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Inde : L'évolution dans la religion nationale 2 (Suite )

Inde : Lévolution dans la eeligion nationale. Les Soûtras
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    Inde : Lévolution dans la eeligion nationale.

    Les Soûtras

    Quand se termine la période védique, cest-à-dire une dizaine de siècles avant la naissance du Christ, les Aryens se trouvaient les maîtres incontestés de toute la partie nord de lInde située entre lIndes et le Gange et lui avaient donné le nom générique dAryavarta, le pays des Aryens. Mais, par suite de lagrandissement de la nation aryenne, qui allait sétendant peu à peu vers le sud de la péninsule, de son développement au milieu des populations aborigènes, de son contact et de sa fusion avec ces races de civilisation et de religion différentes, il était devenu nécessaire dassurer une certaine unité en fixant dun manière définitive le sens des Vedas, les règles des cérémonies et des sacrifices, les devoirs des prêtres, les obligations des particuliers.

    De ce besoin naquirent les Soûtras, nouvel ensemble de livres sacrés. Les Vedas, trop surchargés de commentaires, tous plus obscurs les uns que les autres, étaient devenus dune étude très difficile et dune observation à peu près impossible au milieu des populations nouvelles. Ces peuples parlaient une langue inconnue aux envahisseurs venus du Nord ; ils avaient une religion qui leur était propre, une civilisation non moins avancée que celle des Aryens. Pour conserver leur idéal national et ne pas se laisser absorber par les peuples conquis, les Aryens rédigèrent un abrégé de toutes les connaissances quils possédaient. Ce fut lorigine des Soûtras, résumé des Vedas et de leurs commentaires. Autant ces derniers sont diffus, autant les nouvelles compositions sont concises dans leur forme. Cette concision est telle quil est impossible de les comprendre sans laide dun commentaire.

    Ces ouvrages ne sont quune longue suite (soûtra = fil) de courtes sentences sur les sujets les plus divers. Sans aucune transition on y passe des dogmes de la religion aux règles de la grammaire, de lastronomie au culte qui est dû à la divinité, de la métrique poétique au gouvernement du ménage, des systèmes de la métaphysique la plus transcendante aux rapports les plus terre à terre des habitants entre eux.

    A cette époque, lHindouisme, tel quil est professé par les brahmes, devient nettement une doctrine philosophique.

    Les brahmes reconnaissent lunité de Dieu dans leur système philosophique, qui porte le nom de Vedanta ; mais ceux-là même qui enseignent la croyance à un Dieu simple, unique, incorporel, rendent les honneurs divins aux grossières représentations de cette même divinité. Les Hindous ont constamment sur les lèvres de longues litanies des attributs divins, mais ils montrent par leur conduite quils nen comprennent pas le sens. On déclare que Dieu est un être spirituel, mais les livres sacrés ne parient jamais de son action à lextérieur sans associer sa personne à la matière.

    Ce dieu suprême est donc essentiellement uni à la matière. Le monde tout entier, avec les créatures visibles ou invisibles, nest quune émanation de lui. Comme laraignée tire de son sein les fils dont elle tissera sa toile, Brahma tire de lui-même les matériaux dont il crée le monde. Lhomme lui-même est composé de trois parties distinctes : lâme, qui émane directement la divinité dans le sein duquel elle doit retourner ; le corps matériel et grossier, temple de lâme, et, entre le corps matériel et lâme, quelque chose dintermédiaire, qui doit servir à conserver à lâme la notion de son identité après la mort, jusquau moment où cette âme sen va renaître dans un autre corps ou se perdre dans le sein de Brahma.

    Parallèlement à cette philosophie des Vedantas se développe le système Sankya. Son auteur, Kapila, qui aurait vécu vers le 7e siècle avant notre ère, lavait tiré des Upanishads ou commentaires des Vedas. Il se donne pour mission de délivrer les hommes des souffrances et des maux qui règnent dans le monde. Pour y arriver, il commence par déclarer que lexistence de Dieu tant pas prouvée, il nen sera pas question dans son système de philosophie. Il ne prêche pas lathéisme pur et simple, mais laisse de côté lorigine mystérieuse de lunivers ; il se contente détudier les misères dont souffrent les hommes et recherche les moyens les plus propres à en délivrer lhumanité. La souffrance a pour cause lhomme lui-même, ou bien la créature, ou bien la divinité. Supprimez la cause, leffet cesse dexister. Cest par la négation que le sage supprime la cause de toute souffrance : négation totale, absolue, qui se résume tout entière dans cette formule : Je ne suis pas, je nai rien, pas même lexistence (Neither I am, nor is ought mine, nor do I exist.)

    Comme le système précédent, il procède par synthèse, et cest à peu près le seul point de ressemblance qui rapproche cette philosophie purement humaine du système védantiste, à la fois théologique et philosophique. Celui-ci admet un principe unique ; celui-là enseigne la dualité des principes ; celui-ci affirme quun Dieu a créé le monde et quil le gouverne, vérité que nie celui-là.

    Du reste lun et lautre sont nettement panthéistes : tous les deux proclament lunité de substance de Dieu et du monde ; mais, tandis que le premier, fidèle à lesprit des Vedas, tend à sacrifier la nature à Dieu et à perdre notre être dans lêtre divin, se jetant ainsi dans tous les excès du plus effroyable mysticisme, le second système, par un excès contraire, tend à absorber Dieu dans le monde, à ce point quil semble aboutir à un naturalisme hardiment matérialisé, cest-à-dire à un athéisme pratique, car si tous les êtres de la nature sont dieu, Dieu nest plus quun vain mot (Farges).

    Lois de Manou

    LHindouisme philosophique arrive à son apogée avec le Code des Lois de Manou. Cest un recueil de doctrines, prescriptions et considérations, à la fois théologiques, philosophiques, religieuses, morales et politiques. La distinction des castes se trouve réglementée dune manière définitive, immuable ; la supériorité des Brahmes est universellement établie, reconnue, proclamée comme dogme de religion.

    Lauteur attribue lui-même à son uvre une origine toute divine. Un jour que les Rishis sétaient approchés de lui, lui demandant de leur faire connaître les règlements qui régissent les quatre castes et les classes intermédiaires, il leur répondit en leur donnant le recueil des lois tel que le lui avait enseigné lEtre suprême et qui devait devenir célèbre sous le nom de Code de Manou.

    En réalité, le Manusmriti (révélation faite à Manou, nom de ce recueil) serait dû non pas à celui qui lui a donné son nom, ainsi quil est dit dans le premier chapitre, mais à un Brahme appartenant à la subdivision des Manaras, qui étaient eux-mêmes de la parenté de Manou (Ch. 43, p. 741),

    Pour Manou lui-même, daucuns le regardent comme un être divin, dautres comme le père de la race humaine, dautres encore comme une sorte de personnage idéal, un surhomme.

    Daprès un auteur anglais, Monier William, on ne peut guère placer après le 5e siècle qui précéda notre ère la composition de cet ouvrage. Et pourtant la langue dans laquelle il est écrit, la versification quon y emploie, la forme des mots composés, tout est dans le style classique des grands poèmes sanscrits. Il semblerait donc plus exact de le transporter dans les premiers siècles de lère chrétienne, ainsi que lont soutenu plusieurs auteurs anglais et allemands.

    Quoiquil en soit de lauteur et de la date de sa composition, cest avec justice quon a dit du Code des lois de Manou : Ce livre contient en abondance des aperçus très intéressants pour les juristes et pour les amateurs dantiquités. Il renferme des beautés quil serait superflu de faire ressortir ; il contient en grand nombre des idées révoltantes, quil serait inutile de vouloir cacher ou de chercher à justifier. Cest lexposé dun système où le despotisme le plus absolu et la théocratie la plus rigide se donnent un appui mutuel, en même temps quils se font échec réciproquement. On y trouve les conceptions les plus étranges sur la métaphysique et sur la philosophie naturelle, un grand nombre de vaines pratiques superstitieuses ; comme aussi son système de théologie, dans lequel tout se prend au figuré, dans lequel tout, par conséquent, peut donner lieu aux interprétations les plus fantaisistes. Il abonde en formalités minutieuses et puériles, prescrit une foule de cérémonies le plus souvent absurdes et parfois ridicules, impose aux coupables les sanctions les plus capricieuses et presque toujours partiales, tantôt frappant avec une cruauté à faire frémir, tantôt épargnant avec une indulgence qui provoque lindignation. Cest ainsi que le meurtre dun homme de basse caste, un Soudra, ne sera pas puni plus sévèrement que le meurtre dune grenouille ou dun chat (XI, 132) ; et tout cela comme préceptes révélés de Dieu. Manou connaît tout, le présent, lavenir et le passé ; il nadmet pas que son autorité soit mise en doute, ses commandements discutés : tout le monde doit obéir. Un code de lois pourrait changer, saccommoder aux différences de temps, les lois de Manou sont intangibles, et, de fait, il y a eu dans ses prescriptions peu de changements depuis tantôt deux mille ans quelles ont été faites, et elles sont en grande partie responsables pour létat dabaissement dans lequel continuent dêtre maintenues les femmes de lInde. Elles ont aussi sanctionné dune manière définitive la division des castes ; elles en ont fait, avec la suprématie des brahmes, un dogme de religion.

    Des citations feront mieux comprendre cet état de choses, contre lequel lopinion générale de la haute société hindoue commence, depuis quelques années, à se révolter. Jusquà ces derniers temps les Hindous, à quelque partie de la péninsule et à quelque secte quils appartinssent, convenaient tous dun commun accord de lexcellence de la vache et de la bassesse de la femme.

    Jour et nuit celle ci doit être sous la tutelle de lhomme : Que le père lui soit un gardien dans son enfance, son mari dans sa vieillesse (IX. 23).

    Quun mari ne mange pas avec sa femme ; quelle ne le regarde pas manger, éternuer ou bâiller (IV, 43).

    Une femme servira toujours son mari ; quil ait une mauvaise conduite et quil soit débauché, quil nait aucune qualité pour se faire estimer, il est toujours un dieu pour elle (IX, 154), et le Skanda pourana ajoute : Quant une femme désire faire ses ablutions sacrées, elle commencera par laver les pieds de son seigneur et maître, puis elle absorbera leau qui aura servi à cela, car pour une femme le mari est plus que Vishnou, il est plus que Siva, il est son dieu, son prêtre, toute sa religion (IV, 35).

    Parmi ceux quun époux a le droit de frapper, lépouse tient le premier rang (VIII, 299-300).

    Comme fiche de consolation, le Créateur a institué pour elle et les lits et les sièges et les ornements. Il a créé les passions, la colère, la fraude et les mauvaises murs pour lhomme (IX, 17).

    Ses devoirs religieux- se réduisent tous au culte quelle doit rendre à son mari (V. 155-156).

    On peut néanmoins honorer les femmes ; mais cest à-cause des enfants auxquels elles donneront naissance ou des richesses dont elles seront la source (III).

    Il est vrai que la femme pourra dun seul coup racheter tous ses crimes, ce sera, après la mort de son mari, dans le bûcher où brûle le cadavre du défunt, laissant ainsi aux héritiers une fortune que la loi lui-permettait de garder.

    H. BAILLEAU,
    (A suivre) Miss. de Kumbakônam.





    1922/55-61
    55-61
    Bailleau
    Inde
    1922
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