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Impressions de Rome

Impressions de Rome Ecrites à la hâte, en ce matin tout ensoleillé de Noël 1924, ces impressions de Rome n’auront certes point reçu une toilette académique ; mais les lecteurs du Bulletin seront indulgents pour l’auteur, qui depuis huit jours se documente à leur intention dans la Ville que l’histoire, l’art, la religion et la nature ont tour à tour féeriquement comblée.
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    Impressions de Rome

    Ecrites à la hâte, en ce matin tout ensoleillé de Noël 1924, ces impressions de Rome n’auront certes point reçu une toilette académique ; mais les lecteurs du Bulletin seront indulgents pour l’auteur, qui depuis huit jours se documente à leur intention dans la Ville que l’histoire, l’art, la religion et la nature ont tour à tour féeriquement comblée.

    Rome. — Le jeudi 18 décembre, j’arrivais à Rome, après avoir admiré, depuis les premières lueurs de l’aube, le kaléidoscope ininterrompu de paysages surprenants. De ci de là, partout, dans la campagne, des vestiges de constructions bi-millénaires, des restes de monuments aux architectures fleuries, des débris de marbre isolés dans des parterres de verdure noyés d’une lumière douce. Quelles jouissances pour le lettré, plus que pour le touriste, cette terre d’Italie n’offre-t-elle pas !

    Rome concentre toutes ces jouissances, car c’est bien là surtout que le génie humain, durant plus de vingt-sept siècles, a richement accumulé ses trésors et ses merveilles païennes et chrétiennes. Nulle plume d’esthète ou d’historien n’a pu jusqu’à présent les nombrer : sagement je les imiterai et me garderai bien même d’en décrire quelques-uns.

    Précédé à Rome par Monseigneur le Supérieur, parti de Paris le 14 décembre en compagnie des PP. Fabre et Beigbeder, qui retrouvaient à notre Procure, outre le Père Garnier, Procureur général, et trois aspirants étudiants, les PP. Mollat, Flachère, Riouffreyt, auxquels se joignit le P. Béchet, je me trouvai tout naturellement en famille, ce qui certes a bien son charme en pays étranger. Depuis longtemps, les PP. Mollat, Flachère et Riouffreyt s’occupaient à extraire de nombreuses caisses des centaines d’objets curieux provenant de nos Missions. Il nous allait être donné, dès le surlendemain de notre arrivée, d’assister à l’ouverture de la fameuse Exposition Missionnaire Vaticane.

    Exposition Missionnaire Vaticane. — Ce rêve d’une Exposition Missionnaire Vaticane s’est heureusement transformé en une surprenante réalité le samedi 20 décembre. Sa Sainteté Pie XI inaugurait ce jour-là, sans faste, cette Exposition. Elle n’était pas complète, car bien des envois manquaient encore à l’appel, mais l’ensemble ne laissait pas d’être merveilleux. J’aurais mauvaise grâce de ne pas signaler le “pavillon” des Missions-Étrangères, mais en passant, à la hâte, car il convient d’y consacrer une ultérieure et complète étude. Puisqu’une voix plus autorisée que la mienne a déjà remercié les organisateurs de ce pavillon moderne, il m’est agréable de leur dire à mon tour un “merci” bien sincère et bien reconnaissant. Avec goût, avec charme, avec compétence, tout y a été placé judicieusement : bibelots, gravures, soieries, divinités, instruments. etc., etc. Signalons, d’un mot, l’impressionnante soierie d’allure chinoise, dont les caractère brodés d’or : “Société des Mission-Étrangères de Paris”, attirent invinciblement les regards et prédisposent favorablement les visiteurs. Il y aurait maintenant à caractériser les divers stands : bibliothèque, ethnologie et linguistique, section médicale, statistique, études bibliques, etc. On y reviendra.

    Audience du Saint-Père. — Le dimanche soir 21 décembre, Monseigneur de Guébriant recevait son billet d’audience pour le lendemain lundi à 11 h. ½ . Aimablement Mgr le Supérieur nous invitait à l’accompagner, assuré que le Saint-Père ne lui refuserait pas de nous recevoir à la fin de son audience. Inutile de dire que les PP Fabre, Béchet, Beigbeder, Flachère, Riouffreyt, Chorin, répondirent d’enthousiasme à l’invitation et que, le lendemain, ayant revêtu l’indispensable manteau de cérémonie, tous attendirent patiemment dans la cour Saint-Damase, l’arrivée de Mgr de Guébriant. A onze heures et quart, nous pénétrions dans les majestueux salons du Vatican, sobres d’ornements, mais riches de souvenirs. Partout des gardes-nobles, des chambellans, des monsignori ; on parle peu, et à voix basse, comme à l’église. — Imposant, voici l’Ambassadeur de la catholique Espagne : devant lui toutes les portes s’ouvrent, à lui vont tous les sourires diplomatique Depuis longtemps déjà Mgr de Guébriant nous a quittés : il est chez Sa Sainteté. Que lui dit-il ? Toutes ses espérances, sans doute malgré la gravité de l’heure qui sonne fatidiquement anticléricale en France...; tous ses soucis peut-être...; toute l’orientation, précise en ses grandes lignes, de l’apostolat en Chine...; toutes ses raisons de croire à l’épanouissement du christianisme en Extrême-Orient, malgré l’indifférence des uns et l’hostilité des autres, épanouissement dû, d’ailleurs, à la persévérante opiniâtreté des Vicaires Apostoliques, secondés par leurs missionnaires, prêtre indigènes, religieux et religieuses. Puis la conversation du Pontife suprême avec le Supérieur général de la Société des Mission-Étrangères doit prendre la route des cimes : c’est le Christ qui parle : Christus heri, et hodie, et in sœcula, et des paroles d’éternité doivent jaillir des lèvres de Pierre : Verba mea non prœteribunt.

    “A vos missionnaires, Monseigneur, in itineribus sœpe, periculis ; fluminum, periculis latronum, periculis ex gentibus, periculis in falsis fratribus..., vous leur direz que Nous avons confiance en eux, que Nous comptons sur eux, que Nous bénissons leurs personnes et leurs œuvres, toute leur vie, héroïque dans sa banalité peut-être, et que Dieu récompensera. Qu’ils soient dignes de leurs aînés, de ces Martyrs dont la cause de Béatification et de Canonisation nous préoccupe, comme, d’ailleurs, toutes ces canonisations de l’Année Sainte, françaises au premier chef : Jean Eudes, le Curé d’Ars, la Mère Barat, Marie-Madeleine Postel, la petite Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus...

    Mais un coup de timbre retentit, et nous n’avons pas le temps de nous recueillir que nous sommes déjà introduits dans le vaste bureau privé du Pape. La hiérarchie a perdu tous ses droits : le P Chorin entre d’abord en faisant les trois génuflexions et s’apprête à baiser la mule, quand Sa Sainteté lui donne l’anneau. Mgr de Guébriant présente alors : “Le Père Chorin, du Siam, actuellement en congé, mais qui se prépare à rentrer en mission ;” — “Très bien, très bien, dit le Pape en souriant, travaillez beaucoup et ne perdez jamais courage !...” Puis c’est le tour des PP. Beigbeder, Riouffreyt, Béchet, “qui doit demander à la petite Thérèse de le guérir”, Fabre et Flachère, ce dernier venu pour travailler à l’Exposition missionnaire avec le P. Riouffreyt. Pie XI, lentement, a donné son anneau à baiser à chacun ; il est visiblement heureux. Sa voix. bien timbrée, cadence la phrase française avec élégance. L’Exposition des Missions lui cause une véritable joie, joie que partageront tous les pèlerins de l’Année Sainte à Rome. Les missionnaires sont l’objet d’une particulière sollicitude de sa part ; la foi peut vaciller en Europe, d’autres régions sont prêtes à l’accueillir ; le Christ ne meurt pas.

    Pie XI semble légèrement fatigué par la longue matinée d’audiences qu’il vient d’accorder ; mais, à l’entendre, on devine quand même en Lui une réserve de vie que l’on traduit intérieurement par le Dominus conservet eum. Sur sa table, large et longue, bien en ordre, j’aperçois quelque dossiers et quelques livres, dont l’un, richement relié, n’est autre que la “Divine Comédie” du Dante. Pie XI est un lettré. Combien de fois ne l’entendrons-nous pas dire autour de nous !

    Notre audience de quelques minutes touche à sa fin : Pie XI va nous bénir, nous et “tous ceux et celles que nous portons dans notre cœur.” C’est l’instant solennel, durant lequel chacun se recueille et fait mentalement une liste de personnes chères sur lesquelles descendra la Bénédiction papale. A nous elle vient, large, mystérieuse, divine ! Elle nous pénètre et nous enveloppe comme d’un halo dont nous soupçonnons les ondes bienfaisantes s’élargissant et gagnant nos deux patries, la France et l’Extrême-Orient.

    De nos yeux, qui le cherchent encore, Pie XI a disparu.

    L’Année Sainte. — Pio XI P. M. Portam Sacram ob Jubilœum magnum ritu sollemni aperienti fausta felicia, ut pacem Christi in regno Christi, quam assidue est prosecutus, florentem videat !

    C’est en ces termes que l’Osservatore Romano du 25 décembre 1924 salue Pie XI, qui avait eu, la veille, l’honneur et le bonheur d’ouvrir la Porte Sainte de Saint-Pierre de Rome. Disons de suite que la Porte Sainte, porte réelle, symbolise la libération de l’humanité de la misère si grande de ce monde, qui peut ainsi entrer dans la Cité de Dieu. Et cela n’est-il pas frappant, lorsqu’on se rappelle la période d’atrocités, de luttes féroces et mondiales, qui s’étend du dernier Jubilé de 1900 à l’an 1925 ?

    Pour la cérémonie, qui devait commencer à 11 h. 30, le mercredi 24, des cartes d’entrée, vertes, jaunes ou bleues, avaient été distribuées par milliers. Les journaux ont donné le compte-rendu de la cérémonie : il est inutile de le rééditer. Mais ce qu’ils n’ont pas décrit, ce qu’on ne peut, d’ailleurs, pas nuancer suffisamment, ce sont les sentiments d’une foule enthousiasmée, acclamant le Pape et s’écrasant littéralement pour l’approcher. Mêlé, perdu, dans cette véritable “Société des Nations”, la plus internationale à coup sûr car il n’y eut pas, dit-on, d’Etat, si petit soit-il, qui ne fût représenté à cette cérémonie, j’eus la joie de voir Pie XI d’assez près. Sa Sainteté, portant d’abord la mitre précieuse, puis au retour la tiare paraissait radieuse et ne cessait de bénir, impassible cependant au milieu des vivats, des applaudissements répétés et de l’agitation des mouchoirs et des chapeaux. Le respect du saint lieu paraissait quelque peu oublié, mais que dire à des enfants qui acclament leur Père, à des êtres raisonnables, mais sensibles, qui veulent exprimer leur amour et qui traduisent leurs émotions par des gestes innocents sinon religieux ? D’ailleurs, la fatigue (car depuis deux heures et plus se faisait attendre le cortège pontifical ), l’air saturé d’éther, anéantissaient le corps, mais excitaient la foi de l’âme, qui s’extériorisait et s’élançait en acclamations devant le successeur de Pierre, l’Apôtre de la Foi. Comme des brebis venues à des sources d’eaux vives, tous les pèlerins accourus des plus diverses parties du globe et réunis à Saint-Pierre, ravivaient leur vie spirituelle, ou peut-être l’ébauchaient, car — et c’est un point sur lequel il convient d’insister, — il ne se passe point, paraît-il, de cérémonie papale sans qu’il y ait des “convertis.” — Depuis le premier Jubilé, qui fut proclamé par le Pape Boniface VIII en l’an 1300, pas moins de 400 conversions remarquables ont été enregistrées : telle, par exemple, celle d’Etienne Calvin, parent de l’hérétique de Genève.

    Depuis l’ouverture de la Porte Sainte, l’Année Sainte a commencé et chacun se dispose à gagner son Jubilé, qui en 1925, ne peut être gagné qu’à Rome et sous certaines conditions que voici.

    1º Ne peuvent gagner le Jubilé que : a) les baptisés (l’Eglise n’exerçant sa juridiction que sur eux) ;

    b) ceux qui ont l’âge de raison (parce qu’il faut pouvoir faire une œuvre de satisfaction personnelle) ;

    c) ceux qui ne sont point excommuniés ;
    d) ceux qui sont en état de grâce au moment où ils remplissent la dernière œuvre de leur Jubilé ;

    e) ceux enfin qui ont l’intention au moins virtuelle d’accomplir les œuvres prescrites par le Jubilé.

    2º Ces œuvres sont :
    a) la confession — spéciale pour gagner le Jubilé ;
    b) la communion sacramentelle ;
    c) la visite des Basiliques de Saint-Pierre, de Saint-Paul-hors-les-Murs de Saint-Jean de Latran et de Sainte-Marie-Majeure.

    Ces visites sont obligatoires 20 fois à chaque Basilique pour les domiciliés ou quasi-domiciliés à Rome, et 10 fois pour les pèlerins étrangers. Dans chacune de ces visites aux Basiliques, il faut réciter 5 Pater, Ave et Gloria, ou des prières équivalentes.

    Enfin on ne peut gagner qu’une seule fois pour soi-même l’indulgence du Jubilé.

    Quand on saura que la distance totale entre les quatre Basiliques est de 19 kilomètres 853 mètres et que cette distance doit être parcourue durant le même jour, soit naturel, soit ecclésiastique, on conviendra que l’indulgence du Jubilé, tout en offrant de précieux privilèges spirituels, ne laisse pas cependant que d’impliquer bien des fatigues ou des obstacles matériels, pécuniairement parlant, pour beaucoup.

    Selon toute probabilité, l’indulgence jubilaire sera plus facile à gagner, l’an 1926, en Chine qu’à Rome en 1925. A tous je le souhaite.

    Rome, Noël 1924.

    1925/146-152
    146-152
    Anonyne
    Italie
    1925
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