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Inde : L'évolution dans la religion nationale 1

INDE : LÉVOLUTION DANS LA RELIGION NATIONALE Les Temples
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    INDE : LÉVOLUTION DANS LA RELIGION NATIONALE

    Les Temples

    Cest avec raison que lInde a été appelée le pays des temples. Du Nord au Sud, de lEst à lOuest, on les rencontre partout sur le territoire de la vaste péninsule. Sous une double influence, la crédulité des peuples et lorgueil des grands, de toutes parts ils ont jailli de terre, il y a déjà bien des siècles ; telles, quand vient la saison des pluies, les plantes semblent chaque jour sortir du sol, sous la double action de lhumidité et de la chaleur. Des peuples sans nombre ont peiné à lédification de ces monuments ; peut-être espéraient-ils par cet acte de dévotion ; apaiser la colère de divinités toujours irritées contre les pauvres humains. Des empereurs, des rois, des radjas, y firent passer le plus clair des revenus de leurs Etats. Si la dévotion ne les guidait pas toujours, ils comptaient, en se montrant généreux et prodigues à légard des dieux ; sacquérir un droit à la reconnaissance des brahmes, se faire un nom sur la terre et, qui sait ? Peut-être sassurer une place dans le ciel.

    Gracieux monuments qui scintillent sous les feux dun soleil ardent sont les pagodes, élevées, comme des îlots fortifiés, au milieu des étangs sacrés. Elles mirent dans les eaux verdâtres leurs murailles bariolées de rouge et de blanc. Au sommet de leurs terrasses on aperçoit de loin tout un peuple de statues : dieux qui brandissent des armes, déesses qui portent des fleurs, chevaux qui se cabrent dans le vide, serpents qui se dressent dans les airs, singes qui se livrent à mille gambades, éléphants plongés dans une éternelle méditation, animaux fantastiques, dragons légendaires que la main dune fée semble avoir plongés dans une immobilité subite et sans fin : tous images muettes dune civilisation endormie depuis des siècles. Du sommet de leur terrasse, penchées sur le rebord de la corniche, ces figures ont contemplé les générations sans nombre qui sont venues les unes après les autres faire les mêmes ablutions dans la même eau, réciter les mêmes formules de prières de la même voix monotone, offrir les mêmes sacrifices avec les mêmes rites et les mêmes cérémonies, célébrer les mêmes fêtes avec les mêmes processions, les mêmes chars, la même musique et les mêmes foules.

    Construites à lintérieur des villes, les grandes pagodes sont presque toujours entourées de plusieurs enceintes aux murailles élevées, aux rues très larges, afin de permettre le passage des énormes chars qui, dans les processions, portent les images des dieux. Partout, les jours de fêtes, sy presse une foule nombreuse et mélangée.

    Des mercantis sont là qui attendent leur proie ; à la façon des araignées ils ont tendu leurs filets en accrochant leurs boutiques au pied des murailles du temple. Des mendiants se sont installés près du portique, couverts de guenilles jaunâtres, presque nus, boiteux, manchots, aveugles, poussant des cris perçants pour attirer lattention des pèlerins. Quelques brahmes, quelques sanyasis passent, en jetant un coup dil dédaigneux sur ces misères de lhumanité.

    De lautre côté du portique, dans une vaste salle, un éléphant sagite, tire sur la chaîne qui le retient prisonnier ; il attend larrivée de son cornac pour aller faire sa quotidienne promenade hygiénique, Dans un angle de cette salle, couchés à même sur une dalle de pierre, de tout petits enfants, dont quelques-uns, qui semblent nés dhier, seront peut-être morts demain. Leurs mères, pour aller faire leurs dévotions, les ont abandonnés à la garde de léléphant, et lénorme pachyderme est là, qui contemple dun il débonnaire cette demi douzaine de bébés, vautrés sur le ventre, étendus sur le dos, criant, hurlant à qui mieux mieux, étalant dans leur innocente nudité tout ce quils ont reçu de la nature.

    Une gigantesque masse pyramidale surmonte le portail et, de plusieurs centaines de pieds dans les airs, domine la foule qui sagite à ses pieds. Cest le Kopuram, grande tour rectangulaire dont les murailles sen vont se rejoindre là-haut dans un ciel embrasé. A lextérieur elle est couverte de minuscules statuettes aux figures grimaçantes, aux teintes bariolées de rouge, de vert et de blanc, aux contorsions ridicules, aux gestes sensuels et lascifs. A lintérieur, les oiseaux de nuit ont élu domicile par milliers : chauves-souris, hiboux, y viennent pendant le jour chercher un abri contre laveuglante lumière du soleil. Et les Kopurams pèsent de tout leur poids sur les constructions du temple, sur les maisons environnantes ; de leur masse pesante ils écrasent les fidèles, qui, semblables à des pygmées, se glissent entre les colonnes ; Dieu avait créé les hommes pour sélever toujours en haut : on dirait que ces larges tours les veulent faire rentrer sous terre et leur dérober à jamais les splendeurs du beau ciel bleu.

    En dehors des grandes pagodes, mais dans le même style, à leur pied, ainsi que des arbustes à lombre des arbres géants, humblement, tels des pauvres honteux, sélèvent, se multiplient les pagodins. Vous les rencontrez partout avec leur terrasse étroite, leur toiture de feuilles, de chaume ou de tuiles rouges. La moindre bourgade en possède toujours au moins un, les routes en sont jalonnées. Daucuns sélèvent solitaires au milieu des rizières, dautres au sein de la jungle ; certains semblent se pencher sur les bords des fleuves ; dautres, du sommet le plus élevé des collines, dominent tout le pays. Dans les grandes villes toute rue en possède plusieurs et, à chaque détour, on risque daller se buter contre leurs murailles. Ils sont de toutes les dimensions, de tous les âges, de tous les siècles. Seule la malpropreté qui les caractérise presque toujours, lodeur dhuile qui sen exhale, une sorte de parfum spécial à lOrient, contribuent à donner à chacun de ces édicules un air de parenté.

    A lintérieur, les ténèbres règnent sans cesse. Extérieurement leur apparence est le plus souvent misérable. Sous une couche épaisse de chaux, sous un bariolage de lignes, blanches alternées de lignes rouges, sous ce vêtement dont on les recouvre parfois et que viennent chaque innée laver des pluies torrentielles, on dirait de pauvres lépreux couverts de haillons déchirés, à la peau boursouflée, écaillée, parsemée de taches blanchâtres, rouges et sanguinolentes, aux plaies hideuses et repoussantes, aux membres difformes et rongés par la maladie. Ces pagodins ont leur histoire et leur légende, comme ils ont leurs jours de gloire et de splendeur, quand, chaque année, se célèbre la fête de la divinité quils abritent.

    Lorsque, quittant les villes et les bourgades, vous vous en allez le long des chemins sablonneux du Sud de lInde, de distance en distance vous rencontrez les arbres sacrés du pays.

    Une pierre dressée au pied de larbre indique la présence dune divinité en ce lieu. Parfois les femmes de la localité voisine sy arrêtent, le matin, quand elles sen vont au fleuve. A trois ou quatre reprises vous les verriez faire alors le tour de larbre, déposer quelques fleurs, parfois verser quelques gouttes dhuile sur la pierre sacrée ; puis vous les entendriez murmurer une prière. Tout cela est vite fait, car elles ont hâte de reprendre le cours de leur conversation.

    De voir ainsi les lieux de culte abonder sur la terre de lInde : temples majestueux des villes, pagodins des campagnes, arbres sacrés sur le bord des routes, simples statues de pierre ou figurines de terre cuite, représentations informes de divinités grossières, près des puits, sur les rives des étangs ou sur les digues des fleuves, de voir tout cela, on aurait tort de conclure que le peuple hindou se trouve uni par les liens dune même religion, dans un même sentiment dadoration et de prière, dans lunité dun culte rendu à un Etre suprême reconnu de tous. Il nen est rien.

    La Religion

    En théorie, les Hindous professent, il est vrai, la croyance à un Etre suprême, unique, créateur du monde, infini, que lintelligence humaine est impuissante à saisir. De ce dieu, maître de lunivers, les divinités alternes procèdent par voie démanation ou dincarnation ; elles vent se montrer sous les formes les plus différentes, être douées des caractères les plus opposés, chacune delles ne représente jamais quune partie infime de lEtre suprême.

    Il est difficile de se rendre compte de la manière dont les théologiens de lHindouïsme expliquent les contradictions qui existent entre les caractères de ce dieu suprême pris en lui-même et les caractères quil revêt quand il lui plait de se manifester aux hommes.

    Pour lui, il na pas de commencement, il naura pas de fin, il est éternel, il est saint dans sa nature, juste dans ses actes, miséricordieux pour les petits, il est présent partout. Vient-il à se manifester aux hommes ? Vient-il à sincarner ? Il prend de la nature humaine toutes les passions les plus grossières, il emploie pour les assouvir et sa toute-puissance et son infinie sagesse.

    De là ces infidélités de Siva envers sa femme, les scènes de jalousie de la part de celle-ci, les querelles qui sen suivent entre les deux époux célestes, querelles dont on ne peut lire le récit sans penser aux ennuis de ménage dont, pour les mêmes raisons, avait souffert Jupiter de la part de sa susceptible et acariâtre moitié. De là encore les frasques de Krishna, la plus célèbre des incarnations de la divinité hindoue ; de là sa licence effrénée et le nombre infini de femmes que lui prête la légende. De là enfin, dans les livres sacrés, les récits les plus révoltants pour expliquer la présence dans les temples des emblèmes les plus obscènes.

    Dans ces récits certains auteurs nont voulu voir que des métaphores, des tournures poétiques ; mais le peuple naccepte pas cette interprétation fantaisiste des livres sacrés. Il prend tout au sens littéral, seulement, dit-il, ce qui est permis aux dieux ne lest pas aux hommes.

    Pour les Hindous ces manifestations de la divinité ne se peuvent compter et le nombre des divinités de 2e et de 3e ordre, qui émanent de lEtre suprême, a beau se multiplier, on pourra toujours en ajouter de nouvelles, sans que soit altérée la nature infinie de celui quils regardent comme le dieu suprême. Cest daprès ce principe que sallonge sans cesse la liste des divinités. Quun réformateur se lève, qui vient prêcher une doctrine nouvelle ou donner une interprétation inédite aux dogmes anciens ; que paraisse un philosophe, un poète de renom, ils trouveront leur place dans le Panthéon des divinités hindoues ; quun guerrier se révolte contre lordre établi, quun politique se dresse en adversaire contre le gouvernement du pays, ils seront regardés de leur vivant comme des incarnations de la divinité, les masses leur rendront les honneurs divins, leur dresseront des autels. Bouddha était venu, qui avait opposé à lHindouïsme populaire ses dogmes transcendants, sa morale sévère : il fut regardé comme une incarnation de Vishnou, descendu sur la terre dans le but de tromper les ennemis des dieux. Il y a près de cinq siècles, parut un brahme qui se donna comme mission de faire fleurir le culte de Krishna : on a fait de lui une incarnation de Krishna lui-même, et, actuellement encore, plus de 8 millions dadeptes continuent de la regarder comme un dieu. Un jour, les honneurs divins seront, sans doute, rendus de même à cet agitateur politique, qui sen va depuis deux ans prêchant sur la terre de lInde la doctrine de la non-coopération comme le moyen le meilleur pour se défaire du gouvernement anglais ; ses adeptes lui décernent dès maintenant des titres qui diffèrent très peu de ceux quils accordent à leur dieux.

    On peut dire que le peuple hindou se partage en deux grandes sectes : les Vishnouvistes et les Sivénistes, ceux-ci méprisant et détestant ceux-là, et réciproquement. Jamais on ne les rerra prendre leurs repas ensemble. Leurs temples sont différents, leurs fêtes sont distinctes. Leur antipathie mutuelle se manifeste de toute manière, en toute occasion ; seule une haine implacable contre la religion chrétienne réussit parfois à rapprocher ces farouches antagonistes.

    Cet antagonisme, si nous en croyons les auteurs, se perd dans la nuit des temps et il faudrait remonter à lépoque où Kshattrias et Brahmes se disputaient la prééminence pour en découvrir la cause et origine.

    Les Kshattrias étaient des hommes daction ; ils avaient peu de loisirs et moins encore de goût pour létude des questions métaphysiques ; ils étaient plus habiles à manier larc et lépée que les arguments ; la guerre leur convenait mieux que les spéculations profondes ; leur vie se passait sur les champs de bataille plutôt que dans les tournois où se livraient les joutes de lesprit. Ce quils avaient de connaissances ils le devaient plus à lexpérience (smriti) quà la méditation ou à la révélation divine (sriti). Aussi leur religion était-elle fondée sur les traditions populaires, sur les légendes que leur avaient transmises leurs ancêtres. Pour eux Vishnou était le dieu suprême, le maître et le conservateur du monde.

    Les Brahmes, au contraire, appartenaient à la caste sacerdotale, ils étaient lélite intellectuelle de la société aryenne. Cétaient des penseurs plus que des hommes daction, des philosophes plus que des guerriers. Ils sétaient donné pour mission de garder intacte la révélation dont ils sétaient eux-mêmes constitués les dépositaires et les gardiens. Aux traditions que leur avaient transmises leurs ancêtres ils ajoutaient les résultats de leur profondes spéculations métaphysiques, résultats quil disaient tenir directement des dieux par voie de révélation divine (sriti).

    Pour eux lEtre suprême, cétait Siva, le destructeur de lunivers. Cette fonction ne semble pas en harmonie avec le nom que porte ce personnage, ni avec les emblèmes quon lui attribue ; car pour les Hindous, la mort est non pas la destruction de lêtre, mais son passage dans une nouvelle existence.

    Le culte de Vishnou na rien de sévère, il attire les hommes en faisant appel à leurs passions. Siva, au contraire, personnifie tout ce qui est austère, cruel et puissant ; aussi les sectateurs de cette divinité adressent-ils plus fréquemment leurs hommages à son épouse quà lui-même, et ses temples ne sont pas aussi fréquentés que ceux de son rival.

    Pour les Vishnouvistes, la divinité est personnifiée dans le roi, père et protecteur de son peuple, habitant un palais fortifié semblable à un temple de Vishnou, protecteur de lunivers.

    Pour les Sivénistes, la même divinité était représentée par la personne dun brahme pénitent, qui oppose à lidéal mondain du Vishnouviste laustérité de la vie, qui prêche le pessimisme, déclarant que tout dans le monde nest que vanité, que tout nest quillusion dans les phénomènes de la nature.

    Au sein même de chacune de ces deux sectes, il y a morcellement à linfini.

    Quand le Kavery, ce fleuve sacré du Sud de lInde, grossi par les pluies de la mousson, roulant à plein bord des eaux jaunâtres chargées de sable et de tous les détritus amassés le long de son parcours, arrive dans les fertiles plaines du Tanjore, il se partage en deux branches principales, lesquelles à leur tour se subdivisent en un nombre incalculable de canaux, qui sen vont inonder les rizières, remplir les étangs et porter partout la vie et la fécondité ; de ce qui était un fleuve au cours majestueux au pied des montagnes, il ne reste plus, quand il arrive dans le golfe du Bengale, quun mince filet deau qui se perd dans les sables.

    Ainsi en est-il de lHindouisme en descendant le cours des siècles ; plus il séloigne de son origine, plus il recueille de divinités nouvelles, plus il se charge de pratiques grossières, plus il sobscurcit par des légendes ineptes, plus enfin il se divise et se subdivise en un nombre infini de sectes.

    Chaque ville et chaque village, chaque caste et chaque famille, a sa divinité particulière, et cest celle-ci qui, pour la ville ou le village, la caste ou la famille, prend la tête dans la hiérarchie des dieux.

    Brahma, la dieu créateur, Vishnou, le dieu conservateur, Siva, le dieu destructeur, la fameuse trimourti hindoue, les 17 dieux supérieurs et les 330 millions de dieux inférieurs ont ici ou là leurs temples et leurs dévots. Cest un profusion de rites variés, de croyances hétérogènes, de pratiques superstitieuses, qui font de lHindouisme non pas une religion au sens où on lentend communément, mais un amas de religions, si bien quun auteur anglais a pu dire avec raison : LHindouisme est à la fois vaguement panthéiste, sévèrement monothéiste, grossièrement polythéiste et froidement athée.

    Les Vedas

    Les principes religieux hindous dogmatiques et moraux, ainsi que les règles liturgiques qui fixent les cérémonies du culte, sont renfermés dans les Vedas et les Pouranas.

    Les premiers sont les plus estimés, parce que les plus anciens et les plus autorisés de tout ce qui a été publié sur la religion hindoue.

    Le mot Veda vient du mot sanscrit ved, connaître, apprendre, comprendre ; ved désigne ici lobjet de la connaissance, plutôt que la connaissance elle-même ; comme ces livres nont été mis par écrit que plusieurs siècles après la prétendue révélation de leur contenu, le terme de Veda sert à désigner une connaissance communiquée par les dieux, soit de vive voix, soit au moyen de linspiration intérieure.

    Les Brahmes se servent parfois de ce terme pour exprimer lensemble de leur ancienne littérature sacrée ; mais, dans le langage ordinaire, on emploie ce mot pour désigner quatre collections dhymnes sacrés : le Rig-Veda, le Yajur-Veda, le Sama-Veda et lAttharva-Veda. Chacun de ces livres se compose de trois parties distinctes et de valeur différente. La première est un recueil dhymnes sacrés, généralement courts, adressés aux éléments divinisés : au feu divinisé sous le nom dAgni, au ciel limpide divinisé sous le nom de Mitra, au ciel orageux divinisé sous le nom dIndra, etc. La seconde, appelée Brahmanas (qui appartient aux brahmes) et qui est regardée aussi comme dinspiration divine, est cette partie des Vedas destinée à donner aux brahmes une direction dans lusage des hymnes, des détails sur les cérémonies védiques, leurs origines, leurs significations. Les Brahmanas abondent en légendes curieuses, tirées de la vie des hommes ou des dieux. Bien que destinés à enseigner le culte, ils donnent une place très grande à toutes sortes de spéculations sur les dogmes, lexégèse, la mystique, la philosophie ; on peut dire quils sont aux livres hindous ce quétait le Talmud pour les Livres sacrés de lAncien-Testament.

    La troisième partie dont se compose les Vedas est connue sous le nom dUpanishada, terme qui ne désigne plus une doctrine révélée, mais une connaissance acquise par létudiant assis aux pieds de son maître (upa = près ; nishad = être assis). Ce sont des explications ajoutées aux commentaires désignés sous le nom de Brahmanas. Ils ne demeuraient plus, comme les deux parties précédentes, la propriété exclusive de la caste sacerdotale, mais se trouvaient à la disposition des penseurs. Cest ce quil faudrait étudier pour remonter à la source des différents systèmes de la philosophie védique.

    Les Vedas sont au nombre de quatre ; mais, en réalité, deux seulement sont des ouvrages originaux : le premier en date, le Rig-Veda ou livre des louanges, et le quatrième, lAttharva-Veda, dune origine bien postérieure aux trois premiers. Celui-ci fut composé lorsque Manou avait déjà fait paraître la codification de ses lois. Pour ce qui est du Yajur-Veda et du Sama-Veda, ils sont presque entièrement composés de larges extraits poétiques du Rig-Veda, auxquels furent ajoutés, pour le premier, certains passages en prose, et 78 vers seulement pour le second. Quant à lorigine des Vedas, daprès la légende, ils sont tout simplement éternels. Ils auraient existé avant tous les temps dans lintelligence de Brahma, le dieu suprême, et celui-ci les enseignerait lui-même aux Rishis chaque fois quil recrée le monde, au début de chacun de ces jours, cest-à-dire chaque fois que sécoulent 432 millions dannées, intervalle qui est pour lui une journée. Si on consulte le texte des livres sacrés eux-mêmes, tantôt ils seraient sortis des sacrifices, tantôt ils auraient été produits par le temps. Ici on déclare quils furent luvre dAgni de Vayou et de Souria, personnifications du feu, de lair et du soleil.

    Dautre part, les Rishis, au témoignage encore de ces livres, sont eux-mêmes les auteurs de ces hymnes inspirés. On les voit qui sadressent à la divinité pour quelle vienne à leur secours et leur donne le souffle poétique. Ayez pitié de moi, Seigneur, accordez-moi mon pain de chaque jour ; aiguisez la pointe de mon esprit comme lartisan le tranchant de lacier ; quoi que je puisse chanter, dans le désir que jai de vous être agréable, acceptez-le, donnez-moi votre protection. (Rig-Veda, VI, 47-10).

    Les Vedas ne sont pas éternels ; les hymnes quils renferment nous fournissent de nombreux moyens du juger des circonstances dans lesquelles ils prirent naissance, de la façon dont ils furent composés, des lieux où ils furent chantés. Ce sont les hymnes composée par les Aryens aux temps lointains où, venant du Nord, ils se trouvaient encore sur le seuil de lInde, quils se préparaient à envahir ; chants composés en lhonneur des dieux auxquels ils sadressaient pour demander la victoire sur les habitants du pays, ou pour célébrer les hauts faits darmes des guerriers. Partout les hymnes des Vedas nous montrent les tribus aryennes sans cesse sur le qui vive, toujours en état de guerre, toujours entourées dennemis. Pendant plusieurs siècles, ces livres navaient pas été écrits, mais transmis directement par les auteurs à leurs enfants ou à leurs disciples. Un prêtre brahme enseignait certains passages à ses quelques disciples ; ses confrères en faisaient autant pour dautres parties. Les disciples à leur tour transmettaient de la même manière ce quils avaient retenu aux étudiants qui les entouraient. Cétait, pour les brahmes, la possession dun trésor précieux, auquel ils étaient redevables de leur influence et de leur autorité. Il en fut ainsi pendant de longs siècles.

    Non sans raison, les brahmes craignaient que le jour où les livres sacrés cesseraient dêtre des traditions orales pour devenir des documents écrits, ils commenceraient à circuler de main en main, tomberaient sous les yeux des profanes et deviendraient la propriété de tous, au lieu de rester, ce quils avaient été jusque là une propriété exclusive de la caste sacerdotale. Ce jour-là cen serait fait du monopole des brahmes ; leurs écoles de théologie, qui avaient été le seul moyen de transmettre la science sacrée, tomberaient, en même temps que leur échapperait le contrôle quils sétaient arrogé sur la doctrine, le culte et les différentes pratiques de la religion hindoue.

    Ces livres constituent lapanage religieux de lHindouisme dans sa première période, appelée proprement la période védique. Mais on y voit déjà poindre un commencement de dégénérescence.

    Le monothéisme reconnu dans quelques hymnes du Rig-Veda cède peu à peu la place au polythéisme. Cest ainsi que plus tard les dieux védiques diminuent aussi dimportance pour faire place aux dieux des Pouranas : Il y a, dit Max Muller, un polythéisme qui fait place au monothéisme des Vedas, et, même dans linvocation des innombrables dieux, le souvenir dun Etre suprême, infini, apparaît au milieu dune phraséologie idolâtre, comme le ciel bleu au-dessus des nuages déchirés par le vent.

    H. BAILLEAU,
    (A suivre) Miss. de Kumbakônam.





    1922/21-30
    21-30
    Bailleau
    Inde
    1922
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