qui étaient guerrières ; lasservissement même du pouvoir des rois par les brahmes, censés les diriger en qualité de ministres ; le secret jalousement gardé des doctrines les plus élevées de la religion et de la philosophie, en même temps que le droit dénié aux non-brahmes de connaître les vérités religieuses les plus importantes, tous ces éléments sunirent peu à peu pour provoquer un mouvement de réforme, mouvement à la fois politique et religieux, déjà lancé quand parut le Code des lois de Manou, et qui faillit changer la religion de tout un monde et anéantir à jamais lHindouisme.

    Le Bouddhisme

    Le réformateur fut Bouddha. Les brahmes étaient trop habiles pour ne pas attribuer une origine divine à un homme qui exerça une influence immense et qui a compté dans lInde des disciples par millions. Ils firent de Bouddha un avatar de Vishnou ; mais, comme sa doctrine était opposée à leur enseignement, ils décrétèrent que Vishnou sétait incarné de la sorte pour induire en erreur les fidèles hindous.

    Les brahmes sétaient réservé le privilège détudier, de connaître et denseigner la science de la religion et les moyens darriver au bonheur suprême ; Bouddha prêche en public et à tout le monde. Les brahmes avaient fait du sacerdoce la fonction et état exclusif de leur caste ; Bouddha appelle tous les hommes et même les femmes à létat religieux. Les brahmes, rejetant comme indigne tout le bas peuple, tout ce qui appartenait aux castes inférieures, les étrangers, les barbares, leur déniaient le droit de simmiscer dans les cérémonies religieuses et leur refusaient celui de connaître la vérité ; Bouddha appelle à lui tout le monde ; il ne fait aucune distinction de race ou de couleur ; il ne tient compte ni de la nationalité, ni du sexe ; il déclare que tous, à quelque état social quils appartiennent, peuvent, au moyen de la contemplation et de lascétisme, assurer leur place en cette vie, leur délivrance et leur bonheur dans lautre. Voilà pour le côté religieux. Au point de vue politique et social, les peuples aborigènes et les Dravidiens, qui avaient été conquis par les Aryens et qui étaient par eux traités en esclaves, les castes guerrières des Kshattrias, qui avaient vu la prédominance leur échapper au profit des brahmes, les soudras dont la vie dépendait du caprice de leurs maîtres, tous allaient trouver dans la nouvelle doctrine du réformateur un secours extrêmement puissant pour secouer la tyrannie brahmanique et briser le cercle de fer dans lequel les avait enfermés toute une série de lois et de prescriptions vieilles de plusieurs siècles.

    Ainsi, toutes ces causes aidant, le bouddhisme prit rapidement une expansion prodigieuse et devint pendant plusieurs siècles la religion maîtresse de lInde. Puis, dans le cours du septième siècle, au moment où les Musulmans allaient faire leur apparition, il perdit tout à coup la faveur des empereurs. Dès lors sengagea entre cette religion et le brahmanisme une lutte qui fut longue et implacable, mais où finalement la victoire resta aux plus habiles et non aux plus soucieux des intérêts du peuple et de la vérité. Les brahmes, voyant que leur avait échappé cette domination politique et religieuse, dont ils avaient fait leur apanage et quils avaient si longtemps conservée grâce à lélaboration habile et à lapplication judicieuse de leurs doctrines védiques, se mirent en mesure de transformer leur religion pour ne point tomber au rang des autres hommes et ne point perdre leur dignité de demi-dieux.

    Le bouddhisme fut décrété par eux comme étant la religion des ennemis du pays, la religion des hérétiques, religion impure et méprisable, qui mettait les barbares sur le même pied que les classes privilégiées, permettait à qui que ce fût de sélever au-dessus des autres sans aucun égard aux règles de la caste. Cétait, disaient-ils, une cause danarchie, une source de maux publics, puisquune telle doctrine détruisait lordre traditionnel en même temps quelle renversait les dieux établis. De plus, le bouddhisme avait des idées trop élevées, des dogmes dune nature trop transcendante pour le commun du peuple ; lidée de perfection quil imposait exigeait de ses adeptes un renoncement trop radical, une austérité trop grande. Il ne pouvait sancrer profondément dans la masse du peuple.

    Autant de circonstances dont les brahmes tirèrent très habilement parti. Jusque là ils navaient eu que mépris pour les divinités des races aborigènes, toujours ils les avaient regardées comme infâmes. Ils les adoptèrent au nombre de leur dieux ; ils firent plus, ils détrônèrent pour eux leurs anciennes divinités védiques, et, dans la nouvelle théogonie brahmanique, les anciens deux de lhindouisme furent relégués au second plan et cédèrent le pas aux nouveaux venus. Ainsi lexigeait le salut du sacerdoce brahmanique. En lhonneur de ces nouvelles divinités les pagodes se multiplièrent de tous côtés ; partout se répandit lusage des statues, images de divinités et divinités elles-même. Dès lors naquit toute une mythologie nouvelle, mythologie fantastique avec ses dieux supérieurs, ses demi-dieux, ses déesses, ses démons. Et, pour glorifier ces divinités sans nombre, pour chanter les combats homériques quelles se livraient entre elles, pour célébrer leurs amours, prit naissance le genre de littérature doù sortirent les Pouranas.

    Les Pouranas

    Le nom de cette dernière collection des livres sacrés de lInde est composé de deux mots sanscrits, dont le premier signifie ancien, et le second, nouveau. Un Pourana est donc, comme lindique son nom, une collection nouvelle de récits, de légendes antiques. Ils sont lunique source dinformation que nous ayons sur lhindouisme moderne. La composition en suivit de près la débâche du bouddhisme sur la terre de lInde, et le plus ancien dentre eux ne remonte sans doute guère au delà du huitième siècle de lère chrétienne. Ils sont donc postérieurs aux deux grands poèmes nationaux, le Ramayanam et le Mahabaratta ; aussi célèbrent-ils comme des divinités les mêmes personnages que ces derniers ont chantés, et cela à cause de leurs faits darmes héroïques.

    Les Pouranas diffèrent des Vedas par la forme et par le fond.

    Ces derniers avaient été composés dans la langue primitive des Aryens, le sanscrit ancien. Les Pouranas furent écrits dans le plus pur style de la langue sanscrite, devenue classique avec la composition des poésies épiques dont nous venons de parler.

    Les Vedas traitaient de la religion hindoue commune aux peuples aryens, qui vénéraient tous les mêmes divinités.

    Chacun des Pouranas prend, au contraire, comme sujet une divinité particulière, quil met au-dessus des autres, et celles-ci ne seront plus que des manifestations ou avatars de celle-là. Les quatre Vedas, bien que composés à différentes dates, ne faisaient quun seul bloc, et les plus récents nétaient guère autre chose que des répétitions ou des commentaires du premier dentre eux, le Righ-Veda. Les Pouranas sont au nombre de 18 ; on les classe selon quils sont consacrés aux louanges de Brahma, au culte de Vishnou, à ladoration de Siva ; ils nont entre eux aucune relation, signorent et se contredisent les uns les autres.

    Comme nous lavons dit précédemment, les Vedas furent toujours la propriété de la caste sacerdotale des brahmes ; les Pouranas, eux, sont mis à la disposition de tous les Hindous, et, afin quils fussent à la portée de tous, des traductions en ont été faites dans les différents dialectes de lInde. A lintention des illettrés, un gourou devra parcourir les différentes bourgades à des époques fixes, pour faire la lecture et le commentaire de ces livres sacrés.

    Pour attirer lecteurs ou auditeurs les Pouranas contiennent les promesses les plus alléchantes, telles celles que je cueille au hasard dans le Vishnou-Pourana : Quiconque écoutera cette histoire sera immédiatement purifié de tous ses péchés (p. 12) ; Quiconque aura entendu cette histoire de Radji retiendra pour toujours sa place dans le ciel et, quoiquil fasse, il ne sera jamais coupable (p. 37).

    Mais comme ces promesses, toutes dordre surnaturel, pourraient ne pas être suffisantes pour attirer des auditeurs ou des lecteurs, les Pouranas ont dautres moyens pour fixer les esprits. Ils contiennent tout un assemblage dhistoires invraisemblables, de récits fantastiques, où la licence la plus effrénée le dispute à limagination la plus dévergondée.

    Cest dans ces mêmes Pouranas que le peuple trouve lorigine de ses fêtes et de ses cérémonies religieuses, son culte facile de, pratiques commodes, en harmonie avec son caractère indolent et ses murs dissolues.

    Cest ainsi que le bouddhisme, en disparaissant de lInde, a laissé la place à cette dernière transformation de lhindouisme moderne, religion dégénérée de lancienne doctrine védique et philosophique, dans laquelle trouvent une place les formes les plus antiques du fétichisme, dans laquelle les rites sont tout, dans laquelle enfin toutes les passions peuvent naître, se développer sans entrave et sexercer sans frein.

    H. BAILLEAU,
    Miss. Apost. de Kumbakônam.




    1922/76-83
    76-83
    Bailleau
    Inde
    1922
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